OUVRIÈRES
Cela m'amène à la plus belle marque de l'intelligence politique chez les classes moyennes en Angleterre; je veux dire l'attention qu'elles donnent aux besoins des classes ouvrières. Il y a deux budgets du pauvre dans ce pays, le budget légal et le budget volontaire; il y a deux sortes dé charités, la charité de la loi et la charité libre.
Pour parler d'abord de la première, on sait à quelle somme énorme s'élève l'impôt des pauvres. Je ne loue ni ne blâme l'institution de cet impôt. Son efficacité, sa moralité même, ont été controversées : c'est matière à débat entre les économistes. Je suis cependant touché de son effet immédiat; j'y vois les pauvres secourus, le pain donné à ceux qui ont faim, le précepte de l'Évangile accompli. Je ne regrette pas d'ignorer une science qui m'apprendrait qu'un secours donné ainsi est mal donné, et qu'il vaut mieux laisser souffrir le pauvre que de le soulager contrairement aux règles économiques.
Cet impôt est bien lourd. Bon nombre de familles plient sous le fardeau. Beaucoup qui sont eux-mêmes sur le
228 ÉTUDES DE ClUTIQUE LITTÉRAIRE.
penchant de la pauvreté ne peuvent secourir que sur leur nécessaire les plus pauvres qu'eux. Pour la classe des fermiers en particulier, sous l'empire d'une réforme qui ouvre les ports de l'Angleterre aux blés étrangers, la taxe des pauvres vient s'ajouter à leurs pertes. Cependant personne ne propose la suppression de l'impôt. On trouve la charge excessive, ipais on ne parle pas de s'y dérober; on diffère d'avis sur le mode de payement; sur la dette, on est d'accord.
C'est du reste le débiteur qui répartit lui-même sa dette et qui la distribue par ses propres mains. Des gardiens des pauvres sont élus dans chaque commune pour remplir ce double- office et concilier l'intérêt du pauvre avec les ressources de ceux qui l'assistent. Toutes les semaines, ils se réunissent à la maison commune. Quiconque est dans le besoin peut se présenter à leur tribunal de charité; ils examinent, délicatement j'espère, si sa pauvreté vient du travail ou du désordre, et, selon l'enquête, ils l'admettent à une part dans les revenus des pauvres, ou ils le refusent. D'autres agents de charité, nommés annuellement par le magistrat, exercent une sorte d'inspection de bienfaisance (overseers) sur les pauvres de la paroisse; ils préviennent souvent les déclarations, ils reconnaissent et ils font valoir le droit du pauvre honteux. S'il est valide, ils lui cherchent du travail.
La loi des pauvres peut n'être pas de bonne économie, mais elle est du moins de bonne politique. Elle prouve publiquement au pauvre que la société où il vit s'occupe de ses besoins et qu'elle cherche à porter remède aux inévitables maux qui naissent de l'inégalité des conditions; elle lui montre, dans la classe la plus rapprochée de lui, l'élite des honnêtes gens qui, après avoir payé leur part de ce qui lui est dû, lui donnent encore leur temps pour en faire la
répartition équitable, et qui tantôt écoutent sa plainte à leur tribunal, tantôt vont de leur personne la recueillir dans le taudis où se cachent quelquefois des souffrances Gères, parce qu'elles ne sont pas méritées. Si elle n'ôte pas l'envie, elle lui ôte du moins ses prétextes.
Les maisons de travail sont une des applications les plus controversées de l'impôt des pauvres. Un inexprimable intérêt m'attirait dans ces établissements, quoique je ne sois sorti d'aucun sans avoir le cœur serré. La charité y a trop un air de geôle. Je ne pouvais m'accoutumer à ces tableaux affichés au parloir où sont indiquées, par grammes, les rations des malheureux reclus, et qui vous donnent la moyenne de ce que doit manger l'être humain pour ne pas mourir; à cette chambre de correction contiguë à la salle des morts; à ces appareils qui reçoivent les immondices des pauvres pour les répandre sur le jardin d'où Ton tire leurs légumes; à la santé invariablement belle du chef de l'établissement. Hais cette délicatesse est-elle sensée! Le courage d'une société qui regarde en face ses plaies les plus hideuses, et qui les touche d'une main peut-être un peu dure, ne vaut-il pas mieux que la sensibilité de nerfs qui nous fait fuir la vue des misérables, en nous persuadant que c'est l'effet d'un trop bon cœur?
D'ailleurs, la maison de travail n'est pas une maison d<* force. Le mauvais ouvrier y peut être amené par la perte de l'indépendance que donne le travail et la conduite; mais, il n'y entre que de son gré. Telle est la liberté du citoyen, en Angleterre, qu'elle survit même à l'indépendance de l'individu. Valait-il donc mieux laisser dans la rue, exposés à la tentation du vol, ces hommes, en trop grand nombre, que le vice a vaincus, et qui se sont rendus indignes soit du secours public que distribue au pauvre honnête le bureau des gardiens, soit du secours secret que.
viennent lui offrir les overseers? Les maisons de travail sont instituées spécialement pour ces réfractaires du travail. Au prix d'une partie de leur liberté, hélas! de celle dont ils ont abusé, la société abrite leur tête déconsidérée sous un toit que leur a élevé le travail des honnêtes gens. Hais ils n'y perdent ni leur qualité d'Anglais ni leur part de chrétiens dans la nourriture religieuse; leurs forces y sont ménagées, et ils peuvent toujours en sortir pour gagner, au prix de leurs sueurs, un pain moins amer.
Au reste, quel que soit le mérite de la charité légale en Angleterre, je lui préfère de beaucoup la charité libre. Celle-là est véritablement l'honneur des classes moyennes. Le gouvernement ni la loi n'y contribuent en rien, ils peuvent même n'en rien savoir. Cela se passe entre l'assisté et ceux qui l'assistent. Il y a comme deux flots qui semblent lutter de grandeur et de vitesse ; le flot de la population, qui multiplie les chances de misères, et le flot de la charité libre. Ceux qui possèdent ont l'œil sans cesse ouvert sur cette multitude sans cesse grossissante d'êtres dépourvus. Ils n'en sont d'ailleurs ni épouvantés ni découragés; ils croient trop en Dieu pour craindre qu'il cesse de les aider dans leur lâche secourable; ils sont trop bons Anglais pour douter que la patrie puisse suffire à tous ses enfants.
Les établissements fondés par la charité libre sont sans nombre. Tout ce que la misère, la mort, l'abandon jette de pauvres créatures sur le pavé est recueilli. J'en dis trop peut-être. Des deux flots, celui de la misère est toujours en avant ; mais ce qui n'est pas recueilli va l'être. 11 y a des gens qui y veillent, et personne ne se croit arrivé à la limite de ses sacrifices. Où la pitié ne parle plus, le sentiment du devoir politique commande encore. Il ouvre la main de l'avare; le créancier le plus dur est quelquefois
le débiteur le plus exact du pauvre. H est peu de villes où l'on ne compte un ou plusieurs de ces établissements; il est telle ville dont le seul monument est une maison de charité. Ici, ce sont les orphelins de la marine, là, ceux du clergé; j'en vois pour les veuves, j'en vois pour les in* valides d'un corps d'état, d'un métier qu'ils ont honoré sans y trouver du pain pour leur vieillesse. La charité multiplie ces classifications; l'imagination même s'en mêle; on fait des découvertes de misères singulières dans la misère générale, et quiconque est serf de cette misère spéciale est secouru. Ce sont les bizarreries anglaises; n'en rions pas; je passe volontiers au bienfaiteur son humeur pour son bienfait.
Ces établissements ne sont pas seulement bien situés, et, d'ordinaire, dans la partie la plus aérée des villes ; l'architecture en est de bon goût et bien appropriée. C'est le cachet particulier de l'Angleterre contemporaine ; ses plus beaux édifices sont ses maisons de charité et les gares de ses chemins de fer. L'art s'inspire de son double génie, le génie de l'industrie et le génie de l'assistance publique, le second né des excès du premier et qui l'absout.
Quelques-uns de ces établissements portent écrit au frontispice : Souscription volontaire; non pour montrer la main qui donne, mais pour inviter celle qui ne donne pas. Telles de ces souscriptions sont des dettes perpétuelles ; elles se transmettent aux héritiers comme une charge de succession, et c'est la première qu'on acquitte. Les noms des donataires sont gravés sur des tables de marbre dans le parloir; ils en attirent d'autres. Tout cela se fait sans l'État ; l'État, cet être de raison sur lequel nous voudrions ici nous décharger de tout le bien à faire en ce monde. Pourtant bon nombre de maisons de charité se qualifient de royales. Le roi n'y est pour rien, mais on
rend cet hommage au principe conservateur de toutes choses, à la clef de voûte sans laquelle tout croulerait, la maison du pauvre comme celle du riche. Je ne sache pas, en ce genre, de titre plus caractéristique que celui-ci : Hôpital royal libre pour les nécessiteux malades f . L'Anglais, pauvre et malade, peut entrer sans honte dans cetie maison : les deux plus grandes puissances de son pays, la liberté et la royauté, lui en ouvrent la porte.
On a évalué le budget de la charité légale en Angleterre; le budget de la charité libre est incalculable. L'aumône individuelle ne reste pas en arrière de la charité collective : elle n'est pas moins ingénieuse et elle est plus aimable. C'est quelquefois sous les traits d'une jeune fille qu'elle se présente chez les pauvres gens. La permission d'aller porter des secours à des indigents est souvent la récompense de quelque devoir d'éducation bien rempli. Qu'est-ce qui s'aviserait de manquer de respect à la jeune fille qui passe? Elle va, dans quelque rue écartée, porter discrètement à une veuve accablée d'enfants l'aumône de sa mère avec l'argent de ses plaisirs. J'en sais une, toute formée de bonté et de piété, qui avait pris dans l'ardeur de ces visites aux pauvres le germe d'un mal sans remède. Elle voyait venir son dernier jour avec sérénité; sa foi lui disait qu'elle serait plus secourable aux pauvres dans le ciel, et qu'elle allait échanger des forces insuffisantes et une charité bornée contre des forces inépuisables et une charité sans fin.
Les pauvres sont plus nombreux dans les centres d'industrie-, aussi nulle part la charité n'est plus inventive. Tout autour d'une fabrique, les gens aisés s'instituent
4 BopalfYee Hôpital far thc datttute sick, etc., dans Grays' inn road, à Londres.
d'eux-mêmes gardiens de tous les pauvres que peut y engendrer l'irrégularité du travail industriel. On secourt ceux que le chômage des établissements prive momentanément de travail ; on apprend aux jeunes à se pourvoir par l'économie contre ces vicissitudes; on donne pour soulager la pauvreté, et on donne pour la prévenir. Les soins préventifs sont peut-être l'application la plus touchante de la charité individuelle. Le nombre des pauvres est bien grand ; mais plus grand encore est le nombre de ceux qui peuvent le devenir. La charité la plus efficace est celle qui parvient à retenir l'ouvrier sur le bord de cet abîme» qui, par des soins donnés au corps et à l'âme, l'aide à passer l'âge le plus dangereux, et, en lui inspirant l'habitude de se suffire, lui prépare quelque jour la douceur de secourir les autres à son tour.
Ici c'est une femme jeune, élégante, qui reçoit tous les samedis, dans une des salles de sa belle demeure, les jeunes ouvrières de la fabrique voisine. Elles viennent dans cette maison, un moment la leur, entendre une lecture religieuse que la maîtresse accompagne d'interprétations familières. Tout plaisir, toute distraction cesse dès que l'heure du devoir envers le pauvre a sonné. Des prix sont distribués, à certaines époques de l'année, aux plus attentives, sans que celles qui l'ont été moins s'en retour-* nent les mains vides. C'est encore de la charité aimable, là où les mérites sont inégaux et où les besoins sont les mêmes, de savoir récompenser les mérites sans paraître frustrer les besoins. Les prix sont des objets d'habillement. Plusieurs de ces jeunes filles doivent à l'intelligence et à l'attention qu'elles ont montrées dans ces exercices une toilette décente qui contribue à les relever à leurs propres yeux.
Ailleurs on reçoit les petites économies qu'elles font sur
te prix de leurs journées ; on les fait valoir, on le leur dit du moins, et aux approches de la mauvaise saison on leur achète des habillements qu'elles croient avoir payés. On leur cache ce que la charité de leurs banquiers ajoute à leur pécule; on risque volontiers qu'elles soient moins reconnaissantes pour qu'elles soient plus prévoyantes. J'étais allé faire visite chez une de ces grandes familles, si nombreuses en Angleterre, où cet office de banquier des pauvres était rempli par les filles de la maison. Elles étaient quatre sœurs, quatre sœurs charmantes autour d'une mère de dix enfants. Je n'oublierai jamais ce type noble et touchant des grandes familles où la richesse est venue du travail, ni la belle vieillesse du père, grave, simple, hospitalier, se reposant après une vie active, mais non agitée, où le soin de la fortune a été persévérant sans être âpre; ni cette mère restée si jeune, qui paraissait la première amie de ses filles; ni les caractères si divers de celles-ci, avec une ressemblance qui leur venait du même air de bonté* L'aînée, plus réservée, ne voulait point attirer les gens et pourtant ne les gênait point. La cadette, enjouée, rieuse, laissait deviner, sous son rire facile, un fonds de sensibilité vraie. Des deux plus jeunes, Tune, éprise d'études sérieuses et y réussissant, ne voulait pas qu'on le sût; l'autre, spirituelle, heureuse, souriante, trahissait sur son aimable visage l'espérance d'une union prochaine avec celui que ses parents lui avaient permis d'aimer. Maison vraiment béuie, où la richesse est bien supportée, parce qu'elle a été bien acquise ; aimable famille, digne d'exercer le genre de charité le plus délicat, la charité qui laisse au pauvre tout le mérite du secours qu'il a reçu !
Le père m'avait conduit dans sa bibliothèque, — il savait mon faible, — la plus belle pièce après le salon de
famille et la plus fréquentée, chose à noter chez un homme retiré du négoce. J'admirais, non sans envie, sous leurs belles et solides reliures, un bon choix d'ouvrages de politique, de législation, d'histoire, enfin les livres de Yanimal politique jusqu'au luxe. En fait de littérature, il n'y avait que les grands noms, le nécessaire. En sortant de là pour suivre mon hôte dans le parc, je vis sur la pelouse, devant la maison, les quatre sœurs assises au milieu de pièces d'étoffe, de cotonnades, de flanelles étendues sur le gazon. « Quelle est cette exposition? demandai-je à la plus enjouée. — Ce sont, me dit elle, des objets d'hiver pour nos jeunes ouvrières. On les étend au soleil pour les préserver des insectes. Vous voyez là le fruit de quelques pennys que ces filles mettent de côté par semaine, et que nous nous chargeons de faire valoir. — Quoi ! m'écriai-je, avec si peu vous faites tant de choses! — Elles le croient, me dit-elle avec un charmant sourire, et nous nous gardons bien de les détromper. C'est assez pour nous qu'elles pensent avoir fait un bon placement. »
De tout ce que j'ai cru voir de l'état moral de l'Angleterre, rien ne m'a plus frappé que cette attention donnée aux petits. J'avais apporté dans ce pays ma part de la préoccupation universelle de notre époque sur ce que les sociétés ont à faire dans l'intérêt des classes ouvrières. Je voyais un pays où Ton en parle peu, où Ton ne se fait pas l'avocat des souffrances du peuple pour gagner une autre cause, mais où l'on agit tous les jours, sans relâche, sans bruit, et où les pauvres sont secourus et ne sont pas exploités. La résolution avec laquelle le peuple anglais reconnaît sa dette envers les petits, et s'acquitte, est d'autant plus à louer, que la religion a plus de puissance dans ce pays, et que les cœurs durs pourraient profiter de ce qu'on y croit encore aux dédommagements de l'autre vie.
Combien la dette n'est-elle pas plus pressante, là où les espérances que donne la religion sont moins écoutées, et où certains docteurs de la démocratie ont borné toute réparation du mal social à l'égalité des rations dans cette vie, et tout bonheur à jouir?
Sur cette question qui domine toutes les autres, sur cet intérêt, le plus impérieux de tous, même avant que la révolution de Février en fît une menace permanente de guerre civile et mît l'escopette aux mains du pauvre, l'Angleterre se montre la nation la plus intelligente de l'Europe. On ne voit pas là une bourgeoisie qui ne fait rien par elle-même, et attend que le pouvoir fasse pour elle; qui, au lieu de donner de sa main, dit au gouvernement : Prenez; sauf à faire de l'opposition à toute manière de prendre. Je loue beaucoup le gouvernement français de songer à établir des lavoirs et des bains publics pour les classes ouvrières, et d'avoir, faute de mieux, institué une commission pour en délibérer; mais j'aimerais mieux que notre bourgeoisie s'en fût chargée elle-même. Il existe à Londres plus d'un établissement de ce genre, et la bourgeoisie, qui les a fondés, y a d'autant plus de mérite, qu'elle peut avoir des doutes sur la salubrité des bains entiers, car elle continue à se baigner dans des terrines. J'ai vu le plus récent de ces bains; rien n'y manque, ni pour l'appropriation à l'intérieur, ni pour l'aspect au dehors. Là, pour le prix de quelques verres d'ale ou de gin que l'ouvrier aurait pris au delà du besoin, il se baigne à l'aise et fait laver son linge, qui lui est rendu au sortir du bain, blanchi, sec et chaud. Je ne sache pas que le Parlement s'en' soit mêlé, ni que, parmi les hommes d'État qui ambitionnent la succession de lord Russell, il y en ait un qui songe à quelque invention de ce genre pour se rendre populaire.
LÀ bourgeoisie française.
C'est ainsi que les classes moyennes, en Angleterre, soulagent le gouvernement, en partageant la tâche avec Jui. Au gouvernement la politique, à la société ce qui est devoir social. En France, nous n'aidons pas le gouvernement, et nous attendons tout de lui. Nous sommes ses juges les plus difficiles et ses auxiliaires les moins efficaces. On nous entend sans cesse lui demander, et nommément à l'homme, roi ou président, quî le personnifie, la tranquillité et le mouvement, le progrès et la durée, la paix avec tout l'éclat que donnent aux nations les guerres heureuses. Est-ce tout? Attendez. Mous le voulons de plus infaillible, nous ne lui passons ancune de nos faiblesses, nous exigeons de lui les vertus que nous n'avons pas. Que de fois n'a-t-on pas vu les hommes les plus âpres au gain, ces gens d'Horace, qui font leur affaire de toute façon,
Ftcias quoeamque modo rem,
gens à vendre leur débiteur sur la place du Châtelet, si la loi française le permettait, s'indigner contre le manque de desintéressement du pouvoir ! Quel gouvernement, quel homme serait assez habile pour contenter de telles exigences, assez vertueux pour ne jamais choquer de telles délicatesses? Il n'y a, sachons-le bien, ni oncle ni neveu qui puisse nous bien gouverner sans nous.
C'est à nous, — qu'on me pardonne la citation : on n'est pas classique sans un peu de pédanterie, — c'est à
nous que Démosthènes disait, il y a deux mille ans : a Voulez-vous toujours aller vous demandant sur la place publique : Philippe est-il mort? Mort ou malade, vos fautes vous en auraient bientôt fait un autre. » Ainsi nous allons nous-mêmes nous questionnant, — j'entends les modérés; les autres tranchent : — Que fait le chef de l'État? que veut-il ? où va-t-il ? Eh ! sachons donc ce que nous faisons nous-mêmes, ce que nous voulons, où nous allons. C'est nous qui faisons nos gouvernements. S'ils ont la tentation de se passer de nous, à nous la faute. Pendant que nous nous cherchons, le pouvoir suit ses vues. Nous allons, ou plutôt nous nous agitons d'un côté ; lui, il va d'un autre, et la séparation s'accomplit.
Démosthènes pensait encore à nous dans cet autre endroit de sa Philippique ; « Qu'arrivera-t-il, nous dit-il, si nous restons dans nos murs oisifs auditeurs de harangueurs qui s'accusent et se déchirent à l'envi?» Nous aussi, nous avons nos harangueurs, et nous avons, en outre, nos journaux, nos vrais flatteurs, comme les harangueurs l'étaient du peuple athénien, c Quelle motion, lui disaient ceux-ci, vous plaît-il que nous fassions? » Nos journaux n'ont pas à nous demander ce qui nous plaît, ne le savent-ils pas? Ce que nous voulons, c'est lire chaque matin un peu de mal du gouvernement pour le répéter. Et, si l'article est de beau style, voilà qui nous plaît doublement; car c'est du mal de nos chefs, et du mal bien dit. Ainsi la presse nourrit en nous la vanité, ce travers qui dissout les nations, tandis que l'orgueil les fait durer. Nous aimons trop le bien-dire ; noble faiblesse, qui a plus d'un beau côté, mais qui nous coûtera bien des gouvernements. Nos orateurs nous font épouser leurs susceptibilités ; les abonnés d'un journal sont des vassaux; ils sont tenus au service de guerre, et ils se laissent bra-
LES CLASSES HOTESSES ES A5GLETEHE. %B
vement mener en armes contre leais propres maisons. Les révolutionnaires, f entends ceux qui ne veulent d'aucun gouvernement, ne sont pas si coupables que bous les faisons. Évaluez leur part dans l'œuvre de destruction; c'est de beaucoup la plus petite. On dit que les pins étonnés de la victoire du 24 Février ont été les vainqueurs. Apparemment ce n'est pas modestie : ces gens-là ne passent pas pour s'estimer trop peu. Que signifie donc cet étonnement? Il est à leur honneur. Ceux qui s'étonnent d'avoir été vainqueurs sont tout simplement trop honnêtes pour croire qu'ils se sont battus. Le vainqueur de Février, hélas ! c'est la bourgeoisie, c'est nous; et, si nous laissons d'autres s'en vanter, c'est que l'affaire ne nous a pas été bonne.
Disons-nous donc honnêtement nos vérités. Nous seuls, oui, nous bourgeois, nous faisons et défaisons les gouvernements. Le peuple nous y aide ; mais ce n'est pas lui qui commence; il pousse nos cris, il va au feu sous*notre drapeau. L'anarchie ne nous déplaît pas tant qu'il nous semble, car nous aimons tout ce qui nous y achemine. La mobilité, l'esprit de dénigrement, le manque de respect, sont autant de pentes vers l'anarchie. Nous ne respectons pas nos gouvernements, et voilà peut-être ce qui leur donne l'idée de ne pas se respecter eux-mêmes. La pire des tentations pour une femme vertueuse, c'est de savoir qu'elle ne passe pas pour l'être. De même, rien n'est plus propre à dégoûter les gouvernements d'être honnêtes que de se voir calomniés!
Je sais bien ce qu'on peut dire pour diminuer le mérite de la bourgeoisie anglaise. Il est très-vrai que, plus indépendante de la politique générale de l'Europe, l'Angleterre peut porter plus d'attention sur elle-même; qu'ayant plus de liberté d'esprit pour s'étudier, elle a plus
de chances de se connaître ; qu'elle peut suivre avec moins d'inquiétude et juger avec plus d'impartialité son gouvernement, n'ayant rien à craindre pour son indépendance extérieure; il est très-vrai aussi que les qualités politiques de sa bourgeoisie ne sont pas de purs élans de vertu ni des perfections de saints. Qui dit politique dit calcul. Donnez-moi la bonne conduite, et je vous tiens quitte de la vertu.
Un peu de calcul se mêle toujours aux plus belles qualités et n'y gâte rien. Quand un galant homme fait réflexion sur ses vertus, qu'il voit la paix intérieure et la considération qu'il en tire, il s'y approuve, il s'y encourage ; il compte ce qu'il a gagné à bien faire : voilà le calcul. Sa vertu en a-t-elle moins de prix? De même une nation intelligente qui s'aperçoit de ce que ses bonnes qualités lui rapportent en ordre, en prospérité, en durée, s'y attache et y persévère par intérêt bien entendu. N'en demandons pas davantage. Nous ne faisons pas une théorie à l'usage des héros.
Tout n'est pas charité, sans doute, dans le soin que la bourgeoisie anglaise prend des petits. Je veux même qu'il y entre le désir de conjurer cette force qui emporte tout. Aimerait-on mieux qu'elle attendît, dans l'imprévoyance de l'égoïsme, qu'on lui vînt arracher ce qu'elle n'aurait pas voulu donner? Et, s'il est vrai que sa charité soit du calcul, n'est-ce pas pure chicane de disputer le nom de vertu à cette sagesse qui compose notre bonheur de ^eaucoup de bien pour nous et d'un peu de bien pour les autres? Mais non; donner, c'est-à-dire s'ôter quelque chose des mains; reconnaître, dans ce qu'on possède, la part d'autrui ; avouer une dette qu'on n'a pas souscrite ; rendre à Dieu, par la main des pauvres, une partie des fruits du travail qu'il a béni ; apporter sa redevance à celui que
Boordaloue, dans sa familiarité sublime, appelle le caissier des pauvres, c'est et ce sera toujours de la vertu. La charité faite en grand, la charité passée à l'état d'institution, est et sera toujours la première des vertus politiques chez un peuple libre. La sportule romaine n'en était qu'une image bien grossière ; mais le principe est le même, et je ne m'étonne pas de le trouver chez le peuple le plus politique de l'antiquité.
LA BOURGEOISIE FRANÇAISE A-T-ELLE QUELQUE CHOSE A IMITER DES CLASSES MOYENNES EX ANGLETERRE?
* Il ne s'agit pas de demander, ni même d'espérer que, n'ayant pas, comme les Anglais, les avantages de l'isolement, ni la plénitude de l'indépendance extérieure, nous ayons cette attention exclusive et tranquille sur l'intérieur, qui leur révèle les besoins généraux de leur pays et les avertit du moment d'y pourvoir, qui leur permet d'attendre les progrès sans impatience et de les opérer sans secousse, qui enfin les rend à la fois très-stricts el trèsimpartiaux sur la conduite de leur gouvernement. Hais n'est- il donc pas possible qu'une nation douée comme la nôtre se donne, par l'intelligence et le raisonnement, des qualités qu'elle n'a pas, ou perfectionne du moins celles qp'elle a? N'y a-t-il pas pour les peuples, comme pour les individus, une culture, une éducation par le temps et l'expérience, qui corrige les mauvais penchants, développe et fortifie les bons? Un Français qui aime sa patrie ne peut ' pas prendre son parti là-dessus. Il ne consent pas à ce
qu'une nation qui, de l'aveu universel, est le premier sol* dat, le premier penseur, le premier artiste de l'Europe moderne, que la nation qui a vu le plus clairement et le mieux exprimé toutes les vérités par lesquelles se forment et subsistent les sociétés humaines, soit incapable de devenir plus politique.
L'Angleterre nous donné encore un exemple de ce que peut l'éducation pour redresser les instincts et ajouter aux facultés d'un peuple. Je ne crois pas la calomnier en disant qu'au fond on y aime médiocrement les arts. Il n'y a qu'à voir, pour ne parler que de Londres, comme ils y sont logés. Ce n'est pas que l'Angleterre n'ait d'éminents artistes ; mais ils le sont moins que ses industriels ou ses hommes politiques. L'Anglais sait pourtant qu'il est glorieux pour une grande nation d'aimer les arts. Aussi, dans ce pays, l'éducation tâche-t-elle d'en susciter le goût. Les natures les plus rebelles s'y prêtent avec ce sentiment du devoir qui est le trait caractéristique de la nation. L'Angleterre fait de grands sacrifices pour être un peuple artiste. Il n'est pas sans exemple qu'un bourgeois anglais écoute de la musique ailleurs qu'au théâtre de la Reine ou au concert, où l'attention est de devoir public. Qui sait? la conviction qu'il sied à un peuple civilisé d'aimer la musique les amènera peut-être à s'y plaire. Les modes conduisent quelquefois aux goûts vrais. Tel qui regarde des tableaux peur se donner le relief de s'y connaître peut finir par y être pris et par rencontrer un noble goût où il ne cherchait qu'un innocent ridicule. Le climat a sans doute bien de l'empire; mais Montesquieu lui-même, qui lui fait une si grande part dans les lois et dans les mœurs, . n'a jamais dit qu'il fût plus puissant que la raison. Ne voilà-t-il pas une belle excuse pour une grande nation qui fait des fautes de dire : Prenez-vous-en à mon climat ; ce
sont ses variations qui me rendent si mobile. Fixez donc, si vous pouvez, l'aiguille du baromètre au beau!
Il y a moins de deux ans, beaucoup d'hommes, en France, ne pensaient pas trop prétendre pour leur pays en le croyant capable de s'approprier le gouvernement constitutionnel anglais. Ils estimaient que l'invention politique consiste moins à multiplier les projets de constitution et à créer pour la mort, qu'à rechercher dans les sociétés politiques qui ont prospéré par la liberté tout ce qui peut en être transplanté dans d'autres pays. Cela sied mieux, pensaient-ils, à un grand peuple qu'à tout • autre, parce que, comme le génie qui imite, il ne fait que prendre son bien où il le trouve. Il n'y a pas là une altération ni un abaissement de son caractère, mais plutôt une conquête de sa raison sur son tempérament. Ils le croyaient. Oserais-je dire que j'étais du nombre de ces hommes-là?
L'événement a prouvé que nous appartenions au pays d'Utopie. Oui, nous rêvions ; mais nous rêvions Tordre par la liberté, la liberté par le respect de celle d'autrui et par l'usage modéré de tous les droits, le progrés par la discussion et la transaction. Nous rêvions une ère pacifique, où l'esprit de conservation et l'esprit de changement se combattraient en se respectant, et se persuaderaient que leurs luttes sans violence et leurs libres accommodements sont le plus beau spectacle que puissent offrir les sociétés humaines. Nous nous trompions d'ailleurs en bonne compagnie, et notre rêve n'était pas nouveau. Le gouvernement constitutionnel apparut un jour à la belle intelligence de Tacite : il le salua d'un regret au passage, et en détourna les yeux comme d'une chose trop belle pour être possible. « Un système de république, dit-il tristement, formé du choix et de l'union des trois principes
2t4« ÉTUDES LlT CK1TIQU1S LIÏ-î£i«àUU£.
monarchique, aristocratique et populaire, est plus aisé à louer qu'à réaliser, ou, s'il s'établissait, ce ne serait pas pour durer 1 . » Plus Jieureux que Tacite, nous avions. vu la chose établie, et nous la croyions durable.
Si l'événement qui nous a réveillés si rudement n'a emporté qu'une vaine forme et n'a donné tort qu'à des rêveurs, nous nous en consolerons; mais, quelque chose qu'on mette à la place de la monarchie, n'en attendons aucun des biens promis aux pays libres, si nous n'imitons l'esprit politique de nos voisins. En république comme en . monarchie, la liberté ne peut être protégée que par ellemême, et, encore une fois, il n'y a pas de liberté sans IV béissance et l'esprit de sacrifice. Élevons- nous donc, par l'intelligence qui nous en révèle les avantages, à la résolution qui les fait pratiquer. L'obéissance sied si bien aux peuples libres ! Platon dit quelque part qu'elle est la vertu des cœurs généreux. Donner est la vertu qui vient ensuite. Soyons donc obéissants, donnons, et hâtons-nous.
Pour le devoir envers les petits, il ne souffre pas de délai. Nous n'y sommes pas novices, d'ailleurs. La France fait d'immenses sacrifices pour les classes ouvrières et nous y mettons la grâce française, ce qui n'y gâte rien: mais nous pouvons faire plus, ou faire plus efficacement ce que nous faisons. La charité anglaise est peut-être moins aimable; elle a plutôt l'air d'un acte sensé que d'un mouvement de cœur ; mais elle est plus efficace. Il y a d'ailleurs une fort grande différence entre la charité individuelle et la charité érigée en institution. C'est là le point. Les avocats des classes ouvrières nous l'ont indiqué; ils n'ont pas fait appel à nos cœurs; ils fce voulaient de
1 Délecta ex iis (populus, primores, singuli) et consociata reipublie» forma laudari facilius'quam evenirc, vel> si evénit, haucf diuluroa esse potest. (Am , IV, 35.) »
bous que noire argent, et la main froide de l'État -pour le prendre et le distribuer. Leurs moyens sont jugés; mais le principe de la charité, comme devoir public, subsiste La charité sera publique par l'association. Que les secours viennent directement de ceux qui ont à ceux qui n'ont pas, sans passer par la main de l'État, ils seront plus fraternels. N'attendons pas la loi : la loi prendrait ce que nous aurions donné, et nous ôterait le mérite du sacrifice. N'y a-t-il pas des institutions à fonder; des avances sans intérêts ou des dons i faire aux communes pour créer du travail dans les temps de gêne; des caisses où, par une première dotation provenant de dons, on attirerait les économies de l'ouvrier? Que sais-je? Où il y a tant à donner, manquerait-on donc de moyens de donner? EnGn, songeons-y, si nous voulons vivre dans une patrie libre et florissante.
Juillet 1849.
On a dit, à propos de ces réflexions, publiées pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes, que con. seiller à nos classes moyennes d'imiter la bourgeoisie anglaise, c'était ajouter une utopie à toutes celles dont on nous poursuit; une fausse perspective d'avenir à toutes celles qui rendent notre présent si difficile. Je ne veux pas le croire. Aussi bien, il ne s'agit pas de copier des mœurs étrangère*, mais de nous approprier, parla réflexion et ta conviction, certaines pratiques éprouvées, qui sont l'effet, non des diversités ineffaçables du sol et du climat, mais de la raison par laquelle toutes les grandes nations peuvent s'imiter, sans cesser d'être originales.
On a dit encore que la bonne politique ne consiste pas
à morigéner son pays, mais à le prendre tel qu'il est; qu'une grande nation ne fait pas de fautes ; qu'elle suit sa loi ; que, sur une si grande échelle, les caprices ne sont que des volontés ou des instincts respectables; l'amour du changement, qu'un légitime besoin de progrès ; l'impatience des lois, qu'un généreux esprit de liberté; que le véritable homme d'État est celui qui voit venir ces mouvements du plus loin, et qui y cède à propos. Je ne veux pas non plus admettre cette doctrine. Je ne veux pas blasphémer Dieu en croyant les nations innocentes des fautes pour lesquelles il les châtie ; je ne consens pas à ce que l'image la plus fidèle de notre nation bien gouvernée soit celle d'un cheval généreux, mais inquiet, dans la main molle d'un cavalier qui le laisserait aller où il voudrait, et du train qu'il voudrait. De grâce, dispensons nos gouvernements d'être infaillibles, pour ne pas faire à notre nation l'injure de la dispenser d'être sensée.
Il y a deux manières d'aimer son pays, comme il y a deux manières d'aimer ses enfants. Tel père de famille croit <|ue la meilleure sorte de tendresse paternelle est de laisser, chez ses fils, la nature maîtresse, et de trouver charmantes et respectables toutes les brutalités de l'instinct; c'est ce qu'en langage domestique on appelle aimer ses enfants pour soi. Tel autre, au contraire, les dirige, les redresse, aide leur raison contre la nature, s'accable de tous les soucis de l'éducation, pour leur épargner quelques-unes des épreuves réservées à ceux qui n'ont jamais obéi -. cela s'appelle aimer ses enfants pour eux. De même, parmi ceux qui aiment leur pays, les uns en approuvent et en admirent tout ; ils trouvent de la grâce jusque dans ses défauts : les autres le croient assez grand pour être capable de devenir plus grand encore, assez fier pour être louché de la gloire de donner tous les bons exemples,
assez honnête pour avouer ses défauts et pour estimer ceux qui l'aident à s'en corriger. Ces deux sortes de patriotes sont également sincères; mais, regardez-bien; ce que les premiers aiment dans leur pays, c'est leur propre mobilité, c'est eux-mêmes ; les autres aiment leur pays pour lui.
Février 1950.