BIOGRAPHIE
ET
ARMAND CABRËL. — MIRABEAU. — LA CRITIQUE DATsS M. SAINT-MARC G1RARDIN. — ÉTUDES SIR LA VIE DE BOSSU ET.
ARMAND CARRF.L
Voilà un an que Carrel est mort. Combien déjà l'ont oublié ! — C'est peut-être un peu tard pour parler de lui,
— me disait un homme grave, à propos de mon dessein d'écrire ces pages sur une mémoire aimée et qu'il honore.
— Je devais y regarder, ajoutait-il, avant de livrer un si beau nom à l'indifférence qui attend les souvenirs tardifs. — Pourquoi donc un oubli si rapide? C'est que nous vivons «à une époque où l'idée de la patrie s'est rapetissée jusqu'à Tidée de la famille, ou plutôt s'y est confondue; ceux que perd la patrie ne sont perdus en réalité que par une famille, et les morts d'une famille ne sont pas les morts
dune autre. Comme il n'y a pas de cause générale et commune, si ce n'est celle du repos, qui n'est que l'association de tous les intérêts particuliers, chacun paraît agir pour son propre compte-, et, quand un homme est mort, on dit : Il n'a fait tort qu è» lui : surtout si, comme Armand Carrel, il était libre de mourir ou de vivre, et si sa mort ne lui est pas venue de la main suprême d'où nous vient la vie.
L'oubli est d'autant plus rapide, qu'on n'y croit pas mettre d'ingratitude. On ne considère pas qu'à l'égard des hommes supérieurs l'oubli est toujours ingrat; car, quoi qu'ils aient pu prétendre pour eux-mêmes de leurs travaux et de leurs pensées, ils nous donnent toujours plus qu'ils ne reçoivent de nous. Ils ne sont même supérieurs que parce que leurs œuvres sont le bien d'un très-grand nombre, sinon, comme à certaines époques privilégiées, le bien de tous. Quelque part qu'ils y aient faite ou cru faire à leur intérêt propre, bien plus grande est la part de ces pensées désintéressées et bienfaisantes que Dieu répand quelquefois sur le monde, même par des mains qui semblent indignes d'être les ministres de ses grâces. Ainsi, même pour ceux dont les intentions ont été moins nobles que l'intelligence, l'oubli est de l'ingratitude : mais combien cette ingratitude est-elle plus regrettable quand celui qu'on oublie est un de ces hommes dont le cœur a été encore plus grand et d'un meilleur exemple que l'esprit?
C'est pour tous ceux qui, dans notre temps, ne veulent pas être associés à cette ingratitude que j'ai entrepris de rendre à Carrel ce triste et fraternel hommage. Je l'aurais fait de mon propre mouvement, et pour l'honneur commun, si d'ailleurs je n'y avais été invité par ses plus proches amis, et par celui qui fut le plus dévoué de tous et le plus aimé. J'avais d'abord pensé, à l'époque où nous le pordîmes, à m'acquitter de ce pieux devoir. Mais, outre
qu'il m'eût trop coûté de mettre des mots où je ne devais avoir que des larmes, on m'approuva d'en ajourner l'accomplissement au premier anniversaire de sa mort, afin que mes sentiments eussent plus d'autorité, n'ayant pas été exprimés sous l'impression d'une douleur vive et passagère, mais sous l'influence durable d'un souvenir.
Je n'ai plus à faire la biographie politique de Carrel. C'a étéla tâche d'un ami commun, H. Litlré, homme grave et esprit profond, que plus de décision sur le point vif des opinions de Carrel y rendait plus propre qu'aucun autre, outre un talent d'écrivain proportionné au sujet. La chose fût-elle encore à faire, je m'y refuserais; car, pour les commencements de sa vie politique, je n'aurais pu que rédiger les souvenirs d'autrui ; et, quant à son rôle actif dans les dernières années, j'en ai ignoré trop de choses pour en écrire avec cette exactitude qui est le premier mérite comme le premier devoir d'une biographie. Quoique je puisse m'honorer d'avoir eu sa confiance, laquelle est mon seul droit à écrire ceci, je dois dire que sur certains points où j'avais plus de foi en sa personne qu'en sesidées, et où il avait plutôt besoin d'être approuvé et exalté que refroidi, je n'ai pas été dans tous les secrets. Ce que j'en pourrais raconter de la meilleure foi du monde serait sans autorité et soulèverait peut-être de justes réclamations, dont j'aurais fait naître innocemment le scandale. Il n'y aura rien dans ces pages qui n'ait été à ma parfaite connaissance, ni où je pusse être contredit pour défaut d'exactitude. Si ce n'est pas là tout Carrel, on ne l'admirera que plus pour ce que j'aurai omis d'en dire ; et là où j'aurai pu le mal comprendre, l'important pour moi est qu'on voie que je ne l'ai pas médiocrement aimé.
Je prolonge à regret ces préliminaires pour déclarer à qui j'adresse principalement cet écrit. Ce n'est ni à ceux
de ses amis qui ne Font été que de l'homme politique, ni à ceux de ses ennemis, s'il lui en reste, qui ont le courage de l'être encore de sa noble mémoire. Pour les uns comme pour les autres, Garrel a été l'homme dont ils ont «u besoin, ceux-ci pour s'en servir et en faire honneur à leur cause, ceux-là pour justifier des habitudes de prévention opiniâtre contre les adversaires ou les ennemis de la leur. Les amis politiques sont durs et exigeants; ils n'admirent dans leurs chefs que les qualités d'un instrument. Il ne faut donc pas leur demander de comprendre ce qu'ils ne pardonnent pas, c'est-à-dire les qualités par où leurs chefs valent mieux qu'eux, et par où ils leur échappent. Quant aux ennemis, ils seraient plus volontiers généreux que justes, et ils consentiraient plutôt à pardonner qu'à comprendre. Sachant d'avance combien il me serait impossible de leur faire accepter le Carrel que j'ai connu, je me console d'avance de la critique qui pourra m'être faite des deux côtés, d'avoir mieux su l'admirer que le juger. J'écris ces pages pour un grand nombre d'esprits éclairés et impartiaux, qui, dans les positions les plus diverses, les uns sans être engagés dans les idées de Carrel, les autres professant même une croyance différente, l'ont aimé et admiré pour l'honneur qu'un tel homme faisait à son pays. Beaucoup voyaient en lui un espoir, une sorte de ressource pour des événements possibles; tous y voyaient une lumière qui éclairait toutes lesquestions comme toutes les situations. Quoi que je dise de Carrel, à quelque vivacité de sentiment que je me laisse entraîner, je ne crains pas d'être pour ces esprits-là exagéré ni dans l'illusion.
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