UN VOYAGE
LA FORÊT DE SHERWOOD ET LES CHÊMES HISTORIQUES. — LES VIEILLES ÉGLISES. — ROBIN HOOP.
Une aimable hospitalité m'avait appelé dans un des plus beaux comtés de l'Angleterre, celui de Nottingham. Il touche au Derbyshire, qui passe pour être le plus beau. Cette beauté est celle du paysage anglais. Pour les étrangers, elle est un peu uniforme; mais je ne m'étonne pas qu'elle plaise aux Anglais : elle est à l'image de leur esprit. Le paysage a plus ou moins la physionomie de l'homme qui l'habite. Dans le paysage anglais, je reconnais les principaux traits du caractère anglais; c'est le pays où tout le monde ressemble le plus à tout le monde : leur mot excentrique le dit assez. C'est parce que la chose fait scandale que le mot a été imaginé. La terre porte l'empreinte de cette uniformité : ce sont partout des prairies ou des champs enclos de haies; mais la prairie domine. Le paysage anglais n'a pas les grandes lignes du paysage classique, ni cette variété piquante qu'imprime au paysage fran-
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çais la liberté capricieuse du peuple qui lui donne sa forme. Notre sol est comme notre société : il a beaucoup de physionomie; on y reconnaîtrai ** diversité des caractères et des conditions. La routine, l'esprit novateur, l'activité, la nonchalance, la richesse, la médiocrité, la pauvreté, y sont représentés. II est plus remué, plus travaillé, et aussi plus agité : c'est le séjour d'un peuple agriculteur et révolutionnaire.
Le pays qu'habitent mes hôtes est situé au nord de Nottingham, sur le bord d'un plateau qui domine la vallée et la jolie petite ville de Hansfield. La maison est bâtie sur la lisière d'une vaste lande qui fit partie de la célèbre forêt de Sherwood; 1 orgueil local lui en donne le nom. Tout près de la maison, un petit bois, et plus loin quelques bouquets de sapin sont la dernière conquête du travail sur la lande. À quelque cent pas cessent les filons de terre végétale qui les nourrissent, et commence le désert. Une plaine immense, onduleuse, couverte et comme tapissée de bruyères, s'étend fort au delà de l'horizon. Çà et là, quelques buissons de genêt épineux,, des houx rabougris , un pin qui rampe plutôt qu'il ne s'élève, ou bien un chêne solitaire, trapu et robuste, se détachent du milieu de ce tapis et y dessinent des figures gracieuses. Des chemins creux, où les chariots s'enfoncent dans le sable, conduisent dans le Derbyshire. Ailleurs, des allées d'un sol ferme, couvertes de ce fin gazon anglais dont le marcher est si doux, permettent la promenade à travers la lande, au milieu des moutons qui paissent, des deux côtés du chemin, le peu d'herbe savoureuse qui pousse entre les bruyères. Quand le soleil est voilé, ou le soir, quand la chaleur est tombée, il n'y a rien de plus charmant qu'une promenade sur cette pelouse : c'est le plaisir mélancolique de la solitude dans le voisinage et sous la protection de la nature cultivée.
Rabin Hood n'était point marié; toutes les ballades le disent, sauf une dont l'auteur voulait sans doute qu'il ne manquât aucune vertu à son idéal. Il vivait, il faut le dire, maritalement avec la belle Maid Marian, Avant de se faire chef de braconniers, Robin Hood avait été un jeune seigneur de grande naissance, ruiné en partie par les folies de sa jeunesse, en partie par un abbé et un juge, devenus possesseurs, par ruse, de ce qui lui restait. Dans ce tempslà, il était fort épris de la belle Harian, qui le payait de retour. Quand il eut quitté le pays pour aller vivre au fond des bois, Harian, ne pouvant supporter son absence, se déguisa en page et se mit à sa recherche. Us se rencontrèrent, mais travestis, Marian en homme, Robin Hood eu chef de brigands. Ils se battirent; le beau sang de Marian coula, et Robin Hood lui-même fut légèrement blessé. C'était sa manière de faire ses recrues. Il tend la main à Marian et lui propose de venir dans les bois entendre la chanson du rossignol. Sa voix le trahit, Marian le reconnaît; elle se jette dans ses bras. Un grand festin célèbre l'arrivée du faux page; des coupes sont vidées à sa santé, et, le repas fini, Robin Hood et Marian vont s'égarer dans la forêt, suivis de Little John. La ballade ne dit pas si celuici servit de chaperon aux deux amants ; elle parle seulement du contentement de Marian et de Robin Hood vivant heureux au milieu de la troupe, « sans terres ni rentes, i et fort longtemps.
Les ballades dont Robin Hood est le héros offrent de vives peintures des sentiments du peuple anglais aux douzième et treizième siècles; elles respirent la haine de toute tyrannie, soit ecclésiastique, soit civile, l'horreur de touîe action lâche et vile, l'admiration pour tout ce qui est liberté, générosité, chaleur de cœur, warmheartedness ; l'amour pour les combats, non sanglants, mais de bon
aloi ; un goût très-vif pour les plaisanteries, les jeux de mots et les bons tours. La plainte y est d'ailleurs sans fiel et sans violence. Les poètes en veulent plus aux abus qu'aux gens.
C'est l'esprit du héros et de ces ballades. Robin Hood a plutôt l'air d'être en guerre avec un état de choses qu'avec les personnes. Pour celles-ci, il les joue plus souvent qu'il ne les maltraite. Il aime mieux se moquer de la mauvaise justice que de molester le magistrat honnête qui la rend; seulement, nobles, prêtres, juges, ne sortent de ses mains qu'avec rançon. C'est le seul budget du roi de Shcrwood. Il aime et protège la petite bourgeoisie de campagne. Jamais il ne maltraite le berger ni le laboureur; il défend le paysan contre le noble ou le prêtre qui l'oppriment. La veuve et l'orphelin n'ont pas de plus sûr appui, et ce ne sont que récits de mères auxquelles il a rendu un fils, de femmes dont il a sauvé les maris. Enfin, comme tout bon chevalier, il est le champion des dames, grand admirateur de leur beauté, et, pour dernière perfection, fidèle.
Une de ces ballades le fait mourir de la mort la plus touchante. Depuis quelque temps, Robin Hood se sentait s'affaiblir; il s'en plaignait à Little John : ses flèches, disait-il, n'allaient plus au but. H avait une cousine, abbesse du monastère de Kirkley, qui, comme plus d'une abbesse du temps, pratiquait la médecine. 11 va la consulter sur son mal. C'est elle même qui vient lui ouvrir la porte du couvent. Elle le reçoit avec une feinte cordialité et l'invite à manger ; puis, le menant dans une chambre secrète, t de sa main de lis, » elle lui ouvre la veine et se retire, fermant la porte à double tour. Le sang coula tout le jour et toute la nuit. Robin Hood s'aperçut de la trahison, et, quoique près de défaillir, il essaya des'c-
chapper; mais c'est à peine si sa vigueur d'autrefois eût suffi pour forcer la porte. Il veut sauter par la fenêtre ; de si haut, la chute eût été mortelle. A la fin, il a recours à son cor, et il en tire trois faibles sons. C'était assez pour les oreilles du fidèle Little John, resté tout ce temps sous un arbre du voisinage. Il reconnaît, à ces sons mourants, que son maître va expirer ; il accourt, forçant les serrures et brisant les portes, et arrive jusqu'à Robin Ilood, trop tard pour le sauver, assez tôt pour le venger. Si son maître le lui permet, il va mettre le feu à ce couvent de nonnes déloyales. Robin Hood l'arrête. « Non, dit-il, je ne le souffrirai pas. Jamais je n'ai fait de mal à une femme, ni même à aucun homme en présence d'une femme; ce que je n'ai pas fait vivant, je ne le ferai pas à ma mort ; mais donne-moi mon arc avec une de mes flèches : où cette flèche tombera, là je veux être enterré. Ëtends un vçrt gazon sous ma tête et un autre à mes pieds, que ma fosse en soit tapissée; fais-la assez large et assez longue; couche-moi sur un oreiller de verdure, et qu'on puisse dire : « Ci-gît le hardi Robin Hood. » Il fut enterré en effet près de l'abbaye de Kirkley en Yorkshire. Walter Scott, dans le roman Uvanhoe, a donné au personnage de Locksley les principaux traits du héros des ballades. Il nous le montre roi de la forêt, tenant sa cour dans une clairière, du haut d'un trône de gazon qu'ombragent les branches touffues d'un vieux chêne, et distribuant à sa troupe, rangée en demi-cercle devant lui, les dépouilles du château. Cependant Walter Scott, dans l'intérêt de son roman, fait de Locksley un patriote qui, tout en attaquant les abus de l'administration normande, est resté fidèle au roi de race normande Richard. Sa gravité, sa noblesse, cet air de commandement, annoncent l'homme de naissance, celui que la tradition fait comte
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d'Huntington. Le côté plaisant et populaire de l'homme aux mille déguisements, du diseur de bons mots, manque au caractère de Locksley. Le personnage n'est pas complet, parce que le roman n'a pas été fait pour Robin Hood. Les vrais héros sont Ivanboe et Richard.
Le complément nécessaire d'un pèlerinage dans la forêt deSherwood, c'est une lecture dlvanhoe. J'ai donc relu lvanhoe. Je craignais mes souvenirs. Beaucoup de mode s'est mêlé à la gloire méritée des romans de Walter Scott; on n'en a pas vu d'abord les longueurs, les descriptions trop fréquentes, les conversations un peu diffuses. On a mis les choses curieuses au-dessus des choses vraies. Le temps a changé cet ordre; en rejetant au second plan ee qui n'était que curieux, il a mis au premier ce qui fait l'éternelle nouveauté de6 livres, la vérité des caractères et des passions. L'habillement archéologique des personnages est un peu fané; mais rien ne s'est effafcé des vives couleurs dont Walter Scott a peint les choses humaines, ni du rare mérite de les peindre d'un pinceau resté toujours chaste en étant toujours vrai. Pendant près de vingt ans, les romans de Walter Scott ont fait la joie du monde civilisé, et, chose plus digne d'envie, ils n'ont gâté personne.
Il n'y a guère d'exemples, dans l'histoire des lettres, d'un succès si pur ni d'une popularité ainsi formée de l'approbation secrète de tous les bons sentiments de l'homme. Depuis que les dernières épreuves de la France et de l'Europe nous ont fait revenir avec tristesse sur les idées et les écrits qui ont été populaires dans la première moitié du siècle, depuis que l'esprit en est venu à suspecter Tesprit, les idées à faire le procès aux idées, il ne s'est pas trouvé un blâme pour les aimables écrits de Waker Scott. Il n'«st pas une doctrine malfaisante qui puisse
s'honorer d'avoir été professée par lui ni s'autoriser d'une ligne écrite de sa main : belle et douce gloire d'un homme supérieur qui a su plaire sans corrompre, amuser les esprits sans les rendre frivoles, les instruire sans les désenchanter! Il n'est pas un lecteur cultivé, dans l'Europe contemporaine, qui ne lui ait la reconnaissance de quelques bonnes heures passées devant un idéal aimable et familier. Il a su nous intéresser au passé et ne point nous dégoûter du présent, nous faire voir des scènes de grandeur, de bonheur, de gloire, et ne point nous inspirer l'envie, nous faire lire des romans et ne point nous rendre romanesques, nous faire aimer l'idéal et ne point nous entêter de chimères.
Non, la gloire même du Télémaque n'est pas aussi bienfaisante. Trop de subtilité s'y mêle aux douces peintures de la vérité, trop d'utopies nous y disposent à être difficiles et chimériques sur les gouvernements, et j'en craindrais presque plus le romanesque pour certaines têtes féminines que celui des ouvrages de Walter Scott. On a dit de ces romans qu'ils sont plus vrais que l'histoire. On pourrait ajouter qu'ils sont plus épiques que l'épopée, dont ils n'ont pas les procédés artificiels, et plus dramatiques que le drame, dont ils n'ont pas les recettes. Allez donc voir la bruyère de Sherwood et ce qui reste de l'ancien domaine des outlaws, allez-y avec lvankoe à la main ; la puissante imagination de Walter Scott fera disparaître peu à peu l'aspect nouveau que la main du temps et le travail des hommes ont donné au pays, et restaurera les solitudes verdoyantes où pouvait seul s'engager un chevalier du treizième siècle ; encore fallait-il qu'il s'appelât Richard Cœur de Lion. Et si vous lisez le livre du magicien sous un des vieux chênes au feuillage sombre et métallique qui ont abrité Robin Hood, prenez garde que le premier
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garde-chasse do doc de Portland, débouchant d'un fourre, ne vous paraisse un des archers à la livrée verte de Tantique roi de Sherwood, Tenant, à l'appel de son maître, à un rendez-vous de guerre ou de plaisir.
WELBECK. LE GEAHD &EJGHEL11 VTTLITAIRTEN.
En nommant le due de Portland, j'ai nommé le type du grand seigneur vtilitaiiief*eik Angleterre. Utilitairien équivaut ici à grand cultivateur. I/agriculture du duc de Portland est une des curiosités de l'Angleterre, et nous pouvons dire du monde civilisé. Elle a renouvelé une grande partie du pays qu'occupait jusqu'au dernier siècle la forêt de Sherwood. A la place de ces bois profonds, de ces vastes clairières où les outlaws et les gardes-chasse du roi se faisaient la guerre, des champs fertiles se couvrent de tous les genres de culture. La fontaine où le faux ermite de Copmanhurst venait remplir sa cruche pour les jours de visite* des gardes-chasse, reçue dans des rigoles distribuées à travers ces belles plaines, y répand la fraîcheur et la fertilité. Cependant tout le bois n'a pas disparu; Welbeck, le manoir du duc, est entouré de ses majestueux restes. C'est à peu de distance du manoir que se voit ce chêne moitié arbre, moitié monument, le plus extraordinaire, s'il n'est le plus vieux, de la Grande-Bretagne. Aux alentours, on en rencontre d'autres d'une grandeur et d'une grosseur prodigieuses, ici rangés en avant du bois et en ligne comme les colonnes d'un vaste temple, ailleurs isolés au centre de quelque clairière. Ils ont
presque tous des noms et un armoriai; c'est la plus ancienne aristocratie du pays*
Des fondrières et des marécages croupissaient, il y a peu'd'années, à la place ou se déploient ces magnifiques cultures, l'orgueil du fermier anglais. Le duc de Portland, un peu par amour-propre d'auteur, beaucoup pour le bon exemple, a voulu conserver un échantillon de l'ancien état du terrain. A côté d'une prairie unie ou d'un champ couvert d'épis dont aucun ne dépasse l'autre, quelques acres restés incultes montrent ce qu'est la terre avant le travail et ce qu'elle devient après cette seconde création. On craignait, il y a quelques aimées, de s'approcher de ces landes* couvertes de joncs et noyées d'eaux sans écoulement. Aujourd'hui, l'homme et le noble animal qui l'aide dans ses travaux y trouvent nourriture et santé. Des ruisseaux d'une eau limpide ont remplacé les flaques d'eau marécageuse. Les fermes riantes qu'on a bâties sur les parties élevées suffisent à peine pour recevoir les produits d'un sol qu'épuisaient autrefois quelques bruyères mêlées de joncs de marais.
C'est à cette transformation merveilleuse que le duc de Portland a employé la plus grande partie d'une immense fortune. Les revenus de la terre retournent incessamment à la terre, car c'est peu que de créer la prospérité et l'abondance, il les faut entretenir. La vie du noble duc y est entièrement consacrée. Il a des agents capables et zélés, mais l'œil du maître est partout. Ce vieillard, plus riche que bien des princes souverains, parcourt ses champs toute l'année et assiste au labourage, aux semailles et à la moisson. Le poids des années ne lui permettant plus la marche, une modeste voiture le conduit à travers la campagne. Nous le rencontrâmes le jour de notre excursion à Welbeck. Ce qu'on appelle le coupé est par derrière» de
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sorte que le duc tourne le dos à ses chevaux et se fait voiturer à reculons'. Il en voit mieux ce qui est loin et plus longtemps ce qui est près, à moins que ce ne soit quelque excentricité britannique.
Je ne m'étonne pas que le possesseur d'une fortune si bienfaisante soit populaire dans le pays. Les richesses que produit l'agriculture sont de celles qui excitent le moins d'envie. Elles ne doivent rien à la chance comme les fortunes industrielles; elles ne donnent pas à l'agriculteur enrichi l'air d'un parvenu; elles se gagnent sous l'œil du public, et elles semblent faire aux autres un don gratuit de leurs exemples. Dans tout le pays, on parle avec vénération du duc de Portland. Le nom de son fils, lord Bentinck, n'y est pas moins respecté. Les anciennes lois sur les céréales n'ont pas eu de champion plus habile que ce lord, devenu tout à coup d'homme de plaisir un homme d'affaires supérieur et qui est mort prématurément, après avoir donné fort à faire à sir Robert Peel. La reconnaissance de ses concitoyens lui a élevé, sur la principale place de Mans* field, un monument modeste et d'autant plus sûr de durer, comme celui d'Othon, modicum et mansurttm.
H était tout simple que le duc de Portland et son fils fussent opposés à la réforme de sir Robert Peel. A moins d'être des anges, comment voir de sang-froid le blé produit par toute cette industrie forcé de faire concurrence, sur le marché anglais, aux blés de Russie et d'Amérique et de se vendre au-dessous du prix deculture? L'agriculture anglaise avait bien le droit de voir d'un œil prévenu les mesures de sir Robert Peel. Hais, le jour où ces mesures sont devenues des lois, elle s'y est soumise. On Ta vue souscrire provisoirement à sa ruine par le motif patriotique que d'antres intérêts pouvaient en profiter. Le propriétaire anglais à qui l'on ôte une partie de son revenu,
le fermier inquiet pour ses termes, ne sont pas insensibles à l'idée que leur gêne diminue celle' de L'industrie. Au lieu de s'irriter de leurs souffrances comme d'une injustice de l'État, tout au plus pensent-ils qu'on a fait de bonne foi à leurs dépens une expérience qui ne réussira pas; en attendant, ils respectent la loi qui leur nuit. La réforme de sir Robert Peel a mis bien des fermiers à bas; mais j'affirmerais que l'armée des ebartistes ne s'en est pas grossie.
L'exemple du sacrifice a d'ailleurs été donné aux fermiers par les propriétaires, et nul n'a été plus loin que ie plus lésé de tous, le duc de Portland. 11 a fait savoir à ses fermiers que le prix de leurs fermages serait calculé sur le prix. moyen du blé. A ceux qui trouvaient leurs baux trop élevés, il a accordé des remises; aux autres, il a laissé la faculté soit de rester dans les conditions anciennes, soit de faire estimer leurs baux sur le prix actuel du froment. Je vois là trois grands exemples. Le premier est celui des riches qui donnent; car faire des remises, c'est donner. Le second est celui des grands propriétaires lésés par une loi qui en atténuent l'impopularité parmi leurs fermiers en partageant le dommage avec eux. Le troisième, c'est une opposition qui vient en aide à la politique qu'elle a combattue.
Grâce à cette bonne conduite des propriétaires, le petit champ, au lieu d'envier son voisin le vaste domaine, profite de son exemple. 11 n'y a rien qui s'imite plus en Angleterre que le travail, et l'imitation du travail, c'est l'émulation, si différente de l'envie. La simplicité de mœurs des grands propriétaires ne contribue pas peu à leur faire pardonner leur fortune. Non qu'un lord anglais ne se regarde comme quelque chose de plus que son tenancier; mais il n'y paraît pas, et c'est ce qui importe. Dans les
pays où il y a plus de vanité que d'orgueil, les distinctions de rang sont insupportables, parce que les grands ne savent se trouver grands qu'auprès des petits, et parce que les petits sont assez sots pour en souffrir. En Angleterre, les grands dominent, ils ne s'étalent pas; ils sont plus Gers que vains de leurs privilèges, et les petits n'y encouragent pas l'insolence des grands par leur propre vanité. Il semble que les classes ne soient que des institutions. On s'ineline, non devant une personne qui a l'avantage d'être lord, mais devant la pairie représentée par une personne; non devant l f individu, mais devant l'institution utile à tous. De là, dans l'inférieur, une politesse respectueuse et non obséquieuse, et, dans le supérieur, nul besoin du dépit des petits pour mieux goûter l'hommage qu'il en reçoit. L'âne portant les reliques ne s'y trompe pas; il voit bien que le salut s'adresse aux reliques, et, s'il en est secrètement chatouillé, il ne se carre pas,
Recevant comme siens l'encens et les cantiques.
Les étrangers curieux font souvent de sottes questions. C'est ce qui m'arriva, une fois entre autres, avec un petit fermier du Nottingbamshire. Je lui demandais si les vastes domaines du duc de Portland ne lui faisaient pas des en* vieux; il ne parut pas me comprendre. Je refis la question. c Et pourquoi aurait-il des envieux? dit-il. L'Angleterre a autant besoin de grands propriétaires que de petits tenanciers; le duc de Portland n'a rien qui ne soit à lui; le pays gagne à ses grandes dépenses. Qui pourrait trouver mauvais qu'il ait de quoi les faire? » J'insistai : je voulais voir s'il disait vrai, ou s'il voulait, selon l'esprit anglais, me cacher quelqu'une des plaies de son pays. « Toutes ces choses-là d'ailleurs, ajouta-t-il, sont de l'ordre de Dieu. »
Je cessai mes questions. Cette dernière réflexion me donnait Tair d'un tentateur venant jeter dans un esprit simple et droit les tristes doutes que j'avais rapportés de mon pays.
Tout en nous promenant à travers ces magnifiques eultures, la route nous amena dans une petite gorge étroite et fraîche dont les bords sont boisés et au fond de laquelle coule un ruisseau. Entre le ruisseau et la colline s'élèvent deux rangées de maisons de construction uni* forme, mais propres et riantes. En ce moment, les rayons du soleil couchant, pénétrant par la gorge, enfilaient la rue et faisaient reluire tout ce groupe de maisons au milieu des premières ombres du soir qui descendaient déjà dans la vallée. Le silence du lieu, à peine interrompu parle murmure du ruisseau, ajoutait à l'air de santé et de propreté un air de tranquillité qui me charma. A gauche des maisons, au pied de rochers ombragés d'arbres, se dressait sur une aire de sable tout un appareil de gymnastique, attendant les joyeux enfants de la petite colonie. Je me demandais si, parmi ses autres singularités, l'Angleterre n'offrait pas là quelques honnêtes fous réunis sous la loi d'attraction de Fourier. Dans ce moment, des enfants sortirent des maisons, et vinrent en courant, les uns se pendre aux cordes à nœuds, les autres grimper aux mâts. Leur costume annonçait des enfants de la classe ouvrière : cette colonie dépend, en effet, d'une fabrique voisine que nous dérobait un pli de la vallée.
Voici, pensai-je, un industriel comme je les aime. Il ne s'est pas contenté de loger ses ouvriers en un lieu charmant où les moines d'autrefois auraient bâti leur couvent; il a pensé aux amusements de leurs enfants, et celui qu'il leur a procuré passe presque pour aristocratique. Je voulais savoir, de la bouche de quelque habitant, les sentiments
de la colonie pour un chef d'industrie si paternel. Ce fut une femme, — le témoignage le moins suspect, — qui m'apprit que ces maisons avaient été récemment bâties par le fabricant, que les ouvriers y avaient le comfort, — en Angleterre, que dire de plus? — qu'il leur donnait le feu, le feu presque aussi nécessaire que le pain. « Nous sommes contents, » dit-elle, et elle ajouta sans efforts : « Nous sommes reconnaissants. 1 — Je marche de nouveautés en nouveautés, me disais-je à moi-même. Voilà des fermiers qui n'envient pas les propriétaires, et des ouvriers qui parlent avec gratitude du fabricant! Heureux pays, môme avec tout ce qui y reste de maux à réparer et de maux irréparables, que celui où les gens qui ont la meilleure part sont défendus par les gens qui ont la moins bonne et où les membres font l'apologie de l'estomac!
Ce soin du fabricant anglais pour l'ouvrier ne date pas d'ailleurs de fort loin. Je me souviens qu'en 1836, visitant quelques établissements industriels, j'étais aussi frappé de la perfection et de la puissance des machines, de la rapidité et de la fécondité du travail, qu'affligé de l'insalubrité des bâtiments et du peu d'attention qu'on donnait au bien-être de l'ouvrier. J'eus même plus d'une occasion de remarquer qu'on risquait d'être indiscret et de ne pas obtenir de réponse, quand on questionnait les chefs d'établissements sur l'état moral de ceux par qui s'accomplissaient toutes ces merveilles. Quel contraste entre ce que j'avais vu en 1836 et ce que l'intelligence politique de l'Angleterre a réalisé moins de quinze ans après! En 1 836, la chose n'était pas moins juste, ni moins sensée, ni moins chrétienne; elle pressait moins. Sans être plus dur qu'aujourd'hui, le chef d'industrie n'était pas encore averti qu'une redoutable nécessité allait le forcer de faire plus d'attention aux hommes qu'aux machines. Aujourd'hui
cette nécessité a parlé; l'industriel anglais n'attend pas qu'elle crie. Il ne cède pourtant pas à la peur. Non, un sentiment meilleur et plus puissant ne permet plus au chef d'industrie d'être dur pour l'ouvrier. Ce quelque chose, c'est plus de prix donné à la vie humaine par la raison publique, par la religion, parla politique : c'est cette fraternité de l'Évangile, depuis plus longtemps connue que la fraternité républicaine, qui rend les petits chers aux grands, même dans les pays où l'on a le mauvais goût de vivre sous le régime deux fois détestable de la monarchie et de l'aristocratie-
L'humanité, cette civilisation des cœurs, qui, dans la loi pénale, a substitué d'abord au principe de la société se vengeant du criminel celui de la société usant du droit de légitime défense, puis à ce principe, comme encore trop grossier, celui de la punition avec le pardon au bout: l'humanité qui, dans le régime des hôpitaux, a remplacé par des lits pour chaque malade ces lits communs où le malade destiné à guérir était quelquefois glacé par le contact d'un cadavre; l'humanité n'apparaît pas tout d'abord aux.sociétés comme certains principes parfaits, que reconnaissent toutes les consciences, et qui ont brillé, dès le premier jour, de toute leur lumière. Quand madame de Sévigné se raille des paysans que fait pendre 1 intendant de Bretagne, est-ce à dire qu'elle manque de cœur, et que la même femme, vivant de nos jours, eût été insensibles un acte de barbarie judiciaire? Nullement; mais l'idée de l'humanité, rendant la justice clémente pour ceux qu'elle punit, la charité honorable pour ceux qu'elle assiste, n'était pas sortie encore des travaux d'éloquents penseurs, et la souffrance elle-même n'avait pas appris à se défendre. Nous sommes plus tendres que nos pères aux misères humaines, sans y avoir plus de mérite qu'ils n'ont
eu de tort dans leur cruauté relative, et peut-être paraîtrons-nous cruels à notre tour, à moins que l'esprit de violence et de ruine qui souffle en ces tristes jours ne fasse reculer les sociétés jusqu'aux époques où la grossièreté dans les mœurs autorisait la cruauté dans les lois.
Parmi les grandes maisons patriciennes de l'Angleterre, il en est de plus anciennes que celle dont le duc de Portland est le chef; il n'en est pas une dont l'origine soit plus noble. Le dévouement qui va jusqu'au sacrifice de la vie, la fidélité dans toutes les fortunes, l'affection sans la flatterie dans une amitié avec un grand prince, telles sont les qualités que M. Macaulay nous fait admirer dans le fondateur de la maison de Bentinck 1 . Bentinck fut le meilleur et le plus aimé des amis de Guillaume 111. On le vit, pendant seize jours et seize nuits, au chevet du jeune prince d'Orange attaqué de la petite vérole, toujours debout, toujours à la main du malade, et, quoique déjà sous le coup de l'assoupissement précurseur du mal, se roidissant contre la fièvre, jusqu'à ce que les médecins eussent déclaré son maître convalescent. « Bentinck a-t-il dormi tandis que j'étais malade? disait Guillaume à Temple; je l'ignore; ce que je sais, c'est que je n'ai jamais rien demandé qu'à l'instant Bentinck ne fût à mes côtés. » Bentinck fut lui-même dans le plus grand danger; mais, à peine rétabli, il rejoignit l'armée, où, dans tous les périls de plus d'une rude campagne, Guillaume n'eut personne plus près de lui.
J'admirerais moins Bentinck si l'amitié n'eût été que de son côté : il est peu d'hommes supérieurs qui n'aient inspiré quelque dévouement de ce genre; il y suffit de la fascination du rang et de la fortune; qu'est-ce donc quand
* WstoryofEngland, from the accession of James II, vol IL
il s'y joint, comme chez Guillaume d'Orange, la fascination du génie? Mais ici l'amitié était réciproque, et, comme il n'y a d'amitié qu'entre égaux, il fallut que le sujet fût bien honnête bomme pour que le prince en fît son égal. Le propre des parfaits amis est de n'avoir pas de secrets entre eux. Bentinck connut tout ce qui se passait dans lame profonde de Guillaume. Depuis les plans hardis de sa politique jusqu'aux regrets que lui donnent ses melons manques, le prince disait tout à son ami. Bentinck est-il absent, Guillaume ne permet pas aux enfants de son ami d'aller à la chasse, de peur d'un coup de corne do cerf, ni d'assister au repas des chasseurs, pour qu'ils ne rentrent pas trop tard. « Si je dois avoir un 01s, écrivait-il à Bentinck, j'espère que nos enfants s'aimeront comme nous avons fait. * Bentinck tombe gravement malade; Guillaume envoie plusieurs courriers par jour. A la nouvelle que son ami est hors de danger, il en remercie Dieu, et ses yeux, écrit-il au convalescent, se remplissent de larmes de joie. Une telle illustration vaut bien celle des armes. D'ail* leurs Bentinck joignait la bravoure du soldat au dévouement de l'ami. L'homme respectable qui porte ce beau nom en soutient dignement l'éclat. Dans ce pays des grands exemples, il emploie sa fortune à développer une industrie pour laquelle sa patrie est tributaire de l'étranger; il veut qu'elle. produise elle-même sou pain. Les lois ni les mœurs de l'Angleterre ne permettent à l'aristocratie de mettre la main dans une industrie manufacturière; mais elles ne l'empêchent pas de cultiver le sol. Un lord ne déroge pas en touchant la charrue : c'était Fart des patriarches; l'Angleterre religieuse ne l'a pas trouvé indigne de son aristocratie. Le vieux duc de Portland rappelle Booz au milieu de ses moissonneurs, et, s'il manque à la scène les épis semés sur les pas de Rut h, on peut être
sûr que le secours va trouver la veuve sous plus d'une autre forme.