‹ Études de critique littéraireChapitre 18 sur 33 · L INTELLIGENCE POLITIQUE EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L INTELLIGENCE POLITIQUE EN ANGLETERRE

On la reconnaît tout d'abord en Angleterre à deux traits auxquels nous ne ressemblons guère : c'est l'esprit d'obéissance et l'esprit de sacrifice. Voilà qui paraît singulier d'un peuple libre, le plus libre, au dire de Montesquieu, dont le root est encore vrai, qui ait jamais existé sur la ' terre. Obéissance, sacrifice, de telles appellations ne jurent-elles pas avec le mot de liberté? Oui, au premier aspect; mais, pour quiconque y a réfléchi, il n'y a pas de mots plus corrélatifs, parce qu'il n'y a pas de choses qui puissent moins se passer l'une de l'autre. L'intelligence politique n'est que la vertu de faire vivre ensemble dans la pratique des choses inséparables dans la théorie; car, rien n'étant plus près de la liberté que l'esprit de sédition, n'implique-t-il pas qu'obéir est le seul contre-poids d'être libre? Et de même, rien ne touchant plus à l'égoïsme que la liberté, le seul remède préventif contre l'égoïsme n'estil pas l'esprit de sacrifice? Ainsi l'entend le peuple anglais. La liberté anglaise n'est qu'une règle acceptée librement. L'Anglais est retenu par plusieurs freins; mais c'est sa propre main qui les a attachés. Où il n'y a pas d'obéissance, il n'y a pas de liberté; où l'esprit de sacrifice n'existe pas, la liberté périra par l'égoïsme. Ce sont de vieux lieux communs chez les nations qui n'ont que l'intelligence de la politique; ce sont des vérités sublimes et d'une inépuisable nouveauté chez celles qui ont l'intelligence politique. « L'Anglais, a dit Swift, est un animal politique.» Je ne sache pas de définition qui exprime avec plus d'exactitude

et plus de sans façon combien l'intelligence politique est le fond et comme l'instinct d'un Anglais. Cet animal-là raffine peu sur son droit et n'en disserte guère; il le sent; il sait ce qu'il a à recevoir et à donner; il le sait, — ou je n'entends pas le mot de Swift, — clairement et immédiatement, comme l'animal proprement dit sait ce qu'il a à faire, et il n'en dit guère plus. Seulement, tandis que celui-ci concourt, à son insu, à un ordre général dont il n'a pas l'intelligence, l'animal politique de Swift se conforme volontairement à Tordre qu'il a établi, encore qu'il sache bien qu'il en pourrait sortir; il est autant libre pour assurer la liberté des autres que pour jouir de la sienne. Instinct ou raison, je doute qu'il y ait un genre d'esprit au monde qui vaille autant pour la politique, ni qu'aucun spéculatif, professant sans pratiquer, soit aussi utile à ses semblables que ce simple animal.

La première et la plus fréquente marque que l'Anglais donne de son intelligence politique, c'est de croire qu'il a tort quand il n'a pas raison avec la majorité. Tant que dure la lutte, on se bat vaillamment, et, « personne n'excède son droit, personne non plus n'en ose mollement. On va jusqu'à cette limite extrême où le droit de chacun est tout près d'incommoder celui do voisin, Les corps mômes s'en mêlent, et comme les Romains *8 Forum, les Anglais, dan§ un meeting, se coudoient d'an peu près; mais devant l'abus on s'arrête. Un invincible respect pour la liberté d'autrui retient les plus passionnés ; la majorité vote et la minorité se eourbe. L'estime reste intacte; on sent que la soumission d'aujourd'hui assure d'avance l'obéissance de l'adversaire à la vietoire fa demain. Il ne se fait pas, après le vote, de calomnient statistiques des ignorants, des corrompns, fas vend m fa \* majorité, par lesquelles le parti battu ewaye fa «teh^norT

la décision et de ruiner le principe de ia majorité, la plus belle conquête des sociétés politiques, et, dans nos temps surtout, leur dernière ressource. La majorité, c'est la loi. On se soumet à la loi, on ne lui fait pas un procès scandaleux. Est-ce à dire que Von change d'avis? Chacun garde le sien pour la chance prochaine ; mais, en attendant, il obéit à la loi qu'il n'a point faite, et, s'il en est besoin, il prend le bâton de constable pour la défendre.

L'intelligence politique n'est pas d'ailleurs exclusivement la qualité d'une classe en Angleterre. Aristocratie, bourgeoisie, peuple, l'animal politique se rencontre partout. J'ai eu quelques occasions de l'observer plus particulièrement dans les classes moyennes, et j'en puis peindre, d'après nature, les traits principaux. La pratique des personnes me les a fait découvrir ; la bienveillance de quelques-unes m'a aidé à les mieux voir. Je dirai, parmi ce que j'en sais, ce qu'il peut être utile d'en signaler.

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