‹ Études de critique littéraireChapitre 5 sur 33 · CARREL HOMME POLITIQUE · texte numérisé non relu

CARREL HOMME POLITIQUE

Les partis n'admirent dans un homme politique que l'unité et l'immobilité, «à laquelle, dît Carrel dans son Histoire de la contre-révolution en Angleterre, ils prétendent toussi follement. » k leurs yeux, la souveraine grandeur est d'avoir jeté l'ancre sur le sable mouvant des opinions humaines, et d'avoir forcé l'esprit, si grand par ses vicissitudes mêmes, à rester immobile pendant que tout marche et que tout change dans un monde qui ne s'arrête jamais. Non, l'immobilité ne sera jamais de la grandeur. L'esprit qui prétend ne pas changer est tout simplement un esprit orgueilleux, qui veut faire d'une incapacité une supériorité. Une faut être immobile que dans la conduite morale, parce que les lois qui la règlent ne sont point sujettes aux disputes des hommes. Mais, là où la certitude absolue n'existe pas dans les choses, comment l'immutabilité serait-elle un don supérieur de l'esprit?

Peut-être m'accusera-t-on, d'un certain côté, de diminuer mon illustre ami, en disant qu'il n'était pas de ces esprits qui se rendent esclaves de leur intelligence pour en être plus maîtres : mais je ne puis mentir à mes souvenirs. Les confidences de Carrel n'ont pas laissé en moi une trace médiocre, et je ne fais ici que lire dans ma mémoire ce que sa parole y a imprimé. Carrel avait ''unité du caractère, je dirai l'immobilité, si l'on veut; car, s'il est beau d'être immobile, c'est surtout dans le caractère, la seule chose par où les autres puissent être assurés de nous. Il l'était dans sa conduite morale; il Ta été, quoique moins naturellement et moins librement, dans sa conduite politique. Mais je lui ai connu l'esprit le

plus souple et le plus étendu, et non un esprit immobile.

Il n'y a pas à s'étendre sur sa loyauté privée; c'était un fait de notoriété universelle. La probité, d'ailleurs, est une qualité de devoir, et qui n'est peut-être pas assez difficile, même dans ce temps- ci, pour qu'on loue un homme d'avoir élé probe et qu'on ne méprise pas profondément un homme de ne l'être pas. Mais l'unité de conduite, dans riiomme politique, est autrement difficile et admirable. Envisager seulement en quoi elle consiste, dans les circonstances particulières où s'est trouvé Carrel, est effrayant. Résister à ses propres lumières, ne pas fléchir, ne pas laisser voir ses doutes, ne pas délaisser les principes arborés dans certaines crises, même si ces principes n'ont été au commencement que des impressions ou des espérances téméraires que l'impatience a converties en doctrines de gouvernement ; ne pas manquer aux âmes simples qu'on y a engagées et qui y persévèrent et s'y exaltent; étouffer son bon sens de ses propres mains, et, au besoin, appeler froidement sur sa vie ou sur sa liberté des périls inutiles et prématurés, pour ne pas faire douter de soi; voilà à quel prix un homme est le chef agréé d'une opinion en guerre ouverte avec un gouvernement établi; voilà ce qu'il faut savoir faire à toute heure, et avec grâce, pour que ceux qui le reconnaissent pour leur chef le lui pardonnent.

Pendant plus de quatre années, sauf quelque relâchement vers la fin, soit lassitude, soit dégoût de ces discordes intérieures par lesquelles les partis font scandale de leur défaite, Carrel ne manqua pas un moment à ce rôle. 11 n'entraîna jamais que ceux qu'il était résolu à suivre, et, en certaines occasions où l'impulsion n'avait pas été donnée par lui, mais malgré lui, il se mita la tête de ceux qu'il n'avait pas commandés. Le même homme qui,

dans les circonstances ordinaires, souffrait modestement qu'on lui disputât le titre de chef de l'opinion républicaine, s'en emparait dans le danger, comme d'un signe où les coups pussent le reconnaître de loin. Il faisait comme un général porté rapidement, par son courage et ses talents, au premier grade de l'armée : il se laissait contester dans les chuchotements jaloux de la caserne, sauf à prendre, dans une affaire désespérée, le commandement en chef, du droit du plus courageux et du plus habile. Personne ne porta plus loin que Carrel le dévouement du chef à l'armée. Loin de donner des doutes à ceux qu'il avait associés à ses espérances, il les y entretenait encore après les avoir perdues. À défaut d'une ardeur qu'il ne pouvait plus avoir, il les échauffait par le danger qu'il était toujours maître de courir. C'est ainsi qu'après avoir attiré successivement, sur quatre gérants du National, des condamnations à la prison, il provoqua lui-même, par des articles froidement calculés pour tomber sous la loi, son emprisonnement à Sainte-Pélagie. Il ne voulut pas être en reste de sacrifices avec ses amis.

Quand il avait rempli son devoir de chef de parti avec cette force de volonté et ce stoïcisme d'autant plus beau, que le stoïcien n'était souvent qu'un sceptique, Carrel aimait à se délasser en se livrant librement à toutes les opinions, à tous les doutes. Il se plaisait à faire de ce même esprit, si puissant pour remuer Jes passions, un instrument de recherches désintéressées, vastes, libres, philosophiques.

Dans ces moments-là Carrel aimait à s'ouvrir à moi, non comme au seul de ses amis auquel il réservât ces pensées particulières, mais comme au plus disposé à les goûter sans mélange. Mes rapports avec lui, de simple collaborateur littéraire dés le commencement, et, plus tard,

d'ami, n'appartenant plus à la rédaction du National, mes liaisons plus anciennes dans l'autre camp avec des hommes qu'il y honorait, une amitié qui s'était accommodée de mon indépendance, toutes ces convenances me rendaient naturellement le confident de tout ce qu'il ne laissait pas voir à son parti. J'ajoute que Carrel prenait plaisir à se montrer supérieur à sa réputation.

C'est dans ces conversations qu'il parlait avec tant d'abondance et de grâce des passions et des illusions des partis, des devoirs et des embarras de ceux qu'ils avouent pour leurs chefs, et qu'ils portent souvent au commandement malgré eux ; des jalousies qui s'y cachent sous la rigidité des professions de foi, de celte guerre d'amourspropres déguisée sous l'émulation patriotique. Selon les événements du jour, dont il recevait la première impression avec une sensibilité naïve, la disposition de Carrel était ou à espérer ou à se décourager. Il fallait voir alors combien cet esprit avait de ressources, soit pour justifier, par des prétextes d'une profondeur et d'une subtilité inouïes, les ardeurs d'un caractère impatient d'agir, soit pour absoudre sa noble intelligence des emportements un peu factices où l'avaient entraîné les besoins de la polémique.

Quelquefois il s'amusait de ses ressources mêmes; il s'en faisait un jeu ; il m'en donnait le spectacle éblouissant. Il prenait un jouçpal, soit du gouvernement, soit d'une opposition moins prononcée que la sienne, et, lisant l'article du jour, il en adoptait un moment la pensée, la complétant ou la développant dans le sens des opinions qui l'avaient inspirée. Quelquefois c'était un discours de tribune qu'il refaisait. « Us n'ont pas donné les meilleures raisons de leur opinion, disait-il; ceci eût été plus spécieux et nous eût plus embarrassés. » J'admi-

rais d'autant plus cette flexibilité d'esprit, que ces raisons de gymnastique étaient les meilleures et les plus sincères. C'était tout ce qu'il y a de vrai et d'honorable dans chaque opinion. Carrel voulait me montrer par là deux qualités fort supérieures à une certaine facilité capricieuse et paradoxale : d'une part, sa connaissance des intérêts des partis, et, d'autre part, l'estime réelle qu'il faisait, à beaucoup d'égards, des plus opposés à ses idées. Je ne dis pas qu'il ne s'y mêlât quelque plaisir d'amour-propre; comment n'en aurait-il pas eu à se montrer si pénétrant, si désintéressé, si universel? Carrel aimait à produire de l'effet, mais non à tout prix, ni devant toute sorte de gens, ni pour être loué tout haut. Avait-il lu dans vos yeux qu'il était écouté et compris, c'était assez : un charmant sourire vous témoignait que vous aviez trouvé la bonne manière de le louer. Des compliments même sincères, dans la formule banale, le gênaient; il y a eu peu d'hommes inspirant plus d'admiration autour de lui et une admiration plus réservée.

Ce fut la lutte de cette intelligence si mobile avec un besoin irrésistible d'action qui fit la gloire et le suppHce de cette vie si tôt terminée. On a cité de Carrel, au lit de mort, un mot déchirant : « Ils m'ont enfermé dans une impasse. » Plusieurs de ses amis nient qu'il l'ait dit. Pour moi, que des devoirs, odieux alors, retenaient à Paris, mais qui les aurais foulés aux pieds pour avoir la triste douceur de presser sa main mourante, si je n'eusse cru fermement que la dernière heure d'une si noble créature ne devait pas sonner si tôt, il m'a été refusé d'entendre ses paroles dans ce jour suprême. Mais, si le mot n'est pas vrai, il a paru vraisemblable. Il était sur les lèvres de tous ceux qui suivaient la vie de Carrel, et auxquels il avait permis de voir de près ce combat où sa passion se débat-

tait contre son intelligence, et où il essayait de résister à des faits qui le serraient à la gorge, qni 1* étouffaient, qu'il reconnaissait plus forts, plus dans le goût du pays, plus sensés que ce qu'il voulait y substituer. Mais qui l'avait poussé là? Quels hommes aurait-il désignés dans cette parole désespérée? Les plus ardents de son parti l'ont renvoyée à certains hommes du gouvernement; ceux-ci la leur renvoient. Ce ne sont tout à fait ni les uns ni les autres. Seulement, les premiers, par leur fougue et leurs préjugés révolutionnaires, et les seconds, par l'exagération dans la résistance, ont été tour à tour complices de sa passion, plus forte que toutes les impulsions du dehors.

Qui l'avait enfermé dans Y impasse? Cette passion . Qui lui faisait voir que c'était une impasse? son intelligence, quelquefois forcée d'obéir à sa passion, mais plus souvent maîtresse, et toujours à la fin. Le courage de Carrel n'était pas de ceux qui ne voient pas le danger. Nul ne le voyait mieux ni de plus près ni d'un œil moins troublé. Nous admirions son sang-froid, surtout dans les circonstances graves, soit qu'il se recueillît dans le tumulte, ou 'qu'il dominât lés discussions orageuses en baissant la voix. Or qu'est-ce que le sang-froid, sinon le courage qui juge? Une vie d'action et de dangers utiles aurait fait de Carrel un de ces hommes de qui rien n'étonne. Son intelligence et sa passion seraient demeurées dans un parfait équilibre. Ce que la passion aurait voulu, l'intelligence l'eût conseillé. Mais les événements ne laissèrent à Carrel que des dangers inutiles, avec une passion qui les appelait et une intelligence qui les savait d'avance inutiles.

Ces deux forces contraires qui se disputaient son repos avaient alternativement leur tour. Tantôt c'était l'intelligence qui régnait, calme et paisible, se répandant sur

toutes choses avec une étendue et une équité de vues admirables. Alors Carrel s'occupait de projets littéraires, et il se laissait volontiers vanter la gloire des lettres, moins périlleuse et plus durable que celle de chef de parti. Il faisait des lectures qui lui suggéraient des idées dont la nouveauté et la richesse auraient rempli toute une vie littéraire. Il se préparait du travail, et il y réservait des heures que ses amis s'engageaient à respecter. Carrel sentait le besoin de se renouveler par l'étude. 11 se révoltait contre cette nécessité d'écrire au jour le jour, sans entraînement, sans autre besoin que celui-ci: il faut un journal demain: et il goûtait comme un jour de vacances celui où le National pouvait se passer de lui. Dans les derniers temps, il rêvait la retraite à la campagne, dans le travail et les affections intérieures. A y regarder de bien près, on pouvait surprendre dans ces projets, d'ailleurs sincères, quelque peu de dépit de voir condamnée à l'inaction celle de ses facultés qu'il estimait le plus. C'était, à quelques égards, la retraite d'un vaincu devant une situation plus forte que lui. Mais, à force d'y songer et d'en parler, il finissait par y croire; et ces moments-là étaient de bons moments, comme tous ceux où l'homme endort sa passion au bruit de ses projets de repos.

Quelquefois c'est la passion qui l'emportait. Alors sa vie, tout à l'heure si calme, recommençait à s'agiter. Il était de nouveau en proie aux ardeurs et aux espérances. H avait des illusions incroyables. Il voyait des menaces d'orages imminents dans les derniers murmures des orages passés. 11 croyait entendre le pas de l'Europe se mettant en marche contre la France. Il avait compté une ride de plus sur le front du roi, une crevasse de plus dans l'établissement de Juillet. Le désir d'un changement qui déliât enfin ses bras enchaînés et lui permît de déployer

toutes ses facultés actives, lui montrait mille symptômes invisibles, et offusquait ce bon sens si ferme et si sûr, qui devait sourire, le lendemain, de ses illusions de la veille. Mais, tant que durait la fièvre, on l'affligeait en contredisant sa passion, en niant les symptômes qu'il avait cru voir, en voulant lui montrer l'état vrai des choses. Les raisons les plus fortes ne pouvaient le ramener. Son esprit lui fournissait des vues et des comparaisons sans nombre pour justifier sa passion réveillée. Sans jamais quitter le ton simple, sans enthousiasme apparent, il défendait ses illusions avec une éloquence grave et concentrée, soit pour mieux se tromper lui-même en donnant à son ivresse intérieure l'aspect de la raison à peine émue, soit pour ne pas agir par l'effet de la parole sur l'opinion de ceux qui l'écoutaient. Ses raisonnements étaient si serrés, et, la plupart, si rigoureusement déduits des lois ordinaires qui règlent les événements, qu'il fallait, pour résister à ses espérances, être atteint de cette incrédulité sourde et muette qui, à certaines époques, n'est que l'effet contagieux d'une torpeur ou d'une pacification universelle. Mais, pour ceux qui ne différaient d'avec lui que par des raisons ou des impressions légères, il était difficile qu'il ne réussît pas à les faire passer de la tiédeur à l'ardeur, sauf à les faire retomber avec lui, bientôt après, de l'ardeur dans le découragement.

Au reste, ces moments de passion étaient rares : c'était moins un état de son esprit qu'une impression forte, soutenue, et dont la cause n'était jamais tout à fait indifférente. Ils ne rabaissaient point Carrel ; ils le faisaient voir sous un autre aspect. Après l'homme ne reculant devant aucune réalité, pas même devant celle qui l'ajournait indéfiniment comme homme de parti; aimant mieux ne rien ignorer que se tromper, et prenant je ne sais quel

plaisir supérieur à juger mieux la situation quf lui liait les mains que ceux mêmes qui la défendaient ou l'exploitaient contre lui; après le causeur profond, fin, légèrement ironique, on voyait l'homme exalté, impatient, voulant précipiter les dénoûments et agir avec la pensée sur la matière inerte, écrivant d'une main froide des paroles enflammées, trouvant dans son inépuisable logique les plus fortes raisons d'espérer, après y avoir trouvé les plus fortes raisons de découragement, et combattant celles-ci avec celles-là ; seul capable de ses erreurs comme de ses bons jugements; crédule en quelques points et dupe, mais dupe de lui seul, en homme qui semblait assez fort pour provoquer les événements qu'il voulait obtenir, et dont on attendait involontairement quelque explosion qui réveillât les masses populaires, ou qui fît faire à ses adversaires les fautes dont il avait besoin. A ceux qui l'ont vu de près, je n'ai pas peur de rien dire d'exagéré. Ce que le public n'a pas connu de Carrel est bien plus extraordinaire que ce que les événements lui en ont laissé voir. Le coup le plus sensible que reçut Carrel des événements, et ceci soit dit à son éternel honneur! ce ne fut pas dans son ambition, mais dans sa plus chère pensée, dans son plus glorieux titre d'écrivain politique, dans sa théorie du droit commun. J'affirme ne lui avoir vu de tristesses vraiment amères que pour les échecs qu'elle eut à souffrir; et, sur ce point seulement, ses désenchantements furent douloureux. Son bon sens, encore des années de jeunesse et d'âge viril devant lui, l'inattendu, l'inconnu, pouvaient lui faire prendre patience sur ses espérances; mais rien ne le consola de voir cette noble politique de garanties réciproques compromise et rejetée au rang des choses chimériques par tout le monde, et, comme à l'envi, par le gouvernement, par le pays, par

son propre parti. C'était en effet la vue la plus haute et la plus droite de sa raison, l'instinct le plus vrai de sa nature généreuse; Carrel était là tout entier. Jamais il ne se fût retourné contre ce noble enfant de son intelligence et de son cœur. Si quelquefois il le fit craindre par des menaces vaguesqui lui échappèrent dans le feu de la polémique, ce ne fut qu'à ceux qui étaient intéressés à avoir cette crainte, et à ruiner par là son plus noble titre à l'estime publique. Toutefois les doutes qui purent lui venir en certaines occasions, sur l'excellence de cette idée, furent, je le répète, la plus douloureuse de ses épreuves

La révolution de Juillet, si extraordinaire entre toutes les révolutions, par le spectacle d'un peuple laissant au vaincu la liberté de se plaindre et de se railler de la victoire, avait permis d'espérer un retour éclatant et définitif au droit commun. Carrel se fit l'organe de ces espérances et le théoricien de cette doctrine. Il traita la question avec sa rigueur et sa netteté accoutumées. Il opposa aux exem. pies, si nombreux depuis cinquante ans, de gouvernements périssant tous par l'arbitraire, le modèle d'un gouvernement offrant à tous les partis des garanties contre son légitime et nécessaire besoin de conservation. Il n'invoquait que des raisons exclusivement pratiques, se refusant le secours innocent de toute forme passionnée, pour ne pas exposer sa belle théorie à l'ironique qualification d'utopie.

C'est cette politique qui fit tant d'amis à Carrel sur tous les points de la France, et dans tout pays où pénétrait le National. Il eut, en dehors de tous les partis, un parti composé de tous les hommes, soit placés hors des voies de l'activité politique, soit trop éclairés pour s'y jeter à la suite de quelque chef ne se recommandant que par des succès de plume ou de tribune. Que de gens, lassés des querelles sur

la forme du gouvernement, incrédules même aux admirables apologies que faisait Carrel delà forme américaine, quittant l'ombre pour la chose, se rangèrent sous cette bannière du droit commun, qu'il avait élevée sur toutes les fautes et sur toutes les ruines, même sur celles de ses théories républicaines! Il lui en venait de toutes parts des témoignages d'adhésion qui parurent un moment lui suffire, et je le vis se résignant à être, pour un temps indéterminé, le premier écrivain spéculatif de son pays. Mais des fautes où tout le monde eut sa part l'eurent bientôt refroidi. Ce fut un rude coup. Carrel avait foi dans la politique du droit commun : il y avait cru plus fortement peut-être qu'à ses théories républicaines précipitamment arborées, dans un accès d'inquiétude plutôt qu'après un sûr et paisible regard jeté sur les choses. Après celles-ci, où l'honneur le soutenait contre les doutes croissants, il fallait donc encore douter de celle-là ! Carrel eut les deux douleurs à la fois.

Les amnisties honorent les gouvernements ; mais elles ne réparent pas toutes les brèches qui ont été faites au grand principe de la réciprocité des garanties. C'est de la modération après le danger, moins belle et de moins bon exemple peut-être que la modération dans le danger. Il serait (railleurs stupide de contester à un gouvernement le droit de se défendre. S'il est attaqué dans la rue, il doit repousser la force par la force; mais, s'il n'est que menacé sourdement dans des conciliabules, qu'il se contente de dire tout haut qu'il sait tout et qu'il est prêt. 11 aura pour lui le pays tout entier, s'il le prend à témoin qu'il a respecté la liberté des citoyens jusqu'au moment de l'abus, et que les pensées ont pu lui être suspectes, sans que les personnes eussent à souffrir d'autre contrainte qu'une surveillance annoncée tout haut, qui devient une sorte d'invitation à

tous les honnêtes gens à s'y associer. Là s'arrête son droit dans un pays véritablement libre. Au delà, tout est plein do périls et de hasards. La colère donne aux actes préventifs l'air de vengeances civiles. On ouvre carrière aux subalternes zélés, cette espèce violente et déclamatoire, pour qui les prisons ne sont jamais assez larges, ni les lois assez impitoyables. Nous l'avons vu à une époque déjà éloignée, et, dans beaucoup de choses, oubliée. Qu'elle le soit de plus en plus, c'est à merveille : mais rappelons-en, dans l'occasion, tout ce qui peut contribuer à remettre en honneur la noble idée du droit commun.

Malheureusement, le respect du droit commun n'était pas plus du côté de l'attaque que du côté de la défense, et, à quelques égards même, la répression est restée en deçà de ce qu'auraient été, dans certaines pensées, les représailles. On sa connaît bien entre ennemis déclarés. Le gouvernement n'avait que trop de raisons de croire que, sous certaines plumes, les idées de liberté et de légalité n'étaient que des raisons de polémique employées pour intéresser les classes paisibles aux passions d'une minorité irréconciliable; il savait qu'on n'y regardait la liberté que comme l'arme défensive des vaincus; il savait qu'on y tenait en réserve, pour l'appliquer avant l'ère définitive de la liberté pour tous, la doctrine d'un despotisme préalable confisquant momentanément les libertés présentes, et s'emparant du droit d'agir et de penser de chacun, apparemment pour n'avoir pas à s'emparer de plus. Ceux qui avaient ces pensées ont été pris par leur propre logique ; ils n'ont pas le droit de se plaindre. 11 n'appartient qu'aux hommes modérés, qui n'ont été complices ni de l'attaque ni de tous les moyens de la défense, de dire qu'on eût mieux fait de ne pas étendre la répression jusqu'aux pensées, outre qu'on avait l'avantage de la

force, et qu'en fait de modération c'est au plus fort à commencer.

L'affliction de Carrel fut irréparable le jour qu'il se vit resté seul défenseur du droit commun entre la nation, qui, par peur, en faisait le sacrifice au gouvernement, et un parti, son propre parti, qui le menaçait de ses arrièrepensées. Nous eûmes à ce sujet, lui et moi, une longue conversation, quelques mois avant sa mort, dans une promenade au boisée Boulogne. Je vis qu'il y avait presque renoncé comme principe de politique applicable : tout au plus y tenait-il encore comme théorie, par pure générosité, et peut-être aussi par le sentiment de sa force. Carrel pensait que, les choses venant à son parti, il serait de force à résister à la tentation de l'arbitraire, et à ne le prendre pas même des mains d'une majorité qui le lui offrirait au nom du pays. Mais une politique ajournée était pour lui une politique vaincue. Ses doutes sur le droit commun furent une dernière défaite. Quoique ce principe eût été la vue la plus désintéressée de son esprit et le meilleur mouvement de son cœur, les théories des hommes d'action impliquent toujours l'espoir d'une application prochaine. Du moment donc que le droit commun avait échoué comme politique d'application, Carrel devait en abandonner la doctrine. Dans les derniers jours de sa vie, il n'en parlait plus que comme d'un progrès qu'il ne lui serait pas donné de voir de son vivant, et auquel ne doivent peut-être jamais arriver les sociétés humaines.

Carrel n'était pas fait pour le doute, quoique l'étendue et la souplesse de son intelligence lui permissent moins qu'à personne d'y échapper. Agir en liberté dans un petit coin du monde, au profit d'une noble cause, lui semblait plus glorieux que spéculer, dans un langage admirable, sur les plus hautes notions de l'intelligence humaine. De

quel œil d'envie ne suivait-il pas, sur la carte de la Biscaye, les campagnes furtives et les victoires à reculons de Zumalacarreguy ! Quelle gloire d'écrivain polémique et de chef de parti, réduit à la presse pour tout champ de bataille, n'eût-il pas échangée contre la destinée de ce hardi partisan? Organiser dans les montagnes une petite armée dévouée sous un drapeau populaire, et mourir à cette tâche après quelques beaux coups de main, en laissant la réputation d'un homme qui n'eût pas manqué à de plus grandes choses, lui paraissait le premier rôle dans notre Europe fatiguée de changements.

On lui sut beaucoup de gré des éloges que le National donna au chef carliste en annonçant sa mort. L'admirable portrait que Carrel en fit n'était si vrai, que parce qu'il avait rêvé, sous un drapeau meilleur, le rôle du chef biscayen.

Ce besoin d'agir, empêché et contrarié par de grandes lumières, et que ne tenta jamais la triste activité des échauffourées, était devenu peu à peu une inquiétude physique. Carrel la soulageait, dans l'intérieur du National, à en changer la direction matérielle et à administrer un peu au hasard et inutilement. Il la trompait sans cesse par des projets de toute sorte, embrassés avec ardeur et bientôt abandonnés. La plupart de ses projets étaient marqués de son grand sens ; mais, comme les meilleurs, dans ce cercle si étroit, étaient trop peu importants pour le fixer, ce grand sens, en se refroidissant pour ce qu'il avait voulu si vivement, devenait du caprice. Dans sa maison, c'était le même goût du changement. Il n'y avait pas, m'a-t-on dit, un seul meuble à hauteur d'appui où il n'eût pris ses repas, repas modestes, courts et incommodes, comme dans un campement où l'on attend l'ennemi. Carrel ne pouvait pas prendre d'habitudes. Il se faisait suivre par ses meu-

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blés, ne pouvant se clouer où l'usage voulait qu'ils fussent placés.

Si ces caprices sont intéressants, c'est qu'ils peignent vivement l'anxiété d'un homme d'action enchaîné dans la spéculation, et que Carrel, d'ailleurs, ne se croyait pas extraordinaire, pour n'être pas homme d'habitude dans les petites choses.

Rien ne m'a plus frappé dans Carrel, en qui rien ne m'a paru dans les proportions ordinaires, que ce supplice d'un homme d'action réduit à la spéculation. Carrel y déployait d'ailleurs toutes les qualités de l'action, promptitude de coup d'œil, prévision rapide, décision, audace, intelligence des passions peut-être plus que des intérêts. C'est cette dernière qualité, avec la restriction que j'y mets, qui caractérise, à mon sens, toute sa polémique dans la question extérieure. Mieux que personne, il apprécia les passions soulevées dans les cours de l'Europe par la révolution de Juillet; mais il les crut plus fortes que les intérêts, et c'est en cela qu'il se trompa. Sa polémique sur ce point n'en est pas moins l'appréciation la plus juste et la plus profonde qui ait été faite des sentiments de l'Europe aristocratique à l'égard de la France. Carrel ne s'était trompé que sur le degré d'audace des passions absolutistes, mais non sur leur nature, ni sur leurs rancunes incorrigibles, ni sur certains intérêts d'agrandissement qui ne se lassent pas d'attendre l'occasion, et qui, par cela même, la font naître. Sur ce point, il faut être de son avis; et, quelque sécurité que puisse donner pour le présent l'attitude pacifique des puissances absolues, un gouvernement né d'une révolution manquerait de prévoyance s'il ne faisait pas des idées de Carrel le fond de la politique extérieure.

A l'intérieur, il ne s'est pas trompé une seule fois tant

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qu'il n'a eu devant lui que des adversaires passionnés. Il avait prévu une à une toutes les lois qui furent successivement demandées aux chambres, et, en dernier lieu, les lois de septembre. Quand ces lois parurent, je compris toute la profondeur d'un mot qu'il m'avait dit : « On n'est jamais vaincu quand on a le pouvoir de faire faire des fautes à ses adversaires ; et ce pouvoir, nous l'avons toujours. »

Il eût sufû d'une seule chose pour rendre suspectes à mon amitié celles des lois de septembre qui limitent le droit de discussion : c'est qu'elles allaient interdire à Carrel ses travaux théoriques sur la constitution américaine. J'ai de la peine à comprendre, dans un pays où la liberté de la presse est une faculté, des articles de loi qui, en voulant frapper la violence vulgaire, peuvent atteindre la pensée dans un esprit supérieur. N'y eût-il qu'une exception comme Carrel, la loi qui fait taire un tel homme n'est pas une bonne loi. Peut-être serait-il digne d'un pays libre et civilisé, et je veux dire parla un pays où la liberté ne fit point rougir la civilisation, de permettre sur toutes choses la discussion, qui est la voix même de la liberté. De la sorte, aucune de ces vérités que découvrent les esprits élevés et hasardeux ne serait perdue pour le pays ; les opinions ennemies seraient moins injustes, étant plus libres, ou seraient plus tôt déconsidérées, n'ayant pas su se montrer dignes de la liberté. La presse ne serait accessible qu'aux hommes sérieux et instruits, qui peuvent éclairer le peuple sans l'enivrer. Quant à ceux qui n'ont que la verve facile des injures, il faudrait leur en fermer l'entrée par des lois vigoureuses, parce que l'injure ne peut pas être un droit dans un pays à une époque où elle a cessé d'être dans les mœurs.

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