‹ Études de critique littéraireChapitre 6 sur 33 · CARREL HOMME PRIVE · texte numérisé non relu

CARREL HOMME PRIVE

Le caractère de l'homme est à la fois la cause et l'effet de sa situation; cela est vrai, surtout du caractère de Carrel. Son ardeur presque militaire avait fait sa situation, et, par une réciprocité fatale, sa situation nourrissait son inquiétude. Je ne puis pas trop m'étonner qu'avec une si grande agitation il ait su conserver devant le public une si grande suite, et qu'ayant l'humeur si mobile il ait trouvé le moyen de paraître au dehors un homme immuable et tout d'une pièce. C'est que, dans Carrel, la faculté dominante, c'était la volonté. L'esprit même, et le s ien était des plus rares, ne venait qu'à la suite; et, s'il avait ses droits et son tour, c'était seulement avec la permission ou dans le repos de la volonté. De là cette générosité de Carrel, cette fidélité aui engagements, ce respect de la parole donnée, cette loyauté dans des proportions héroïques. C'étaient des fruits d'une bonne et noble nature; mais la volonté y avait autant de part que l'instinct. Carrel y mettait plus de sang- froid que d'abandon. C'était son enjeu particulier dans ce grand jeu qu'on appelle la vie. D'autres y engagent de l'intrigue, de la ruse, du mensonge flatteur, et de la vérité, seulement quand elle rapporte. Mais, de môme qu'il y a du calcul dans ces défautslà, il y en avait un peu dans les vertus de Carrel. 11 était trop supérieur pour que ses actions lui échappassent; il les gouvernait encore, et il en modifiait l'effet, même quand elles ne semblaient plus lui appartenir, et qu'elles étaient déjà livrées au jugement des hommes.

Les vertus des hommes obscurs sont des mouvements involontaires, quelquefois des incapacités ; et cette comparaison banale entre la violette et la vertu peut signi6er que la vertu d'un homme obscur ne sait pas le parfum qu'elle exhale. Les vertus des hommes supérieurs ne sont point naïves, parce qu'étant trahies, en quelque sorte, et dénoncées par leurs talents, elles attirent les regards et provoquent des jugements qui avertissent ces hommes qu'ils en sont doués, et leur donnent naturellement l'idée de s'en servir pour leur avancement et leur crédit. Mais, si elles perdent un peu de ce charme de s'ignorer, qui est la grâce particulière des vertus obscures, elles font peut-être plus d'honneur à l'homme et sont d'un plus grand exemple. Aussi les admire-t-on plus que ces dernières, et les estime-ton si difficiles, qu'on les dispense d'être accompagnées de ces petites qualités de détail qui font l'agrément du commerce privé.

Carrel, qui avait au plus haut degré ces grandes vertus. n'avait peut-être pas toutes les petites qualités de détail, ou plutôt ne les avait pas avec suite. Dans ses rapports de rédacteur en chef avec ses collaborateurs, dans ces petites difficultés qui touchent médiocrement l'homme supérieur, mais d'où dépend quelquefois le repos de l'homme modeste qu'il s'est associé, son instinct, d'ailleurs excellent, ses impressions du moment, diverses comme les phases de sa fortune, le déterminaient plus que sa volonté. Cette force suprême ne descendait pas jusque-là, et demeurait sur les hauteurs de la vie publique et retentissante. Le caprice, qui semhle être le repos des hommes occupés de grandes choses, et qui n'est encore qu'une espèce d'inquiétude; le goût, dont l'équité est si fragile; l'ennui d'un visage, soit nouveau, soit de tous les jours; une prévention reçue légèrement et transformée en jugement par

le penchant des hommes énergiques à croire que rien ne peut venir du dehors dans leur volonté; la lassitude, le chagrin d'un échec dans la vie publique et d'un nouvel ajournement des espérances, que sais-je ! peut-être un peu de cette malice humaine dont nous avons tous notre part, tout cela rendait par moments trop promptes, sa parole à critiquer, sa plume à biffer. Quelques-uns eurent à se plaindre de légers torts : je les ai vus parmi ceux qui ont pleuré le plus amèrement à ses funérailles.

Toutefois, comme le manque de suite dans les petites qualités est une faute, et que toute faute emporte sa peine, ceux qui n'avaient pu l'intéresser à ce qui les touchait s'éloignaient sans cesser d'être amis, et se refroidissaient dans tout ce qui n'était ni l'admiration, ni l'estime profonde et sans restriction, ni l'aveu au dehors de son illustre amitié. On le traitait en homme public, et on restait fidèle ù srs vertus publiques. Hais le concours efficace avait à peu près cessé. Ainsi s'explique en partie cette dissolution du faisceau du National, en 1833. La calomnie seule, j'ose le dire, pourrait l'attribuer, soit aux dangers que Carrel eut à courir, soit au scrupule de servir, même indirectement, une opinion dont il était trop évidemment la personnification et Tunique organe.

Pourquoi me serais-je tu sur ce point? Est-ce donc une apologie de Carrel que j'ai voulu faire? Une apologie serait un aveu qu'il y a quelque chose à défendre dans sa vie. Je ne le loue pas, je l'apprécie. C'est en sa présence que j'écris ces lignes; car telle est la force de mes souvenirs, que mon œil intérieur le voit devant moi, devinant mes pensées avant qu'elles arrivent sous ma plume, et approuvant que je dise de lui mort ce que je lui ai dit vivant. Rien ne lui plaisait plus que de se voir pénétré, soit qu'il fût certain qu'on ne découvrirait en lui que de bons et no-

bles sentiments, soit qu'il fût flatté d'être pris pour sujet d'étude. Bien loin de s'en blesser, peut-être même était- il trop chatouillé qu'on lui trouvât ce trait commun à tous les hommes supérieurs, qui est de regarder si loin devant eux, qu'ils oublient où ils marchent, et que, pour atteindre à ceux qui sont éloignés, ils froissent ceux qui sont près.

Le trait distinctif du caractère de Carrel était la générosité. De quelque manière qu'on entende ce mot, dont le vague même fait la beauté, qu'il signifie soit l'entraînement d'un homme qui se dévoue, soit simplement la libéralité, l'éloge n'en convient à personne mieux qu'à lui. Toutes les actions de sa vie publique sont marquées de la première sorte de générosité. La plupart de ses fautes ne sont que de la générosité où il manquait du calcul. C'est par là qu'il était populaire en France, où son courage, mieux compris que son talent, lui avait fait plus de partisans que ses écrits. C'est par trop de générosité qu'il joua sa vie une première fois, dans le duel légitimiste; c'est par trop de générosité qu'il est mort.

Quant à la libéralité, personne n'en eut plus que lui ni d'une meilleure sorte. Je n'en diminuerai pas le mérite en disant qu'il y entrait une certaine imprévoyance qui n'était que de la foi dans sa fortune. On eût dit qu'il chargeait l'avenir de liquider sa générosité. Il ne savait ni refuser ni donner peu. Exposé par sa position à d'incessantes demandes, il puisait souvent dans la bourse de ses amis pour soulager des malheurs qu'il ne suspectait ni ne recherchait jamais,

On m'a raconté ce trait touchant de sa manière d'obliger. Une personne, dont les nécessités n'étaient pas extrêmes, a recours à lui. Carrel lui offre la somme dont elle a besoin; il rentre chez lui, et trouve sa bourse vide : il

avait promis plus qu'il ne possédait. Sa montre représente à peu près la somme demandée : il la fait mettre au Montde-Piété.

Pour l'aumône courante, voici comment il la pratiquait. Un soir, il revenait des bureaux du National, fort tard, dans ce cabriolet qui lui a été tant reproché, soit par des hommes qui auraient vendu la tombe de leur père pour en avoir un, soit par des amis de l'égalité, qui la veulent dans les fortunes, pour se consoler de l'inégalité des talents. Il passe devant un pauvre homme, préposé à la garde des travaux de voierie, et qui grelottait de froid. Garrel arrête sa voiture, en tire la housse d'hiver de son cheval, la jette sur les épaules du gardien, lui met quelque argent dans la main, et disparaît avant les remercîments.

Une autre fois, il revenait de la promenade. Un pauvre honteux, à demi caché derrière un arbre, lui tend la main en baissant les yeux. Carrel n'était pas seul. Pendant qu'il retient son cheval, une main chère, par qui ses dons prenaient, en passant, une grâce particulière, et qui savait ses nobles habitudes, avait déjà pris dans sa bourse ce qui eût été une aumône raisonnable, et s'apprêtait à la jeter au mendiant. Carrel arrête cette main : « Je ne puis donner si peu, » dit-il; et, puisant lui-même dans sa bourse, il en tire de quoi faire vivre le mendiant pendant quelques jours.

J'ai pris ces traits parmi bien d'autres, moins pour le don en lui-même que pour la manière. Faire te bien avec cette noble imprévoyance n'appartient qu'à un homme supérieur. Gela est fort différent, soit de cette générosité qui suppute, avant de s'engager, l'état de son coffre-fort, soit de cette charité banale, dont les mouvements sont imités de l'usage, ou réglés par tant de sagesse, que le pauvre semble ne jamais l'être assez pour celui qui l'assiste.

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l'on ne s'attende. Carrel en avait en lui Je principe, principe admirable, qu'on ne s'est pas avisé jusqu'ici de critiquer : il en avait pris l'excès à l'école militaire et dans la vie de garnison. Né pour le commandement, peut-être pensa-tril qu'une extrême susceptibilité lui donnerait, parmi ses camarades d'école, la place qu'ils auraient refusée à sa supériorité d'esprit, encore trop enveloppée pour être comprise. Carrel avait une volonté assez forte pour se donner toutes les qualités comme tous les défauts nécessaires pour prévaloir. Il ne lui fut pas difficile de se donner l'excès d'une vertu dont il avait le germe dans le sang et dans le cœur. Il n'eut qu'à faire d'un penchant naturel, que sa belle intelligence devait régler plus tard, une manière d'être systématique qui, en certaines circonstances, lui permit de faire accepter, sous la recommandation de son épée, des façons de penser ou d'agir que leur valeur propre n'eût pas suffisamment autorisées. On put prendre pour un brave un peu difficile celui qui, dès ce temps-là, ne l'était que pour ôter à des inférieurs l'envie de le contredire sans profit pour lui-même. Carrel n'avait déjà que du courage réfléchi où l'on croyait voir encore un entraînement de la chair et du sang.

Nais les habitudes ont plus d'empire qu'on ne le croit, et la volonté qui les a contractées en devient esclave ellemême. Carrel l'éprouva en rentrant dans la vie civile. Quoique au milieu d'un monde où la supériorité d'esprit est acceptée et comprise, et où beaucoup de gens pressentaient la sienne, il ne put si bien la faire reconnaître, qu'il ne fût souvent froissé parmi des talents éminents, en ce moment supérieurs aux siens, et des amours-propres bien excusables de ne pas songer à ménager en lui son avenir. Ces gênes entretinrent sa susceptibilité; il la crut utile pour se faire respecter, en attendant que sa supério-

rite d'esprit, s'appliquantaux études et au but des ambitions d'alors, l'eût mis à son rang. Peu à peu le travail, l'étude, les habitudes de la vie civile, la pratique d'hommes éminents, quelques pages admirables qui promettaient une nouvelle sorte de célébrité au jeune officier, déjà populaire par le courage, enfin le gouvernement d'un journal, une responsabilité entière et de tous les jours, eurent bientôt adouci Carrel. Il sentit qu'il n'avait plus besoin de ce mérite, et qu'au contraire il était de bon goût de permettre d'autant plus la contradiction, qu'on le croyait moins disposé à s'en accommoder. J'affirme que personne ne discutait avec plus de mesure, de ménagement pour les amours-propres, et ne se laissait de meilleure grâce contredire, souvent dans un langage propre à donner de la susceptibilité à qui n'en aurait pas eu. Carrel avait d'autant plus d'occasions de montrer sa patience, que sa réputation de courage tentait les contradicteurs, par l'appât d'un péril recherché en France. Mais beaucoup qui pensèrent le trouver près de lui n'y rencontrèrent que des leçons de tolérance et de bon goût.

Je n'avais pas vu Carrel avant 1850, quand il gardait encore quelque reste de susceptibilité militaire. En comparant avec ce que m'en ont dit ses amis, ce que j'en ai connu plus tard, je ne puis trop admirer que le même homme, qui avait été si difficile, fût devenu si mesuré, si conciliant. Je sais qu'il n'y parut pas assez dans sa polémique; mais on se tromperait fort si on ne voyait dans ses provocations, sans doute trop fréquentes, que des habitudes de garnison ou qu'un gaspillage soldatesque d'un grand courage. Carrel avait une haute pensée; il voulait que la presse eût une force indépendante de l'opinion publique et une considération en quelque sorte personnelle. Il souffrait de voir que l'écrivain ne fût que le traducteur

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plus ou moins avisé des passions et des intérêts populaires, et que l'opinion employât la main sans s'inquiéter si une conscience pure la menait, il ressentait plus vivement que tout autre le mépris superbe qu'affecte le public pour les journaux, lorsqu'il est las du choc des opinions, et qu'il veut dormir dans la paix des intérêts matériels. Garrel voulait que l'autorité de l'homme survécût au crédit des idées de l'écrivain; il crut que le meilleur moyen de réhabiliter la presse, c'était que l'écrivain fût prêt à porter témoignage de ses opinions par le sacriGce de sa vie.

Dans cette vue, dont la rigueur est plus humaine qu'on ne pense, l'écrivain devenait plus circonspect, plus tolérant, et, par suite, plus instruit; rien n'encourageant plus à la déclamation que de ne point répondre de ce qu'on écrit, et d'attaquer sous un nom collectif. Mais les habitudes étaient plus fortes que la volonté et les exemples de Carrel : il ne réforma rien; tout au plus parvintil à obtenir, pour le journal qu'il dirigeait, des égards peu courageux.

La pensée de Garrel était une erreur, mais de ces erreurs qui viennent de trop d'honneur. C'est un fort mauvais moyen de réforme que de faire de la plume une épée. En France, il est périlleux de donner l'autorité morale au courage ; car le courage, vertu sérieuse et réfléchie dans les uns, est, dans un plus grand nombre, une vertu de sang, et, dans certains, un moyen de fortune. S'il est très-vrai que le risque personnel d'un écrivain puisse le rendre plus prudent, combien d'autres qui, prenant le courage pour des lumières, hasarderont d'autant plus les paroles, qu'ils y auront le double attrait de contenter leurs passions et de montrer qu'ils n'ont pas peur! Demander à un journaliste sa vie pour gage de ses convictions, c'est non-seulement exposer à de grossières méprises les gens

de cœur, qui estiment leurs idées d'après le danger qu'ils sont prêts à courir pour les défendre ; c'est donner à certains hommes l'idée qu^in duel heureux peut être une bonne affaire.

Carrel avait retenu de sa première éducation, et contre toutes ses lumières naturelles et acquises, cette fatale opinion, qu'un duel appareille les adversaires, et que tout offenseur qui rend raison s'élève au rang de l'offensé. Soit estime de profession pour le courage en général, soit qu'il s'exagérât celui dont on faisait preuve en se mesurant avec lui, Carrel ne se crut jamais le droit de choisir ni de refuser un adversaire. Quiconque le provoquait était digne de lui. Croyait-il donc à son étoile, et regardait-il comme deS victimes condamnées par la fatalité ceux qui voulaient jouer leur vie contre son avenir? On eût pu le penser, à voir ses nobles habitudes, dans ces tristes circonstances, ses égards extraordinaires pour son adversaire, son âme sans haine, son courage sans colère, et je ne sais quel désir intérieur de satisfaire à l'honneur au moindre prix possible. Il semblait avoir la générosité d'un homme qui, pariant à coup sûr, a résolu d'avance de restituer le prix du pari.

11 m'est arrivé plusieurs fois de causer avec lui de ce sujet, lequel vaut bien qu'on y pense, dans un pays où le point d'honneur a été, à certaines époques, une mode, et à toutes les époques, une habitude honorée. J'ai moins de timidité à en dire ici mon sentiment, Carrel m'ayant approuvé, à diverses reprises, de le défendre, hélas I contre lui-même inutilement. A mon sens, disais-je* on ne doit de réparation qu'à l'homme qu'on a volontairement blessé dans son honneur, et il est très-vrai qu'on élève jusqu'à soi celui qu'on s'est cru intéressé à offenser. Ici le duel est inévitable. Mais dans le cas, non plus d'injures

faites, mais d'injures reçues, un homme public n'est pas le seul juge de son honneur : il y a, entre lui et l'offenseur, un arbitre qui décide moralement si l'injure a pu monter jusqu'à lui et si les coups de plume ont porté. Cet arbitre, c'est le public, c'est le pays. Comme la vie d'un homme public ne vaut que par l'honneur, le talent, le bien qu'en retire la patrie, il n'a pas le droit de jouer une vie de cette valeur contre une vie ou obscure, ou équivoque, ou inutile encore au pays. Tout homme public, ajoutais-je, a sa notoriété; c'est par sa notoriété, et non par le mouvement de son sang, qu'il doit régler sa susceptibilité, en sorte que le duel doit avoir lieu entre notoriétés plutôt qu'entre personnes. Et, de même que, dans les assemblées publiques, l'auditoire a coutume d'appareiller les adversaires, et ne tolère point qu'un homme sans études, un nouveau venu, se mesure avec une vieille renommée, de môme, dans le public, on ne permet pas qu'un homme considérable s'émeuve des injures d'un éventé. Quel est l'effet d'un duel entre personnes trop inégales? c'est d'attirer à la plus considérable le reproche d'avoir encore plus de vanité que d'honneur, et à la moindre des deux l'accusation épouvantable d'y avoir cherché autre chose que la satisfaction du sien. Si le préjugé public favorise et perpétue dans le duel une sorte de justice des mœurs, plus délicate que la justice des lois, il ne peut pas approuver un duel où, des deux adversaires, l'un fait soupçonner sa susceptibilité de faiblesse, et l'autre fait accuser la sienne de calcul. Il serait beau à vous, lui disais-je, après tant de preuves publiques de courage, de faire prévaloir ces idées par quelque exemple d'indifférence et de mépris, bien plus difficile à donner, et qu'on vous compterait plus qu'un nouveau duel inutile et peut-être malheureux.

Après tout, s'il est vrai que le public français prenne an affreux plaisir au duel et vende la considération au prix du sang, il est toujours assez tôt, pour un homme public, de lui donner ce spectacle de gladiateurs.

Carrel appréciait ces raisons. Il eût fort approuvé qu'un autre en fit l'épreuve en sa personne ; mais, pour lui, l'entraînement était trop fort. Soit qu'il se crût obligé, comme homme de parti, à ne jamais reculer, quand il ne s'agissait que de sa vie; soit cette force de l'habitude, qui se trahissait en lui par le dépit d'être plus brave qu'adroit dans ses duels; soit, sur la fin de sa vie, un vague et superstitieux désir d'éprouver si la fortune le réservait manifestement pour de grandes choses, il offrait sa poitrine à la première épée, et ses amis apprenaient le duel avant d'avoir connu l'offense. Puisse du moins sa mort nous valoir ce misérable amendement dans la jurisprudence du duel! Puisse-t-elle protéger désormais contre des provocations ou inégaies ou intéressées d'autres vies utiles au pays!

Ce que j'ai dit de ce malaise d'esprit et de cette promptitude à s'offenser, que le succès avait adoucis peu à peu, jusque dans ce noble défaut de jouer son sang contre tout joueur, n'est pas moins vrai de ses manières, où le changement avait été aussi sensible. Avec un nouveau caractère, Carrel avait pris comme un extérieur nouveau : il n'y eut pas jusqu'à son visage qui ne s'épanouît et ne s'illuminât sous ce doux rayon de gloire, qui attira un moment sur lui tous les regards. J'ai là-dessus des souvenirs bien présents.

La première fois que je vis Carrel, estait en 1830 : son nom commençait à peine à se répandre. Quoique, parmi ses amis, les plus sagaces ou les plus désintéressés n'eussent plus de doute sur son mérite, il luttait encore pour

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trouver sa place, et s'agitait, notamment depuis la fondation du National de 1830, au milieu d'attributions incertaines et d'amitiés orageuses. Je ne le connaissais que par ses écrits, alors très- rares et peu populaires; et, n'ayant point été sur son chemin ni dans ses relations habituelles, je n'avais aucun titre pour attirer son attention. Je ne l'en observai que plus librement. Mon impression ne fat pas médiocre : je fus d'abord frappé de la force qui éclatait sur son visage original et heurté, et de la résolution un peu farouche empreinte dans toute sa personne. Plus d'attention me fit bientôt découvrir sous cette force une extrême finesse, marquée par la forme même de ses Jèvres et par un regard où la douceur insinuante se montrait sous la fierté et l'inquiétude. Peutêtre n'aurais-je pas été du delà du premier aspect, si déjà une admiration vive pour quelques pages sorties de sa plume ne m'eût donné plus que de là curiosité pour sa personne. L'impression qui pouvait rester de Carrel à cette époque, c'était une impression de force et de dureté ; on lui trouvait le visage distingué, mais inquiet et provoquant; un beau talent, mais de l'espèce des talents qui ont plus de vigueur que d'étendue. Sa personne était gênante : c'est l'effet inévitable de la susceptibilité, cette timidité des gens d'honneur et de courage. On n'est guère indulgent pour l'homme devant qui on se sent gêné; à grand'peine est-on juste. Pour juger Carrel avec plus de faveur, il eût fallu un certain effort de pénétration et de générosité que les hommes ne font jamais gratuitement. Or ceux qui le connaissaient n'avaient aucun intérêt à être plus qu 'étroitement équitables envers lui. N'était-il pas déjà leur obligé pour leur circonspection à son égard? Encore moins pensaient-ils à prévoir qu'avant peu d'années il les égalerait ou les surpasserait.

De son côté, Carrel, comme il arrive, ne se bâta pas de changer : il vivait plus solitaire, et semblait ne vouloir pas se désarmer encore de cette sauvagerie par laquelle, en attendant des droits plus éclatants, il mettait une sorte d'égalité entre ses amis et lui. Malgré un talent d'écrivain assez notable pour qu'il n'eût plus besoin du relief d'homme d'épée, il était resté en toutes choses officier, et il en avait gardé l'âpreté jusque dans sa tenue, demeurée celle d'un militaire en habit bourgeois.

Je revis Carrel pour la seconde fois en 1831 : ce n'était plus le même homme. Lui que d'inévitables difficultés de début, un commerce gênant avec des amis plus considérables que lui, des tracasseries d'attributions, une collaboration politique contrariée, avaient rendu si inquiet; une révolution immense, un avenir qui autorisait toutes les ambitions, un parti à conduire, une nouvelle forme de gouvernement, arborée au sein du gouvernement existant; rien de médiocre en expectative, ni en fait de dangers, ni en fait d'espérances, tout cela l'avait calmé. Cette agitation stérile qui auparavant retombait sur son cœur et s'y tournait en amertume était devenue une activité réglée et féconde. Jamais Carrel n'avait respiré plus librement : on eût dit qu'il sortait encore une fois de prison. Il était facile, plein d'abandon et de confiance, gai, bienveillant. Son visage, que j'avais trouvé blafard la première fois, s'était éclairci ; ses traits, sans rien perdre de leur 'force, avaient pris plus de douceur. L'angoisse inutile, qui appesantit et corrompt le sang, avait été remplacée par le mouvement régulier qui le fait courir dans toutes les veines et qui l'épure. Et, puisque j'ai remarqué jusqu'ici sa tenue, ce qui ne me fâche guère qu'on trouve minutieux, — rien n'étant plus à l'honneur de Carrel que d'avoir occupé ses amis même de sa manière de s'habiller.

— un soin de bon goût, une politesse simple et originale, où ce qui était de l'usage ne semblait pourtant pas imité, où ce qui était de l'homme charmait ; des formes de parler singulièrement civiles, agréables, sans mélange d'inutilités, avaient donné à la personne de Carrel assez de séduction pour qu'on songeât à remarquer l'homme charmant dans l'homme supérieur, et j'ajoute, pour que les austères de son parti l'accusassent de prétentions aristocratiques. Carrel était devenu, en effet, un personnage aristocratique, mais dans le sens propre du mot, c'est-à-dire un des meilleurs par le talent, par la probité, par la dignité de sa vie. Ce temps de plénitude admirable, de facilité d'esprit, d'humeur aimable et attirante, d'égalité sans nuage, dura peu, deux ans peut-être. Plus tard, il s'y mêla quelque caprice, effet des mécontentements intérieurs, et il est remarquable qu'avec l'inquiétude et le désappointement, au milieu de difficultés inutiles et d'espérances reculées, revint, par intervalles, l'âpreté militaire d'avant 1830. Mais, jusqu'à sa mort, Carrel garda cette délicatesse aristocratique qui lui fut tant reprochée, et qui est, à mon sens, un de ses titres les plus intéressants au souvenir de son pays. Si quelqu'un a marqué le vrai caractère que doit avoir l'aristocratie dans les pays démocratiques, pour n'y pas effaroucher, mais en même temps pour y régler les légitimes instincts d'égalité, c'est assu' rément Carrel. La seule aristocratie bonne et utile, dans la France du dix-neuvième siècle, c'est apparemment celle qui n'a ni traditions d'ancêtres, ni blason, ni parchemins, et qui n'est que l'excellence naturelle et originale où peut s'élever un homme sans naissance, par le talent et la hauteur de cœur,, les deux dons qui nous viennent le plus directement de Dieu. C'est de cette façon-là que Carrel a été aristocrate.

Sa conversation était profonde et nerveuse, et d'une clarté qu'aucune objection ni aucune matière ne pouvaient troubler. Il parlait avec une facilité sévère et contenue, les mains rapprochées du corps, Raccompagnant d'un geste court, peu varié, mais tout à fait accommodé à son genre de verve, plus intérieure qu'extérieure. Il avait peu de traits, si l'on entend par là ces jeux desprit, dont le premier averti est celui d'où ils partent; mais,, si le trait n'est qu'une pensée juste et forte, exprimée avec vigueur, une vue inattendue, un jugement qui décide les incertains, un mot qui s'imprime dans la mémoire comme un fait, ce serait trop peu de dire que son discours en était semé, car c'était tout son discours. J'ai eu le bonheur d'entendre causer la plupart des hommes éminents de ce temps, et j'ai un terme de comparaison, un idéal de la supériorité en ce genre. Garrel n'était pas au-dessous de cet idéal. Qu'on se rappelle ses meilleurs articles dans le National, et qu'on en ôte Tâpreté de langage qu'il avait tort de juger nécessaire pour l'effet grossier de la presse quotidienne : c'était là la causerie politique de Garrel. Aussi, quand il prenait la plume, ne faisait-il le plus souvent que continuer un entretien commencé. Du même ton dont il parlait^ avec la même abondance et la même facilité, il dictait assez vite pour fatiguer la plume la plus rapide, ou écrivait lui-même d'une écriture à peiue indiquée, comme pour ne pas s'attarder à former ses lettres, dans cette improvisation extraordinaire.

Dans les autres matières, la littérature, les arts, où Carrel avait moins appris et moins médité, mais où il montrait un grand goût, et, dans les généralités, un instinct toujours sûr, sa conversation était moins égale. H hasardait alors beaucoup de choses. Au lieu d'un corps de raisons solides et suivies, il se jetait volontiers dans des ca-

priées d'esprit où la force d'ailleurs ne manquait jamais, ni ce qu'il peut y avoir de bon sens dans l'audace. Son langage perdait un peu de la noble simplicité de ses causeries politiques; il était plus brillant, plus pittoresque; il n'évitait pas l'effet. Mais, dans les matières de la politique, Carrel ne laissait jamais échapper un mot par lassitude ou par caprice, pas même à ces moments de dégoût et de langueur où Ton est disposé à se veuger sur ses propres convictions de leur peu de succès, en les traitant comme des paradoxes. Jamais parole sortie de lui n'a permis à ceux qui l'entendaient de douter que l'ambition politique ne soit d'abord le plus noble et le plus sérieux des emplois de l'esprit Et, si j'ai remarqué cette autre sorte de conversation de Carrel, c'est moins parce que rien en lui ne m'a intéressé médiocrement, que parce que c'était comme la forme naturelle d'un des côtés de son caractère dont il me reste à parler.

Notre époque a trouvé un mot pour qualifier ceux qui sont marqués de ce trait particulier; c'est le mot artiste : preuve certaine qu'on en a fait une mode, et que, pour quelques-uns qui l'ont naturellement, beaucoup l'affectent et courent après. Chez les premiers, c'est un certain superflu d'activité intellectuelle sans emploi, un délassement après les grands efforts; chez les seconds, ce n'est que de la légèreté qui veut se rendre importante, ou faire considérer comme un certain art de caprice ce qui est tout le fond du personnage. Et ici je ne parle que de ce qu'il y a d'innocent dans le caractère ou dans le rôle d'artiste. Combien pour qui c'est une excuse honteuse de promesses faites et non tenues, d'engagements violés, ou le palliatif de désordres qu'ils veulent nous donner comme les distractions pardonnables d'un esprit supérieur! Combien chez qui la mobilité d'esprit

n'est que la forme trompeuse de la corruption du cœur!

Dans Carrel, l'artiste était un homme plein d'abandon et de grâce, et qui n'avait jamais de distractions en ce qui regarde l'honneur. Ceux de ses amis qui ne partageaient point ses opinions et ne s'attachaient pas à ses espérances le remarquaient d'autant plus dans ces heures de relâchement, qu'ils pouvaient croire qu'alors ii portait plus légèrement la vie. Comme tous les hommes d'une nature excellente, il avait un peu de tous les goûts vifs» et ses impressions, par leur extrême force et par la manière dont il s'y abandonnait, avaient l'air d'être des goûts. Il s'interrompait dans une conversation grave pour jouer avec des chiens, et jamais à demi. 11 aimait les exercices du corps et il y avait de la grâce et de la force; il y était téméraire, surtout quand on l'excitait. Nous parlions quelquefois de l'éducation des Grecs; il admirait beaucoup qu'on y eût attaché de la gloire aux exercices du corps comme à ceux de l'esprit, et que la vie des anciens fût doublement active. Carrel était un Grec par ce trait-là, et un de ces Grecs d'Athènes qui n'avaient aucune incapacité et qui ambitionnaient d'être les premiers en toutes choses.

Il n'en laissait pas tout voir à ses amis. Certaines choses étaient gardées pour l'intérieur de sa maison. C'est de là que j'ai su qu'il aimait à chanter, et qu'il y réussissait, ayant une voix timbrée et sonore, et une mémoire musicale remarquable. Il chantait des airs mâles et patriotiques et se reposait ainsi du travail ou s'y préparait. Il dansait aussi. J'ai su de la même source que, rentrant un jour de l'Opéra, où il venait d'admirer la charmante Taglioni, il se mit à danser, disant que la danse n'est que le mouvement cadencé d'un corps souple; il le faisait, comme le reste, avec abandon et grâce. L'amour du mouvement,

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un sentiment vif du naturel et du vrai en toutes choses, le poussaient bien plus que la prétention à tout faire; car on ne met de prétention que dans les choses où Ton veut être vu. Après tout, si mon amitié me trompe, et si ce que je prends pour de la grâce dans cet homme supérieur n'est qu'une de ces inévitables puérilités attachées à la nature humaine, j'aime encore mieux Carrel dansant à huis clos que cet autre homme supérieur de notre temps qu'on surprit un jour monté sur sa table pour voir dans la glace Teffet d'un nouveau pantalon *.

Ces petits détails, que jfe résiste à multiplier, ne sont rien pour la postérité; mais ils sont beaucoup pour ses amis, et presque tout pour quelques-uns. De vais- je donc, par un respect de rhétorique pour l'homme, refuser à ces amis, à ces cœurs où il ne mourra jamais, des souvenirs par lesquels il leur appartient plus intimement?

Le souvenir des êtres qu'on a aimés n'est profond et vrai que quand il s'attache en quelque manière aux traces matérielles que ces êtres ont laissées. La mémoire de l'esprit est peu avide; elle se contente du souvenir des œuvres. La mémoire du cœur ne se satisfait qu'en ressuscitant la personne sous ses traits les plus naturels et les plus secrets. Pour moi, je suis ainsi pour ceux que j'ai aimés. Il est des gestes familiers de mon père dont le souvenir me fait tressaillir; il est de certaines larmes de ma mère, le jour où ses six enfants lui souhaitaient sa fête et se suspendaient tous à son cou, qui sont comme le premier trait par où, peu à peu, mon cœur la fait revivre et me la représente tout entière. C'est souvent le sourire de Carrel qui le remet sous mes yeux, et ce premier souvenir

* 11. de Chateaubriand.

réveillant tous les autres, après soir sourire, c'est sa voix que j'entends, c'est sa personne que je vois.

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