‹ Études de critique littéraireChapitre 23 sur 33 · II T · texte numérisé non relu

II T

LES RUINES DE WINGFIELD. — UN PIQUE-NIQUE. — LES RUINES d'hARDWICJKE-CASTLE. — SOUVENIRS DE MARIE STUART.

Les ruines sont rares en Angleterre; il y en a deux raisons : la guerre étrangère n'en a pas fait, et la guerre civile en a fait moins que partout ailleurs. Aussi le peu qu'on en voit est-il fort visité, non par les étrangers, qui ont assez à faire des curiosités de la civilisation contemporaine, mais par les Anglais eux-mêmes, qui ne sont curieux d'aucun pays autant que du leur.

Le comté de Nottingham en offre de célèbres : le château de Wingfield, qui fui détruit dans la guerre du parlement contre Charles I"; Newstead-Abbey, où se passa la jeunesse de lord Byron. Tout près de la limite du comté, dans le Derbyshire, le souvenir de la captivité de Marie Stuart prête un charme mélancolique aux restes du vieux château d'Hardwicko.

Les ruines de Wingfield couronnent une colline dont l'escarpement est déjà une rareté dans un paysage uni ou légèrement onduleux; ce sont les débris de ce qu'on appelle manor-hotise, un manoir fortifié, différent du château-fort, keep-donjon, qui servait à arrêter l'ennemi . Le manor-house était l'habitation de familles nobles, fortifiée seulement pour la sûreté contre un coup de main de partisans. Wingfield fut habité par William Peveril , fils naturel de Guillaume le Conquérant et ancêtre de ce Peveril du Peak, le héros d'un des plus agréables romans de

Walter Scott. Quatre siècles plus tard, il devenait la propriété du fameux comte de Shrewsbury, le geôlier de Marie Stuârt. Si l'on en croyait certains embellisseurs de ruines, cette princesse y aurait passé quelques-unes des années de sa captivité. Pendant les guerres du parlement contre Charles I er , Wingfield fut assiégé et pris par l'armée parlementaire. On y employa les plus puissants moyens de destruction. Des fouilles récentes ont fait découvrir, enfoncés à quelques pieds dans la terre, des boulets do poids de trente-deux livres. Le canon des parlementaires y a pourtant fait moins de mal que les derniers propriétaires, lesquels en ont démoli les murailles pour construire des bâtiments de ferme, sort ordinaire de la plupart des ruines, dont on peut dire, comme de celles de Rome, qu'elles sont plus l'œuvre des Barbetini que des Barbari. La principale tour est restée intacte. Bâtie sur la crêt^ de la colline, elle regarde une immense étendue de pays. Combien d'aspects différents le paysage n'a-t-il pas revêtus depuis que Wingfield eut pour hôte le bâtard du Conquérant! Aujourd'hui, au centre de cette contrée pacifique, la tour d'alarmes semble une ruine artificielle bâtie pour avoir une vue sur les environs. Les créneaux ne voient plus passer de gens de guerre. La paix a imprimé sa douce face sur tout ce pays. On entre dans le manoir à la suite des moutons de la ferme, revenant à l'étable après avoir brouté l'herbe abondante et fraîche qui croît à l'ombre de ses murs. Tandis que nous regardions du haut de la tour les vallons, les champs, les villages semés çà et là, un murmure sourd se fit entendre dans le lointain, et tout à coup, à la sortie d'un bois, nous vîmes s'avancer en rampant, — sous le pavillon de la paix universelle, la noire banderolle de fumée, — un convoi de chemin de fer. Au moyen âge, on eût vu de la même tour chevau-

cher le cortège de quelque abbé, monté sur un mulet aux riches caparaçons et aux clochettes retentissantes, et suivi de serviteurs blancs et maures, ses pages et ses écuyers. Nous étions allés à Wingfield en pique-nique. En France, on entend par là un repas où chacun paye son écot. Les Anglais nous ont pris le mot, voici comment ils pratiquent la chose. Un country gentleman donne rendez-vous à ses voisins de campagne dans la cour de sa maison; là, des voitures pleines de provisions les reçoivent. On part pour un lieu de promenade ; on s'arrange pour arriver à l'heure du luncheon : c'est, comme on sait, le repas de l'après-midi, notre dîner d'autrefois. Les convives mangent de bon appétit, mais sobrement, quoi que fassent dir&certains Anglais, qui se relâchent sur le continent de là modération qu'ils s'imposent si sagement chez eux. Une gaieté égale, mais sans épanehement, anime doucement le festin. On cause à la surface, mais tout le monde également, et, si personne ne domine l'entretien, personne n'en est exclu. Après quoi, on visite ensemble ou par groupes le lieu de promenade. (Test ainsi que les choses se passèrent quand nous visitâmes les ruines de Wingfield. Je n'en parlerais pas, si je n'étais encore touché et charmé du soin que prenait de ses hôtes l'aimable femme qui nous donnait la fête. Elle avait tout ordonné, elle conduisait tout, sans qu'il parût sur son gracieux visage plus de préoccupation que sur ^elui d'une invitée se laissant faire.

- Les dames avaient apporté leurs cahiers d'esquisses; elles se dispersèrent pour aller prendre des croquis. Tan* -dis que les crayons cheminaient sur le papier, les hommes parcouraient les ruines, montaient au haut de la tour, descendaient dans la crypte qui servait de cave au manoir, mesuraient la cheminée sous laquelle se sont chauffés debout les descendants de Peveril. Tous faisaient usage de

leurs notions archéologiques; personne ne songeait à se mettre à l'écart pour rêver. Une mine, pour des Anglais venus en pique-nique, n'est pas un sujet de mélancolie, c'est un but de promenade utile, c'est une connaissance précise qu'il est de devoir d'acquérir; car il s'agit de l'histoire du pays.

Il arriva, deux heures après nous, un archéologue de profession; il amenait avec lui une grande compagnie. Les deux sociétés se mêlèrent et formèrent un auditoire imposant. Ce savant avait le parler clair et facile; il donnait une date à l'édifice, il y notait les styles de plusieurs époques, il en caractérisait les différences. Je voyais certains auditeurs prendre des notes. Peut-être aurais-je eu du plaisir à J'écouter moi-même, si quelque chose pouvait m'intéresser dans une ruine, excepté la ruine elle-même, comme la plus triste des choses humaines. A quoi bon la science contentieuse sur des débris qui annoncent la vanité de toute science? J'aime mieux garder avec mon ignorance la naïveté des impressions qui me viennent des ruines. Elles me font songer à la vie écoulée, au temps déjà derrière moi, le seul certain, à celui qui est devant, si douteux, et, quoi qu'il arrive, si court, à mes propres ruines, à ce qu'il y a aussi en moi de tours superbes abattues-, puis je pense à ceux qui ont élevé ces pierres, à ceux qui les ont renversées, au passé, au présent que ce passé a fait, à cette dure condition des sociétés humaines qui les condamne à vivre de destructions et à prospérer par les ruines.

J'aurais pourtant mauvaise grâce à estimer médiocrement l'archéologue ingénieux qui, à l'aide de quelques pierres gisant dans la cour d'une ferme ou engagées dans les murs d'une construction nouvelle, rebâtit un mono, ment historique; mats je suis surpris de voir quelqu'un

faire cercle sur une ruine et la quitter au milieu d'applaudissements, avec un peu plus de contentement de luimême. Aussi je me tenais à l'écart, regardant tantôt les murs écroulés, tantôt le ciel qui versait sa belle lumière sur le paysage, tantôt la ferme bâtie dans un coin de la cour d'honneur et les arbres qui se nourrissent de la pierre redevenue poussière, tantôt les gens de la ferme menant leurs bètes à l'abreuvoir, et les petits enfants étonnés que de grandes personnes vinssent de loin pour visiter de vieilles pierres. J'étais touché de ces impressions de vie et de mort, de perpétuité et de fragilité; l'histoire de Tbomme m'empêchait de prendre intérêt à l'histoire locale.

Et comme on n'est pas de son pays impunément, et qu'on l'aime d'autant plus qu'il e&t plus éprouvé, je sentais un secret dépit contre ces visiteurs de ruines, qui, tranquilles sur le présent de leur pairie, peuvent s'intéresser ainsi à son passé. Du moins, me disais-je, la société qui a eu besoin de faire ces ruines subsiste et prospère. En vain ses ennemis lui mesurent sa durée; leurs sauvages prophéties ne' l'ont pas émue. Elle jouit du présent et elle croit à l'avenir; et, tandis que tout ce qui pense dans mon pays souffre et s'inquiète, voici des gens d'esprit et de savoir qui se mettent en voyage pour s'enquérir si certaines pierres anciennes sont saxonnes ou normandes; voici un pays qui prend soin de ses ruines comme si elles devaient être les dernières. Pour nous, nous ne savons pas si les édifices bâtis aujourd'hui seront encore debout demain. Notre sol est jonché de débris. Les châteaux sont devenus des bâtiments d'hébergeage, et les églises des magasins. Les pierres que le paysan portait au sommet du mont pour élever l'édifice féodal, il les en a descendues pour bâtir des granges. Tout cela se passait

hier, et voilà qu'aujourd'hui des milliers d'hommes trouvent déjà trop vieille cette société d'hier et veulent faire des ruines de ces hébergeages et de ces granges! Les Anglais mettraient leurs ruines dans des écrins, comme s'il ne devait plus s'en faire dans leur pays; nous, on nous en promet qui feront perdre bien de leur prix aux anciennes.

Mes compagnons de voyage prirent sans doute mon isolement pour une marque de la légèreté française. A leurs yeux, je fuyais la science positive. Vraiment non ; je voulais être avec moi. L'heure du départ vint m'arracher à mes rêveries. On se remit en route, mes compagnons de promenade plus riches d'un léger savoir» moi remportant, avec mon ignorance, un peu plus de cette mélancolie, tacrymxrerum, qui croît chaque jour en devenant de moins en moins arrière, et qui nous accompagne jusqu'à la fin de h vie, sans doute pour nous préserver de mourir lâchement.

Pourtant, s'il est une ruine d'une date certaine qu'ont rendue célèbre un événement historique, un personnage populaire, une grande infortune, je préfère même à mes rêveries l'intérêt de notions précises qui m'instruisent et me touchent. Telles sont les ruines tf Hardwicke-Castle, autrefois la prison de Marie StuarL Voilà un de ces noms qui éveillent tout ce que nous avons de pitié, une de ces infortunes dont nous sommes inconsolables, quoique la sévérité de l'histoire ne nous permette guère de douter qu'elle ait été méritée *.

Le vieux château d'Hardwicke était le manoir de John Hardwicke d'Hardwicke, gentilhomme campagnard qui vivait dans le milieu du seizième siècle. Il n'en reste

* J'ai pourtant osé en douter, contre l'opinion si autorisée d'un des historiens de Marie Stuart, M. Mignet, et j'en donne les raisons dans un des morceaux qui suivent.

qu'une aile fort délabrée, qui regarde le nord. Ses murs noircis par le temps, un lierre qui l'enveloppe à demi comme un linceul, semblent annoncer le débris d'une antique prison. La seule chambre demeurée intacte, et qu'on appelle la chambre des géants, est admirée pour ses belles proportions. L'ameublement qui servit à Marie Stuarl a été transporté dans le nouveau château, bâti à gauche de l'ancien.

C'est là qu'on voit le lit de Marie, en partie brodé de ses mains, ce lit, témoin de tant de nuits sans sommeil, de tant de gémissements étouffés, de tant de pleurs dévorés, de tant de rêves d'évasion et de retour à l'air libre et à la puissance. Le temps a effacé les couleurs et usé la trame du couvre-pied, ouvrage de ses doigts délicats, occupation de sa captivité. Un tombeau n'est pas plus triste à voir. Cette magnificence fanée, ce dais décoloré, ces panaches aux quatre angles, font ressembler ce lit à un corbillard. C'était tout au moins un tombeau, puisque toutes les espérances de cette pauvre femme ont dû y mourir, et qu'elle y a sans doute plus d'une fois pleuré sa mort ! La salle où il est conservé est meublée comme au temps d'Elisabeth : il y a là des curiosités pour tout un jour ; mais que peut-on regarder après ce lit funèbre d'une femme qui paya si cher ses fautes, et dont les grâces ont à jamais désarmé l'histoire? Un moment reine de France, elle eut le pressentiment que sa vraie patrie lui serait moins hospitalière, et l'adieu si touchant qu'elle Ut à la France dut plus d'une fois lui revenir au cœur sur ce chevet funèbre, où la captivité et l'insomnie tirent pousser avant l'âge les premiers cheveux blancs qui se mêlèrent aux tresses brunes de sa tête charmante.

Hardwicke-Hall, le château actuel, fut bâti par la fille de ce John Hardwicke dHardwicke. 11 est de la fin du

seizième siècle. La façade n'est qu'une vaste fenêtre, où ce qui est mur ne sert qu'à attacher les vitres, et tient la même place que les montants de bois dans une serre. De là ce proverbe populaire :

Hardwicke-Hall, plus fenêtres que murailles *.

Le premier effet en est éblouissant. A l'heure où nous arrivâmes, le soleil donnait en plein sur ces fenêtres, et en faisait jaillir mille éclairs. La dame fondatrice n'avait pas si grand tort d'aimer le soleil et de le mettre tout entier dans sa maison. Derrière cette belle serrechaude, elle put vieillir jusqu'à l'âge de quatre-vingtsept ans; encore ne mourut-elle, comme on le verra, que par miracle.

La façade regarde le couchant. Devant la maison s'étend un parterre, où des plates-bandes bordées de buis nain figurent des lettres et des chiffres. On lit distinctement les initiales d'Elisabeth. Les plates-bandes et les fleurs forment le fond; de petites allées de sable jaune dessinent les lettres.

Au delà de la grille d'entrée s'étend une belle pelouse, et au delà de la pelouse un vallon large et évasé se creuse en pentes douces entre deux rangées de collines, descend vers le couchant, puis se relève et remonte insensiblement, pour s'y confondre, vers les hauteurs qui bornent l'horizon. Au fond de celte coupe et sur ses bords, le paysage anglais déploie toutes ses richesses, bois, prés, eaux limpides, haies verdoyantes, bouquets d'arbres, paysage opulent. Tout cela est beau comme ce qui est riche, mais ne pénètre pas. Marie n'en avait pas la vue des fenêtres de sa prison. La façade de l'ancien château regardant

* Hardwicke-Hall, more glass than wall.

le nord, son appartement ne recevait le soleil qu'obliquement, le matin et le soir, et ne voyait le vallon que de côté.

Le portrait de la fondatrice d'Hardwicke est dans la galerie, près de* celui de Marie Stuart, qu'on dit avoir été ressemblant et qui la représente en deuil avec un voile- Elle avait alors trente-six ans. Si c'est là Marie Stuart, sa beauté ne devait plus, dès ce temps-là, faire ombrage à Elisabeth. La figure d'Elisabeth Hardwicke est fine, intelligente, mais revèche. La couleur de ses cheveux, un air de ruse et d'autorité, la feraient prendre pour Elisabeth elle-même; elle lui ressemble et s'appelait du même nom qu'elle, Bess, qui est le diminutif d'Elisabeth : Bess of Hardwicke, digne geôlière de la bonne reine Bess, comme on nommait Elisabeth.

A quatorze ans, Bess était orpheline et riche héritière. Son premier mari, un enfant comme elle, mourut après quelques mois de mariage, en lui laissant de grands biens. Veuve avant même d'avoir toute sa beauté, spirituelle, déjà ambitieuse, très-recherchée, elle fit attendre sa main jusqu'à vingt-quatre ans. Un favori de Henri VIII, sir William Cavendish, enrichi par ce prince dans la vaste distribution des biens du clergé, obtint la jeune veuve au prix d'un contrat qui lui assurait toute sa fortune. Il échangea pour lui plaire tout ce qu'il possédait dans son pays contre des terres dans le Derbyshire, et il y bâtit Chatsworth, aujourd'hui la royale demeure du duc de Devonshiré, descendant de ce deuxième mari, et depuis 1694 le sixième duc de cette puissante maison.

Sir William Cavendish mourut, et Bess resta veuve de nouveau avec six enfants. L'opulente douairière se laissa bientôt attendrir par d'autres possessions que vint mettre à ses pieds sir William Saint-Loo. Il était veuf lui-môme et avait des enfants. Il les dépouilla au profit de ceux de

sa femme, qu'il laissa peu après veuve pour la troisième fois, mais veuve de quarante ans à peine et nullement dégoûtée du mariage, qui la comblait des biens de ce monde et mettait de son côlé toutes les chances de .survie. Cependant ses immenses richesses lui avaient donné une autre ambition : elle désirait échanger sa noblesse de campagne contre la haute noblesse. George Talbot, comte de Shrewsbury, lui en offrit une des plus anciennes de l'Angleterre; elle fit de Talbot son quatrième mari, et sut lui survivre dix-sept ans.

La probité chevaleresque de Talbot lui avait valu le triste honneur d'être choisi par Elisabeth pour servir de geôlier à la malheureuse Marie. Soit qu'il eût été touché, comme tous les geôliers de Marie, d'un intérêt trop tendre pour sa prisonnière, soit que sa femme en eût peur, la mésintelligence éclata entre les deux époux. Les lèvres minces du portrait de Bess d'Hardwicke, cet œil si fin et si dur, me font penser que sa jalousie ne dut pas être commode. Le mari était le geôlier de la reine d'Ecosse, la femme était la gardienne du geôlier. Elle dénonça Marie à Elisabeth; à son tour, Marie la dénonça pour des propos tenus contre les mœurs de la reine 1 . Celle-ci se servit de ces querelles pour resserrer la captivité de son ennemie. Jamais plus vilain cœur ne savoura une vengeance plus raffinée. Elisabeth était bien vengée de ce funeste don de se faire aimer, qui aggravait pour Marie le supplice de la prison de r horreur d'avoir pour geôlière une femme jalouse.

Les dix-sept ans que dura le dernier veuvage de Bess d'Hardwicke s'écoulèrent dans une abondance et une splen-

* M. Mignet cite une lettre de Marie à Elisabeth, où, selon sa trèsjuste remarque, elle se donnait le double plaisir de se venger de sa geôlière et de blcrser son ennemie; mais il paraît que la lettre ne fut pas remise à son adresse*

«leur presque royales. Octogénaire, mais toujours active, à défaut d'un cinquième mari, elle trouva une dernière ambition pour occuper ce qui lui restait de temps à vivre. Elle s'était prise de passion pou ries bâtiments. Chatsworth, dit-on, est la plus belle de ses créations. Une autre, Oldcotes, presque l'égale -de Chatsworth, n'est plus qu'une ruine.

Hardwicke est le type d'une maison seigneuriale an temps d'Elisabeth. Les meubles et l'arrangement sont tels que les a laissés la veuve des quatre maris. Tout ce qui voyage en Angleterre, et c'est presque toute l'Angleterre, va voir à Hardwicke comment se meublaient les grands seigneurs contemporains d'Elisabeth, à quels foyers ils se chauffaient, sur quels fauteuils se sont assis ces graves personnages dont les portraits, sauf quelque quinze jours dans l'année, sont les seuls habitants de ces galeries solitaires.

Outre ces royales maisons, Bess fonda des établissements de charité à Derby et s'y Gt construire pour elle-même un tombeau avec la ferme résolution .de ne l'habiter que le plus tard qu'elle pourrait. Elle ne s'occupait môme de sa dernière demeure que pour éloigner le moment de l'habiter. Selon un horoscope, elle devait cesser de vivre le jour où elle cesserait de bâtir. Elle ne mourut, en effet, qu'après une gelée qui avait forcé les maçons de déposer la truelle. Je croisa l'horoscope; il était d'un prophète qui connaissait bien la dame et qui n'ignorait pas le cœur humain. Une femme de ce caractère devait mourir le jour où elle était forcée de s'arrêter.

La galerie de Hardwicke-Hall est longue de cent quatre-vingts pieds. Les bons tableaux n'y sont pas communs, mais les portraits y abondent et sont tous du temps. Aux deux bouts de la galerie s'ouvrent deux portes qui se font

face, et par lesquelles» quand l'horloge sonne minuit, entrent, en habits de pompe, Elisabeth et sa victime. Toutes deux s'avancent jusqu'au milieu de la salle, se font la révérence, et vont s'asseoir côte à côte sur deux trônes adossés au mur que surmonte un dais en velours ronge. La légende ne dit pas si les deux rivales s'y adressent la parole; hélas! elle fait bien. Une explication brouillerait de nouveau celles que la mort a réconciliées dans son éternel silence. Un dialogue des morts entre les deux rivales est impossible. C'est qu'au fond, et malgré les grands intérêts qui s'y mêlèrent, la querelle n'était guère plus digne que celle qui met aux prises deux femmes du commun ; seulement l'une a l'auréole de la beauté et du malheur, l'autre le stigmate de l'oppresseur et du bourreau.

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