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La Valeur historique du quatrième évangile

ÉVANGILE DE SAINT JEAN. ant

déduit les conclusions suivantes. Certains critiques prétendaient que, dans le dessein de l’évangéliste, ses récits sont, non des comptes rendus historiques, offrant des arguments d’ordre sensible et réel pour la croyance au Christ Fils de Dieu, mais des tableaux allégoriques, symbolisant directement la vérité religieuse entrevue, des peintures mystiques, figurant

idéalement la puissance, la grandeur, la divinité du

Verbe incarné et qu'ils seraient ainsi destinés à représenter la foi plutôt qu’à la prouver. Or, cette hypothèse est contredite par l'examen minutieux des narrations du IV° évangile et leur comparaison impartiale avec les documents synoptiques.

Lepin distingue d’abord les récits de miracles où les faits sont reliés expressément à des discours d’une haute portée doctrinale dont ils devraient être regardés comme le symbole expressif. Or, si l’on doit admettre une relation symbolique entre les récits de ces faits miraculeux — multiplication des pains, marche sur les eaux, guérison de l’aveugle-né, résurrection de Lazare — et les discours qui leur sont connexes, cette relation est analogue à celle qui se constate entre telle ou telle sentence du Christ synoptique et les œuvres qu’il opère pour en fournir d’une façon sensible la démonstration. En examinant ces miracles on se rend compte qu'ils ne sont pas des compositions librement imaginées par l'auteur pour représenter mystérieusement en acte la leçon clairement exprimée en paroles. Le récit johannique offre de nombreuses divergences avec les récits synoptiques. Or celles-ci ne s'expliquent pas par la préoccupation de représenter le symbole du Christ, pain de vie immatérielle dans l’eucharistie, ou résurrection et vie dans la

==résurrection de Lazare.

L'examen des récits miraculeux qui ne sont pas

reliés à une sentence homogène donne lieu à la même constatation, Ces récits sont tous propres au IV* évangile : guérison du fils de l'officier royal, du paralytique de Béthesda. Or, ni dans leur ensemble, ni dans leurs détails ils n'apparaissent inspirés par la préoccupation symbolique.

Un certain nombre de récits correspondent dans leur ensemble avec ceux des évangiles synoptiques : témoignages de Jean-Baptiste, lavement des pieds, expulsion des vendeurs du temple, onction de Béthanie, arrestation de Jésus, crucifiement, résurrection. Nulle part la narration n’est identique et même elle diverge en de nombreux détails. Or, ce que le IVe évangile a en propre n'a pas du tout sa raison d’être dans une vérité théologique à démontrer.

Qu'il y ait, çà et là, quelque symbolisme dans les récits johanniques, que l'auteur ait choisi de préférence tels ou tels faits, mis en relief telles ou telles circonstances, à cause de leur valeur doctrinale, on peut sans doute l’admettre. Mais il est impossible de prétendre que la préoccupation symbolique ait véritablement inspiré l’évangéliste dans sa composition ou qu’elle soit, à proprement parler, caractéristique de sa manière. Dans les récits qu'il a en commun avec les synoptiques on ne voit pas qu’il ait ajouté des traits allégoriques aux narrations existantes. Les détails qui lui sont propres ne présentent généralement aucune portée didactique spéciale ou paraissent tout à fait exempts de l'intention d’instruire mystérieusement le lecteur.

Tout paraît confirmer que l'intention principale de l’auteur est non pas symbolique ou proprement dogmatique, mais bien apologétique. Il veut donner la foi au Christ, Fils de Dieu, par le récit des œuvres qui ont réellement révélé sa messianité et sa filiation

divine. Tous les récits sont orientés vers ce point de vue. Mais l’évangéliste a voulu prouver la vérité chrétienne par des faits empruntés à la réalité et dûment garantis comme tels. Il revêt son œuvre des apparences de l’histoire; il semble vouloir compléter, sinon remplacer, les évangiles antérieurs; il appuie ses récits sur le témoignage d’un personnage qu'il représente comme le disciple intime de Jésus, identique à l’illustre Jean d'Ephèse, bien connu de ses lecteurs et qu’il paraît égaler@ÿht identifier avec luimême. Si ces prétentions n'étaient pas conformes à la réalité, il faudrait conclure à un faux littéraire en désaccord complet avec le tempérament moral que l’on est obligé de reconnaître à l’auteur. L’hypothèse du roman est impossible à soutenir en regard des caractères objectifs, les plus incontestables, du IV° évangile. Si l’auteur n’a pas eu d'autre source historique que les évangiles synoptiques, sa dépendance envers ceux-ci devrait être plus marquée. Or, nulle part, on ne trouve que notre auteur ait servilement exploité ses devanciers ; il ne les copie pas; on ne peut pas même trouver la preuve qu'il les ait eus sous les yeux en composant son œuvre. S'il les avait eus comme document, il en aurait extrait tout ce qui convenait à son but apologétique. Or, telle n’a pas été sa conduite. Il n'a pas même essayé de faire accorder les données qui lui sont propres avec celles des synoptiques qui paraissent divergentes. Bien plus, il s'écarte de la tradition synoptique, sans qu’il y ait pour cela un motif théologique ou apologétique. Il faut donc admettre que l'écrivain, tout en connaissant la tradition des premiers évangiles, a possédé sur les faits évangéliques des renseignements ou des souvenirs indépendants et qu’il a puisé à cette source pour composer un évangile parallèle d’après sa tournure

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d'esprit propre et les besoins particuliers de ses lecteurs. Il connaît bien la topographie des lieux où se passent ses récits et donne des détails exacts et inconnus par ailleurs. Les personnages nouveaux qu’il présente sont nettement individualisés et très vivants; il est familier avec le cercle apostolique. Ses récits expliquent ceux des synoptiques. Ainsi, les voyages de Jésus à Jérusalem et son ministère en Judée que raconte le IVe évangile jettent de la lumière sur ce que les synoptiques insinuaient seulement.

En résumé, la partie narrative du IV° évangile accuse, dans son ensemble et spécialement dans un bon nombre de ses détails, une tradition historique qui marche de pair avec celle des synoptiques, confirme leurs données, les explique ou les complète. Nous avons toule raison de croire à une tradition apostolique autorisée.

La vérité historique des discours que l’apôtre Jean met dans la bouche du Seigneur ressort avec la même évidence. Nulle part ces discours n'apparaissent avec précision comme une création de l’évangéliste qui utiliserait l'expérience de faits postérieurs à Jésus et traduirait les préoccupations du monde chrétien à la fin du premier siècle. On n’y trouve aucune allusion franche aux événements accomplis depuis la mort du Sauveur; ce qui est dit des institutions du culte, du baptême, de l'eucharistie, est sans rapport nettement marqué avec les usages récents; on n'est pas fondé à déclarer véritablement nouvelle l’idée qui est donnée du royaume de Dieu, ni celle qui est fournie au sujet du Christ, Fils de Dieu, préexistant à sa venue sur la terre, ni aucune autre de celles qui figurent dans les discours attribués au divin Maitre.

Au contraire, ces discours offrent des marques notables d'authenticité. Ils sont étroitement reliés à

des faits dont nous avons dû reconnaître le caractère historique, mêlés d'incidents qui sont visiblement pris sur le vif et ont les meilleures apparences de la réalité. Les Pharisiens et les chefs des prêtres sont décrits d’une façon indépendante des synoptiques et néanmoins, sous la nouveauté de certaines expressions, en accord intime avec ce qu'ils étaient à l'époque déjà lointaine où ils entraient en conflit avec Jésus, Comme le Christ des premiers évangiles, le Christ de Jean annonce son avènement eschatologique, garde à l’idée de la parousie son relief, semble même déclarer qu'elle se produira au cours de la génération contemporaine. Malgré la haute opinion que se fait lévangéliste du Christ, Verbe de Dieu, le Seigneur est présenté par lui dans sa pleine réalité d'homme; les relations qu’il déclare avoir avec son Père sont pareilles à celles qu'il revendique dans les évangiles anté-: rieurs; sa manifestation comme Messie et Fils de Dieu offre, dans le fond, le même caractère de prudence, d'habileté, de développement progressif, que

- dans ces premiers documents. Pour l’ensemble, les

discours du IV*° évangile se présentent donc dans une situation semblable à celle des récits. Ils ne trahissent pas la main d’un théologien qui les composerait de son propre fonds, sans attache avec l’histoire. Ils accusent plutôt un écrivain en possession d’une tradition ou de souvenirs authentiques.

Il est possible cependant que l’Apôtre ait imprimé son cachet propre dans la reproduction des discours du Seigneur. À la distance d’un demi-siècle, sa mémoire ne pouvait, sans un miracle auquel Dieu n’était nullement obligé, avoir retenu intégralement les paroles du Christ ou de ses interlocuteurs; or, l’on sait que l'inspiration divine ne modifie généralement pas chez l'écrivain sacré les conditions ordinaires de

sa mémoire ni de ses autres facultés de connaissance. Les synoptiques sont loin de rapporter toujours littéralement les propos du Seigneur; il est bien certain que les comptes rendus du IV° évangile ne prétendent aucunement reproduire la pleine réalité.

Bien plus, l’on peut parfaitement penser qu’en relatant les entretiens du Christ, l'écrivain leur a plus d'une fois fait subir ‘une sorte de transposition ou d'interprétation, en exprimant la pensée du Maître sous une forme qui se ressentait de l'expérience acquise et accusait le travail accompli dans ses pensées par l'effet de ses longues méditations. Il semble impossible de déterminer dans le détail avec quelque assurance ce qui appartiendrait à notre évangéliste, par conséquent de préciser dans quelle mesure il a pu marquer de son empreinte et modifier la pensée originale du Maître, mais cela n’est pas nécessaire, parce que la personnalité de l'auteur, Jean, le disciple bien-aimé de Jésus, nous est un garant qu'il a rapporté dans leur substance les discours de son Maître.

VII. Dans une étude sur le récit johannique du ministère primitif de Jésus, C. J. Cadoux! reconnaît que l'exactitude établie de nombreux détails historiques et géographiques offre une base suffisante pour prendre au sérieux la partie historique du récit. Il discute divers récits du ministère public tels qu'ils sont racontés dans les premiers chapitres du IV° évangile. Il s'arrête en particulier sur la purification du temple, Il, 14-22, que Jean place au commencement du ministère public de Jésus tandis que les synoptiques la placent à la fin. Cadoux soutient que diverses considérations militent en faveur de la date assignée pas le IV° évangile.

4. The Johannine Account of the early Ministry of Jesus: The Journal of theological Studies, Vol. XX, 1919, p. 311.

La triple tradition des synoptiques se réduit au témoignage de Marc, reproduit par les deux autres. Or, Marc, n’ayant relaté qu'une visite de Jésus à Jérusalem, a été obligé de placer la purification du temple lors de cette visite qui eut lieu à la fin du ministère public de Jésus. Cela ne prouve pas qu’elle eut lieu à ce moment et n'infirme pas le récit du IV® évangile. En outre, Jean rapporte que les Juifs, répondant à Jésus, lui dirent : Il y a quarante-six ans que ce temple a été bâti. Or, il a été commencé en l’an 20-19 avant J.-C. ; donc, la Pâque de la quarante-sixième année serait en l’an 27, date qui se rapporte au commencement du ministère de Jésus plutôt qu'à la fin, surtout si l’on admet, ce qui est l’opinion la plus accréditée, que le ministère public a duré trois ans.

Reste l'argument psychologique. L'incident est-il mieux placé au commencement ou à la fin du ministère public de Jésus ? Cet argument n'est pas décisif, Cadoux est disposé à le croire en faveur du commencement du ministère.

IX. Le 29 mai 1907, la Commission Pontificale « de Re biblica » a rendu le décret suivant :

De auctore et veritate historica quarti Evangelii :

I. Utrum ex constanti, universali ac solemni Ecclesiae traditione iam a saeculo II decurrente, prout maxime eruitur : a) ex SS. Patrum, scriptorum ecclesiasticorum, imo etiam haeteticorum testimoniis et allusionibus, quae, cum ab Apostolorum discipulis vel primis successoribus derivasse opportuerit, necessario nexu cum ipsa libri origine cohaerente ; b) ex recepto semper et ubique nomine auctoris quarti Evangelii in canone et catalogis sacrorum Librorum; c) ex eorumdem Librorum vetustissimis manuscriptis Codicibus et in varia idiomata versionibus; d) ex publico usu liturgico inde ab Ecclesiae primordiis toto orbe obtinente;

praescindendo ab argumento theologico, tam solido argumento historico demonstretur Iloannem Apostolum et non alium quarti Evangelii auctorem esse agnoscendum, ut rationes a criticis in oppositum adductae hanc traditionem nullatenus infirment ?

Resp. Affirmative.

IL. Utrum rationes internae quae eruuntur ex textu quarti Evangelii seiunctim considerato, ex scribentis testimonio et Evangelii ipsius cum [° Epistola Ioannis Apostoli cognatione, censendae sint confirmare traditionem quae eidem Apostolo quartum Evangelium indubitanter attribuit ? Et utrum difficultates quae ex collatione ipsius Evangelii cum aliis tribus desumuntur, habita prae oculis diversitate temporis, scopi et auditorum pro quibus vel contra quos auctor scripsit, solvi rationabiliter possint, prout SS. Patres et exegetae catholici passim praestiterunt ?

Resp. Affirmative ad utramque partem.

IT. Utrum, non obstante praxi quae a primis temporibus in universa Ecclesia constantissime viguit, arguendi ex quarto Evangelio tanquam ex documento proprie historico, considerata nihilominus indole peculiari eiusdem Evangelii, et intentione auctoris manifesta illustrandi et vindicandi Christi divinitatem ex ipsis factis et sermonibus Domini, dici possit narrata in quarto Evangelio esse totaliter vel ex parte conficta ad hoc ut sint allegoriae vel symbola doctrinalia, sermones vero Domini non proprie et vere esse ipsius Domini sermones, sed compositiones theologicas scriptoris, licet in ore Domini positas ?

Réép. Negative.

Voici la traduction de ce décret empruntée à la Revue pratique apologétique, +. IV, p. 375. Paris,

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