CHRISTIANISME
1° Lï Amour de Dieu.
De si grandes nouveautés s'accomplissaient par des vertus ignorées du monde païen, véritables facultés dont le christianisme venait d'enrichir la nature humaine.
La première est le principe même de la morale chré-
* Saint Luc, xix, i .
tienne, l'amour de Dieu. Il fallait arracher l'homme à l'amour de lui-même, principe de la morale païenne, par un autre amour. La foi lui avait révélé les attributs infiniment aimables de Dieu ; la morale lui donnait pour premier devoir de l'aimer. Etait-ce une vertu possible? Consultons notre cœur. De quoi nous savons-nous plus de gré que de pouvoir vivre hors de nous, d'aimer quelque chose mieux que nous? Eh bien! cette morale nous a-t-elle méconnus, elle qui nous donnait à aimer par-dessus toutes choses non pas une créature, en qui nous aurions continué à nous aimer nous-mêmes, mais l'auteur de toute créature, non par intérêt, mais gratuitement?
La morale païenne enseignait la piété envers les dieux; elle prescrivait de leur rendre un culte; elle conseillait de les prier. Elle veut qu'on leur obéisse et qu'on soit fidèle aux dieux comme les soldats le sont à César 1 . Elle avait dit à Dieu, parla bouche de Socrate : a Quand je me meus, je n'échappe pas à ton regard. » Et par celle d'Épictète : «Nos âmes sont des parcelles de Dieu. Comment n'en verrait-il pas tous les mouvements qui ne sont pour ainsi dire que les siens*? » Ces grands hommes avaient reconnu la Providence qui nous voit : ils ignorèrent la Providence qui nous aime. Sa bonté leur apparut comme un effet de justice, non d'amour. Ils l'adorèrent; ils ne l'aimèrent pas. Il suffisait de l'esprit pour connaître, selon les paroles païennes, « que Dieu a bien mérité des hommes; » il fallait le cœur, et le cœur touché par Dieu même, pour payer le bienfait par l'amour du bienfaiteur.
1 Epict., Dûs. i, 14, 15 ■ Epict., JH8S. v, 14, 6.
2° La Charité,
La seconde vertu apportée au monde par le christianisme est la charité. Quoi de plus inouï dans l'ancien monde que le langage divin qui y convia pour la première fois les hommes!' « Aimez-vous les uns les autres; aimez vos ennemis : si vous aimez seulement qui vous aime, quelle récompense en aurez-vous ? Autant en font les publicains 1 . Si ton ennemi a faim, nourris-le; s'il a soif, donne-lui à boire 1 . Parle bien de qui parle mal de toi. Quiconque n'aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est la charité 5 ! » Les hommes qui croyaient de telles paroles avaient-ils donc changé de nature? Non. Mais la nature humaine venait d'être douée d'un nouveau sentiment, d'un second amour qui prend sa source dans le premier, qui ne se dépense pas comme l'argent, qui, loin de cesser, la dette payée, s'accroît en se prodiguant, qui donne à la science, à la foi, tout leur prix, « en sorte, dit saint Paul, que connût-on tous les mystères, eût-on tonte la science et la foi jusqu'à transporter les montagnes, et qu'on n'eût pas la charité, tout cela ne servirait de rien 4 . »
Pour exprimer des choses si nouvelles, la langue latine reçoit dans son vocabulaire des mots nouveaux ou donne à d'anciens mots des acceptions nouvelles. Le mot caritas, qui signifiait l'affection pour les parents, pour les amis, pour h patrie, exprimera désormais cette affection supérieure qui s'étend des présents auxabsents, des concitoyens à ceuxqui
* Matt., v, 44,46.
* Saint Paul, Rom., xn, 21.
5 Joaii., ép. iv, 7, 8.
* I Cor. t xui, 2.
sont hors de la cité, des étrangers aux ennemis. Fraternitas, la fraternité, ne s'entendait que du lien qui unit les enfants du même père. Depuis que tous les hommes ont un père commun et qu'ils sont tous frères, fratemitas signifiera la parenté qui les unit en Dieu. D'autres mots naissent pour exprimer tous les rapports de cette parenté spirituelle. Ces hommes qui, devant Dieu le père commun, sont frères, devant Dieu le maître commun sont compagnons dans le service qu'ils lui doivent, coserviteurs, conservi K ; devant Dieu possesseur de toutes choses, ils sont compagnons de pauvreté, compauperes : devant l'Église dont aucun membre ne souffre sans que tous les autres membres ne s'en ressentent, ils sont compagnons de souffrance, compatiuntur : le mot compassion est chrétien.
3° V Humilité.
Des néologismes du même genre annoncent une troisième vertu, née, comme la charité, du christianisme, et peut-être plus inconnue encore au monde païen, l'humilité. Humilis, humilitas, se disaient, au propre, des choses peu élevées, basses; au figuré, des gens de condition obscure, ou de certaines choses de l'esprit par rapport à de plus élevées; par exemple, du style simple comparé au style sublime. Personne n'avait songé que ce mot dût exprimer un jour la vertu opposée à l'orgueil. Encore moins eût-on pensé aux pieux barbarismes à'humilio, humilior, humiliatio. En fait de perfection, la morale païenne n'imaginait rien au-dessus de ce contentement de soi qui fait du sage l'égal de Jupiter, « de cet état d'enflure et d'exagération de l'âme 8 , » dans lequel, loin des spectateurs,
' En grec, aùvdovXot.
1 Amplitudinem et quasi quamdam exagerationem quum altitsimam animi. (Tusc., p, 26.)
elle ne veut plaire qu'à elle-même. Et pourquoi se passet-elle de spectateurs? C'est qu'elle s'estime seule digne du spectacle qu'elle se donne, et que son orgueil solitaire lui est plus savoureux que la gloire!
À ce monde qui s'adorait dans sa vertu comme dans son propre ouvrage, la morale chrétienne venait dire : < Heureux les humbles d'esprit! s Elle disait au sage du stoïcisme, isolé dans son contentement superbe, son seul spectateur sur le théâtre de sa conscience : « N'aspirez pas aux choses relevées; soyez du même sentiment que les humbles; ne présumez pas de vous-même ! . » Et à ceux qui admiraient ce sage : « Si quelqu'un dans ce siècle vous paraît un sage, puisse-t-il devenir fou pour être sage 8 ! * Le principe de l'humilité, connu de la morale juive, n'avait point passé le seuil de son sanctuaire jaloux, et rien ne paraît en avoir transpiré dans la philosophie païenne. Cependant l'érudition a voulu le reconnaître dans un passage des Lois de Platon, où ce grand esprit oppose l'homme humble* et réglé qui suit la justice à l'orgueilleux que Dieu abandonne *. Il n'est pas étonnant qu'un Platon ait entrevu l'humilité; mais c'est l'humilité du sage antique, lequel est orgueilleux même d'être humble. Quelque chose y a ressemblé peut-être : c'est la douceur de Socrate; encore cette douceur n'est-elle qu'une des grâces de l'humilité : ce n'est pas l'humilité elle-même. Quant à Ci* céron et à Sénèque, loin qu'ils aient connu l'humilité, ils ont ignoré même la modestie.
1 Saiut Paul, Rom. t xu, 16.
* I Cor., m, 18.
5 Touteivôç.
4 iv, 7, 6.