UN VOYAGE
LA FORÊT DE SHERWOOD ET LES CHÊNES HISTORIQUES. — LES VIEILLES ÉGLISES. — ROBIN HOOD.
Une aimable hospitalité m'avait appelé dans un des plus beaux comtés de l'Angleterre, celui de Nottingham. Il touche au Derbyshire, qui passe pour être le plus beau. Cette beauté est celle du paysage anglais. Pour les étrangers, elle est un peu uniforme; mais je ne m'étonne pas qu'elle plaise aux Anglais : elle est à l'image de leur esprit. Le paysage a plus ou moins la physionomie de l'homme qui l'habite. Dans le paysage anglais, je reconnais les principaux traits du caractère anglais; c'est le pays où tout le monde ressemble le plus à tout le monde : leur mot excentrique le dit assez. C'est parce que la chose fait scandale que le mot a été imaginé. La terre porte l'empreinte de cette uniformité : ce sont partout des prairies ou des champs enclos de haies; mais la prairie domine. Le paysage anglais n'a pas les grandes lignes du paysage classique, ni cette variété piquante qu'imprime au paysage fran-
çais la liberté eapricieose du peuple qui loi donne sa forme. Notre sol est comme noire société : il a beaucoup de physionomie; on y reconnaîtrai '* diversité des caractères et des conditions. La routine, l'esprit novateur, l'activité, b nonchalance, la richesse, la médiocrité, la pauvreté, y sont représentés. Il est pins remué, plus travaillé, et aussi plus agité : c'est le séjour d'un peuple agriculteur et révolutionnaire.
Le pays qu'habitent mes hôtes est situé au nord de Ilottingham, sur le bord d'un plateau qui domine la vallée et la jolie petite ville de Mansfield. La maison est bâtie sur b lisière d'une vaste lande qui fit partie deb célèbre forêt de Sberwood; l'orgueil local lui en donne le nom. Tout prés de la maison, un petit bois, et plus loin quelques bouquets de sapin sont la dernière conquête du travail sur la lande. A quelque cent pas cessent les filons de terre végétale qui les nourrissent, et commence le désert. Une plaine immense, onduleuse, couverte et comme tapissée de bruyères, s'étend fort au delà de l'horizon. Çà et là, quelques buissons de genêt épineux,, des houx rabougris , un pin qui rampa plutôt qu'il ne s'élève, ou bien un chêne solitaire, trapu et robuste, se détachent du milieu de ce tapis et y dessinent des figures gracieuses. Des chemins creux, où les chariots s'enfoncent dans le sable, conduisent dans le Derbyshire. Ailleurs, des allées d'un sol ferme, couvertes de ce fin gazon anglais dont le marcher est si doux, permettent la promenade à travers la lande, au milieu des moutons qui paissent, des deux côtés du chemin, le peu d'herbe savoureuse qui pousse entre les bruyères. Quand le soleil est voilé, ou le soir, quand la cbaleur est tombée, il n'y a rien de plus charmant qu'une promenade sur cette pelouse : c'est le plaisir mélancolique de la solitude dans le voisinage et sous la protection de la nature cultivée.
La bruyère de Sherwood était une des nombreuses clairières de cette ibrét'de Sherwood qui, au temps de Richard Coeur-de-LioD, couvrait toute cette partie de l'Angleterre. Elle était alors infestée de braconniers, outlaws, qui s'y nourrissaient aux dépens du gibier du roi. Walter Scott en a fait le théâtre de quelques scènes d'Ivanhoe. Il y a placé la cellule où le plus joyeux des compagnons de Robin Hood, sous le nom et le capuchon du saint ermite de Copmanhurst, défiait les gardiens des forêts royales. C'est là que se passe cette scène si plaisante où Richard, sous le déguisement du Chevalier Noir, vient demander l'hospitalité au faux ermite. Il frappe : Termite fait semblant de ne pas entendre; il ouvre enfin, et il offre à Richard, affamé par une longue route, une assiette de pois chiches, et pour boisson une cruche d'eau. Mais Richard est plus avisé que les gardes-chasse de Sherwood : il soupçonne que Termite doit sa belle santé à un autre régime; il demande quelque chose de plus substantiel, et voici qu'aux pois chiches succède un pâté de daim, k la cruche d'eau une grande bouteille de cuir pleine d'un vin généreux.
Où est le rocher tapissé de lierre et couronné de touffes de houx auquel s'appuyait la cellule de Termite de Copmanhurst? Où est cette fontaine de Saint-Dunstan, où il allait remplir sa cruche pour le repas qui devait avoir pour témoins les gardes-chasse? Où est la fraîche clairière à travers laquelle courait la fontaine avant de disparaître dans le bois voisin? Les archéologues les chercheraient en vain dans ce qui reste de la forêt de Sherwood. C'est un des mille paysages sortis de l'imagination de Scott; il l'a tiré de ce trésor d'impressions vraies, de souvenirs d'enfance, de vif amour de la nature, qui lui a fourni tant de descriptions agréables.
Les paysages de Walter Scott sont, comme ceux de Féne-
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Ion, non pas une description d'après nature, mais un cboix de ce que nous ayons vu ou rêvé de frais, de lumineux, de pittoresque et de charmant. Nous respirons la fraîcheur de ces paysages, nous croyons y être de notre personne. Je ne sache pas de livres qui fassent plus cette illusion que les romans de Walter Scott; on y éprouve toutes les sensations, on y a toute la plénitude d'activité et de vie de ses personnages : imagination aimable et bienfaisante, qui n'a jamais été inspirée que par le désir d'entretenir la simplicité des sentiments et la vérité des sensations, sans une ombre d'effort pour exalter notre sensibilité et nous dégoûter des choses qui sont à notre portée!
Quand je quittai le Nottinghamshire, on était au. mois d'août. La bruyère de Sherwood était en fleurs. Le rose foncé, le rose tendre, le violet, mêlant leurs nuances à celles de la feuille, tantôt vert pâle, tantôt argentée comme la feuille de l'olivier, formaient comme un fond rose et gris d'où se détachaient les bouquets d'or du genêt épineux. Ces bruyères sont délicates comme celles de nos serres; elles donnent ce plaisir mêlé de surprise qu'on éprouve à voir des plantes rares en profusion.
En quittant les bruyères pour se rapprocher de la vallée, on a une vue charmante. Sur les deux revers, à micôte, s'étendent de vastes pelouses au-devant de jolies maisons de campagne. Sur la hauteur, aux endroits les plus découverts, des moulins propres et élégants ouvrent leurs ailes pour recevoir la brise qui souffle de la plaine. Les jours où il ne fait pas de vent, la machine à vapeur y supplée. À quelques pas du moulin est la maison du meunier. Tout autour, dans la prairie enclose de haies, des vaches, le cheval du meunier, paissent au milieu des poules. Tout cela sent le travail prospère et la paix. On craint Dieu dans ces modestes demeures, et on espère en lui.
Tous les jours, sauf le dimanche, des amis viennent faire visite, et le feu, toujours allumé dans la principale pièce, permet de leur offrir le thé ; mais le dimanche chacun reste chez soi, et Dieu est le seul hôte. On le rend présent par la prière et par de pieuses lectures.
Il manque, comme je l'ai dit, une certaine liberté à ce paysage. Tout y est parqué, fermé de clôtures. Les animaux ne s'éloigoent pas de la maison. Ce n'est pas en Angleterre que le cerf aurait pu dire aux bœufs auxquels il demande l'hospitalité :
Je vous enseignerai les pâtis les plus gras.
Ils ne connaissent qu'un pâtis, c'est le pré qui est autour de la maison. Pourtant je ne les plains pas : ils doivent avoir un peu du caractère des gens, et, comme ceux-ci, aimer leur home.
Il semble aussi, au premier aspect, que le voyageur ne puisse pénétrer dans ces prairies : il ne voit que haies et barrières, mais ces barrières se lé veut, et ces tourniquets ne sont faits que pour les bestiaux. On peut faire d'agréables et longues promenades d'une prairie à l'autre. Od est averti qu'on passe sur le terrain d'autrui , mais on passe. Le paysage est comme la société : c'est la liberté au milieu des formes et des lois. Y en a-t-il de meilleure? y en a-t-il une autre qui puisse durer?
De Sherwood-Hall nous faisions des excursions dans le voisinage. Nous allions visiter tantôt une ruine, tantôt un château historique, tantôt quelque chêne contemporain de la conquête ou plus ancien qu'elle. C'est par les chênes que commencent les excursions. Les Anglais en sont trèscurieux. Ces nobles arbres sont leur passé debout et vivant, et puis le chêne anglais est le bois par excellence; il est incorruptible à l'eau et lutte d'éternité ave; la mer.
On vous en montre à l'amirauté des échantillons parmi toutes les autres sortes de chêne employées dans la marine. Il occupe la place d'honneur sur le rayon; l'étiquette vous l'indique : english oak, et ce n'est pas sans un sourire de fierté que le gardien vous le fait regarder et peser. — Ils devaient être les maîtres de la mer, pensent-ils, puisque leurs forêts produisent le bois qui lui résiste le plus.
C'est dans la forêt de Sherwood qu'on voit, me disaiton, les plus vieux chênes d'Angleterre. Ils sont à quelques milles autour de Hansfield. L'authenticité de ces chênes n'est pas suspecte. L'Angleterre est le pays de la tradition et des formalités légales qui la constituent. Toutes les familles y savent leurs sources. Deux choses protègent et perpétuent les souvenirs, le respect du passé et le respect de la loi. Cependant je n'ai pas vu la preuve qu'un des chênes de Sherwood, le premier qu'on me montra, ait abrité le roi Jean donnant audience à ses sujets. Ce chêne est sur le bord d'un chemin. Du côté des champs il est protégé par une haie; du côté du chemin par le respect public. Son tronc, à demi rongé, se couronne encore chaque année d'un feuillage abondant;, mais les siècles ont abattu les hautes branches, et les feuilles ne s'éloignent guère du tronc qui les nourrit. On ne vort pas sans émotion un arbre qui devait compter déjà plusieurs siècles au temps du roi Jean, s'il est vrai que son ombre ait abrité l'audience royale.. Or la grande charte du roi Jean est du commencement du treizième siècle. Le même esprit a respecté les premières libertés de l'Angleterre et l'arbre sous lequel s'assit le prince à qui l'Angleterre les arracha.
Les souvenirs de Robin Hood consacrent plus d'un autre de ces grands chênes. Tous ont leur nom. En voici un dont le tronc fendu offre comme une niche assez large p^ur contenir un homme *. c sis ou debout- il s- r-^nirt:?
Shamblesou l'Abattoir. C'est de là que Robin Hood présidait au dépeçage et à la distribution des daims du roi entre ses joyeux compagnons. Un autre, plus célèbre, est appelé Parliament oék ou Tristing tree, le chêne du parlement, l'arbre du Rendez-vous, parce que Robin Hood y tenait ses assemblées.
Le plus ancien est le Gveen dale oak, le chêne du Vert- Vallon, dont le tronc aurait pif recevoir à l'aise tout le conseil de Robin Hood. Ce tronc semble s'être formé, comme les couches terrestres, par la loi des soulèvements. Ses bosses énormes montent les unes sur les autres comme les montagnes d'un terrain soulevé. Le tronc a la couleur des vieilles pierres. On dirait un roc d'où jaillit un arbre vigoureux. J'ai vu, dans les Pyrénées, d'énormes rochers d'où sortaient des hêtres plqs nourris d'air et de brouillard que de terre, moitié rochers, moitié arbres. C'est une image du Gveen date oak. La crevasse qui partage son tronc en deux moitiés est assez large et assez haute pour laisser passage à une voiture. Un voyageur égaré qui arriverait là de nuit, voyant dans l'ombre* ces deux énormes assises, prendrait ce chêne pour une vieille porte de ville surmontée d'une tour. Un appareil en menuiserie sert à empêcher que la- crevasse ne s'étende, tout en lui conservant la forme d'une porte. Nous appellerions eela du mauvais goût ; mais ce mauvais goût est aussi ancien que la crevasse, et il en est devenu respectable. Le chêne du Vallon-Vert dépend d'un fermage particulier, dont une clause porte expressément que chaque année , à une certaine époque, le fermier doit faire passer un chariot à travers la crevasse. On a voulu conserver à la fois l'antiquité de l'arbre et la singularité du fait.
Ces chênes sont des buts de promenades et même de voyages. On vient les voir de tous les points de l'Angle-
terre; les Cavalcades s'y donnent rendez -tous; les enfants mesurent les troncs avec leurs petits bras. On en prend le plus grand soin; on les respecte comme ces rares vieillards, plus heureux on plus malheureux que les autres hommes, qui ont vécu au delà de la mesure commune. Les têtes les plus vives, en venant s'abriter sous leur ombre, semblent recevoir, avec la fraîcheur que verse leur feuillage, le respect pour les œuvres et pour les souffrances des siècles écoulés.
Chez nous, on fait du bois avec les vieux chênes : ils s'appellent, en termes forestiers, des anciens, et tombent à l'heure marquée par les régies de l'aménagement. Qu'est devenu le chêne de Yincennes? et pourquoi a-t-il moins vécu que celui du roi Jean? Le nom d'un mauvais roi a conservé le chêne de Sherwood ; le chêne de Yincennes n'a pas pu être sauvé par le souvenir populaire du plus grand prince du treizième siècle, du saint rendant la justice à ses sujets et défendant les faibles contre les forts. Est-il étonnant que, là où les arbres n'ont pas la permission de vieillir, on ne souffre pas de vieilles lois? Cependant la France compte quelques vieux arbres; on en rencontre dans certains villages que protège l'antique croix dont ils abritent de temps immémorial la pierre grise et rongée. D'autres doivent leur conservation à la routine : c'est la forme' que prend le respect chez nous. Nous sommes à la fois contempteurs du passé et routiniers, deux défauts dont l'un implique l'autre, tout comme l'esprit desédition implique l'esprit de servitude.
Le sentiment religieux se mêle au respect pour le passé, dans le soin que l'Angleterre prend des vieilles églises. Le pays de Nottingham en compte de très-vieilles. Dans l'une, l'archéologie a noté un arceau roman, dans l'autre, une fenêtre saxonne, dans celle-ci, une tour normande : c'est
la date du monument. Les Anglais viennent les voir pour cette marque d'antiquité nationale, et ils savent tous assez d'archéologie pour la reconnaître. Les étrangers admirent surtout l'état de bon entretien de ces églises. Les réparations sont en général exécutées dans le style de l'édifice : le présent s'y ajuste respectueusement au passé.
Tel est le caractère de l'architecture en Angleterre; c'est dans cet esprit qu'a été construit l'édifice le plus national de ce pays, le nouvau palais du parlement. Les gens qui aiment mieux le nouveau dans les arts que la perpétuité dans les nations se récrient : « Quoi ! l'Angleterre du dixneuvième siècle ne fait que copier l'architecture du treizième ! Chaque siècle doit avoir son art; l'imitation est une preuve de stérilité. » Oui, si l'art n'a en vue que lui-même; non, s'il est, comme en Angleterre, l'auxiliaire de la politique. Croit-on que nos voisins manquent d'architectes pour faire, comme chez nous, des églises dans le style équivoque de notre temps? Mais la nation qui conserve toutes choses n'aurait pas voulu que son vieux parlement fût logé, comme un parvenu, dans quelque construction à la mode. On n'oserait pas bâtir un monument public où la vieille Angleterre, old England, ne se reconnût pas.
Tous les frais de cet admirable entretien sont à la charge des communes ou des particuliers; plusieurs églises ont des donations : les noms des donateurs sont gravés sur des tables de marbre. Si l'édifice demande quelque grosse réparation qui excède les ressources ordinaires, un pieux meeting en avertit les fidèles, et les bourses particulières s'ouvrent à la voix d'un paroissien accrédité. Il n'y a pas de fonds pour cela au budget de l'État, ni de ministres harcelés pour les distribuer un peu selon les besoins de l'art, un peu selon les besoins de la politique, ni d'opposition pour en demander sa part dans les bureaux des
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ministères et le retranchement à la tribune. Tout vient de contributions votées librement ou de dons particuliers.
Comment l'argent manquerait-il pour l'entretien des églises là où il abonde pour en édifier de nouvelles? J'habitais à Londres un quartier où Ton vient de bâtir à la distance d'un peu plus d'un mille, et dans la circonscription de la même paroisse, deux églises dans le style gothique, l'une pour les fidèles du culte anglican, l'autre pour les dissidents : les uns et les autres en ont fait les frais. C'est pour les deux églises une somme de plus de quarante mille livres sterling. L'esprit de secte n'y aide pas peu : entre anglicans et dissidents, il y a émulation de sacrifices; mais cela n'y gâte rien, car dans l'esprit de secte il y a de la foi, et dans la contribution pour l'église il y a le don, deux choses profondément morales. Jra-t-on scruter les petits motifs? S'il y en a, la grandeur de l'œuvre les couvre, et c'est par les grands motifs que des faits de celte sorte se caractérisent.
Toutes les églises du Nottinghamshire ont leurs légendes. Il en est une, à quelques milles de Mansfield, l'église d'Edwinstow, qui ne laisse pas d'être embarrassée de la sienne. Une tradition y marie Robin Hood; elle est la seule; selon toutes les autres, il y figura seulement comme témoin du mariage d'Allan-a-Dale son ménestrel.
Un jour, dit une ballade, Robin Hood rencontre un beau jeune homme couché sous un arbre et poussant de grands soupirs; il l'avait vu la veille en habits de fêle, chantant et folâtrant. Son fidèle Little John, le premier de la bande après Robin, le lui amène. Robin Hood lui demande s'il a de l'argent; le chef des outlaws ne prenait rien sans l'avoir demandé. « Je ne possède que cinq shil-. lings, répond Àllan-a-Dale, et un anneau que j'ai au doigt depuis sept ans. Hier j'étais joyeux, j'allais épouser ma