LA MORALE CHRÉTIENNE SANCTIONNE LA MORALE ANTÉRIEURE
Sauf les suppliées très-peu craints de l'enfer homérique, la morale païenne n'avait pas de sanction. Les sages croyaient que la loi intérieure dont parle saint Paul émanait d'un Dieu; et là-dessus leur accord est imposant. Mais aucun n'a cru fermement que ce Dieu, auteur de la loi, en devait être le vengeur; et que l'homme avait une âme pour répondre, après la vie, des transgressions qui échappent aux lois humaines. Ceux qui inclinaient à croire à l'immortalité de l'âme ne savaient qu'en faire. Avoir le spectacle des choses célestes, connaître la loi des mondes, telle devait- être la récompense des bons. Être emporté plusieurs siècles dans un tourbillon autour de la terre, voilà la peine réservée aux méchants dans ce fameux Songe du grand Scipion, qui paraît avoir été toute la religion de Cicéron 1 .
Mais, si ce défaut de sanction a fait la faiblesse de la morale païenne comme règle de devoir, il a fait sa beauté comme science consultative. Ne se sentant pas le droit de commander, il n'est ressource d'insinuation qu'elle n'emploie pour conseiller. Socrate fut le grand maître en cet art; il est impossible de mettre plus mal à Taise des gens qu'on ne peut ni menacer ni punir, il n'y a guère de vice que sa logique pénétrante n'amène à convenir, ou qu'il est pire qu'il ne pense, ou qu'il est le plus sot des calculs,
* De Bep. t ti.
Il excelte à mettre la vanité elle-même dans les intérêts de la conscience, et à se servir de nos travers pour faire la guerre à nos vices. On pouvait sortir de ses enseignements non corrigé, mais on en sortait mécontent de soi; car on venait d'être découvert dans son vice, et on avait prononcé soi-même sa condamnation.
Soit donc qu'il s'agisse de nous faire peur de nos vices par de fines analyses de leurs commencements, ou par de vives peintures de leurs ravages; soit qu'il s'agisse de les attaquer à l'origine, de les cerner, de leur couper la retraite, de se servir de la main du malade pour lui faire l'opération, la morale païenne est admirable. Il est vrai que ses prescriptions risquaient fort de n'être pas suivies. Par exemple, savez-vous comment on peut se rendre maître de sa colère? Il y faut si peu que rien, nous disent Sénèque et Plutarque. Quoi donc? Se taire. « Si vous parlez, vous jetez du bois sur le feu. Taisez-vous; surtout, ne criez pas, tenez-vous coi, voilà la colère ou évitée ou dissipée. — Prenez votre temps, dit encore Sénèque : tenez votre colère en suspens. » Mais la colère est une passion qui n'attend pas; c'est même pour cela qu'elle est la colère. Autant valait dire : Voulez-vous éviter la colère? Ne vous fâchez pas. Sénèque nous dit encore : « Entourezvous de gens doux et complaisants. » Et que feront ceux qui auront pour femme une Xantippe?
La morale qui a une sanction ne s'y prend pas si doucement avec la colère. Elle ne lui fait pas, comme Sénèque, l'honneur d'écrire contre elle un traité en trois livres, au risque de la rendre un peu vaine de tout l'esprit qu'on déploie pour la combattre. Elle lui dit, par la bouche de saint Chrysostome : « N'appelle jamais ton esclave scélérat. Ce n'est pas lui que tu outrages, c'est toi-même. Si tu le frappes, si tu déchires sa tunique, le plus grand dommage est
pour toi. Car tu le frappes dans son corps et son vêtement, et toi tu te frappes au cœur 1 . » Et par la bouche de saint Augustin, avec plus de force encore et de véhémence : « Mettez un frein à la colère qui vous pousse à la vengeance. La colère est un scorpion. Vous croyez qu'il y a de la grandeur à vous venger de votre ennemi. Si vous voulez, en effet, vous venger de votre ennemi, tournezvous contre votre colère. C'est elle qui est votre ennemi et qui tue votre âme 8 . »
L'invention de tant de moyens préventifs ou curatifs, pour suppléer au manque de sanction, semble, au premier aspect, donner au moraliste païen sur les Pères l'avantage de plus de délicatesse d'esprit, et d'une connaissance plus profonde du cœur humain. Hais cet avantage n'est qu'apparent. Les Pères en disent plus en quelques mots simples et saisissants que le moraliste païen en de longs traités. J'avoue d'ailleurs qu'ils ne pensaient guère à raffiner sur la règle des mœurs. Il fallait aller au plus pressé, et le plus pressé, quant à la morale, c'était d'en établir et d'en fortifier la sanction. La puissance d'esprit que dépensait le moraliste païen en descriptions curieuses des maladies de l'âme, ou en préparations pour les traiter, les Pères l'employaient à fixer le dogme, à combattre les deux ennemis de la foi nouvelle, la superstition et l'hérésie 3 .
4 InAct. apost.. liomel. xv.
* Sermon Z\5 t 9.
* Un exemple presque puéril montrera jusqu'où s'égarait l'esprit d'interprétation, et à quelle vigilance il obligeait les Pères. L'Évangile a dit : a Quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ignore ce que fait La main droite. » Eh bien! pour un grand nombre de fidèles, la main gauche signifiait la femme à laquelle le mari doit cacher ses aumônes de peur des querelles; les femmes, dit saint Augustin, étant d'ordinaire plus attachées à l'argent, tenaciores soient esse pecunix*. Il lui
* Qe Sermone Dont in i in monte, u, 7.
Pes prescriptions, des conseils, la menace du ridicule, voilà donc toute la sanction de la morale païenne! Pouvait elle plus? Elle ne se reconnaissait, elle ne se donnait elle-même que comme une opinion probable. La bonne morale ne croyait être qu'une probabilité plus honorable que la mauvaise. Elle acceptait le débat avec sa rivale; elle mettait au même rang, sous le nom commun de philosophes, ceux qui professaient l'utile et ceux qui professaient l'honnête. Cicéron, dans son Traité des devoirs, mentionne, sans un mot de blâme, les systèmes qui autorisent la friponnerie sous le nom d'utile, La bonne et la mauvaise morale sont deux spéculations d'esprit également légitimes; la bonne ne condamne que probablement ce que la mauvaise n'enseigne que spéculativement; entre elles c'est une querelle de science à science. Le genre humain n'a rien à y voir. Dans le monde païen, la morale est d'un côté, les mœurs sont de l'autre; et, pour en parler avec justice, la doctrine de l'utile n'y fit pas plus de fripons que la doctrine de l'honnête n'en corrigea.
LA MORALE PAÏENNE EST UNE SCIENCE d' INITIES ; LA MORALE CHRÉTIENNE UNE PRATIQUE UNIVERSELLE.
Je viens d'indiquer la seconde cause de faiblesse de la morale païenne. Elle n'est pas une règle de conduite pour
faut réfuter cette étrange hérésie ; et les subtilités peut-être nécessaires de sa réponse Font regretter qu'il ait eu à chercher dans la théologie plutôt que dans son cœur le commentaire du plus touchant des préceptes de charité chrétienne.
tout le monde, mais une science d'initiés. Elle fait partie d'une science plus générale, la philosophie ; et la philosophie professe le dédain de la foule. Les personnes instruites et de loisir, les jeunes gens qu'on envoyait aux écoles d'Athènes formaient le très-petit peuple de privilégiés qui étudiaient la morale, non à part et pour ellemême, mais en son lieu et dans un ensemble d'études qui comprenait les langues, la grammaire, l'éloquence, la géométrie, la musique, l'astrologie. II n'y avait pas de risque que la foule l'allât chercher à travers cet attirail de sciences préparatoires. Elle lui rendait d'ailleurs mépris pour mépris. Si le peuple d'Athènes battait des mains aux plaisanteries d'Aristophane faisant monter Socrate dans les nuées, n'était-ce pas un peu la faute de la morale socratique dont il n'arrivait rien jusqu'à lui? Il raillait ce sage sublime, parce qu'il parlait par-dessus sa tête, et qu'au lieu de chercher des remèdes pour ses maux il s'occupait à guérir ou à distraire les agitations stériles des oisifs et des ambitieux d'Athènes. Les gens qui dissertaient de la morale à Rome étaient la fleur de son aristocratie, Epictète déclare ne parler que pour les personnes trèséclairées, et, parmi les moyens d'être honnête homme, il met en première ligne un esprit orné : <r 11 n'y avait rien, dit Lactance, dans toute cette morale, ni pour les femmes, qui, dès l'adolescence, sont vouées aux soins domestiques, ni pour les esclaves, ni pour les ouvriers, ni pour les gens de la campagne, qui travaillent pour le pain de chaque jour * 1 »
C'est par ceux-là que le christianisme introduisit la nouvelle sagesse qu'il apportait à tout le monde. « Les philosophes, dit encore Lactance, prétendaient jouir tout
' De falsa sapieutia. lib. 111, '23.
seuls du bien de tous, pareils ù des gens qui voudraient crever les yeux aux autres pour les empêcher de voir le soleil 1 . » Désormais le soleil allait luire pour tous les yeux. Et voilà les docteurs de la nouvelle philosophie qui parlent, non plus dans les écoles fermées, à des auditeurs privilégiés, moyennant salaire; mais à la foule, sur les places ou dans les maisons, aux maîtres mêlés aux esclaves, aux riches et aux pauvres, aux savants et aux ignorants, aux ouvriers, tous égaux devant cette doctrine qui ne distingue plus les hommes que par leurs œuvres. 11 n'est pas besoin d'être préparé pour entendre ces docteurs; c'est assez d'ouvrir ses oreilles et d'avoir la bonne volonté. Leurs discours sont purs de toute science contentieuse ; ils ne sèment pas les doutes; ils ne jettent pas de pâture à la curiosité humaine; ils exhortent, ils éveillent le cœur; ils y allument l'amour. Il se fait des milliers de philosophes dans ces foules où toutes les superstitions recrutaient leurs dupes, philosophes non par la barbe et le manteau, mais par les mœurs. Des sages mêmes de l'ancienne philosophie s'étonnaient de cette nouvelle sagesse qui ne connaissait ni la dialectique, ni la grammaire, et qui préférait aux doctes les ignorants, comme plus près du vrai savoir. Je les reconnais dans ces Athéniens qui, entendant saint Paul annoncer l'Évangile parmi ceux de Ja ville qui croient déjà et les incrédules qui raillent, écoutent l'Apôtre d'un air de douce bienveillance; la science nouvelle ne luit pas encore dans leurs esprits, mais déjà l'ancienne science en est sortie, et ils disent à saint Paul : « Nous t'entendrons encore là-dessus, i Audiemus te de hoc iterum. Ainsi les superbes se rangeaient à l'opinion des humbles, les philosophes à la philosophie
» De faha tapientia, lib. 111, 25.
de la foule. Le renouvellement du monde venait d'en bas, et dans ces égouts de Rome, où le dédain cruel de Tacite jette pêle-mêle, avec toutes les superstitions et tous les crimes, la foi qui fournissait des martyrs à Néron pour ses fêtes de nuit, il se formait une école bien supérieure à celle où Tacite avait appris la morale, et qui enseignait des vertus inconnues à Tacite et à ses héros.
Elle faisait plus que les enseigner, elle en donnait d'innombrables exemples. Les héros étaient devenus des multitudes. Comptez combien de sages la morale païenne s'honorait d'avoir produits, parmi tant de demi-honnêtes gens qui profitaient, dans la conduite, de ce que leur règle des mœurs n'était qu'une science de probabilités. La Grèce en a eu jusqu'à sept; Rome n'osait en citer qu'un : Caton. Que dis-je? la morale païenne se faisait un titre d'être inaccessible. « Montrez-moi donc de grâce un sage, dit plaisamment Epictète. Où est-il? Comment l'est-il? que je le voie. Je suis vieux : ne m'enviez pas ce spectacle. Si vous ne savez pas de sage achevé, faiies-m'en voir un en ébauche 1 . » Étrange morale, qui défiait qu'on trouvât un sage de sa façon !
La morale des humbles avait une autre sorte de fierté : c'est celle de la mère montrant sa nombreuse famille. « Donnez-moi un cupide, un avare, dit Laetance, je vous le rendrai libéral; un homme craignant la douleur et la mort, il méprisera la croix, le feu et le taureau ; un débauché, j'en ferai- un homme chaste. L'injuste deviendra juste, l'insensé sage, le pécheur innocent-. » On n'affirme passur ce ton-là quand on peut craindre les démentis. C'était, en effet, une seconde création de l'homme, presque
1 Epict., Diss. h, 19, 20.
* De Faim Sapientia, lib. III, 25 et 26.
aussi étonnante que la première. On eût. dit que la corruption antique n'avait atteint que l'esprit, et que le cœur était demeuré à la fois inerte et sain. Ce cœur, rendu à l'activité et à la vie par la parole chrétienne, assainissait l'esprit, et non-seulement on ne reconnaissait plus l'homme ancien dans le nouveau, mais lui-même se cherchait dans son passé et ne se trouvait pas. Vous savez l'histoire si touchante du chef des péagers, Zachée. Voulant voir Jésus qui entrait dans Jéricho, il était monté sur un sycomore. Jésus l'aperçoit et lui dit : « Zachée, descends-, il faut que je loge aujourd'hui dans ta maison. » Zachée l'y reçoit, et voilà cet homme, que la foule notait du doigt pour sa mauvaise vie, qui donne la moitié de son bien aux pauvres et qui offre, à tous ceux auxquels il a fait tort de quelque chose, de leur rendre quatre fois autant 1 . Cette conversion de Zachée, chaque jour en renouvelait l'exemple; chaque jour voyait éclater ces miracles de régénération morale.