‹ Etudes de critique et d'histoire religieuse [microform]Chapitre 22 sur 177 · Carnis resurrectionem et vitam aeternam · texte numérisé non relu

Carnis resurrectionem et vitam aeternam

D'où provient ce texte? Pirmin en est-il l'auteur? ou, s'il l'a emprunté à quelque Eglise, le tient-il de l'Eglise gallicane ou de l'Église romaine ? Assez com- . munément, on estime que le Textus receptus est d'origine gallicane, et qu'adopté par Rome à l'époque carolingienne, il s'étendit ensuite, peu à peu, à toute la latinité. Mais M. Burn soutient l'opinion contraire ; il essaie de prouver que le texte reçu est d'origine romaine, et que la Gaule le tient de Rome. Examinons ses raisons.

La première est que saint Pirmin, pour l'administration du baptême, suivait le rite romain et non le rite gallican. «Pirmin, dit-il, indique la redditio Symholi par les catéchumènes immédiatement après leur renoncement au diable et à ses œuvres. C'est là un usage nettement romain, tandis que, suivant l'usage gallican, il y avait un certain intervalle de temps avant la reddition du Symbole ^. » Ces der-

1. Cl pirminius speaks of the delivery of the Creed to Ihe cateclm-

niers mots manquent pour nous de clarté. Dans les pays gallicans, « le Symbole, enseigné le dimanche avant Pâques, était rendu, c'est-à-dire récité publiquement le jeudi saint », remarque M. l'abbé Duchesne ^ . A Rome, nous l'avons vu, cette redditio Symholi avait. lieu le samedi saint, et elle était liée au renoncement à Satan. Le baptême était administré quelques heures plus tard. Or, que nous dit saint Pirmin? Il ne fait pas allusion à la redditio Symholi; il rappelle simplement aux chrétiens la cérémonie de leur baptême : cette cérémonie comprenait le renoncement au diable et la triple interrogation : Créais in Deum Patrejn, etc. ? Credis et in Jesum ChristiiMy etc.? Credis in Spiritum sanctum, etc.? Le catéchumène, ayant par trois fois répondu Credo, était plongé dans l'eau sainte et baptisé '^. De la sorte, le baptême suivait de plus près que dans le romain le renoncement au démon et à ses œuvres ^. A la différence du romain, le Symbole contenu dans la triple interrogation était le Symbole complet, et qui plus est, le Texlus receptus. Comment, de toutes ces circonstances, M. Burn a pu conclure que le rite indiqué par saint Pirmin était plutôt romain que gallican, c'est ce que nous nepouvons comprendre. Mais, reprend-il, Pirmin emprunte certaines for-

mons immediately af(er their renuncialion of the devil and his works. ïliis was a distinctly Roman custom, whereas in Gallican usage an interval elapsed before tlie giving of tlie Creed. » Ouv. cité, p. 234.

1. Origines du culte chrétien, 2« édit., p. 308, fol. et note 3.

2. Cf. Dicta Pirminii, Migne, P. L., t. LXXXIX, col. 1033. a Post istam abrenimtiationem diabulo et omnibus operibus ejus, interrogatus es a sacerdote : Credis in Deum Patrem omnipotentem, crealorem », etc.

3. Voir ce que nous avons dit plus haut, p. 40, sur le renoncement à Satan suivi de la^reddilioSymboli et sur la cérémonie du baptême, ce. Duchesne, Origines, 2» édit., p. 293, 301.

mules au romain, notamment la formule de la renonciation : « Abrenuntias diabulo et omnibus operibus ejus etomnibus pompis ej'us », et la formule de l'onction : « Unctus es a sacerdote crisma salutis in vitam seternam » ; les expressions : omnibus pompis ejus et crismate salutis in vitam seternam sont évidemment tirées du Sacramentaire gélasien, comme on peut le voir par la comparaison avec les formules gallicanes similaires de cette époque '. Nous admettons un emprunt au Sacramentaire gélasien, i sans en conclure pour cela que Pirmin soit allé chercher le Textus receptus dans la liturgie romaine. Pirmin est manifestement sous la dépendance de Martin de Braga; M. Burn le remarque lui-même, avec abondance de preuves. Qu'il ait aussi inséré dans son récit quelques termes tirés du Sacramentaire gélasien, il n'y a rien là qui doive nous surprendre. Ce Sacramentaire avait fait son apparition en Gaule ; le plus ancien témoin que nous en ayons (fin du vii^ siècle) sort probablement de l'abbaye de Saint- Denis; il est tout naturel que Pirmin l'ait connu pendant son séjour en Neustrie ; le léger emprunt qu'il lui a fait ne prouve nullement que son Symbole (le Textus receptus) ne soit pas d'origine gallicane. D'après l'hypothèse de M. Burn, il faudrait tenir pour avéré que le Textus receptus était déjà en usage à Rome aux environs de l'an 700. A ce propos : l' il invoque la fameuse lettre de saint Léon à Flavien^, l'épître de Pelage à Childebert I"^ et le

1. The Textus receptus dans The Journal of theological Sludies, July 1902, p. 483-484.

2.£p. XXVin, n. 2, Migne, P.L., t.LIV, col. 7o7;Hahn, p. 321. 3. Pelagii Ep. XYI, dans Mansi, Concilia, t. IX, p. 728;Hahn, p. 334.

Credo attribué par certains manuscrits à saint Grégoire le Grand, où il lui semble que l'antique Symbole romain est en voie de se modifier et de s'amplifier dans le sens du Textus reeeptus ^ . 2» Vers 700, le Missale gallicanum et le Sacramentarium gallicanum, dont le fond est romain, peuvent être considérés comme des témoins du Symbole de l'Église de Rome. 3° Le Psautier, connu sous le titre de PsaU terium latinum et graecum papae Gregorii, où on lit le Textus reeeptus, est attribué par les meilleurs critiques au pape Grégoire III (731-741) ^. Enfin 4° nous avons la preuve qu'au ix"^ siècle, sous le pontificat de Nicolas P'', on chantait à Rome, pour le baptême, le Textus reeeptus, en même temps qu'on se servait du Credo de Nicée pour la redditio Symboli^. De tout cet ensemble de faits ne résulte-t-il pas que le Textus reeeptus s'était insensiblement substitué dans l'Église romaine, dès la fin- du vii« siècle, au Symbole primitif ?

Cette argumentation ne nous paraît pas concluante.

1. Dans Migne, P. L., t. LXXv'lI, p. 1327; Hahn, p. 337. Cf. Burn, p. 231, qui a collationné le texte sur un manuscrit de Rouen, 0, 16, provenant de Jumièges.

3. Ce Psautier appartient à. la bibliothèque du Corpus Chrîsti Collège, Cambridge (N. 468). Caspari [ouv. cité, t. ni, p. 11, 214) l'attribue à Grégoire in. Hahn (ouu. cité, p. 29, note 20) propose Grégoire II ou Grégoire III.

3. Dom Morin [Revue bénédictine, 1897, p. 481) a trouTé cette preuve dans un Ordo romanus du Codex Sessorianus S2. Cet intéressant manuscrit (xio-xn" siècle) provient de l'abbaye de Nonantula, et se trouve actuellement à' la bibliotlièque Victor-Emmanuel à Rome. La collection qui comprend VOrdo renferme des acclamations solennelles qui sont caractéristiques de l'époque carolingienne ; on y lit les noms du pape Nicolas et de l'empereur Louis : il s'agit évidemment de Nicolas l" (838-867) et de Louis II (833-875). On en infère que l'Ordo date du ix« siècle. A noter que, d'après cet Ordo, un acolyte chantait le Textus reeeptus pour le baptême d'un enfant, tandis que, à l'occasion de la redditio Symboli, le Credo récité par le prêtre sur les catéchumènes était le symbole de Nicée.

Reprenons l'un après l'autre les faits allégués.

1° Les épîtres de saint Léon et de Pelage P"" ne nous fournissent aucun éclaircissement. Les additions au Credo que M. Burn y aperçoit ne font nullement partie du Symbole, mais sont tout simplement des explications dogmatiques ou historiques. En tenant pour juste l'attribution à saint Grégoire le Grand du Credo qui porte son nom, nous n'obtiendrions, pour l'an 600, qu'un Symbole romain bien légèrement modifié. A cette date, la Gaule possédait des variantes plus nombreuses et plus caractéristiques du futur Textus receptus, notamment dans le Credo de saint Césaire ^ .

Du reste, il ne faut pas oublier que le Symbole importé de Rome en Grande-Bretagne soit à la fin du vi^ siècle, soit à la fin du vn°, par les missionnaires romains, était le texte du Credo primitif, sans variante appréciable, témoin le Symbole contenu dans le Psautier d'Ethelstan ^. Le Credo romain

1. On lit dans le Credo de saint Grégoire : o Conceptus et nalus ex Spiritu Sancto et Maria virgine ; qui naturam nostram suscepit absque peccato, et sub Pontio Pilato crucifixus est, et sepultus tertia die resurrexit a mortuis, die autem quadragesima ascendit in caelum, sedet ad dexteram Palris, unde venturus est judicare vivos et mortuos. » Hahn, p. 337. Mais saint Césaire, qui était mort depuis cinquante ans (342) quand saint Grégoire tenait ce langage, avait rédigé ainsi qu'il suit les mêmes articles du Credo : « Conceplum de Spiritu Sancto, natum ex Maria virgine, passum sub Pontio Pilato, crucifixum, mortuum et sepultum ; ad inferna descendit, tertia die resurrexit, ascendit in caelos, sedet ad dexteram Patris, inde venturus est judicare vivos et mortuos. » Comment M. Burn expliquerat-il que saint Grégoire n'ait pas admis dans son Credo les mots passus, mortuus, descendit ad inferna, s'il est vrai qu'il se soit inspiré (ou du moins l'Église romaine de son temps et avant lui) de la doctrine et du symbole de saint Césaire ? Cf. Burn, p. 226, 239, 240.

2. M. Burn le reconnaît lui-même : « Thus the fam'ous Cod. Laudianus, which "was in the hands of Bede, c. 709,braught R (symbole romain primitiO to England » {The Journal of theological Studies, juil, 1902, p. 403). Il remarque en outre que les missionnaires ro-

n'avait donc pas encore été modifié officiellement à Rome au vu'' siècle.

Ce qui est vrai, c'est que l'Église romaine avait alors adopté le Credo de Nicée et l'avait substitué à son Credo primitif pour la traditio Symboli. Nous en avons la preuve dans le texte du Sacramentaire gélasien, auquel les meilleurs critiques assignent comme date la fin du vu® siècle ou les environs de l'an 700. Ce Credo est bilingue, conformément à la discipline de Rome. Les scribes gallicans qui l'ont copié nous l'ont transmis intégralement dans le manuscrit 316 du fonds de la reine de Suède au Vatican. Du Credo romain primitif, ce document ne conserve d'autre trace que la formule de l'interrogatoire qui . avait lieu au moment de l'administration du baptême ^ . Faut-il en conclure que le Symbole primitif total avait complètement disparu? D'après le Codex Sessorianus dont nous parlerons plus loin, il faut plutôt croire qu'il s'est maintenu dans l'usage, conjointement avec le Symbole de Nicée, jusqu'à ce qu'il ait été supplanté par le Textus receptus. Mais on ne

mains, pendant le vii= siècle, « took with Ihem at iirst R », et il ajoute : « and possibly T {Texlus receptus) ». Cette dernière phrase est de trop; rien ne la justifie, sauf l'idée préconçue que le T était déjà en usage à Rome.

1. Le Credo de Nicée est cité en deux langues au folio 4S v" du manuscrit 316 (Cf. Migne, P. Z-., t. LXXIV, col. 1089). On a deux autres manuscrits du Sacramentaire Gélasien : codex 30 (Rheinau] de Zurich, et 348 de Saint-Gall. Une édition fondée sur ces trois manuscrits a paru à Oxford, en 1894 : The Gelasian sacramentary, by H. A. Wilson. Sur la date du manuscrit 316, cf. Delisle, Mémoire sur d'anciens Sacramentaires, Paris, 1886, p. 68; et Duchesne, Origines du culte chrétien, a» édit., p. 123-124. M. Duchesne écrit {Ibid., p. 124) que <i le Sacramentaire n° 316 a été exécuté en France, vraisemblableraent pour l'abbaye de Saint-Denis». K'en pouvons-nous pas conclure que, si la Gaule franque avait alors emprunté au rite romain son Symbole, elle aurait adopté le Credo àe Nicée, le seul que contienne le Sacramentaire Gélasien, et non le Textus receptus?

trouve dans les textes officiels aucun vestige de sa transformation graduée, comme l'exige la théorie de M. Burn.

2° M. Burn a-t-il le droit d'invoquer le Missale galUcanum et le Sacramentarium gallicanum en faveur de sa thèse? Oui, si les variantes qu'on y remarque sont d'origine romaine ; non, si elles sont des additions de la Gaule. Mais qui décidera ce point? La seconde hypothèse n'est-elle pas plus vraisemblable que la première ^? On n'a pas uia texte romain de date certaine qui contienne le Symbole reçu, avant le Psautier attribué au pape Grégoire (III?).

3° Et cette dernière attribution est-elle sûre? A supposer qu'elle soit exacte, le Psautier n'en est pas moins une œuvre postérieure tout à la fois aux Dicta de saint Pirmin, an Missale gallicanum, au Sacramentarium gallicanum et probablement aux sermons 241 et 242 du pseudo-Augustin ^. Et si tous ces ouvrages sont d'origine gallicane, quant au Symbole, on ne peut tirer du Psautier de Grégoire III aucun

i. D'après le texte critique de lïahn (p. Ta et 77), les symboles du Sacramentarium gallicanum et du Missale gallicanum contiennent la triple répétition du'mot Credo, qui est considérée comme caraclérislique du gallican.

2. Le Sacramentaire gallican est de la fin du vii'^ siècle, et le Missel gallican à peu près de la même époque, tout au plus tard du commencement du vin«. Cf. Hahn, p. 73-77, notes. Les sermons du pseudo-Augustin sont également de cette période. Cf. Hahn, p. 50, note 86. Hahn observe qu'on leur attribue communément uneorigine gallicane. Mais il se .prononce en faveur d'une origine italienne (Haute-Italie), sous prétexte qu'on ne rencontre pas creatorem caeli et terrae en Gaule avant le xii« siècle. Il y a là une pétition de principe. Si tous les ouvrages que nous venons d'énumérer sont gallicans, il s'ensuit qu'on disait creatorem caeli et terrae en Gaule depuis le Mil? et même depuis le vu" siècle. A expliquer dans le même sens ce que dit Hahn à propos du Psautier de Grégoire II ou III, p. 29, note 20.

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argument en faveur de la provenance romaine du Textus receptus qu'ils contiennent.

4° A plus forte raison la présence du- Textus re~ ceptus dans un document romain daté du pontificat de Nicolas P"" ne prouve-t-elle pas que Rome n'a pas emprunté ce Credo à une autre Eglise, par exemple à l'Église gallicane, qui, dans notre hypothèse, le connaissait sûrement depuis plus d'un siècle et demi.

Si l'opinion de M. Burn n'est pas fortement étayée, celle qui attribue une origine gallicane au Textus receptus est-elle plus solide ? Tout, ce que nous avons .dit sur les Dicta de saint Pirmin, sur le Missale gallicanum et sur le Sacramentarium gallicanum, sur les sermons 241 et 242 du pseudo-Augustin, lui est, à coup sûr, plutôt favorable. Mais M. Burn objecte d'abord qu'avant le xii^ siècle on ne rencontre aucun Symbole gallican pur qui contienne la phrase creatorem caeli et ierrae. Cette objection renferme, à notre sens, une pétition de principe. Si tous les Symboles que nous venons de citer sont gallicans, comment peut-on dire que le gallican ne contient pas creatoreni caeli et terrae * ? C'est donc la provenance de ces divers Credo qui forme le nœud de la question. Or, la grande majorité des critiques se pro-

•1. Par exemple, pourquoi le Credo de saint Pirmin ne serait-il pas un symbole gallican pur ? Quelle formule a-t-il empruntée au romain ? M. Burn ne saurait le dire. Dom Morln semble être de notre avis quand il écrit {Jtevue d'Histoire et de Littérature religieuses, maijuin 1904, p. 220) : « Malgré plusieurs tentatives récentes, la preuve n'a pas été faite jusqu'ici que l'Église romaine ait jamais employé cette expression [communionem Sanctorum) dans son symbole, antérieurement à l'époque carolingienne. » Dom Morin ajoute {Ibid., p. 234) : « Je crois, avec M. Harnack, que le Sanctorum communionem s'est propagé de la Dacie (pays de Nicétas) dans les Gaules, où Nicétas paraît avoir été particulièrement goûté. »

nonce en faveur de la Gaule. Il est vrai qu'assez tard on rencontre encore, dans ce pays, des symboles où manque l'apposition creatorem caeli et terrae. L'enquête que Charlemagne fit faire en 812 sur le Credo en usage dans les églises de son empire montre que le Textus receptus n'avait pas encore supplanté en beaucoup d'endroits les symboles anciens ^ . Mais cela prouve uniquement qu'il ne s'était pas trouvé jusque-là d'autorité assez forte pour imposer partout un symbole uniforme, et que les symboles anciens ont pu vivre côte à cote avec la formule nouvelle, même dans les pays gallicans. On n'en saurait légitimement conclure que le Textus receptus n'a pas pris naissance en Gaule.

M. Burn objecte, en outre, que Rome n'aurait pas emprunté à la Gaule un Symbole tout fait pour le substituer à celui qu'elle avait employé pendant huit siècles. « Il est impossible de croire, dit-il, que l'Eglise qui, au ix^ siècle, refusa d'insérer le Filîoque dans le Symbole de Nicée pour plaire à un empereur, ait accepté de l'étranger, vers le même temps, une nouvelle recension » de son Credo ^. Cette impossibilité n'existe pas, à notre avis. La question du Filioque formait un objet de polémique. La substitution du Textus receptus au vieux Credo romain n'offrait aucun danger. Ce faisant, l'Eglise de Rome continuait sa tradition; elle adoptait le Symbole gallican comme elle avait déjà fait le Symbole de Nicée, sans sacrifier pour cela le vénérable texte qu'avaient connu les premiers siècles. On s'explique aisément de la sorte que le fameux manuscrit, daté

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