CARREL ECRIVAIN
Carrel n'a été écrivain que faute d'un rôle où il pût agir plus directement. C'est peut-être pour cela qu'il a été écrivain excellent et d'un caractère tout particulier. Il est rare que ceux qui font profession d'écrire, quelle que soit d'ailleurs leur aptitude, échappent à certaines complaisances pour le goût du jour, qui gâtent l'esprit le plus juste et le plus heureux. Rien de si vrai, de notre temps surtout, où les talents les plus naturels sont tentés par certaines formes de caprice qu'on leur vante comme des traits d'originalité, et qui ont d'ailleurs l'avantage de mener sûrement au succès. Le nombre étant très-petit des auteurs qui n'écrivent que pour se satisfaire, et qui se satisfont difficilement, la plupart, même les plus habiles, n'écrivent que pour plaire à des lecteurs façonnés à un certain tour partieulierde pensées; ou plutôt, imitateurs à leur insu, ils sentent ingénument et croient tirer de leur fond des idées qui leur viennent d'autrui. Un écrivain de profession, et j'ajoute de vocation, si naturel que soit son tour d'esprit, regarde d'abord comment on écrit de son temps, ce qui réussit, ce qu'il aime lui-même dans ce qu'il lit. 11 se règle là-dessus, et, à chaque changement de goût, il prend la manière à la mode, réussissant toujours, mais n'écrivant jamais bien. Quelques-uns, après avoir passé l'âge où les influences du dehors sont moins fortes et où le besoin
de -se satisfaire commence à se distinguer du désir de plaire, redeviennent naturels par le travail et retrouvent par la science l' instinct.
Mais ceux-là ne sont pas communs, et leur retour au naturel n'est jamais si complet, qu'il ne se rencontre dans leurs écrits les plus vrais des traces des anciennes habitudes. Personne ne s'en peut garder, parmi ceux qui n'écrivent que pour écrire, plumes brillantes auxquelles il manque un sujet; tous y persévèrent jusqu'à ce qu'ils cessent d'écrire, ce qui arrive le jour où ils cessent d'imiter. Celui qui n'écrit que pour agir, et qui écrit comme il agit, de toute sa personne, pourra exceller dès l'abord sans passer par toutes ces transformations où il reste toujours des vestiges de l'imitation dans le naturel. S'il a de l'instinct, c'est-à-dire un tour d'esprit conforme au génie de son pays, il pourra devenir un écrivain supérieur sans même se douter qu'il soit écrivain.
C'est ce qui se peut dire d'Armand Carrel. Quoiqu'il ait beaucoup écrit, et dès l'école militaire, il n'a jamais pensé à se faire un nom dans les lettres. Écrire a été pour lui, dans le commencement, un moyen de fixer dans sa mémoire des connaissances dont il pouvait avoir besoin pour un but encore vague, mais nullement littéraire. Plus tard, c'a été un moyen d'imposer, sous la forme de doctrines, sa passion d'agir aux consciences et aux événements, ou au moins de la soulager. Pour lui, le modèle de l'écrivain était l'homme d'action racontant ce qu'il a fait. C'était César dans ses commentaires, Napoléon dans ses mémoires. Carrel voulait qu'on écrivît soit après avoir agi, soit pour agir, quand c'était le seul mode d'action opportun ou possible. Plus tard ses idées se modifièrent là- dessus, ou plutôt se complétèrent. Il garda ses préférences, mais il reconnut qu'on n'agit pas seulement en faisant la guerre
comme César et Napoléon, et qu'un homme fort sédentaire peut agir toutaossi bien qu'un général qui court d'un bout à l'autre du monde. Bossuet agit à sa manière. Pascal à la sienne ; Voltaire, Rousseau, Buffon, à la leur. Ainsi complétée, l'idée de Carrel est excellente en soi. Cela équivaut à dire que, l'action étant la manifestation la plus franche et la plus naturelle de l'homme, il faut, pour bien écrire, être mu par une force aussi impérieuse que celle qui nous fait agir. Or on n'est dans cette condition-là qu'autant qu'on a une forte et noble passion à satisfaire, quelque grande vérité à défendre, un idéal à atteindre. Hors de là, l'écrivain n'est que le moins plaisant de l'espèce des charlatans.
Les études littéraires de Carrel avaient été fort négligées. Il nous racontait que, tout en étant dans les meilleurs élèves du collège de Rouen par les dispositions, il était dans les médiocres par les résultats. Ses penchants militaires se montraient dés le collège par le choix même de ses lectures. Il lisait les historiens, surtout à l'endroit des opérations militaires, et il aimait, avant de les comprendre, ces détails si étrangers à la vie de collège. Jamais vocation ne fut plus précoce et plus décidée. Pour le reste des études, il y assistait avec impatience, plutôt qu'il n'y prenait part. Toutefois, me disait-il, Virgile l'avait frappé. Il m'en récitait quelquefois des vers appris dans sa tendre jeunesse, et qu'il n'avait ni relus ni oubliés. Regardez comme la destinée d'un homme supérieur se prépare de loin. Cet enfant qui, après avoir dévoré une mauvaise traduction de Xénophon ou de César, est sensible à l'art divin de Virgile, un jour le goût et la volonté en feront un homme d'action; l'instinct en fera un admirable écrivain.
Au sortir du collège, et pendant la préparation pour
entrer à l'école militaire de Saint-Cyr, Carrel se livra exclusivement aux études historiques et de stratégie. À l'école, il y employa tout le temps que lui laissaient les occupations intérieures. Après la guerre d'Espagne, et pendant sa prison, sous la menace d'une peine capitale, il écrivit différents résumés d'histoire ancienne et moderne. Nous les avons retrouvés parmi ses papiers. Ils sont écrits a\gc beaucoup de netteté, d'un style simple et coulant; du reste sans jugements ni réflexions. Ce sont des travaux de mnémotechnie, pour imprimer la suite des faits dans sa mémoire. Hais la sécheresse même de ces matériaux indique la force d'esprit de Carrel et la manière dont il entendra l'art de l'écrivain, si les événements le réduisent là. Carrel avait besoin d'une vue générale sur l'histoire universelle. Ces matériaux en sont les éléments les plus sommaires. Son imagination sommeillait pendant que son esprit parcourait la suite de l'histoire dans les événements généraux et incontestables. Ce n'est pas le seul mérite de ces ébauches. On ne sait de quoi s'étonner le plus, ou de la fermeté de cet esprit qui poursuit son dessein sans se laisser distraire par la partie anecdotique et pittoresque des faits, ou de cette facilité qui couvre déjà de nombreux cahiers d'une écriture serrée, rapide et sans ratures.
En écrivant ces abrégés d'histoire, Carrel ne croyait pas céder à un instinct supérieur et ne voulait pas s'exercera l'art de l'écrivain. La preuve, c'est qu'après son acquittement et à son retour à Paris, en septembre 1824, il ne pensa pas d'abord à écrire. La tentation était grande pourtant. La presse offrait alors une voie naturelle à tous ceux qu'un goût sérieux portait vers les lettres, et un grand attrait à tous ceux qui manquaient seulement d'une vocation déterminée d'un autre côté. Carrel hésita longtemps. Sa
famille lui conseillait le commerce, et il y dut penser sérieusement. On le pressait; on craignait la perspective d'un oisif onéreux aux siens. Ce fut au milieu de ces incertitudes, qui allaient devenir des souffrances, qu'un homme de talent et de cœur, digne d'être un moment le patron de celui dont il devait être plus tard le collaborateur modeste et dévoué, H. Arnold Scheffer, le proposa pour secrétaire à M. Augustin Thierry, lequel achevait alors Y Histoire de la conquête de L'Angleterre par les Normands. Sa vue, déjà affaiblie par le travail, avait besoin de la main et des yeux d'un collaborateur habile. 11 accepta les services du jeune officier, et lui offrit l'équivalent de son traitement. Carrel dut en sentir une vive joie. Il échappait à ces luttes de famille dont la tin est au prix d'une séparation; il échappait à l'humiliante nécessité d'être un mauvais négociant.
Le travail de Carrel, installé auprès de M. Thierry, consistait à faire des recherches, à débrouiller et à mettre en ordre des notes, à corriger les épreuves de Y Histoire de la conquête. Ces travaux, et d'autres du même genre, ne sont stériles et subalternes qu'entre des mains malhabiles; Carrel y trouva de quoi déployer sa sagacité et exercer son goût.
Six mois se passèrent ainsi. Jusque-là, il n'avait pas encore pris la plume pour son compte. Dn libraire étant venu demander à M. Thierry un résumé de l'histoire d'Ecosse, celui-ci, qui suffisait à peine à ses immenses travaux, engagea Carrel à s'en charger. Carrel se mit au travail, et écrivit un court et substantiel résumé, où M. Thierry dut mettre, pour les convenances du libraire, une introduction de sa main. L'ouvrage eut assez de succès pour que Carrel refusât désormais tout traitement. M. Thierry n'y consentit pas d'abord : mais, Carrel insis-
tant, il fut convenu qu'il recevrait le traitement durant trois mois encore, après quoi il serait libre.
Dans l'intervalle, la mère de Carrel avait fait un voyage à Paris. Les lettres de H. Thierry ne Pavaient pas rassurée. Cette modeste existence d'homme de lettres ne la tranquillisait point, et paraissait la flatter médiocrement. Elle avait besoin que M. Thierry lui renouvelât* ses premières assurances, et se portât en quelque façon garant de l'aptitude littéraire et de l'avenir de son fils. À deux reprises, elle l'interpella vivement sur ce sujet. Pendant que M. Thierry parlait, madame Carrel fixait sur lui un regard pénétrant, (tomme pour distinguer ce qui était vrai, dans ses paroles, de ce qui pouvait n'être que politesse ou encouragement. Quant au jeune homme, il écoutait sans rien dire, respectueux, soumis, presque craintif devant sa mère, dont la fermeté d'esprit et la décision avaient sur lui beaucoup d'empire. Carrel ne fléchissait que devant ses propres qualités, car ce qu'il respectait dans sa mère n'était autre chose que ce qui devait, plus tard, le faire respecter lui-même comme homme public.
Après la seconde entrevue, où, pressé entre deux volontés inflexibles, dont l'une lui demandait de s'engager, et l'autre, discrète et silencieuse, lui promettait de ne pas lui faire défaut, H. Thierry s'était sans doute montré plus affirmatif, madame Carrel partit pour Rouen, plus convaincue et plus tranquille.
Pour parler des rapports d'homme à homme entre Carrel et M. Thierry, sans être jamais familiers, rien n'y manquait de ce que l'estime réciproque pouvait y mettre de solidité; mais Carrel montra toujours beaucoup de réserve. Cette disposition, nullement gênante dans le tête-à-tête, à l'arrivée d'un étranger, devenait de la contrainte. Un jour, un parent de H. Thierry entre au moment où
Carrel lui faisait la leeture d'un journal. Après quelque conversation, cette personne prie bien innocemment Carrel de continuer. Il avait trop de tact pour s'y refuser, mais trop de susceptibilité pour s'y résigner sans dépit. La personne partie, on se remet au travail. H. Thierry ne tarde pas à voir que Carrel n'a pas toute sa bonne humeur; il lui demande ce qui a pu le mécontenter. Carrel le lui avoue. « Il n'est service pour vous, dit-il, qui me répugne ou me coûte; mais je ne veux pas que d'autres me demandent ce que vous avez seul le droit d'obtenir. » Bf . Thierry lui fit d'obligeantes excuses. Carrel ne voulut pas être en reste avec lui. « Il faut me pardonner, disaitil; je suis militaire, et les militaires ont la mauvaise habitude de se tenir offensés de riens. »
Les trois mois obtenus par M. Thierry s'étaient écoulés, et Y Histoire de la conquête d'Angleterre avait paru. Carrel ne venait plus chez M. Thierry à titre de secrétaire, mais seulement comme ami, offrant gratuitement des services devenus plus rares, que son talent croissant rendait sans doute plus précieux. Il passait une partie du temps à faire des recherches et à copier des extraits qui devaient servir aux travaux ultérieurs de l'historien. Dans le même temps, il préparait un nouveau résumé, à l'instar du premier, de l'histoire de la Grèce moderne. C'était plus l'œuvre de Carrel que le Résumé de IHisloire d'Ecosse. M. Thierry n'y avait contribué que pour le projet, où il l'avait poussé, et pour quelques conseils particuliers, qui mirent le jeune écrivain sur la voie des notions sûres et intéressantes. Au reste, l'ouvrage put se passer de la protection d'un morceau préliminaire, et le plan comme la rédaction en appartiennent entièrement à Carrel. Ce Résumé y publié à la fin de Tannée 4827, a été réimprimé en 1829.
Les deux premiers écrits de Carrel furent lus fort légèrement, comme le sont presque toujours, même par les juges les plus compétents, tous les livres signés d'un nom inconnu. Ils donnaient tout au plus à Fauteur, et encore dans un cercle fort étroit, la réputation d'un homme de lettres assez habile, mais dont il fallait borner la collaboration aux sujets qui peuvent se contenter d'une plume très-secondaire. Or les produits d'une plume ainsi classée sont médiocres, surtout quand elle n'est point stimulée par cette âpreté pour le gain qui rend infatigables les talents- vulgaires. Le prix de ses deux petits volumes avait permis à Carrel de passer à sa guise les premiers jours de son indépendance. Il dut bientôt y ajouter celui d'articles publiés çà et là dans les journaux et les revues, non sans de vives souffrances d'amour-propre, à cause des difficultés et des retards qu'il y trouvait, et de cette censure intérieure, souvent inintelligente à force d'indifférence, qui lacère le cœur de l'écrivain, croyant ne couper que son papier. Mais ces faibles ressources défendaient à peine Carrel de la pauvreté, ou du moins de cette gêne qui, pour tous ceux que les travaux de l'esprit livrent à tous les besoins honorables, est une sorte de misère.
Il fallut plus d'une fois que la bourse de ses amis pour* vût aux plus pressantes nécessités. Carrel était tombé dans toutes les incertitudes de sa première arrivée à Paris. Cette pudeur des grands talents, qui ne leur permet pas d'accepter un emploi en sous-ordre, beaucoup de paresse rêveuse, ou beaucoup de temps donné à des travaux sans produit, que sais-je? peut-être l'orgueil secret de sa renommée future, aigrissaient ces incertitudes. Il ne manqua rien aux épreuves du pauvre jeune homme, pas même de penser de nouveau à rentrer dans le commerce. Il y pensa, en effet, et fort sérieusement. Il choisit celui des livres,
apparemment comme s' éloignant le moins de ses habitudes littéraires. Une demande de fonds fut faite à sa famille, qui lui envoya de quoi monter, en société avec un ami, une modeste librairie qui n'eut le temps de ruiner personne. La mise de fonds seulement y périt, au moins ce qui n'en fut pas employé à faire vivre Carrel pendant quelques mois. C'est dans l'arrière-boutique de cette librairie, sur un comptoir auquel était attaché un gros chien de Terre-Neuve, que Carrel, tantôt plongé dans les recueils politiques anglais, tantôt caressant son chien favori, médita et écrivit YHistoire de la contre-révolution en Angleterre. Ce livre parut en février 1827.
C'est le premier ouvrage où Carrel ait eu l'occasion d'exposer, ou du moins de laisser voir, dans l'appréciation d'une époque analogue, son sentiment sur la politique de la restauration.
Le titre seul du livre dit assez quel était ce sentiment. C'est la restauration française que Carrel voulait avertir, en écrivant l'histoire de la contre-révolution d'Angleterre. On commençait alors à comparer les Bourbons aux Stuarts, et cette comparaison était déjà pour quelquesuns une inquiétude, pour un plus grand nombre une espérance. Carrel était de ces derniers, ainsi que beaucoup d'esprits, non plus prévoyants, mais plus impatients. Ce livre est donc moins une histoire qu'un pamphlet historique. Carrel expliquait la politique de Jacques H d'après le sentiment que lui inspirait celle de Charles X. Toutefois l'analogie est si parfaite entre certains hommes et certaines choses, aux deux époques, que la vérité n'a point souffert des préoccupations de l'historien, et que la comparaison du présent et du passé, au lieu d'obscurcir sa vue, Ta étendue et fortifiée. Rien n'annonce, d'ailleurs, que ce livre ait été écrit d'une main passionnée. Les adversaires
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les plus décidés d'un gouvernement ne sont pas toujours les plus fâchés dans l'expression. Une ambition ajournée fait plus de bruit qu'une aversion froide et implacable. Garrel parlait avec moins de colère à la restauration, qu'il regardait déjà comme morte, que beaucoup qui l'attaquaient tout en voulant prolonger sa fin à leur profit. Il ne la menaçait pas pour lui faire peur ou s'imposer à elle, mais parce qu'il la croyait condamnée par l'histoire. Rien dans ce livre n'est vague, rien n'est donné à la déclaration, cette arme des adversaires qui ne demandent qu'à être amis.
Outre l'intention évidente de prédire à la restauration le sort qui l'attendait, Carrel avait-il songé à prévoir, à aider pour sa part un dénoûment du même genre que celui de 1688? Le duc d'Orléans était-il aussi nettement annoncé et désiré dans la personne du prince d'Orange que Charles X était condamné dans celle de Jacques II? Une telle question ne peut pas être injurieuse pour la mémoire de Garrel. On est bien sûr qu'il ne s'agit pas de savoir si cette seconde prédiction était intéressée, et si Garrel pensait à s'inscrire sur la liste des serviteurs aspirants de la royauté qui hériterait de Charles X. Il n'y a rien d'embarrassant dans l'histoire d'un homme dont le caractère noble a toujours gouverné l'esprit : rien donc n'en doit être négligé, parce que rien n'en peut être d'un médiocre exemple. Je n'ai dès lors aucun scrupule à dire ce que m'a suggéré à cet égard la lecture de son livre.
Carrel, en 4837, ne portait pas ses vues ni ses espérances pour la France au delà d'une révolution de 1688, c'est-àdire d'une royauté consentie. Si ce fut une faute politique de se déclarer contre cette royauté après l'avoir appelée et jugée inévitable, il importe, que cette faute ne se pro* longe pas sur les années de sa vie antérieures à 1830* On
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se souvient de son mot sur l'immobilité à laquelle prétendent follement les partis. Or ce serait le louer singulièrement que lui attribuer une prétention qu'il jugeait si sévèrement dans les autres. En songeant, en 1827, à une révolution de 1688, qui substituât la royauté consentie à la royauté de droit divin. Garrel avait le double mérite de penser comme tous les bons esprits d'alors, et d'être, plus qu'aucun d'eux, pur du soupçon • de travailler à sa propre fortune, en dirigeant l'opinion dans le sens de ce cbangement.
Si Carrel eût été, dès 1827, engagé dans les idées républicaines, aurait-il écrit l'Histoire de la restauration des Stuarts, c'est-à-dire de tout ce qui légitima et rendit populaire dans la Grande-Bretagne la royauté consentie du prince d'Orange? Je veux bien que, contre le penchant de tout esprit dévoué à une opinion, il ait écrit, avec des arrière-pensées républicaines, une histoire monarchique ; mais comment nVt-il jamais montré ses espérances dans ses prédictions? Quelle belle occasion pourtant d'opposer à tous ces partis qui s'écrasent tour à tour au nom d'idées contradictoires, à ces royalistes conspirant contre le roi, à ces catholiques ménageant les plus extrêmes opinions protestantes, à ces dissidents coalisés avec les papistes contre les anglicans, à tant d'alliances monstrueuses, à tant de mobilité passionnée, la silencieuse immobilité du parti républicain! Quels tableaux à faire, même avec la manière sobre et contenue de Garrel, des morts glorieuses des Russell et des Sydney, ces nobles victimes des illusions républicaines! Quoi de plus aisé que de rabaisser la victoire du prince d'Orange, .en montrant toutes les souffrances qu'elle laissait crier, tous les droits qu'elle ne reconnaissait pas, toutes les imperfectionsqu'elleadoptait, touteslesreprésailleset toutes les réparations dont elle chargeait l'avenir?
Dans le livre de Carre!, les vieux républicains du règne de Charles I er sont traités avec respect, mais sans sympathie particulière. Carrel les juge, preuve que leur cause n'est pas la sienne. Leurs consciences sont admirées; qui ne les admirerait pas? mais leurs idées sont jugées avec sévérité. Selon Carrel, ils ont pris pour un caprice de cour ce qui est l'œuvre de la nation. Ce sont eux qui ont fait naître les alarmes auxquelles la liberté a été sacrifiée. Russel 1, Sydney, grandes âmes, ont été des esprits irrésolus, voulant la fin sans vouloir les moyens, proclamant le droit d'insurrection et niant toute pensée de violence contre la personne du roi. Si ce sont là des jugements d'ami, cului-là est un ami bien froid, qui peut être assez juste pour fournir des raisons à ceux qui seraient tentés d'être plus que sévères.
Quant à la victoire du prince d'Orange, loin de la rabaisser, Carrel la relève, d'abord en traitant avec une faveur particulière cet homme illustre, ensuite en lui faisant un cortège, dans sa marche triomphante d'Exeter à Londres, de tous les intérêts sérieux, de toutes les libertés politiques et religieuses de l'Angleterre. Il n'y a qu'un mécontent, outre le parti vaincu, ou plutôt tout ce qui s'était compromis d'une manière irréparable; ce mécontent, c'est le peuple. Mais de quoi l'est-il ? Carrel ne prend pas de détours pour le dire. Tantôt de ce qu'on l'a frustré de quelques jours de désordre et de pillage, et de ce qu'il ne trouve pas dans les manifestes « ce qui eût enflammé ses passions; » tantôt de ce quel'approche du prince d'Orange enhardit les magistrats de la Cité dans la répression des désordres intérieurs, inévitable résultat des révolutions; tantôt de ce que l'entrée furtive et sans appareil du prince dans Londres prive la curiosité populaire du spectacle d'une procession solennelle.
Telle était l'opinion de Carrelen 1827. Pourquoi donc, après une expérience de quelques mois seulement, s'est-il tourné contre la royauté consentie? Par dépit, n'a-t-on pas manqué de dire. Si on eût fait à Carrel une situation convenable dans le nouvel état de choses, on l'eût acquis irrévocablement. M. Littré a cité un mot de lui : « Peut-être m'eût-on désarmé en me donnant le commandement d'un régiment. » Ce mot est vrai, je l'ai entendu; mais il n'était ni sérieux ni même plaisant à la manière de certains mots qui cachent une arrière-pensée sérieuse. J'en sais un qui le réfute et où Carrel paraît tout entier : a Croit-on, disait-il, que moi, simple officier, et qui sais combien il importe à la discipline de l'armée que les grades n'y soient donnés qu'aux services, j'eusse consenti jamais à usurper les épaulettes de colonel? * Ce n'est donc point avec le don d'un régiment qu'on eût gagné Carrel. J'ignore quelle offre eût été mieux reçue. Si Carrel a eu à cet égard quelque désappointement, je ne sache pas qu'il s'en soit ouvert à personne. Peut-être un emploi élevé, qui eût maintenu l'égalité entre lui et ses premiers amis politiques, l'eût-il attaché au gouvernement nouveau tout le temps qu'à son sens la royauté et le pays n'auraient fait qu'un. Sitôt qu'il aurait cru que l'intérêt dynastique se distinguait assez de l'intérêt du pays pour que les services d'un fonctionnaire parussent des services à la personne du prince, Carrel aurait quitté les fonctions publiques. Il ne pouvait servir avec suite qu'une cause générale ou un être collectif, le pays : un emploi même élevé eût laissé trop de personnes audessus de lui.
Voilà, s'il fallait expliquer par une ambition trompée sa levée de boucliers républicaine, ce qu'on en pourrait dire de plus fondé. Mais, je le répète, quoique rien ne fût plus permis que l'ambition de Carrel, ni rien de plus juste
que son chagrin de la voir trompée, ce n'est point par désappointement qu'il arbora le drapeau républicain. Car pourquoi le moindre retard? pourquoi ne pas se déclarer, dès le premier jour, sous l'impression de l'inconcevable abandon, ou plutôt du désaveu indirect qui suivit son envoi dans les départements de l'Ouest? pourquoi pas le lendemain de cette ridicule nomination à une préfecture de troisième ordre, à laquelle on l'avait appelé sans le consulter? L'occasion était assez belle, et Carrel n'était pas de ces hommes qui se fâchent longtemps après l'affront, et qui mettent, entre leur ressentiment et l'éclat qu'ils ont résolu d'en faire, un intervalle calculé. Les griefs étaient justes; et qui peut dire que, dans une certaine mesure, les mécontentements d'un homme supérieur par le cœur et par l'esprit ne soient pas des mécontentements publics?
Cependant Carrel ne s'émut pas. Devenu maître de la direction du National, il accepta, comme tout le monde, la royauté consentie, et en surveilla l'expérience encore nouvelle avec plus de doute que d'hostilité ouverte. Hais il se fatigua bientôt de cette attitude. Quand tout le monde croyait à une guerre européenne, Carrel crut que la royauté nouvelle n'en soutiendrait pas le fardeau, et que la nation seule, se gouvernant par elle-même, pouvait encore tenir tête à la coalition des vieilles royautés légitimes. Derrière lui, cette opinion était déjà personnifiée dans un parti malheureusement enchaîné aux souvenirs et à l'imitation de l'épouvantable dictature de. 93. Entre l'immense majorité, qui croyait la guerre imminente, et ce parti qui, pour la faire et la terminer glorieusement, parlait d'exhumer des archives de la commune et du comité de salut public le fantôme de la Terreur, Carrel proposa la théorie d'un pouvoir exécutif responsa-
Me, n'ayant aucun intérêt qui ne lui fût commun avec le pays, et s'interdisant de sacrifier ses libertés même à sa défense. 11 crut qu'il fallait rassurer la France en lui montrant que, si la guerre ou l'entraînement démocratique produit par la révolution de Juillet devait emporter la royauté consentie, il y aurait entre elle et la désorganisation extrême une forme de gouvernement raisonnable et déjà éprouvée. C'était, dans son opinion, une voie de salut offerte à l'immense majorité de ceux qui ne veulent pas de l'indépendance sans la liberté, ni de la liberté sans l'indépendance.
Telle a été la véritable pensée de Carrel. Je ne l'imagine pas; je la lui ai entendu exposer avec une force et une lumière que toute mon amitié ne saurait donner à ce récit. Des diverses explications qu'on pourrait donner du passage de Carrel aux idées républicaines, celle-ci est la seule qui ait pour elle l'autorité d'aveux directs, de déclarations explicites de lui. Ce fut le fonds inépuisable de cette polémique de 1831 à 1832, qui donna autant de retentissement à une erreur de Carrel que tous les talents ralliés au gouvernement de 1830 en donnèrent aux réalités, quelquefois un peu vulgaires, contre lesquelles elle se brisa.
V Histoire de la contre-révolution en Angleterre n'augmenta pas de beaucoup la réputation d'écrivain de Carrel. En lui tenant compte de la force d'esprit qu'avait demandée cet ouvrage, on n'y trouvait pas encore ce talent particulier d'expression auquel on reconnaît un écrivain. Ce ne fut qu'après la publication, dans la Revue française, de deux articles étendus sur la guerre d'Espagne de 1823 que Carrel fut jugé digne de ce titre. C'est une opinion générale, parmi ceux qui ont suivi avec attention cette vie si courte et si glorieuse, que son talent subit, à cette
époque, une transformation inattendue, et que Carrel brisa l'obstacle qui l'empêchait de s'épanouir. Ces articles parurent en 1828, moins d'un an après Y Histoire de la contre-révolution en Angleterre. Quelques personnes considérables s'honorent d'avoir, à dater de ces pages, deviné l'avenir réservé à Carrel. En deçà, dit-on, il n'y a qu'un littérateur estimable, des qualités négatives, une main ferme, mais point de ce qu'on peut appeler du talent, dans le sens rigoureux du mot, non dans le sens relâché où l'emploie et le prostitue une certaine école critique.
Cette appréciation est-elle exacte? Ne s'y mêle-t-il pas, à l'insu de ceux qui la font ou qui n'y contredisent pas, soit quelque préjugé littéraire du même temps que les débuts de Carrel, soit un certain penchant à ne pas admirer de trop bonne heure un homme qu'il faudra bientôt admirer sans réserve? Les débuts littéraires de Carrel ont été modestes : qui pourrait le nier? C'est même une preuve de supériorité qu'il ait eu un commencement, et qu'ensuite il se soit accru avec ces intervalles et ces progrès qui marquent la vie physique et morale de tous les êtres bien organisés. Je veux bien que, jusqu'en 1828, les plus belles pages de Carrel soient ces fameux articles sur la guerre d'Espagne; mais qu'il ait été homme de lettres jusque-là, et seulement à dater de là écrivain, c'est à quoi je ne puis consentir. Je crois même que, sans le préjugé particulier auquel j'ai fait allusion tout à l'heure, outre la difficulté de reconnaître et d'avouer un talent nouveau, on eût pu prédire un grand nom littéraire à Carrel, dès ses modestes résumés. On dit que de tous ses amis un seul eut cet honneur : ce fut Sautelet, dont le suicide devait inspirer à Carrel des pages si vigoureuses et si mélancoliques. Sautelet, mort en 1830, n'a pas pu voir toutes ses prédictions
accomplies ; mais du moins il ne les a pas vues arrêtées à jamais par une fin funeste.
Ce préjugé, qui avait commencé par n'être qu'un sentiment juste, consistait à ne reconnaître un écrivain qu'à une certaine qualité qu'on appelait le pittoresque de l'expression. C'était un sentiment juste, eu égard à la plupart des écrivains du commencement de ce siècle, lesquels avaient éteint la vraie langue française sous une certaine rhétorique de mots abstraits, écho affaibli de la langue, déjà fléchissante, du dix-huitième siècle. Mais ce sentiment devint un préjugé, le jour où l'expression pittoresque fut estimée comme un privilège si considérable et un don si particulier, qu'on se prit à la louer, indépendamment de la pensée, et que du regret d'une qualité disparue de la littérature on fit une théorie de style, où la forme était séparée du fond. Or, si je ne me trompe pas sur une époque dont j'ai manqué de cinq ou six années seulement d'être le contemporain, c'est au plus fort de ce préjugé que parurent les premiers écrits de Carrel. Au lieu d'y remarquer cette netteté précoce de l'expression, ce sens ferme, cette force intérieure déjà contenue, cette convenance déjà parfaite du style et des idées, on ne fut préoccupé que de ce qu'on n'y trouvait pas. On ne vit guère ce qui était d'instinct dans les écrits du sous-lieutenant de vingt-trois ans, et on regretta de n'y pas voir ce qu'il aurait pu si facilement imiter d'autrui.
Les Résumés des histoires d'Ecosse et de la Grèce moderne, les articles sur les questions générales de population, dans la Revue américaine, Y Histoire de la contrerévolution en Angleterre, ne sont d'aucune école, et par là même sont de la bonne langue française. Il y a tel chapitre de V Histoire de la Grèce moderne, écrit en 1825, qui
n'est pas (Tune main moins habile ni d'un écrivain moins consommé que la préface écrite en 1829, en tête de la seconde édition, postérieurement aux fameux articles sur l'Espagne. Je reconnais déjà dans tout ce qui est sorti de la plume de Carrel une qualité fort supérieure à l'expression pittoresque, el qui ne risque pas de passer de mode, parce qu'elle n'est pas imitable : c'est la propriété du langage dans tous les ordres d'idées.
Les matières de la guerre, de l'administration, de la politique, de l'économie sociale, des mœurs, outre les mots et les tours qu'elles empruntent à la langue générale, ont un corps d'expressions particulières, dont le sens vif et primitif est réservé pour les idées spéciales qui s'y rattachent. C'est à la connaissance naturelle et à l'emploi sûr et facile de toutes ces langues spéciales, bien plutôt qu'au pittoresque de l'expression, que je devinerai un écrivain supérieur. Bossuet n'est notre plus grand écrivain en prose que parce qu'il a su et manié parfaitement la langue de chaque ordre d'idées et toutes les langues de toutes les idées. Carre) en eut aussi tout d'abord le talent, mais non le talent tout entier.
On naît écrivain; mais on devient penseur, vivre étant la matière même de la pensée. Les grands esprits pensent plus tôt, abrègent les intervalles et rapprochent les degrés; mais ils ne pensent qu'au fur et à mesure qu'ils vivent, et jamais dès l'abord avec toute la force, toute la maturité, toute l'étendue que l'âge leur apportera. De même, tous les esprits, y compris les plus grands, commencent par suivre les traces d'autrui, et par rouler dans le torrent des idées courantes, croyant faire le bruit qu'ils entendent et imaginer ce qu'ils imitent. On n'est complètement écrivain que le jour où, soit qu'on invente quelque chose, soit qu'on adhère librement et par
le progrès naturel de son esprit à ce que les autres ont inventé, on s'appartient et on s'inspire de soi.
Jusqu'aux articles sur la guerre de 1823, Carrel n'avait possédé ni toute la force de sa pensée ni toute la liberté de son esprit. Il avait pris la plume sans un goût bien vif, pour échapper à une profession vulgaire et pour vivre. Le premier livre qu'il écrit, M. Thierry lui en cède en quelque sorte la commande, et lui- en donne Tidée générale. Le second naît d'un conseil du môme homme et de conversations avec un Grec instruit. C'est d'ailleurs un résumé, et les résumés étaient alors à la mode ; quiconque en écrivait un imitait. Dans les articles insérés çà et là, le choix était pour un quart, la nécessité pour les trois autres. S'il y eut un peu plus de Carrel dans V Histoire de la contre-révolution en Angleterre, la considération de l'à-propos, la popularité des travaux analogues, en inspirèrent la plus grande part. Quoique les tendances y soient nettes et décidées, le langage n'en est pas fort expressif, soit que la passion manque à l'écrivain pour des idées qu'il doit plus tard abandonner, soit que, ces idées lui étant communes alors avec beaucoup de gens, il n'ait pas voulu paraître se les approprier par un certain appareil d'expressions vives, affectant l'invention.
La passion seule colore les écrits, non cette passion des esprits médiocres, qui hurlent quand on crie autour d'eux, mais celle des hommes supérieurs, qui est leur raison servie par toutes les facultés de la vie sensible. Avant le moment de la passion, Carrel ne s'était pas fait, à rimitation.de quelques contemporains, un certain système de style coloré et pittoresque. Préservé, par la force de son instinct, de se donner laborieusement des défauts imités, il conformait son langage au train calme et à l'in-
spiration un peu étrangère de ses pensées. Gomme tous les écrivains appelés aux succès durables, il ne s'était point embarrassé à l'avance de ces habitudes de style factice, qui se prolongent jusque dans les belles années du talent. Il était parfaitement libre pour l'heure des pensées mûres et passionnées, et possédait un excellent fond d'écrivain, si je puis dire ainsi, sur lequel la passion devait un jour jeter quelques couleurs sans toutefois en changer la nature, laquelle était forte et saine, dès les premières pages du sous-lieutenant de 1823.
Cette couleur, qui peint les paroles à l'esprit, marque un bon nombre de pages des deux articles sur l'Espagne. C'est que le sujet est du choix de Carrel. 11 prend \e prétexte d'ouvrages sur cette matière pour exposer ses idées personnelles sur la guerre de 1823, sur la situation de l'Espagne, sur l'armée prétendue libératrice que la politique des Bourbons de la branche aînée y envoya faire cortège au supplice de Riego ; sur les généraux de la petite armée révolutionnaire, Mina, Milans, sur ces proscrits de divers pays « qui vinrent, dit Carrel, dans son nouveau style, agiter inutilement aux yeux de nos soldats des couleurs oubliées, et qui, avant d'enterrer ce drapeau, qui trompait leurs espérances, crurent lui devoir cet honneur d'être encore une fois mitraillés sous lui ! » Carrel s'était joint à ces proscrits ; il était officier dans cette petite troupe de soldais de toutes les nations, que commandait le brillant colonel Pachiarotti, « souffrant et se battant sans espoir d'être loués, ni de rien changer, quoi qu'ils fissent, à l'état désespéré de leur cause; D'ayant d'autre perspective qu'une fin misérable, au milieu d'un pays soulevé contre eux, ou la mort des esplanades, s'ils échappaient à celle du champ de bataille. »
Ces événements, qu'il résumait avec tant de force, il y
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avait été jeté lui-môme, cinq ans auparavant, par un irrésistible besoin d'agir, mais d'agir au profit d'une cause préférée. Il avait observé d'un œil pénétrant cette armée de la Restauration, dont il relevait le caractère en montrant par combien de vertus elle avait honoré cette campagne impopulaire, et comment, par son abnégation sur ses secrètes préférences, par sa discipline, par son courage sagement proportionné aux résistances, elle avait su se faire respecter et craindre de l'Europe absolutiste, même dans une œuvre de grande police absolutiste. 11 l'avait étudiée dans ses manifestations comme dans son silence, avant de s'en séparer lui-même pour aller combattre un peu au hasard ceux qu'elle avait été chargée de rétablir. De toutes les choses qu'il raconte, il avait donc senti les unes, vu les autres, souffert de la plupart. Ce ne sont plus, comme dans ses premiers écrits, des vues qu'il tire froidement de sa raison, avertie ou dirigée par l'opinion d'autrui; cette fois, ses vues ne sont qu'à lui ; personne ne les a suscitées, et, autour de Carrel, rien ne lui dit qu'elles auront de l'à-propos. C'est toujours sa raison qui les conçoit et les expose, mais sa raison émue par ses souvenirs personnels.
N'oublions pas que, malgré les gages les plus brillants d'un grand esprit politique, Carrel n'avait pas cessé d'être militaire, et, à ce titre, de ne penser à rien avec plus de prédilection qu'à l'armée et aux choses de la guerre. Ainsi s'explique, non la transformation de son talent, mais l'apparition soudaine d'une de ses qualités demeurée jusque-là inactive. C'était le même talent; mais Carrel en avait gardé les traits les plus vifs pour le premier travail où il aurait occasion de s'engager de toute sa personne.
Au reste, ne remarquer dans les deux articles sur l'Es-
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pagne que quelques pages colorées, serait en faire trop peu de cas. Je ne sais pas d'exemples, dans la littérature politique, d'une situation plus sûrement et plus largement décrite que ne Test celle de l'Espagne de 1825, dans ]e premier de ces articles. Quant à la question des devoirs et des droits de l'armée, dans un pays constitutionnel, il serait téméraire de prétendre la mieux traiter au point de vue spéculatif que ne Ta fait Carrel dans le second article; il serait imprudent, dans la pratique, de la comprendre autrement. C'est que, dans cet écrit, le sens et le coup d'œil décident Carrel et déterminent son jugement, souvent contre ses vœux et ses espérances. Ainsi, en ce qui regarde l'Espagne de 1823, bien qu'il ait combattu dans le parti révolutionnaire, rien ne lui en dérobe lés fautes, rien ne lui en exagère la popularité sur le sol espagnol, rien ne lui en grossit les chances. 11 voit les faits et il les raconte, non du ton d'un intéressé qui en a subi le joug, mais en homme impartial qui ne s'inquiète que de ne pas se tromper, sauf émettre, dans sa conscience, le droit où il doit être.
Et pour la question des opinions de l'armée, question délicate, où l'écrivain libéral pouvait être si fortement tenté d'opposer au dogme de l'obéissance passive, octroyé, pour toute charte, à l'armée, par le gouvernement d'alors, des théories d'intervention active et délibérante dans les affaires du pays, avec quelle justesse et quelle fermeté de vues Carrel la résout! Il refuse à l'armée le droit de délibérer; mais il lui reconnaît celui d'avoir une opinion, quand les fautes d'un gouvernement l'y provoquent, et celui de ne répondre que par le devoir et le respect de la discipline, qui est la loi d'honneur de l'armée, quand on lui demande un enthousiasme servile pour une mauvaise cause. Il sauve ainsi la discipline, sans absoudre les gou*
vernements impopulaires. L armée peut commander par une certaine manière d'obéir. J'admirerais moins cette vue dans un écrivain chez qui aucune partialité de compagnon d'armes ni aucun acte personnel à justifier n auraient troublé la spéculation pure; mais je ne puis trop l'admirer dans un homme de vingt-huit ans, écrivain faute d'être soldat, et qui n'avait cessé d'être soldat que pour avoir méconnu, dans un noble entraînement, ces vertus modestes dont il louait l'armée libératrice de 1823, et qu'il proposait pour exemples à toute armée engagée désormais comme elle dans une guerre qui blesserait ses opinions.
Cette impartialité de Garrel dans les idées principales de ce beau travail, il la conserve jusque dans ces faits de détails dont on sacrifie trop souvent la vérité, soit à l'entraînement du jour, soit à la verve de l'expression. Ainsi, en même temps qu'il juge, sans les insulter, ces zélés de l'armée libératrice, qui se croyaient de vrais croisés pour l'extermination des idées révolutionnaires, il loue, je n'ai pas besoin de dire sans flatterie, la modération et quelques actes de bon sens du duc d'Angouléme. Il défend la capacité du munitionnaire Ouvrard, en homme qui apprécie les actes nonobstant la renommée, et peut-être en militaire qui savait gré à M. Ouvrard d'avoir assuré la subsistance à ses compagnons d armes.
Entre les deux articles sur la guerre de 1823 et la polémique à jamais mémorable du National, Carrel publia quelques écrits politiques et littéraires : on les compte ; car de ce jour-là rien de médiocre ne sortit de sa plume. Un article sur la mort d'Alphonse Babbe, un autre sur le suicide du pauvre et intéressant Sautelet, sont comme deux jets nouveaux de ce talent si profond. Le morceau sur Sautelet, en particulier, a des pages admirables, où un
vague sentiment religieux, réveillé par cette perte doulouloureuse, semble vouloir disputer l'âme de l'ami défunt à des habitudes de scepticisme voltairien. Dans un genre différent, Y Essai sur la vie et les écrits de Paul-lattis Courier montre ce même talent, si mélancolique dans les regrets sur la mort de Sautelet, devenu subtil et délié pour analyser un écrivain original et pour faire aimer un homme médiocrement aimable. Enfin, deux articles sur les drames de la nouvelle école, auxquels le défaut d'habitude de ces matières donne je ne sais quelle grâce que n'auraient pas les mêmes pensées sous la plume d'un critique spécial, témoignent du grand goût que portent en toutes choses les hommes supérieurs.
Dans ces divers écrits, cette qualité de peindre par l'expression, qu'on avait rencontrée avec quelque surprise dans les articles sur l'Espagne, éclate presque à chaque phrase. Mais prenez garde; ce n'est pas une certaine science d'effet où Carrel s' est perfectionné ; son expression ne s'illumine et ne se colore que parce que ses pensées sont devenues plus nettes, plus hautes et plus à lui. Il a encore ce trait de ressemblance avec les grands écrivains, qu'il proportionne son style à ses pensées, et qu'il sait être simple et humble quand les pensées sont d'un ordre où il n'est pas besoin, pour les rendre, que la raison s'aide de l'imagination. Appliquer à toutes choses uniformément une certaine qualité brillante qu'on se sait, et dont on a été souvent loué, n'est pas plus du génie que faire des traits à tout propos n'est de l'esprit.
Toutes les qualités qu'avait Carrel le premier jour qu'il tint une plume, relevées de ce don, venu le dernier, se déployèrent à la fois dans la polémique du National, avec une grandeur qui laissera de longs souvenirs. Cette polémique a été admirée de ceux mêmes qui la craignaient,
soit qu'on la craignît moins qu'on n'affectait de le dire, soit qu'en France on n'ait jamais assez peur du talent pour se priver de l'admirer! Il est certain qu'entre les mains de Carrel le National, à ne le considérer que comme monument de littérature politique, a été l'œuvre la plus originale du dix-neuvième siècle. Aucune autre n'a fait plus d'honneur à la France dans tous les pays, et notamment en Angleterre, où l'on ne s'effraye pas des grands talents, et où Carrel en put recueillir, en 1835, des témoignages de personnes considérables, qui n'ont pas l'habitude d'admirer au hasard.
L'Angleterre a un petit recueil justement vanté comme modèle de polémique politique, et en possession d'une sorte de gloire classique : ce sont les Lettres de Junius. On peut faire le plus grand cas de ce livre sans l'égaler au National de Carrel. Junius compose avec infiniment d'art une petite lettre sur de petits intérêts; ses pensées, justes et mordantes, sont liées entre elles par un fil habilement caché; sa langue est correcte et ferme. L'imitation des Lettres provinciales en est le principal défaut, en ce que toutes les qualités de ces lettres y sont réduites et amoindries, que l'ironie y est moins forte et moins mesurée, que la logique y est menue et plus extérieure qu'intérieure, et le langage moins vif et moins original. Combien Carrel est plus varié, plus fort, plus profond, lui qui raisonne avec des idées d'élite, et qui est logicien à la manière de Bossuet, sans l'attirail des transitions et des tours affectés à la logique ! Combien aussi les intérêts qu'il agite l'emportent sur ces changements de personnes où s'évertue la verve anonyme et impunie de Junius! Combien enfin les rôles diffèrent !
Junius, caché dans un coin d'où les provocations ne peuvent pas le débusquer, souffleté dans ses écrits, parce
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qu'on ne peut pas atteindre jusqu'à sa personne, singulier, à force de manquer de susceptibilité, aiguise froidement des traits qui partent d'une main à qui nulle honte ne peut faire prendre l'épée, et flétrit les fautes, comme anciennement le bourreau, froidement et la tête voilée. Garrel, la tête haute, la poitrine nue, à peu près comme ces proscrits de la guerre de 1823, qu'il nous peignait tout à l'heure, marche au milieu d'une société tout épouvantée du courage qu'elle a eu pendant trois jours, et déjà ennemie de tous ceux qui n'ont pas voulu, ni en vendre leur part pour des places, ni rengainer l'épée tirée contre l'étranger, par-dessus la tête des Bourbons tombés. De tous ceux qui le lisent, quelques-uns sont institués et salariés pour le trouver coupable, et pour épier, tous les matins, sa liberté aventureuse ; d'autres qui l'admirent le désavouent ; la masse, qu'il trouble dans son besoin de repos, le hait sans le comprendre. Parmi ses amis, les uns le compromettent, et, par leurs arrière-pensées sauvages, rendent suspects ses engagements de droit commun avec tous les partis; les plus amis, hélas! ne le sont que de sa personne et de son talent, et, sur ses idées, le laissent dans l'isolement et le doute. Il marche pourtant à ciel ouvert, et, soit qu'en effet l'ambition permise aux hommes de sa force le mène à son insu, soit qu'il n'ait cru que se dévouer à une vérité dont l'heure était arrivée, pour expier les erreurs de l'une ou pour rendre témoignage de l'autre, il offre sa liberté et sa vie! Les lettres ne seraient qu'un misérable jeu d'esprit si, même à égalité de talent; entre l'écrivain anonyme et l'écrivain qui vit au grand jour et qui offre son sang à ceux que sa libre pensée incommode, la supériorité ne devait pas être du côté de ce dernier.
Les amis de Garrel doivent à sa mémoire de réunir dans une édition de ses œuvres la plupart des articles écrits par
lui de 1831 à 1834. Lui-môme avait déjà fait un choix que nous avons retrouvé dans ses papiers. Ce choix, fait secrètement et à l'insu de ses amis, comme s'il eût craint ces flatteries amicales, qui conjurent un écrivain de ne rien mépriser de ses œuvres, devrait être conservé religieusement. Carrel était son juge le plus sévère, outre le peu de tendresse que ses amis lui ont connu pour tout ce qui, dans ses écrits, n'avait proprement*qu'une valeur lit* téraire. Il n'est donc pas à craindre qu'il se soit flatté dans ce projet de réimpression de ses articles. Son choix môme étant une preuve de sa raison et de son goût, c'est presque un devoir testamentaire de le respecter.
La perte de Carrel est irréparable. Quel que soit l'avenir qui nous attende, s'il eût été donné à Carre! de vivre vie d'homme, la France ne pouvait tirer de lui ni de médiocres services ni un médiocre honneur. S'il est dans notre destinée de voir de nouveaux orages, quelle richesse pour la patrie que son esprit de ressources, et, en cas de guerre, son instinct militaire cultivé par des études spéciales, la justesse de son coup d'œil, son sang-froid dans les moments difficiles, son caractère modéré et ferme, sa probité antique, ce courage qu'il n'a pas assez estimé, et où il s'est laissé prendre comme à un piège!
Si, ce qui est le vœu et l'espérance de tous les hommes de sens, nous devons jouir paisiblement d'un gouvernement de discussion sous une royauté d'origine populaire, quel écrivain y eût mieux servi par ses apologies que Carrel par son opposition!
Je n'étonnerai ni ne blesserai personne en disant que l'ascendant de Carrel journaliste a moralement dirigé la presse dans ces dernières années, et que nul ne Ta honorée par plus de courage et de probité. Amis et ennemis, tous se sont inspirés de ses idées, les uns pour compléter et féconder des opinions analogues, les autres pour alimenter leur contradiction. Carrel seul savait mener la presse à l'endroit vif, et faire faire chaque jour aux questions un pas en avant; lui seul pénétrait le premier les embarras réels derrière les arrangements apparents, les germes sérieux de discorde derrière les protestations publiques ; lui seul fixait les responsabilités, et, de tous les écrivains de l'opposition, lui seul savait faire passer impunément, entre tous les écueils dont les lois et l'ardeur des parquets semaient sa marche,, des vérités ou des craintes hardies qui ont peut-être plus prévenu de fautes qu'elles n'en ont fait faire.
Carrel faisait plus encore. N'est-ce pas lui qui le premier affrontait le péril et provoquait les explications, au risque de recevoir, à la place de réponses amiables, des mandats d'arrêt? N'est-ce pas lui qui, le plus souvent, a offert sa personne aux expériences de l'arbitraire, et a mis son corps en travers pour qu'on passât dessus avant d'arriver jusqu'à la minorité dont il était l'organe? Et, pour ne parler que des rapports intérieurs de la presse avec le public, quel homme y a mis plus de dignité? Qui a usé avec plus de réserve et de désintéressement de ces privilèges que l'usage accorde à ceux qui disposent de la publicité? Carrel n'abusait ni ne souffrait qu'on abusât autour de lui; il n'avait ni l'avidité qui trafique de la vérité et du mensonge, ni cette facilité de certains hommes politiques qui, gardant pour eux-mêmes une sorte de probité ambitieuse, permettent le gaspillage et la rapine au-
tour d'eux, croyant faire assez pour l'opinion s'ils n'en prélèvent pas la dîme.
Ceux qui l'aimaient sans folles espérances et sans ambition auraient voulu qu'il se contentât de ce rôle, le plus beau peut-être dans un gouvernement de discussion. Mais nous reconnaissions bien que ce n'était pas possible. Carrel subissait la discussion comme un mode d'action incomplet et bâtard. Ni le libre cours qu'elle offrait à sa passion ne le soulageait, parce que, dans ses plus grands emportements, il sentait qu'il ne faisait que se donner le change à lui-même ; ni la réputation d'y exceller ne le flattait, parce qu'il en rêvait une plus belle. Ses adversaires, pour le piquer, insinuèrent parfois quelle sorte de gloire il voulait, et le mot de premier consul fut prononcé avec ironie. En tous cas, la foule choisie qui vint se faire inscrire chez lui lors de son premier duel ne cherchait pas à le désabuser alors des illusions qu'il pouvait avoir à cet égard. Mais, malgré tous ces flatteurs qui courtisèrent sa glorieuse blessure et qui lui ont manqué à sa mort, Carrel ne se rêva jamais ni dictateur ni premier consul. Il eut peut-être, comme tous les hommes d'un talent et d'un caractère supérieurs, aux époques de crise, après tant d'exemples de fortunes rapides et extraordinaires, des doutes pleins d'espérances sur sa destinée. Peutêtre lui échappa-t-il de faire lui-même ou de laisser faire devant lui, entre quelques parvenus sublimes et lui , de ces rapprochements qui ont tout l'air d'être des horoscopes. Mais il n'en eut jamais ni la prétention ni la vanité, et peut-être s'en donna -t -il d'autant moins le personnage, qu'il n'était pas indigne que la fortune trouvât encore pour lui, dans les temps d'orages, une de ces couronnes de hasard quelle met quelquefois sur des tftes obscures. En le pressant sur ce point
et en interpellant sa loyauté, tout au plus aurait-on tiré de lui l'aveu qu'il n'avait jamais souhaité, dans ses plus grandes espérances, que l'honneur d'être, après et avec d'autres, le chef temporaire et responsable de son pays.
Enfin, en mettant les choses au pire pour Garrel, soit qu'aucun événement ne dût lui fournir l'occasion de déployer régulièrement et sans contradiction ses facultés actives, soit que la discussion sans espoir l'eût à la fin dégoûté, quel- honneur n'eût-il pas fait à la France en se résignant à n'être qu'historien! Il y pensait déjà; il tâchait de s'y accoutumer, et ses amis ne le virent* pas sans douceur se retirer peu à peu de cette polémique étouffante où il languissait depuis les lois de septembre et se préparer à écrire l'histoire de Napoléon. Déjà il y avait mis la main, une main scrupuleuse et timide, malgré sa belle réputation d'écrivain : il relisait les grands historiens, il éprouvait dans la conversation la justesse de ses principales vues. Étudier cette grande vie, suivre Napoléon dans ses courses à travers l'Europe, et, après s'être fatigué à le suivre, le contempler dans ces haltes d'un jour où il fondait la plus grande administration et la législation la plus sensée du monde moderne, eût été le seul apaisement de cette belle et inquiète intelligence. Qui pouvait mieux que Carrel écrire l'histoire de Napoléon ! On prête à M. le duc d'Orléans un mot sur la mort de Carrel, où j'admire plus qu'une générosité de bon goût. « C'est, aurait dit le prince royal, une perte pour tout le monde. » Le mot est noble et d'un grand sens. N'y a-t-il pas, en effet, plus de «danger pour les royautés, dans un pays libre, à être délivrées de pareils ennemis qu'à avoir sans cesse à leur faire face et à les réduire par la force de la modération et par le bon accord avec le pays?
Quand* M. te duc d'Orléans régnera, comme il n'est guère possible, dans un pays profondément démocratique, qu'un roi n'ait des ennemis, je lui en souhaite du talent et du caractère de Carrel, et surtout qu'il soit dit, pour l'honneur de son règne, qu'une si noble voix y aurait été libre.
Juillet 1837.
fil^i
Je ne me propose point de faire une étude complète de Mirabeau. Je ne veux point entrer dans le détail de sa jeunesse, malgré l'attrait du sujet, ni examiner ses écrits, dont aucun n'a reçu le degré de perfection qui fait les livres durables. Je n'en excepte même pas les Lettres à Sophie, monologue brûlant d'un captif qu'exalte sa solitude, où la déclamation se mêle trop souvent à l'expression de sentiments vrais, où la privation est trop sensuelle, où les souvenirs de l'amant ne respectent pas toujours celle qui en est l'objet. Chose qui peut paraître étrange, l'abandon même de ce livre en est le principal défaut. Il faut savoir choisir, jusque dans la passion, ce qui doit en être montré. Tel passage, telle lettre d'amour où nous avons été les plus vrais avec nous-mêmes, où le papier a reçu, pour ainsi dire, notre chaude empreinte, le lecteur nous y trouvera faux ; c'est que le vrai n'est pas tout ce que nous sentons, mais seulement ce que nous sentons dans une âme modérée, où toutes choses sont assez réglées pour que tous ceux qui nous liront l'aient senti ou se croient capables de le sentir. Un romancier habile fera écrire par son héros une lettre plus tendre, plus naturelle que telle lettre qu'il a écrite pour son compte à une personne aimée. Dans la lettre vraie, il ne s'observe pas, et il aime trop
toutes ses pensées pour faire quelque réserve de goût contre aucune ; dans la lettre imaginaire, n'ayant plus affaire aux yeux prévenus qui lisaient sa lettre vraie, il choisit dans ses souvenirs encore tièdes ce qu v il s'approuve d'avoir senti. Sa passion vraie était déclamatoire; sa passion de réflexion est natuftelle.
À la vérité, les Lettres à Sophie n'étaient pas destinées à la publicité. Mirabeau n'y avait pas pris les précautions d'un auteur qui s'adresse au public. Gomment l'aurait-il pu d'ailleurs? Au fond de ces donjons où s'écoula sa jeunesse, dans ce pêle-mêle d'études données en pâture à un esprit dont l'activité et l'étendue n'auront pas trop pour matière de la plus grande révolution des temps modernes, quelle place, quel recueillement pouvait-il y avoir pour ce travail supérieur qui nous met en défiance contre nos emportements, et qui ne souffre de notre naturel même que ce qui en est raisonnable ? Écrire, pour Mirabeau, n'est pas une occupation de choix, ni la noble distraction d'un esprit retiré un moment du tumulte de la vie active, ni même, comme chez certains écrivains, le mode d'action qui convient le plus à sa nature; c'est une sorte d'ivresse artificielle pour s'étourdir dans sa prison; c'est un excès. Ces enfants de la captivité n'ont ni le calme ni la force modérée de ceux qui naissent à l'air libre : ils sont agités et déréglés. Mais, pour qui se plaît aux particularités des hommes supérieurs et qui recherche dans leur vie ce qui n'y a pas été le bien de tous, les Lettres à Sophie sont une lecture pleine d'intérêt. On ne connaît pas Mirabeau si l'on n'a pas lu ces pages tumultueuses où, par la violence de ses désirs, il se rend Sophie présente, se trouble et frémil comme s'il la voyait; si Ton ne connaît celte inquiétude, cette avidité de connaissances, toute cette littérature dévorée, la science, la politique, la philosophie fermentant
dans ce cerveau, et, au milieu de cette confusion, des lumières supérieures, comme celles qui apparaissent aux sages après de sublimes efforts pour les poursuivre dans la nuit des préjugés et du doute ; si Ton n'a vuProméthée enchaîné sur son rocher, et, tout en se débattant, préparant le feu qui devait animer la société nouvelle»
Ce que je vais apprécier dans Mirabeau, c'est l'homme d'État, le grand orateur; ce sont vingt-deux mois de cette vie qui finit à quarante-deux ans. Dans cette apparition si courte, près de cent cinquante discours laissent une trace lumineuse qui subsiste encore après plus d'un demi-siècle. Voici la chaîne des grandeurs de notre révolution : au commencement, Mirabeau; puis la nation, qui met sur pied quatorze armées; puisl'hommedu 18 brumaire. Dans l'intervalle, des parties de talent et de caractère, mais nul homme assez fort pour pouvoir se passer de crimes, et, comme l'avait prédit Mirabeau, l'anarchie livrant la France décimée à la dictature militaire.
De 1789 à 1800, c'est-à-dire depuis la convocation des états généraux jusqu'au 18 brumaire, il n y eut en France qu'un homme véritablement grand, et qui le fut assez pour se faire remarquer à côté de la grande nation : c'est Mirabeau. A quoi le doit-il? à ce que, plus qu'aucun autre, il eut ce qui fait les grands hommes en tout pays, ce qui est plus particulièrement le cachet du nôtre : le bon sens.
En politique, le bon sens, c'est l'intelligence des besoins présents et des besoins permanents d'un pays. Il se compose à la fois de tact et de prévoyance : le tact, par lequel
on touche comme du doigt le présent; qualité d'autant plus rare en révolution qu'on a plus souvent à toucher des choses qui brûlent : là prévoyance, à la fois libérale et bienfaisante, qui s'intéresse à ce qui est au delà de la génération actuelle, et qui veut faire proûter les enfants des sacrifices de leurs pères. Tel est le bon sens chez Mirabeau, et, s'il est vrai que le bon sens soit le maître de la vie humaine, comme il n'y a pas de qualité plus haute, il faudrait l'appeler tout court le génie, et dire que Mirabeau est l'homme le plus véritablement grand de la Révolution de 89, parce qu'il est le seul qui ait eu du génie. Je l'aurais dit tout d'abord si, par une complaisance de nos mœurs actuelles, on n'avait pas donné le titre d'hommes de génie, d'ouvrages de génie, à des hommes et à des œuvres qui laissent à désirer du côté du bon sens. Nous sommes, pour le dire en passant, devenus si gourmands d'éloges, que c'est grièvement offenser un auteur que de le louer soit de sa sensibilité, soit de la richesse de son imagination; l'éloge qui distingue, qui spécifie, lui est presque une injure. Il faut aller tout d'abord au mot qui embrasse tout, et au delà duquel la louange cesse ; encore commence-t-on à le trouver insuffisant, et il ne manque pas d'appétits qu'on ne rassasie plus avec le mot génie. Le public, qui depuis longtemps ne tient plus à s'estimer dans ses plaisirs, s'accoutume à ces excès. Voilà pourquoi il faut prendre garde de donner à d'illustres morts des titres que la délicatesse d'illustres vivants estime au-dessous de leur mérite, et qui, en effet, sont donnés à trop de gens pour être vrais de personne; et, au lieu du mot génie, qui, autrefois, résumait toutes les qualités de l'esprit et singulièrement le bon sens, il vaut mieux parler de chaque qualité en détail : de cette façon, l'éloge des morts n'incommode pas les vivants.
À cette qualité du bon sens Mirabeau joignait le caractère, sans lequel le bon sens conduit au doute, avec toutes ses tentations corruptrices, ou à l'inaction. Par le bon sens, on reconnaît le vrai; par le caractère, on s'y attache. Le caractère soutient le bon sens, raffermit ; c'est l'action qui suit les paroles et qui leur donne l'autorité. Le bon sens tout seul est fort rare; uni au caractère, il est plus rare encore. Le manque de caractère explique et excuse, dans une certaine mesure, la mobilité, les contradictions de certains hommes qui paraissent éminents par le bon sens : ils jugent bien, mais ils n'ont pas la force de faire ce qu'ils approuvent; en sorte que non-seulement ils discréditent le bon sens aux yeux des autres, mais qu'ils en viennent à moins l'estimer chez eux-mêmes, et à le mettre quelquefois au service d'une mauvaise cause dont ils ne sont pas dupes. Par la force du caractère, Mirabeau fit à la fois honorer son bon sens par les autres, et il sut le défendre contre ses propres passions. Ce que son bon sens avait reconnu pour vrai, son caractère l'y enchaînait, et quoique trop souvent il ait eu à la fois deux intérêts incompatibles, l'intérêt de ce qu'il tenait pour vrai et l'intérêt de ses passions, on ne peut pas dire, sans le calomnier, qu'il ait jamais sacrifié le premier au second.
Le bon sens de Mirabeau est d'autant plus admirable, que nul, parmi tous les hommes de la Révolution, n'eut à lutter contre plus d'empêchements propres à le troubler et h l'obscurcir. Les uns lui venaient de la nature même, qui lui avait été d'ailleurs si libérale ; les autres de son
éducation. D'autres l'attendaient à son entrée dans la carrière politique.
Il faut bien parler de ce tempérament de feu qu'exaspérèrent les contraintes mêmes de son éducation. Sa vie physique était agitée de phénomènes étranges. Il ne recevait aucune impression qui ne fût une secousse, aucune sensation qui ne fût une passion. Il sentait battre ses artères et courir son sang, et il se représentait les fonctions intérieures de ses organes comme un orage perpétuel. Ce qu'on a appelé ses vices n'était que des fureurs. Le vice est le plus souvent un froid désordre de l'imagination, ou l'abus d'un méprisable esprit d'imitation dans une nature incapable de passions fortes. L'ennui de soi-même engendre plus de vices que l'excès des forces physiques. Je sais que, dans la sévère morale, les effets étant les mêmes, le vice n'est pas moins détestable, qu'il ait pour cause l'emportement ou la faiblesse : aussi n'est-ce point par complaisance que j'en fais la distinction dans un jugement sur Mirabeau, mais pour rester dans le vrai, et pour qu'on tienne d'autant plus de compte à ce grand homme de n'avoir laissé dans cette fange ni sa raison ni son noble cœur.
La tyrannie de l'éducation vint s'ajouter à la tyrannie de la nature et l'aggraver. On sait quel triste père eut Mirabeau. Le marquis de Mirabeau fait des livres, et il a un fils qui écrit. Je tremble pour ce fils. Il le voit, dès ses plus jeunes années, ouverte toutes les connaissances, étudiant avec fougue, devançant camarades et maîtres, et déjà pérorant, comme dit le marquis, signe précurseur de l'éloquence; et il s'inquiète. Le nom du père va-t-il donc être effacé par celui du fils? « Tous mes malheurs, écrivait Mirabeau, viennent, dans leur première origine, d'avoir offusqué mon père', à qui j'ai dit, il y a plus de dix ans, avec l'ingénuité et l'imprudence de la jeunesse» ces mots
touchants et trop bien sentis : « Hélas ! quand vous n'auriez que de l'amour-propre, mes succès ne seraient-ils pas encore les vôtres? » Mirabeau se trompe en croyant ces mots touchants. Ils marquaient plus de pénétration que de sensibilité ; et le marquis, découvert dans son vice, ne manqua pas d'apercevoir, derrière la plainte du jeune homme, la sagacité de l'homme fait surprenant au fond du cœur d'un père la jalousie des succès de son fils.
L'écrivain redoutait de se voir surpassé ; Y Ami des hom~ mes n'excluait de son amour universel que l'homme sorti de sa chair. Je me trompe : il en avait aussi exclu la femme qui le lui avait donné. La philanthropie, c'est l'humanité traitée comme l'algèbre. Je me défie de ce rêveur qui veut tant de bien à tout le monde : ses statistiques donnent du travail et de l'aisance à tous les gens valides; il fait l'aumône spéculativement à tous les pauvres ; il guérit les malades; il ouvre les prisons aux captifs corrigés; l'ami, des hommes a pris la place de la Providence. Mais regardez autour de lui. Je vois sa maison sans épouse et sans enfants; l'aîné de ses fils, l'héritier de son nom, jeté au fond d'une geôle bien fraîche* , y reste trois semaines, « sans papier, sans livres, sans chemises à changer, sans peigne, avec la fièvre et des crachements de sang 2 . » 11 lui ôte jusqu'à sa part du travail que ses calculs avaient réparti entre tous : c'est un pauvre qu'il exclut de ses charités ; c'est un malade dont il abrège la vie ; c'est un homme libre dont il se débarrasse par la prison.
A quelle occasion le marquis de Mirabeau parle-t-i! d'une geôle bien fraîche, pour modérer V appétit de son /Lis, dit-il, et amincir sa taille? Mirabeau, entré au régiment
' tettres du marquis de Mirabeau à son frère le bailli. * Lettres à Sophie.
à dix sept ans, venait de perdre quarante louis au jeu. Et ce père, si délicat sur le bon usage de l'argent, dissipait sa fortune en plans économiques qui, dans une société mieux réglée, l'auraient fait interdire. Mais, comme il y allait pour lui d'un intérêt de vanité, sa ruine lui paraissait innocente; ne fallait-il pas soutenir ce titre d'Ami des hommes? C'est autre chose quand il s'agit de quarante louis perdus au jeu par son fils : il faut la prison pour faire justice de ce misérable, comme il rappelle. Et encore la prison pourrait-elle s'ouvrir quelque jour au captif : l'exil vaudrait mieux : un exila jamais, aux colonies hollandaises, eût donné à Y Ami des hommes la « sûreté de ne jamais voir reparaître sur l'horizon un malheureux né pour faire le chagrin de ses parents et la honte de sa race 1 . » Il balança entre la mortalité des bastilles et celle des Indes. On craint, en lisant plus avant dans sa correspondance, de trouver le philanthrope exprimant le regret de ne pouvoir faire mourir sur le gibet, dans la cour de son château, ce scélérat de dix-sept ans qui perd quarante louis au jeu.
Certes, il n'y a rien de moins excusable que la jeunesse de Mirabeau, traitant le mariage comme une intrigue galante, où il se jette par vanité, et dont il sort par dégoût; enlevant madame de Monnier et la faisant mourir de chagrin ; écrivant des livres obscènes, non pour vivre, car des écrits honorables y auraient sufG, mais pour être dissipateur jusque clans la misère; débauché, libelliste, presque soupçonné d'être espion; épouvantant de ses excès les plus indulgents, et donnant crédit d'avance à toutes les calomnies futures. Mais, au lieu d'un père sans entrailles, qui n'est touché que des défauts de son fils, qui s'effraye
* Lettres du tnarqui* de Mirabeau à son frère le bailli.
pour son autorité de ces premiers signes d'un caractère mâle, pour sa réputation de cette précocité de talent ; qui l'ôte des mains de précepteurs indulgents, coupables de ne pas le punir assez, pour 1er confier à un prêtre dur, avec charge de le briser; qui le fait mettre à dix-sept ans dans une prison d'État pour une dette de quarante louis, et qui dépense trente mille livres pour le faire enlever de Hollande; qui, dans le même temps, plaide en séparation contre sa femme, et sollicite des lettres de cachet contre son fils, en regrettant de ne pouvoir se démarier ni se dépatemiser : au lieu de ce despote impitoyable, donnez à Mirabeau un père de moins d'esprit et de plus de sens, mêlant à de la sévérité contre ses défauts de la tendresse pour ses qualités, père enfin par ce sentiment de la paternité, le seul divin, puisqu'il esta la fois le plus raisonnable de tous, et le seul soustrait à l'empire de la raison; donnez-lui pour père, au lieu du marquis, le bailli son oncle, ce simple et vigoureux esprit, de qui le grand sens venait d'une grande bonté, et voilà toute celte jeunesse trop fameuse, dont les scandales pesèrent sur toute la suite de sa vie, écoulée dans la médiocrité des passions et l'ardeur du travail ; voilà toute cette activité tiraillée et exaspérée se portant sur quelque noble matière, se réglant et s'enlretenant à la fois par quelque espérance de gloire dans la guerre ou dans les lettres. Les désordres de Mirabeau furent presque tous des révoltes. On ne peut l'accuser sans accuser la société où il vivait; et, comme s'il eût dû servir d'emblème à cette révolution dont il allait être la plus grande voix, ses égarements ne furent que les excès peut être inévitables d'une légitime insurrection. A la vérité, Mirabeau, élevé doucement dans la maison paternelle, ne voyant le mal de son temps que de loin et par la spéculation ; Mirabeau, ménagé par Tordre de choses
qui devait succomber en 1789, aurait manqué à la Révolution. Qui sait même si ce tribun du peuple n'eût pas été le chef de la noblesse, et ne se fût pas arrêté, avec Cazalês et quelques autres de ce parti, au système de Tan» tique monarchie tempérée par la convocation régulière des états généraux? Né dans la noblese, supposez-le nourri par des mains douces dans les abus du privilège, quelle force et quel désintéressement d'esprit ne lui eût-il pas fallu pour haïr à cause des autres un régime qu'il aurait eu sujet d'aimer pour lui-même? Mais les souffrances de cet homme étaient nécessaires au grand dessein qui avait mis la Révolution* de 1789 dans lasuccession des choses. Il fallait qu'il fût victime de l'ancienne société, pour la mieux combattre, et que le seul avantage qu'il en connût, la naissance, n'eût fait que le livrer au plus odieux de ses abus : l'autorité paternelle s' exerçant par des lettres de cachet. Les mœurs mêmes de la caste où il était né, l'orgueil du sang, la nécessité de faire des dettes au jeu, pour ne point paraître bourgeois, et de tuer un homme en duel, pour faire preuve de courage; la galanterie en public et la débauche entre quatre murs; ces mœurs dans lesquelles le précipitèrent, comme vers la délivrance, les duretés paternelles; il fallait qu'il en scandalisât les autres pour les faire haïr, et qu'il en souffrît lui-même pour haïr la caste où il les avait prises.
Quand il parut sur la scène, traînant après lui des dettes et des procès, marqué au front de la malédiction paternelle, fugitif de plusieurs bastilles, marié sans être *h*f a* famille, amant dont les infidélités étaient meur-
trières, écrivain dont la plume passait pour vénale/ on murmura autour de lui ta nom de Catilina. Ce fut là le premier empêchement de sa vie publique et la première épreuve de son bon sens. On ne voyait dans sa jeunesse que le scandale; on n'y voyait pas l'oppression domestique qui l'avait causé. On fut injuste et méprisant. Les nobles le traitèrent comme ceux de Rome avaient traité Catilîna : il leur parut un transfuge de leur rang, d'autant plus méprisable qu'ils élevaient plus haut le privilège qu'il avait abdiqué. Le clergé ne vit en lui qu'un libertin dangereux ; et, quant à la bourgeoisie, si elle fut flattée de se recruter dans ce que la noblesse avait de plus éminent, elle lui préféra soit ceux qui sortaient de son propre sein, soit ceux de ses nobles alliés qui se recommandaient par plus de probité, sincère ou ambitieuse. La cour ne l'estima point, et ne le redouta môme pas assez pour le dédommager de n'être pas estimé par le plaisir d'être craint. Il se vit dans son pays seul et le premier, discréditant ses qualités par sa vie, et rendant suspecte la vérité en la faisant passer par sa bouche. Celte défiance persista dans le temps même que Mirabeau paraissait conduire l'Assemblée : on y voyait à la fois tous ses avis accueillis et une résistance sourde à sa personne ; la même assemblée, qu'on accusait de le suivre jusque dans ses contradictions, trouva dans ses rangs quarante-trois présidents avant de se résigner à lui.
Cet admirable bon sens en fut-il un seul moment troublet Mirabeau, tout-puissant pour la cause qu'il défendait, mais impuissant pour lui-même, ne pouvant ni persuader à ceux qu'il voulait sauver qu'il pouvait les perdre, ni inspirer confiance à ceux qui lui obéissaient, semblable à un général que ses soldats surveillent tout en le suivant, Mirabeau s'aigrit-il? Par boutades peut-être, et quand la
défiance de la cour avait été impertinente ou celle de l'Assemblé brutale; mais point avec suite, ni dans les moments de danger; et, s'il rendit quelquefois la pareille aux personnes, il n'immola jamais les principes à ses ressentiments. Il savait même s'en vouloir de cette déûance dont il était l'objet; il rendait eet hommage à la morale de courber sous ses jugements cette tête qui ne s'abaissait devant personne. En quel pays, à quelle tribune ouïtron jamais un orateur absoudre en termes plus nobles l'opinion de ses injustices? « Sans doute, disait-il, dans le cours d'une jeunesse très-orageuse, par la faute des autres, et surtout par la mienne, j'ai eu de grands torts, et peu d'hommes ont, dans leur vie, donné plus que moi prétexte à la calomnie, pâture à la médisance ; mais, j'ose vous en attester tous : nul écrivain, nul homme public n'a plus que moi le droit de s'honorer de sentiments courageux, de vues désintéressées, d'une fière indépendance, d'une uniformité de principes inflexible. Ma prétendue supériorité dans l'art de vous guider vers des buts contraires est donc une injure vide de sens, un trait lancé de bas en haut, que trente volumes repoussent assez pour que je dédaigne de m'en occuper '. »
Voilà un bel exemple de confession pour les hommes à qui de grands services ont donné le droit de se faire pardonner des fautes. Nier qu'on en ait fait, c'est de l'audace qui n'impose à personne ; avouer ses fautes est d'un grand cœur, et, dans un homme politique, c'est la marque d'un suprême bon sens ; car les plus honnêtes gens même excusent celui qui se donne tort, et le relèvent bien plus qu'il ne s'est abaissé. Si quelque chose fit des amis à Mirabeau parmi les membres honnêtes et désintéressés de
* Séance du mardi 18 août 1789. Discours sur la Déclaration des iroils.
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T Assemblée, ce fut assurément cette confession, où les qualités dont il se loue ne semblaient que la réparation des fautes dont il s'accuse.
Dans le privé, ses aveux allaient plus loin. « Je paye bien cher les fautes de ma jeunesse, disait-il. Pauvre France! on te les fait payer aussi. » Et un autre jour : « Oh! que l'immoralité de ma jeunesse fait de tort à la France! » A l'époque de sa présidence, il disait à M. de Crillon : t Je pourrais expliquer mes désordres, mais je ne veux jamais les excuser 1 . » Et à Cabanis, qui lui parlait de sa gloire, à Auteuil : a Oh 1 si j'eusse apporté dans la Révolution une réputation semblable à celle de Maiesherbes! quelles destinées j'assurais à mon pays! quelle gloire j'attachais à mon nom! » La gloire qu'il rêvait n'était pas possible, même avec les vertus de Malesherbes unies aux talents de Mirabeau : celle dont lui parlait Cabanis et dont un si noble sentiment l'empêchait alors de se contenter, celle de l'orateur et de l'homme d'État, n'est - N elle pas relevée par ce touchant mérite du repentir que Bossuet met quelque part au-dessus de l'innocence?
Sa nomination tardive à la présidence ne fut pas le résultat d'un vote spontané, mais le prix d'un arrangement qui devait lui donner pour successeur Du port. Mirabeau en eut l'obligation à la Fayette, qu'il n'aimait pas. La raison de l'Assemblée nationale lui appartenait : les cœurs lui restaient fermés. On l'écoutait avec transport; mais il fallait une intrigue pour arracher un suffrage qui s'adressât à sa personne. Il s'ajoutait d'ailleurs à cette défiance l'envie, qui pouvait se cacher sous le manque d'estime. Que de causes de trouble pour une raison moins forte! Illusion des succès de tribune, qui auraient pu le tromper
* Rapporté par M. Droz dans son excellente Histoire du règne de L>uU XVI.
sur sa puissance; aigreur des obstacles; haine peut-être contredes rivaux qui ruinaient ses opinions par sa vie. Mirabeau résista. Il avait raison de dire à son valet de chambre : « Soulève cette tête, tu n'en porteras pas une pareille. » En est-il une seule, dansl'histoire des grandes intelligences, où il y ait eu à la fois plus de mouvement et de mesure, plus de passion et de raison?
Mirabeau ne fut pas tout d'abord le premier homme de l'Assemblée constituante. Ses premiers actes sont à la fois marqués de fougue et d'hésitation. Ses premières paroles sont un peu déclamatoires : « Gatilina est-il à nos portes? » et d autres de ce genre. Il y manque tout ensemble la règle et la décision. On le cherche dans de grandes circonstances, il est absent ou muet; on le voit dans de moindres, s'agitant et inefficace. Un homme lui est alors très-supérieur, mais pour quelques semaines seulement ; génie singulier, que trois ou quatre paroles à jamais mémorables épuisent, et qui semble avoir consumé son intelligence à Jes concentrer et à leur donner une force d'explosion qui emportera tout. Cet homme, c'est l'abbé Sieyès. Le tiers état s'étonnait de n'être encore qu'un ordre. Sieyès, dans cet étonnement, devine son ambition ; il l'avertit de lui-même par ce mot sublime : « Qu'est-ce qu'a été le tiers état jusqu'ici? Rien. Que veut-il être aujourd'hui? Tout. » Le 10 juin 1789, en entrant dans l'Assemblée, il dit : a Coupons le câble, il est temps. » Etil fait la motion de déclarera que l'Assemblée ne peut plus attendredans l'inaction \e$ classes privilégiées, sans se rendre coupable envers la nation ; et que, dans une heure, il sera
procédé à la vérification des pouvoirs, et donné défaut contre les non comparants. » Le 16, il propose à l'Assemblée de prendre le nom d'Assemblée nationale. 11 n'y vint pas tout d'un coup, mais en passant par une de ces dénominations analytiques, qui définissent et qui, par cela mênfe,. provoquent la contradiction 1 . On attaquait en effet sa définition ; il la retire et y substitue Assemblée nationale, qui tranchait tout. Chose étrange! Mirabeau, qui avait déjà prononcé lé mot dans un de ses discours, en eut peur, quand Sieyès le créa, en l'appliquant si à propos. 11 se déroba au vote qui consacrait ce titre, et ses amis eurent à dire que, son nom ne figurant pas sur la liste des opposants, il avait dû voter avec la majorité.
Quinze jours après, on délibérait sur la question des mandats impératifs. L'Assemblée penchait pour l'opinion qui les déclarait nuls. Mais les plus har^s n'osaient aller jusqu'à délier les députés à l'égard de leurs bailliages. Les uns voulaient inviter, les autres sommer les électeurs de rendre la liberté à leurs élus. Le 8 juillet, Sieyès supprimait le débat même, en proposant de déclarer « qu'il n'y avait lieu de délibérer. » Et sept cents voix contre vingt-huit votaient sa motion.
C'est ainsi que, par une suite d'affirmations fières et laconiques sur toutes les questions douteuses, ce hardi et profond esprit constituait l'Assemblée nationale.
A partir de cette époque, il s'efface. Sa réputation de penseur et de publiciste le désignait pour le travail de la constitution. L'instinct de l'Assemblée, qui retenait Mirabeau dans les rangs actifs, envoyait Sieyès au comité chargé de préparer ce travail. C'est là que Sieyès, retiré
1 II avait dit d'abord : rassemblée des députes connus et vérifiés de la nation française. Mirabeau avait raison d'appeler cela un logogriphe.
des débats journaliers comme au fond d'un sanctuaire, donnait le jour à sa plus glorieuse pensée : la division de la France par départements. 11 avait appris à la nation, par son fameux écrit sur le tiers état, qui elle était, où elle était; par ses motions sur la réunion des trois ordres et sur les mandats, qui la représentait, qui avait droit de parler en son nom : sa division par départements traçait la carte de la France nouvelle, et en appropriait, pour ainsi dire, la géographie politique à l'unité, à la liberté qu'elle venait de conquérir. Sieyès fit plus qu'attaquer l'ancien régime, il lenia. Il ne prouva pas le nouveau, il l'affirma. Aucun homme ne s'éleva plus haut et ne disparut plus vile. Je le vois un moment planer au-dessus de la France régénérée, déployant, en manière d'étendard lumineux, ces sublimes formules auxquelles la nation se reconnut de tous lesqpoints du territoire; puis l'ombre succède, et Sieyès, redescendu sur la terre, n'est plus qu'un grand nom sous lequel marche avec embarras un personnage douteux, qui en paraît accablé. On lui demande encore des oracles; il ne répond que par des rêveries. Enfin, consul un moment avec le général Bonaparte, il tourna sur lui-même cet esprit d'observation et d'analyse qui lui avait révélé avant tous les autres la Révolution; il vit qu'il ne pouvait y avoir partage de pouvoir entre un rédacteur de constitution et un général heureux; il céda sa place au prix d'une oisiveté opulente, et se survécut quarante ans.
En même temps que le rôle de Sieyès finissait, celui de Mirabeau avait commencé. Sieyès n'eut pas d'égal tant qu'on se tint sur les cimes des principes constituants ;
mais, le jour où la délibération se confondit avec l'action, où il fallut, après la destruction légale du passé, organiser le présent, la première place fut à Mirabeau. Le coup d'oeil qu'avait eu Sieyès pour la théorie, Mirabeau Peut pour la pratique. Tandis que Sieyès, répondant à Dreux- Brézé, se borne à dire froidement : « Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier; » affirmant ainsi le droit des communes en présence du pouvoir qui se croyait encore dans le passé, la réponse de Mirabeau est ce droit même qui s'exerce déjà et qui menace.
Dans une transparente allusion à Sieyès, où perçait peut-être le dépit, Mirabeau comparait le métaphysicien saisissant, dans la méditation du cabinet, la vérité abstraite, à Tbomme d'État qui l'applique malgré les difficultés et les obstacles. « 11 y a cette différence, disait-il, entre l'instructeur du peuple et l'administrateur politique, que l'un ne songe qu'à ce qui est, et que l'autre s'occupe de ce qui doit être 1 . » Le portrait du métaphysicien était vrai de Sieyès; celui de l'homme d'Etat, de Mirabeau.
Nul n'avait mieux saisi que Sieyès l'-état de la France aux approches des États généraux, ni fait une synthèse plus complète et plus claire d'éléments mieux analysés. Il unissait à l'observation qui découvre et démêle les choses, la fermeté d'esprit qui conclut. Mais on lui fit tort en lui demandant le talent qui organise. Quand il fut transporté du domaine de l'observation dans le gouvernement, il s'égara. Les habitudes rigoureuses de son esprit le rendant peu propre aux idées de transaction, il se jeta dans les opinions extrêmes par l'impossibilité de n'être pas ahsolu. 11 s'y mêlait, dit-on, quelque dépit de la faveur que savait concilier aux idées modérées et pratiques l'éloquence de
* Séance du 15 juin 1789.
Mirabeau. Mais à quoi bon chercher ses mobiles dans ses arrière-pensées, quand sa conduite s'explique si bien par son tour d'esprit? Sieyès n'avait pas tout le bon sens qui fait la supériorité de l'homme d'État. D'autres lurent mieux que lui au fond du cœur humain, où s'apprend le secret, non-seulement des actions individuelles, mais des révolutions des empires.
C'est dans ce livre que Mirabeau avait étudié les causes des entraînements au sein des assemblées délibérantes, des passions aveugles dans la multitude, des préjugés dans les cours; son bon sens n'était que la connaissance profonde du cœur humain. II avait en lui la mesure de toutes les personnes et de toutes les choses. Orateur, il avait vu l'effet de la parole sur les hommes, et quel monstre à mille têtes devient une assemblée, même de gens de choix, quand il y éclate une panique d'espérance ou de crainte; ami du peuple, il savait jusqu'où vont les défiances de ce peuple contre ceux qu'il hait, et combien il hait à la légère ; noble, il avait deviné, par les préjugés d'un gentilhomme de province, tout ce qu'en engendrent les cours ; homme, résumant en lui toutes les puissances et tous les contrastes de la nature humaine, il savait y distinguer les besoins permanents des caprices, et, jusque dans la lièvre du changement, il discernait les instincts qui persistent et qui rétablissent certaines choses par les mains mêmes qui les ont détruites. Aussi, tandis que Sieyès, retiré à l'écart, bâtissait des constitutions d'après les lois de la logique, Mirabeau, au plus épais des combattants, en contact avec toutes les passions aux prises, lui-même les éprouvant presque toutes, tour à tour ré* volutionnaire et royaliste constitutionnel, pourvoyait au présent et fondait l'avenir.
Oui, c'est là sa gloire. Il ne voulut détruire que ce qui
MIRABEAU. lit
devait être détruit, et ce qu'il voulut fonder a seul survécu. Toutes ses opinions font des ruines nécessaires, ou posent des fondements durables. Nul dans rassemblée constituante n'est plus révolutionnaire que Mirabeau; mais nul ne Test avec moins d'illusion et de colère. Il avait toute l'ardeur du rôle sans en avoir l'exaltation. Ainsi il n'assista pas à la scène de la nuit du 4 août, où les nobles, qui devaient émigrer quelques mois après, tirent à la patrie le sacrifice de tous leurs privilèges. Il regrettait qu'on n'y eût pas mis plus de lenteur, et que les arrêtés u'eussent pas été précédés d'une discussion, où le sacrifice, fait avec plus de sang-froid, eût laissé moins de regrets à ceux qui le firent, et rendu plus reconnaissants ceux qui en profitèrent. 11 eût voulu, au lieu d'un coup de tête, même généreux, un acte de justice s'accomplissant, non par acclamation, mais par réflexion. De même il n'approuva pas la parodie de cette scène fameuse, le 19 juin 1790, quand tous les titres de noblesse furent supprimés. « Que tous les hommes, écrivait-il alors, soient égaux devant la loi; que tout monopole, surtout moral, disparaisse : le reste n'est que déplacement de vanité. '» Grande vérité, et que la suite n'a que trop prouvée. Quel a été le fruit de cette décision du 19 juin? La veille, il n'y avait qu'une noblesse; moins de quinze ans après, il y en avait deux : l'ancienne reprenait ses titres, et la nouvelle se glissait hors des rangs de cette bourgeoisie qui avait battu des mains à la destruction de l'ancienne, et qui, le lendemain du 19 juin, appelait Mirabeau du nom de Riquetti l'aîné, désorientant, disait celui-ci, l'Europe accoutumée au nom de Mirabeau. Ne diton pas qu'il s'en forme une troisième, dont les titres s'évaluent à la caisse du sceau?.. La nuit du 4 août, à laquelle on a fort à tort comparé le 19 juin, affranchissait
les personnes et les terres, et fondait l'unité du pays; le 19 juin ne fit qu'élever le prix de titres abandonnés avec trop d'éclat, et la vanité trouva encore son compte à faire croire que ce qu'elle sacrifiait par dévouement devait être d'une inestimable valeur. Il y a deux sortes de choses également indestructibles : celles qui sont fondées sur la raison, et c'est pour cela que les décrets de la nuit du 4 août subsistent; celles qui ont la vanité pour principe, et c'est pour cela que les décrets du 19 juin ont été rapportés.
Le lendemain de la mort de Mirabeau, on lisait dans un article de Harat, intitulé Oranon funèbre de Riquetti, ce passage, où le génie de la destruction et du nivellement sans bornes rendait, sans le vouloir, le plus éclatant hommage au génie de l'organisation et de la vraie égalité : « Peuple, c'^st à lui (Riquetti) que tu dois tous les funestes décrets qui t'ont remis sous le joug et qui ont rivé tes fers : celui de la loi martiale, celui du veto suspensif, celui de l'initiative de la guerre, celui de Findépendance des délégués do la nation, celui du marc d'argent, celui du pouvoir exécutif suprême, celui de la félicitation des assassins de Metz, celui de l'accaparement du numéraire par de petits assignats, celui de la. permission d'émigrer accordée aux conspirateurs. » Prenons Marat au mot : oui, c'est là un beau texte d'oraison funèbre. ]} n'est pas un de ces actes qui ne fût, ou le meilleur expédient pour résoudre des difficultés pressantes, ou une théorie toujours applicable, soit de gouvernement, soit de liberté. La loi martiale sauvait de
Tordre tout ce qu'il était possible d'en sauver. La création des assignats, limitée, comme le voulait Mirabeau, à une somme équivalente aux biens du clergé, épargnait à la révolution la honte de débuter par la banqueroute. Rien n'était plus propre à maintenir la discipline dans l'armée que de déshonorer la révolte en approuvant publiquement la répression. Et, pour parler des théories, quelle est la monarchie constitutionnelle, quel est le pouvoir exécutif' quelconque qui soit possible sans le veto, sans le droit de la paix et de la guerre? Enfin, quoi de plus sage que de vouloir pour les délégués de la nation la plénitude d'indépendance du pouvoir qui les délègue?
Le grand sens qui marque tous ces actes n'inspira pas moins bien Mirabeau dans la question de rémigration. Il ne voulut pas qu'à quelques mois d'une Déclaration des droits de l'homme qui laissait chacun libre de disposer de sa personne, le droit de sortir des frontières fût interdit aux citoyens. Ce n'est pas à la loi, en effet, c'est à la patrie elle-même, par la sagesse de son gouvernement, par la sécurité qu'elle offre à tous, à retenir ses citoyens dans son sein. L'émigration est sans doute un abus de la liberté individuelle; mais la moitié du tort en revient au gouvernement, qui, pour enchaîner au sol des citoyens que chassent ses mauvaises lois, ne sait queles mettre en état de siège. La patrie ou la mort vaut la fraternité ou la mort : c'est du même code. Déclarer que les citoyens sont libres d'émigrer, mais qu'il n'est pas permis à un gouvernement de rendre l'émigration nécessaire et innocente, voilà le vrai, et Mirabeau s'y tint. Et je me joins à ceux qui l'applaudirent quand il s'écria : « Si vous faites une loi contre les émigrants, je jure de n'y obéir jamais! » On ne quitte sa patrie que pour sauver sa foi ou sa tête; et, quels que soient les torts de l'émigration, ils n'absol-
vent pas la société qui réduit ses membres à s'expatrier.
C'est l'instinct de cette vérité, c'est peut-être la secrète conviction que les nécessités ou les fautes de la révolution avaient rendu mortel à beaucoup de personnes le séjour de la patrie, qui fit ajourner par l'Assemblée nationale la discussion d'une loi sur rémigration. Maïs cette réserve ne pouvait pas convenir aux jeunes membres de l'Assemblée législative. Nourris de l'idée que la patrie ne peut mal faire, et que, « s'il peut être permise l'homme qui a germé sous le despotisme obscur de l'inquisition espagnole d'aller sous un climat plus heureux chercher l'air de la liberté, il y avait trahison, infidélité, fuite banqueroutière à quitter une. patrie qui tendait les bras aux émigrés 1 , » ils trouvèrent le crime d'autant plus grand que la patrie leur paraissait plus belle, et ils firent contre rémigration un décret qui la précipita des intrigues de Goblentz dans la guerre civile ouverte.
Dans cette oraison funèbre de Mirabeau, est-il quelque acte que Marat ait approuvé? Cela nous réglerait dans le compte à faire des fautes de Mirabeau. Tout acte qu'aurait loué cet homme pétri d'illusions, de haine et de colère, serait nécessairement malheureux ou coupable. Mais non. Mirabeau a étfhappé à l'approbation de Marat. Toute la complaisance de Yami du peuple pour cette grande mémoire ne va qu'à dire que, « si Mirabeau éleva la voix en faveur du peuple, ce fut dans les cas de nulle importance. » C'était sans doute aux yeux de Marat cas de nulle importance que l'adresse au roi pour le renvoi des troupes; que la proposition de déclarer ià nation propriétaire des biens du clergé; que les motions ou adresses pour commencer la vente de ces biens; pour demander au
* Discours de Vergniaiid, séance du 25 octobre 1791.
roi le renvoi des ministres; pour déclarer Condé traître à la patrie, s'il ne déchirait son manifeste; pour changer le pavillon de la marine; pour supprimer les substitutions; pour mettre à la charge de la nation les frais de la démolition de la Bastille; pour défendre la constitution civile du clergé ; et d'autres de moindre importance, dans lesquelles Mirabeau sut être révolutionnaire en restant modéré. C'est même ce qui se mêlait de modération imperturbable à ces actes sur des faits si brûlants qui les recommandait si mal aux yeux de Marat; outre l'impardonnable affront que lui avait fait Mirabeau en proposant Tordre du jour sur des paroles de sang que ce misérable avait écrites contre lui '.
Marat n'a pas eu de coup d'œil : sa haine l'eût mieux inspiré en lui révélant quelque chose à louer dans la vie de Mirabeau; car l'éloge de Marat déshonorait. Mirabeau, il faut le dire, en courut le risque. Vami du peuple eût pu goûter la justification du pillage de l'hôtel de Castries *, les menaces contre Foucault 5 , et cette apostrophe de factieux au côté droit qui riait d'un de ses exordes : « Je vous jure qu'avant que j'aie cessé de parler, vous ne serez pas tentés de rire 4 . » Marat eût approuvé la pensée d'ôter le droit de confesser aux ecclésiastiques
4 C'est à l'occasion d'un des actes qui font le plus d'honneur à Mirabeau, le projet de licenciement et de recomposition de l'armée, que Marat écrivait : « Si les noirs et les ministres gangrenés et archigangrenés sont assez hardis pour le faire passer, citoyens, élevez huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête l'infâme Riquetti l'aîné. » Mirabeau fit passer à Tordre du jour sur ce qu'il appelait ce paragraphe d'homme ivre.
* Séance du 15 novembre 1790.
3 Même séance.
* Ce début était en effet fort emphatique. « J'ai ressenti, je l'avoue, les bouillons de la furie du patriotisme jusqu'au plus violent emportement. » Séance du 2i octobre 1789.
qui n'auraient pas prêté le serment civique; il se fût presque reconnu dans Mirabeau excusant le double meurtre de Foulon et de Berthier, et écrivant cette phrase cruelle : « 11 faut s'endurcir aux malheurs particuliers, et l'on n'est citoyen qu'à ce prix 1 . » S'il était vrai surtout que ce fût par dépit d'avoir vu repousser ses offres de service à la cour, il y aurait eu un jour où Mirabeau mérita d'être loué par Marat.
Si Mirabeau ne sut pas toujours résister à l'emportement, il ne se défendit pas toujours de l'illusion. Ce /ut une grave erreur de vouloir que l'administration à tous ses degrés fût élective; ce fut une folie d'étendre le principe de l'élection à la justice, et de faire nommer le juge par le justiciable. Je sais que, dans la défiance superstitieuse qu'inspirait le pouvoir exécutif, l'idée de tirer tous les pouvoirs de l'élection était populaire. Mais l'homme qui avait eu le courage de se faire accuser de trahison dans la question du veto et du droit de la paix et de la guerre, était digne de défendre le principe de l'institution des juges par le pouvoir exécutif, avec les garanties de l'inamovibilité. Dans cette circonstance, le bon sens de Mirabeau s'obscurcit et céda aux préjugés de l'opinion.
Un examen détaillé de ses actes ferait trouver d'autres fautes, soit d'emportement, soit d'illusion. Mais, hors des points importants, sur lesquels tous les bons esprits sont d'accord, les reproches comme les éloges deviennent peu sûrs, à cause de la diversité des opinions, et risquent de
* Uttre à ses commettants.
n'être que des préjugés personnels. Il est même de convenance et d'équité, dans nos jugements sur les hommes dont les actes et les paroles ont produit des effets si contraires, et jamais le bien sans quelque mal, de retenir quelque chose de notre admiration ou de notre sévérité ; car, pour vouloir trop les servir, nous leur ôtons quelquefois des amis; ou, si nous sommes trop sévères, on nous l'impute à vanité ou à pruderie; outre que ce qu'on dit de trop affaiblit ce qu'on a dit de vrai. Je n'ai pas prétendu faire de Mirabeau un esprit ni un cœur infaillibles; mais je crois ne rien outrer en disant que personne de son temps, parmi ceux qui portèrent le poids de ce qui s'accomplissait, ne fit moins de fautes, et ne fut plus souvent dans la vérité.
Je ne parle pas des personnes de la cour. Un des effets de la défiance publique, c'est de troubler le sens do ceux contre qui elle s'acharne. Il eût fallu des héros à la cour pour garder un sens ferme et des intentions immuabes au milieu de cette peur universelle de la trahison. L'épreuve était trop forte pour des hommes, et j'avoue qu'en lisant les annales de la révolution française, j'ai besoin de personnifier dans cette cour toutes les cours absolues pour être révolutionnaire sans scrupule, et pour ne pas me reprocher le plaisir que j'éprouve, en pieux enfant du tiers, à la voir vaincue. Quant aux ministres qu'elle employa, souvent placés entre deux défiances, celle de l'opinion et celle de la cour; ne pouvant calmer l'une sans aigrir l'autre; tour à tour servant mal pour être populaires, ou se rendant odieux à l'opinion pour vouloir trop bien servir, ils firent des fautes par tout le monde et contre tout le monde.
D'autres préjugés, la môme fausseté de position empêchaient les membres du côté droit de l'Assemblée, non-
seulement d'être justes envers la révolution, mais même de la comprendre. Ils crurent que ce n'était qu'une émeute prolongée; et, pour en précipiter la fin, ils lui cédèrent en des choses qu'ils trouvaient injustes, ce qui l'irrita davantage ; car céder sans combat trahit le dédain pour l'adversaire, tandis que résister prouve qu'on l'estime. « Ils n'écoutaient pas, dit le marquis de Ferrières; ils riaient, parlaient haut.... sortaient de la salle quand le président posait la question, invitant les députés de leur parti à les suivre, ou, s'ils demeuraient, leur criant de ne point délibérer 1 ... » Insensés, qui auraient peut-être rendu la révolution généreuse en la combattant, et qui la rendaient violente en ^insultant!
Je ne parle pas non plus de la poignée d'hommes qui, dans je ne sais quel coin du côté gauche, rêvaient la république. Quoique une opinion récente leur ait donné la gloire d'avoir eu seuls le sens de la révolution, et un esprit de prophétie qui prévoyait la fin de cette laborieuse et impossible transaction entre la révolution et l'ancienne monarchie, je veux bien les regarder comme les coins de fer de la nécessité, mais je ne veux pas accorder qu'ils aient vu le plus juste, ni qu'ils aient le moins failli. L'édifice qu'ils ont voulu élever a croulé sur eux; celui qu'ils ont voulu détruire est resté debout. Non, leurs sombres expériences n'étaient pas de la divination. Non, vous n'arracherez pas au genre humain l'aveu queMarat, qui demandait la dictature et l'extermination, et Robespierre, qui les pratiqua, ont été des grands hommes, La nécessité n'est pas plus le génie que la vertu.
On ferait donc un médiocre honneur à Mirabeau en disant qu'il eut plus de bon sens et qu'il fit moins de fautes
4 Mémoires du marquis de Ferrières, Hv. VII.
que la cour et les deux partis extrêmes de l'Assemblée. C'est dans le parti de la monarchie constitutionnelle, le seul qui fût dans les voies de l'avenir, qu'il faut chercher qui comparer à Mirabeau.
Les plus près de lui, dans la droite, Malouetet Mounier, esprits distingués, coeurs honnêtes, n'étaient que des imitateurs. Épris de la forme anglaise, ils avaient le double tort de croire qu'une nation peut calquer son gouvernement sur celui d'une autre ; et, quant à la France, que les classes vaincues, que les morts du 14 juillet et du 4 août pouvaient fournir la matière d'une chambre aristocratique. Ils donnèrent plus d'une fois de bons avis; mais, comme on y apercevait plus d'attachement à la royauté antique quedlntérêt pour des libertés inconnues, ces avis furent toujours inefficaces et le plus souvent suspects.
D'autres erreurs, d'autres fautes, égarèrent le parti qui voulait à la fois la révolution et la royauté, mais la royauté pour la révolution. Trois mobiles déterminèrent presque toutes ses résolutions : le goût des théories, la défiance contre la cour et l'amour de la popularité.
La métaphysique du Contrat social faisait le fond de toute leur politique. C'était le temps où une sculpture à la mode représentait Jean-Jacques Rousseau, assis sur un rocher où croissait la sensitive, et méditant le Contrat social, un rouleau de papier à la main sur lequel on lisait cette maxime : « Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. » Les emblèmes étaient la Liberté, la Vérité, l'Amour de la patrie, l'Eloquence, figurée par un foudre. Il y eut jusqu'à cinquante-six orateurs inscrits pour proposer des projets de déclaration des droits de l'homme. Chacun avait le sien, et tous voulaient le placer en tête de la constitution. En vainMalouet faisait voir avec beaucoup de force Tin-
conséquence d'ouvrir par une déclaration de droits une constitution qui devait régler, qui allait sans doute limiter ces droits ; en vain Mirabeau insistait sur les difficultés d'un exposé destiné, disait-il, à servir de préambule à une constitution qui n'était pas connue : les discours étaient prêts, et les discours prêts ne se rendent guère; l'immense majorité* d'ailleurs ne trouvait rien de plus pressant que cette déclaration. On fut pourtant effrayé de s'engager dans cinquante-six discours. Un membre proposa de n'accorder à chaque orateur que cinq minutes. « Cinq minutes, s'écriait Babaut Saint-Etienne, pour délibérer sur des lois que tout l'univers va blâmer ou approuver ! » L'assemblée réduisit à dix le nombre des orateurs qui seraient entendus, et à trois les projets entre lesquelselle aurait à choisir. Mais l'idée de faire précéder la Constitution de la Déclaration des droits prévalut. La Fayette avait apporté cette chimère d'Amérique : beaucoup crurent qu'elle venait, comme un oracle, du fond de ses forêts vierges, et que c'était le cri de l'homme de Jean-Jacques, sorti parfait des mains de la nature, qui réclamait contre la tyrannie des sociétés civilisées.
La défiance contre la cour n'était pas moins générale dans ce parti que le goût pour les théories. Sincère chez le plus grand nombre, parce que la cour n'y donnait que trop sujet, il fallait, pour être accrédité, en affecter plus qu'on n'en avait, et cVtait le lieu commun de tous les discours d'insulter les ministres et de faire quelque allusion outrageante aux courtisans. On n'eût pasosé louer le roi sans (^éshonorer son entourage. C'est par là que le côté gauche se distinguait du côté droit. Mais, comme il arrive, la défiance contre la cour déshabituait du respect pour la monarchie; des personnes, «lie s'étendait peu à peu aux principes; et quand la royauté avait besoin d'aide, on la laissait dans le péril,
pour n'avoir pas à défendre la cour en même temps que le roi. C'est ainsi que les royalistes constitutionnels préparaient les voies à la république.
Ils n'y aidèrent pas moins par leur amour pour la popularité. Jusque-là on n'avait connu la popularité que par le succès des ouvrages d'esprit, au théâtre, dans les salons. On était plutôt à la mode que populaire. Mais la popularité par le peuple, cette passion de la foule pour un orateur aimé, cette royauté d'un moment sur les âmes, tout cela était nouveau, et il no faut pas s'étonner que les premiers qui goûtèrent à cette boisson inconnue en aient été enivrés.
Des trois faiblesses des royalistes constitutionnels, la dernière est celle que j'excuserais le moins. L'enthousiasme pour les théories est une noble passion; c'est l'amour de la vérité qui se trompe d'objet ; j'y vois de la foi et du dévouement. La défiance contre la cour était trop justifiée pour n'être pas pure. Mais dans l'amour de la popularité, la vanité dominait; le succès devenait plus nécessaire que la vérité; la cause passait après la faveur de la personne. 11 y avait d'ailleurs, dans cette foule qui donnait la popularité, tant de mauvaises passions, le soupçon, la haine, la vengeance, un commencement de goût pouf le sang, qu'il n'était guère possible de rectuercjier son suffrage innocemment. Plusieurs des plus honnêtes gens d'alors firent de grandes fautes pour l'obtenir; sous la Législative, on fit des bassesses. C'est qu'il se mêle à l'amour de la popularité encore plus de peur des attaques que d'ardeur pour la louange. Que de nobles esprits que devait corrompre la crainte, soit des sarcasmes meurtriers de Camille Desmoulins, dont la mort touchante a fait exagérer le talent et excuser les excès, soit des menaces féroces de ce rêveur sanguinaire qui a fait douter si l'assassinat n'avait pas été un jour légitime ! On en vit, que le péril cer-
tain devait relever jusqu'à l'héroïsme, s'avilir devant le péril douteux, et tel craindre la plume de Marat, qui devait regarder sans peur l'échafaud.
Mirabeau n'eut aucune de ces faiblesses. La mort, qui le surprit dans son lit, l'eût-elle trouvé ferme sur l'échafaud des Girondins? Qui peut en douter? Mais, certes, il n'y eût pas été amené par le désir de plaire à Marat, ni par le besoin, de le conjurer. Marat n'eut pas l'honneur d'irriter Mirabeau. Mirabeau le qualifia un jour froidement A'homme ivre, et n'en parla plus. Il ne lui fit pas l'honneur de demander justice de ses outrages; il ne lui envoya pas même son mépris, le gardant pour une meilleure occasion, et ne voulant pas que Marat pût se vanter d'avoir excité une passion quelconque dans cette âme dont tous les mouvements étaient des passions. Mirabeau eut cet avantage sur tous les royalistes constitutionnels, qu'il ne connut de la popularité ni ses étourdissements ni ses peurs. Au lieu d'en être esclave, il s'en servit. Pour les autres, c'était une puissance extérieure dont ils se faisaient les courtisans; pour lui, c'était son ouvrage, sa chose, un effet dont la cause était en lui et dont il entendait bien rester maître; et, comme s'il eût voulu prouver qu'elle lui appartenait en propre, il se la conciliait par les opinions les plus contradictoires, et de ce qui devait amener la disgrâce il tirait le triomphe.
A côté de Necker enivré «des ovations de son rappel, qui abandonnne le roi pour garder la faveur de la foule; de la Fayette, qui paraît n'aimer que pour la popularité toutes les belles causes auxquelles il attacha sa vie, et qui doute de la vérité et de la vertu quand elles ne sont pas populaires; de Barnave, qui fait à cette idole des sacrifices qu'il expie par sa noble mort, Mirabeau traite la popularité comme l'argent; il en dépense plus qu'il n'en gagne.
Si parfois il s'expose par des excès à un redoublement de faveur, il se venge de la foule qui les applaudit, en lui arrachant des battements de main pour une conduite qui les répare. Les femmes des 5 et 6 octobre, envahissant la salle des séances de l'Assemblée nationale, veulent l'entendre parler : elles demandent notre petite mère Mirabeau. « Je voudrais bien savoir, leur dit-il, comment on se donne les airs de venir troubler nos séances. » Il n'ajoute pas un mot de plus, et il se rend populaire par ce courageux mépris pour la popularité.
On a vu, dans ce que j'ai rapporté des discours sur la Déclaration des droits, ce qu'il pensait de ces théories dont l'immense majorité de l'assemblée était dupe. Forcé, au nom du comité des cinq, de rendre compte d'un projet de déclaration, il essaya d'abord de refroidir l'assemblée en exposant la difficulté du travail, l'inconvénient de faire une déclaration des droits pour une constitution encore inconnue; de proclamer, en temps d'orage, des principes qui, vrais en eux-mêmes, étaient inopportuns. Il contrariait un entraînement; on l'accusa ; on s'écria qu'il abusait de ses talents : il ne se rebuta point; mais il n'osa pas (nul ne l'eût osé) attaquer l'utilité d'une déclaration des droits. Il fit même la concession qu'elle était nécessaire, qu'elle devait être partie intégrante et inséparable de la constitution; espérant, par ces caresses au préjugé universel, en faire ajourner le vote. Les attaques personnelles, les cris redoublèrent; rassemblée était impatiente, elle voulait protester avec éclat contre le passé ; elle était touchée de la gloriole de rappeler à tous les peuples leurs droits naturels; on passa outre. La discussion fut longue, souvent puérile. À chaque pas qu'on faisait dans l'exposition des droits de l'homme, on était frappé de l'abus que le citoyen en peut faire ; on cherchait des droits, et on.
ne rencontrait que des devoirs; on rêvait l'homme libre de la nature, et on ne voyait que l'homme lié par l'état civil. Cependant l'assemblée s'y entêta. Une Déclaration des droits fut votée, à quelques articles additionnels près, dont on remit le vote après la constitution. Louis XVI n'y donna pas d'abord sa sanction, disant fort sagement que les lois à intervenir étaient nécessaires pour fixer le sens de certains principes. On ne s'y attacha que plus fort, la défiance s'en mêlant. Enfin il la signa; mais c'était le 5 novembre, une émeute lui menait la main.
Libre de toute passion pour les théories, Mirabeau était sans défiance parce qu'il était sans crainte. Il voyait bien que le passé était vaincu et incapable de se relever; les illusions de la cour, ses entêtements, ses espérances, lui donnaient de l'humeur, l'impatientaient, mais ne lui faisaient pas peur. Dans les emportements de Mirabeau, dans ses insultes même, on ne sent pas de haine; car la haine croit à la puissance de ce qu'elle hait, et Mirabeau sentait que la résistance du régime ancien n'était que le suprême et inutile effort du lutteur qui tombe. Il ne se refusa pas les sarcasmes ni les menaces aux courtisans; mais, tandis que les autres portaient aux courtisans des coups qui atteignaient le roi et la royauté, Mirabeau n'attaquait la cour que pour détourner du roi, sur son entourage, les préventions populaires, et pour rendre moins suspecte la défense du principe de la royauté. Sa croyance sur ce point fut prophétique. Rien ne put le faire douter que la royauté dût survivre; ni les craintes qu'il eut plus d'une fois sur le sort des personnes royales, ni le dépit de voir ses conseils mal reçus et son dévouement refusé.
C'est par cette indépendance desprit au milieu de tant d'entraînements et de vicissitudes irrésistibles, que, sans être chef de parti à l'assemblée, ni héros de club au de-
hors, il exerça partout une sorte de dictature. Les chefs de parti suivent plus souvent qu'ils ne commandent: mais on s'y trompe; les voyant de loin marcher entête, on croit qu'ils conduisent; ils sont poussés. Mirabeau n'était fait pour aucune servitude, et la plus brillante de toutes, celle de chef de parti, ne l'eût point tenté. Pour la gloire de héros de club, il montra combien il la dédaignait, en la laissant tout entière à ses rivaux, lesquels se consolaient de leurs échecs dans l'assemblée par leurs triomphes dans les clubs. Seulement, il se passa quelquefois la fantaisie d'y entrer, comme pour les détrôner un moment par quelques discours plus hardis que les leurs, et pour les réduire à leur vraie mesure, en se faisant voir à côté d'eux. Rien n'est plus imposant que l'isolement de cet homme, gouvernant une assemblée qui n'était pas plus à lui qu'il n'était à elle, et d'autant plus maître des esprits, que, par la défiance qu'inspiraient ses mœurs, on se croyait plus sûr, en suivant ses avis, de ne céder qu'à la force de la vérité. Hais c'était la condition de cet empire sur une armée de volontaires, que Mirabeau ne se trompât jamais; le jour où il ne rencontrait pas juste leur pensée, la faveur de la personne ne recommandant pas ses opinions, il se faisait autour de lui une désertion générale, et le dictateur d'aujourd'hui n'avait le lendemain que sa voix. C'est ce qui explique le silence de Mirabeau dans certaines questions importantes; il s'abstenait, pour n'être pas seul de son avis.
Ceux qui ne veulent pas faire honneur à la raison de Mirabeau de la grandeur de son rôle entre le passé qu'il combattait sans le haïr, et l'avenir qu'il fondait sur Tu-
426 ÉTUDES DE CRITIQUti LITTÉRAIRE.
nion de la royauté et de la révolution, n'y voient que le résultat d'un marché passé entre la cour et lui. Désintéressé, disent-ils, il se fût précipité vers la république; c'est le salaire qu'il recevait qui fit le contre-poids : il n'y a de sincère dans Mirabeau que le révolutionnaire; l'argent du roi le rendit monarchique.
Je n'hésite pas à dire que le juger ainsi, c'est le calomnier. Je respecte d'ailleurs le motif de cette rigueur envers Mirabeau. On fait bien de ne sacrifier aucun principe, même aux grands hommes, et la reconnaissance des nations serait la pire des corruptions si elle cessait d'être d'accord avec la morale. Mais la morale elle-même n'est pas tout d'abord et en tout temps parfaite. Née d'un noble et immortel instinct de l'homme, elle s'épure, elle se développe avec les sociétés; ses prescriptions deviennent plus précises et plus délicates, et, s'il est vrai qu'on ne puisse à aucune époque y manquer innocemment, la diversité des temps aggrave ou atténue les infractions. Qui pourrait dire que Comines soit aussi coupable d'avoir loué la perfidie de Louis XI que ie serait un historien d'aujourd'hui qui nous vanterait la perfidie comme une vertu d'État? Qui donc .qualifierait de traître à sa patrie le chevalier français du temps de Froissart, lequel comhattait tour à tour pour l'Angleterre contre la France, pour la France contre l'Angleterre? Non; je ne me sens pas le même mépris pour un homme dont le bon chroniqueur trouvait les exploits tout aussi beaux sous une bannière que sous une autre, que pour celui qui abandonnait la France à Waterloo. Je blâme cependant Comines de n'avoir pas été plus délicat que son temps, et je préfère à ce chevalier de Froissart celui qui, pressentant la patrie sous la France, patriote avant que le mot de patrie fut inventé 1 , restait
4 Le mot est du commencement du seizième siècle.
ûdèle à l'oriflamme de Saint-Denis. Aussi ne s'agit-il pas d'absoudre, mais de proportionner le blâme; et, en ce qui concerne Mirabeau, s'il ne peut pas être question d'excuser sa faiblesse, il n'y a que justice à l'expliquer par la morale d'un temps où les pensions du roi ne déshonoraient personne. Peut-être même, toutes circonstances pesées, trouverait-on que le reproche de vénalité ne s'applique pas justement à un homme qui n'a rien vendu.
Qu'est-ce qu'on appelle en politique un homme vendu, un vil stipendié, comme disait Mirabeau? c'est un homme qui, pour de l'argent, déserte ses principes et vend la vérité. Quels principes Mirabeau a-t-il désertés? quelle vérité a-t-il vendue? 11 est très-vrai qu'un jour il a reçu de l'argent de Louis XYI. Qu'il en ait reçu peu ou beaucoup, peu importe : les uns ont enflé le chiffre par haine pour sa mémoire; les autres, par excès de piété, l'ont trop restreint; ce qui est certain, c'est qu'il a reçu de l'argent : mais ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'il n'a rien vendu.
Je prends pour juges, non pas les consciences ambitieuses, qui n'ont que des indignations de respect humain, mais, parmi les plus honnêtes gens, ceux qui ne se souffriraient pas, même en rêve, avec une pensée de vénalité, et qui ne se trouveraient pas une main pour recevoir de l'argent. Dans sa brillante épopée des Girondins, M. de Lamartine s'interroge sur l'acte de Charlotte Gorday poignardant Marat. Entre la morale universelle, qui qualifie de crime tout assassinat, et son sentiment intérieur, qui lui fait admirer l'assassin, il hésite. Ne pouvant la trouver ni tout à fait criminelle ni tout à fait innocente, il l'appelle l'ange de l'assassinat. Ce mot fait-il les parts égales entre la morale universelle et le sens intime de l'historien? Non, car si l'acte est caractérisé par le nom com-
mun d'assassinat, le nom d'ange élève l'assassin fort audessus de l'homme. Cette hésitation de l'illustre écrivain, condamnant la main qui frappe, mais justifiant, que dis-je ! divinisant le cœur qui a conduit la main, je l'éprouve au moment d'apprécier la vénalité de Mirabeau. Peut-être serait-il plus sage de laisser à Dieu le jugement de ces crimes qui ne déshonorent pas le criminel, et de ne pas tenter la conscience publique par des excuses données, au nom du sentiment privé, à des violations de la morale universelle. L'inquiétude m'en est venue en écrivant cette justification de Mirabeau. Mais l'affection a été la plus forte. J'ai cédé à ses séductions qui lui firent tant d'amis. Et, soit que cette prévention m'ait trompé, soit qu'elle m'ait rendu clairvoyant, je n'ai pas plus voulu voir dans Mirabeau un homme vendu, que M. de Lamartine n'a voulu voir un assassin dans Charlotte Corday.
Mirabeau n'a sacrifié aucu.n principe, n*'a trahi personne pour de l'argent. Tous ses discours à l'assemblée nationale, tous ses écrits, soit avant, soit après 89, toutes ses lettres, toutes ses paroles, le montrent possédé par une seule pensée, l'établissement d'une monarchie constitutionnelle.
Dans le commencement, il lutte pour les principes constitutionnels contre la royauté; plus tard il luttera pour la royauté contre l'exagération des principes constitutionnels. Factieux aux yeux de la cour lorsqu'il lui arrache de force les libertés nouvelles, il est traître aux yeux deslrbertés nouvelles lorsqu'il veut les concilier avec la royauté. Placé comme arbitre médiateur entre deux principes qui se défiaient l'un de l'autre, Mirabeau voit tout d'abord, avant tout le monde, qu'ils sont faits l'un pour l'autre, et que leur union seule peut donner un gouvernement durable à la France. 11 travaille à cette union presque seul, au milieu de gens qui ne songent qu'à faire
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prédominer le principe qu'ils préfèrent. Il vient tour à tour en aide à tous les deux au moment où ils en ont besoin, et, quoiqu'il ait à se plaindre de l'un et de l'autre, il marche d'un pas ferme à son but, à travers les tiraillements de sa vie-privée, comptant sur cet empire de la vérité, dont il disait, en termes prophétiques : « Débattons, sinon fraternellement, du moins paisiblement; ne nous défions pas de l'empire de la vérité et de la raison ; elles finiront par dompter, on, ce qui vaut mieux, par modérer l'espèce humaine, et gouverner tous les gouvernements de la terre l . »
Si Mirabeau eût aidé la royauté alors qu'elle combattait encore pour quelque privilège incompatible avec les principes constitutionnels, oui, il faudrait dire qu'il s'est vendu. Mais c'est au moment où. n'y ayant plus rien à conquérir sur elle, il ne restait plus qu'à la dépouiller, que Mirabeau lui offre ses services. Elle les repousse. Il la défend, en attendant qu'elle daigne le lui permettre. On accepte enfin son aide, on la paye, je ne crains pas le mot. Quel sacrifice fait-il à la cour? Qui pourrait distinguer, dans ses discours, les paroles salariées des paroles libres? Dans les plans de gouvernement qu'il sou mettait en secret à la cour, y a-t-il un démenti donné à sa conduite publique?
Un stipendié montre d'ordinaire plus de zèle contre la cause qu'il a désertée que pour celle qui le soudoie. C'est de la nature humaine. On en veut à l'opinion qu'on quitte, en eût-on changé par réflexion et librement; à plus forte raison quand on en a reçu le prix . alors on intéresse sa vanité à son apostasie : nos plus ardents contradicteurs sont ceux qui ont pensé d'abord comme nous. Mirabeau, défenseur de la royauté, se retourne-t-il contre la révolution? Lisez ses discours : les dernières résistances de l'ancien
* Séance du 17 septembre 1789.
régime n'ont pas d'ennemi plus résolu et plus ardent. Dans le moment qu'il organisait un plan pour sauver la royauté, sa fidélité à la révolution le faisait président du club des Jacobins. Il n'y a pas deux causes pour Mirabeau, il n'y en a qu'une; et de même qu'il croyait servir la royauté en défendant la révolution, il croyait assurer la révolution en sauvant la royauté. Esprit vraiment supérieur par ce trait, entre tant d'autres, que, tandis qu'autour de lui les partis n'aiment que l'un des deux principes, et se résignent à l'autre, Mirabeau les aime tous deux d'une égale affection, et semble, de ses bras puissants, les vouloir rapprocher pour qu'ils se regardent en face et qu'ils se rendent justice.
Un stipendié en donne pour son argent à qui l'achète. Une manifestation publique, de temps en temps, quand on la lui demande, et le voilà quitte. Il n'est pas ordinaire qu'il ajoute à sa tâche, qu'il aille au-devant des services à rendre, qu'il veuille, par exemple, sauver les gens malgré eux, et qu'il s'expose à ajouter à leur mépris la disgrâce qui s'attache à trop de zèle. Telle est pourtant la conduite de Mirabeau avec la cour. 11 s'épuisait en combinaisons, en entretiens secrets, en mémoires écrits, pour la persuader, pour l'entraîner. Dans ces communications, que la défiance rendait si délicates, il répandait à la fois tous les trésors de son esprit et toutes les forces de son âme, pensant arracher par la raison et l'éloquence le crédit qu'on refusait à sa vie. Que ne lui fut-il permis d'expier par quelque grand sacrifice ce passé qui déshonorait tous ses conseils I II l'eût fait; il eût, au prix de son sang, renouvelé l'homme en lui pour servir la France. Pauvre France, comme il l'appelait, à qui l'on faisait payer si cher les fautes de sa jeunesse 1
Voici des traits auquels je ne reconnais pas un stipendié
de la cour. C'est Malouet qui raconte une conférence qu'il eut avec Mirabeau.
« Mirabeau, écrit-il, était harassé! il avait déjà le germe de la maladie dont il est mort; ses yeux enflammés et couverts de sang sortaient de leur orbite ; il était horrible, mais il n'eut jamais plus d'énergie, plus d'éloquence. « Il n'est plus temps, me dit-il, de calculer les inconvé- « nients; si vous en trouvez à ce que je propose, faites « mieux, mais faites : car nous ne pouvons vivre long- <( temps; en attendant, nous périrons de consomption ou « de mort violente.... Qu'on me soupçonne, qu'on m'ac- « cuse d'être vendu à la cour, peu m'importe. Personne ne « croira que j'aie vendu la liberté de mon pays, que je lui i prépare des fers. Je leur dirai, oui, je leur dirai : Vous « m'avez vu dans vos rangs, luttant contre la tyrannie, et « c'est elle que je combats encore ; mais l'autorité légale, « la monarchie constitutionnelle, l'autorité tutélaire du « monarque, je me suis toujours réservé le droit et l'obli-
« gation de les défendre Prenez bien garde, ajouta-t-il,
u que je suis le seul dans cette horde patriotique qui « puisse parler ainsi tans faire volte-face. Je n'ai jamais «adopté leur roman, ni leur métaphysique, ni leurs « crimes inutiles. »
« Sa voix tonnante comme à la tribune, ses gestes animés, l'abondance et la justesse de ses idées, m'électrisèrent aussi» Je secouai toutes mes préventions, tous mes doutes ;. et me voilà partageant son émotion, louant ses projets, son courage, exaltant ses moyens de succès....
« Cette conversation se serait prolongée jusqu'au jour, si nous ne l'avions vu épuisé de fatigue, couvert de tueur, ayant une (lèvre assez forte, et ne pouvant plus parler 1 » »
1 J'emprunte ce passage à l'ouvrage île M. Droz> à qui les Mémoire? inédite de Malouet onl été communiqués.
L'espèce d'honneur qu'on attache à la loyale exécution d'un marché de ce genre ne fait pas faire de pareils efforts. On ne sert ainsi que sa foi. Mirabeau se prodigtfait pour la sienne. Plus tard, il lui eût donné sa vie, si ses mœurs l'avaient gardée. Comment dire qu'il y ait marché là où le vendeur donne plus qu'il ne reçoit?
Cependant, il n'y a pas à le nier : Mirabeau a vécu pendant quelques mois de l'argent du roi. Que ne s'est-on borné à dire : il a vécu! Mais l'esprit de parti, la légèreté ont dit : il s'est vendu à ses débauches. Son train de maison était magnifique; il habitait un hôtel; il avait équipage, maison de campagne; sa bibliothèque valait cent quarante mille francs; il a laissé un million à sa mort. H y en a qui ont vu les reçus de Mirabeau. Ils savent, à quelques centimes près, le prix auquel il s'est estimé. Ce prix importe peu, je lésais; car, le plus ne dépendant que de la volonté de celui qui donne, le moins ne peut être à la décharge de celui qui reçoit. Mais, s'il était vrai que Mirabeau n'a reçu de l'argent que pour vivre, il y aurait sujet de le plaindre, non de le mépriser. Eli bien, cet hôtel, c'était une petite maison qui subsiste encore, et qu'il louait cent louis par an : cette maison de campagne, près d'Argenteuil, où il allait se reposer du samedi au lundi, il Tacheta cinquante mille francs, mais ne la paya point : cet équipage, c'était une voiture louée au mois : cette bibliothèque qu'on évalue au prix où il mit sa gloire, en valait peut-être le quart : il laissait, dit-on, un million, et on le déclare insolvable, et l'État se charge de ses funérailles.
Assurément, pour vivre, c'est trop même de cette mi* sére recouverte d'un vernis. Il y a dans la gêne de Mirabeau le nécessaire de beaucoup d'honnêtes gens. Mais sommes- nous maîtres souverains de notre manière de
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vivre? Quelque indépendant qu'on soit de limitation, des faux besoins, à quel homme public est-il facile de ne faire que des dépenses personnelles? Tout fut cause de pauvreté pour Mirabeau. Cette réputation qui le saisit au sortir des prisons où son père lavait fait enfermer pour le nourrir à meilleur compte, c'est une nécessité de plus qui le prend à la gorge. 11 ne s'appartient plus, il appartient aux clients qu'elle lui a faits. Il lui faut s'occuper de tout, excepté de ses affaires; être à tous, excepté à lui. On le loue de s'employer si glorieusement dans l'intérêt public, on l'admire; mais de quoi vit-il? Qui s'en inquiète? Que dis-je! si l'on soupçonne que ce malheureux, victime de ses grands talents, qui n'a reçu ni dot, ni héritage, a un gite à la ville et un jardin à la campagne, que cet écrivain qui remplit l'Europe de son nom possède une bibliothèque, on crie à la vénalité, à la soif de l'or ; et les plus durs sonkceux qui ont vécu de ce que leur habileté obscure à a ôté ou fait perdre à de moins habiles. Je redoute moins pour Mirabeau le jugement des très-honnêtes gens que celui de ces sages qui n'ont pour toutes vertus que des vices médiocres.
Il n'y avait qu'un moyen pour ce grand homme de s'arrachera ces tristes nécessités, tout en faisant les affaires de la Révolution; c'était le ministère; l'Assemblée nationale le lui ôta. En lui fermant cette carrière, la seule où il pût vivre de ses talents, elle le réduisit à se mettre aux gages du roi. Le décret d'incompatibilité des fonctions de ministre et de celles de député fut à la fois une faute de cette Assemblée, et une mauvaise action; une faute, parce qu'elle isolait de plus en plus la royauté de l'Assemblée, et instituait pour ainsi dire leur défiance réciproque comme doctrine d'État; une mauvaise action, parce que l'exclusion portait en réalité sur Mirabeau. Il s'en vengea noblement en propo-
i54 ÉTUDfcS DE CRITIQUE LITTÉRAIRE.
sont à l'Assemblée de voler le principe qui permettait au roi d'y-prendre ses ministres, et de « borner l'exclusion à M. de Mirabeau, député des communes de la sénéchaussée d'Aix *. *
Mais le désintéressement ne lui était plus possible. L'envie produisait un fruit digne d'elle, la. vénalité. Il restait pourtant à Mirabeau un dernier parti : il pouvait fonder un journal. Mais quoi 1 faire concurrence aux Loustalot, aux Camille Desmoulins, aux Marat, courtiser la déûance, caresser la force, abaisser tout ce qui s'élevait, insulter la modération, avilir le courage, qui voudrait voir Mirabeau vivre d'un tel métier? Car, pour attirer des lecteurs en grand nombre à une feuille qui eût défendu les principes de la monarchie constitutionnelle, le talent môme de Mirabeau y eût échoué, de quelque violence de plume qu'il eût couvert sa modération. On n'attirait la foule que par la raillerie, l'injure, une métaphysique déclamatoire, la haine, Tappel à l'insurrection; et ce n'est pas le moindre des crimes du régime qui allait tomber, que la nation émancipée ne se plût qu'au langage des esclaves révoltés. Mirabeau n'eût pas pu vivre de la presse honorablement; il ne pouvait pas vivre de sa gloire de grand orateur et de grand homme d'Etat. 11 faut renvoyer aux scrupules excessifs des uns, à la jalousie des autres, une partie des reproches qu'il a mérités, en recevant de l'argent du roi pour conserver à sa patrie l'intégrité de ses talents, et, comme disait la Fayette, pour rester, après tout, de son avis.
Telle est, si je ne me fais illusion, la vérité sur la vénalité de Mirabeau. S'il se fût agi d'un homme sans génie et sans bonté, et que j'eusse rencontré dans sa vie de l'argent reçu pour des services secrets, l'idée ne me serait
1 séance du 7 novembre 1789.
pas venue de chercher s'il peut y avoir quelque excuse dans la vénalité. J'aurais gardé intact ce mépris instinctif que m'inspire tout homme qui se rend assez peu digne de ses talents pour les vendre. Mais il s'agissait d'un homme d'autant de cœur que de raison, généreux, plein de courage, incapable de crainte et capable de repentir, ne s'humiliant que devant ses fautes, qui a beaucoup failli, mais qui a encore plus souffert. La vénalité même, dans la vie d'un tel homme, ne m'a pas fait horreur, et je n'ai pas craint de regarder au fond de ce mystère, toujours triste, même quand il n'est pas révoltant. J'ai vu d'un côté les plus grands talents, des services immenses, les plus grandes vérités de la politique moderne, toute la politique de la France nouvelle, la paix, le respect des droits des nations, la liberté, à la fois comme devoir et comme droit, proclamés dans un magnifique langage; et de l'autre, le manque du nécessaire. J'ai cru qu'il convenait à ceux que la médiocrité de leurs talents ou de leurs passions dérobe aux périls et aux fautes des grands rôles, d'être indulgents pour les hommes qui vivent sur cette cime où le vertige est si à craindre, et où les grandes vertus ne sont pas toujours possibles. Si c'est une erreur, je m'en consolerai par la pensée de ce que la morale y gagne; mais rien ne me fera dire qu'on ne serait pas injuste envers Mirabeau en préférant à sa vénalité la pauvreté ambitieuse des purs de la Montagne, ce désintéressement, qui n'était que la peur de l'argent, dans un temps où l'argent menait à l'échafaud *.
1 « On s'esl aperçu depuis quelques jours, disaient à Robespierre les Révolutions de Paris, de quelques changements de vos mœurs domestiques, et vous avez eu l'argent nécessaire pour fonder un journal » Voilà ce qui explique qu'à la mort de Marat on ne trouva chez lui qu'un assignai de vingt-cinq sous.
136 ÉTUDES DE CRITIQUE UTTfiltAIRE.
Mirabeau survivant à l'Assemblée constituante et au décret absurde qui interdisait à ses membres le ministère, Mirabeau, devenu ministre de Louis XVI, au commencement de la Législative, aurait-il prévenu ce qu'il appelait d'avance les crimes inutiles de la révolution? On se l'est demandé, tant on a de répugnance à confesser la nécessité qui a rendu ces crimes inévitables. On ne veut pas consentir à dire que tout ce qui s'est fait a dû se faire, parce qu'il s'est fait. On a écrit des livres sur cette question : La Révolution pouvait-elle s'arrêter? Un trouble involontaire nous fait hésiter, en entrant dans cette période qui nous mène si rapidement du iO-août au 20 janvier et au 31 mai. Nous craignons presque d'être engagés à notre insu dans le parti de la nécessité, et d'avoir à trouver, malgré nous, quelques excuses pour ces hommes qui, vus à part, dans le vrai de leur nature envieuse et basse, hors des circonstances qui les ont emportés ou dominés, ne nous semblent pas même dignes d'avoir été un mal nécessaire. Mais il n'y a pas à s'abuser, il n'a pas été possible un seul jour de borner la Révolution à l'établissement de la monarchie constitutionnelle. Non, lors même que Mirabeau eût dominé la cour et conduit le roi, lors même qu'à toutes les séductions et à toutes les qualités supérieures qui donnent la puissance il eût ajouté l'autorité d'une vie pure, il n'y aurait pas réussi.
Il en eut pourtant l'illusion. 11 dit un jour à la reine, après un entretien où il crut l'avoir persuadée : « Madame, la royauté est sauvée. » Il pouvait, en effet, plus qu'aucun homme : mais aucun homme ne pouvait ûxer une limite à la Révolution.
MinABEÂU. 457
Cependant on est saisi de respect devant cette confiance imposante.
Si Mirabeau s'est fait illusion, ce n'est pas du moins sur les difficultés de sa tâche. Personne ne jugea mieux la situation et n'en vit miteux les suites. Sa confiance ne lui venait pas d'aveuglement; il se sentait des ressources pour toutes les difficultés, du courage pour tous les périls : il se croyait plusieurs vies à donner.
La seule qu'il avait à donner n'eût été que le premier sacrifice illustre et inutile. La Révolution n'était pas seulement une juste et sublime insurrection du droit contre la force, c'était aussi une vengeance. Vainqueurs et vaincus, personne ne put s'arrêter. Dès le premier jour, tout le monde fut lancé sur une pente qui conduisait à un terme extrême, les uns au crime, les autres à la mort. L'espèce de soulagement qu'on éprouve en voyant, à certaines époques de cette histoire, les deux régimes se réconcilier un moment, et ces trêves sincères de gens qui vont s'égorger, rend plus poignante l'horreur de ce qui suit : il s'ajoute à toutes les émotions une tentation de doute sur la liberté humaine. Tous ces esprits, tous ces cœurs, sont déchaînés. On aime, on craint, on espère avec fureur; toutes les paroles sont ardentes, tous les visages sont émus et pâles. L'idée du droit, d'un droit inconnu, sans limites, sans devoirs, exalte toutes les têtes. On se précipite à la conquête de ce droit : il donnera tout; il finira toutes les misères, on le croit; l'homme reconnu n'aura plus rien à craindre. Qui lui dispute ses titres est digne de mort. Ainsi pensait ta foule. L'approche de la Constitution lui faisait seule prendre patience sur la famine. Quelle main eût pu apaiser cette tempête? Il n'est pas besoin, pour trouver grand Mirabeau, de croire qu'il en aurait eu la force : il n'est si grand et si au-dessus de son temps,
que parce que ce souffle de tempête qui fait chanceler tout le monde ne le trouble pas, et qu'il parait immobile sur un sol bouleversé.
Il faut donc s'incliner devant cette nécessité qui des justes ressentiments et des nobles espérances de la France de 89 fit sortir les massacres et les folies de 1793. Mais, s'il est vrai que pour accomplir les révolutions la Providence se serve de tout le monde et qu'elle ait besoin de bons et de mauvais rôles, elle envoie les bons aux esprits élevés et aux cœurs généreux, à ceux qui aiment mieux mourir que tuer; les mauvais vont aux esprits médiocres et aux cœurs haineux, à ceux qui savent mieux tuer que mourir. 11 y a, pour tout homme qui lit l'histoire de ces temps-là, et qui s'interroge sur la conduite qu'il y aurait tenue, il y a un choix à faire entre ces rôles. Pour moi, j'aurais été quelqu'un de ces obscurs amis de Mirabeau qui pardonnaient ses vices à ses malheurs, à ses prodigieux travaux pour éclairer son pays, à cette raison supérieure qui lui révélait le gouvernement que la France devait se donner quarante ans plus tard. Et, puisqu'à partir de la Législative, pour tous les hommes publics qui ne consentaient pas à se cacher sous un lâche silence ou à racheter leur vie de tous les vainqueurs au prix de honteuses flatteries, il n'y eut plus qu'à faire choix du moment de leur mort, j'aurais été des premiers qui montèrent sur la fatale charrette, à côté de ces téméraires Girondins qui, en votant la mort du roi, et en mettant à rien les vies vulgaires, expiaient déjà le sang par le sang.
En parlant de la mort de Mirabeau, M. de Lamartine, qui lui a consacré d'admirables pages, apprécie les sentiments secrets que cette mort inspira aux divers partis. Selon lui, lo deuil ne fut qu'apparent; l'Assemblée nationale était lasse de la supériorité de Mirabeau. Les larmes versées sur son cercueil étaient feintes. Le peuple seul le pleurait sincèrement.
Je ne veux pas ôter au peuple le mérite d'avoir pleuré sincèrement Mirabeau; le peuple aime les grands hommes; il est sans jalousie, non parce qu'il est trop fort, comme Je dit M. de Lamartine, mais parce qu'il sait que tout ce qui est véritablement grand travaille pour lui. Mais ne fait-on pas injustice aux classes éclairées, aux honnêtes gens dans tous les partis, à l'Assemblée, en les accusant de n'avoir donné que des larmes de respect humain à la mort de Mirabeau?
II y eut alors des témoignages naïfs plus surs que les spéculations de l'historien. Quand Target, qui présidait l'Assemblée, dit d'une voix émue : « J'ai une fonction bien douloureuse à remplir... » Ah! ilestmort! murmura t-on de toutes les parties de la salle. Certes, ce ne fut pas là un cri de délivrance échappé à tous ceux sur qui pesait Mirabeau, soit comme adversaire, soit comme ami. C'était un* gémissement arraché à la vérité des cœurs parla grandeur de la perte que venait de faire la nation.
Je ne suspecte pas non plus les larmes que versèrent un grand nombre de députés, au court éloge que Barrère fît du mort; et je n'y veux pas voir l'hypocrite douleur d'héritiers qu'une mort prématurée vient d'enrichir. Les partis
même que Mirabeau avait combattus ou voulu discipliner étaient affligés de sa mort. S'il leur résistait dans leurs exagérations, il les avait aidés dans leurs vœux légitimes; et il les avait lous servis en marquant le champ du combat.
Une poignée d'hommes seulement, ou médiocres ou violents, quelques jaloux peut-être, auxquels la prévention ou la passion cachait l'avenir, purent se réjouir tout bas; ceux-ci parce qu'ils montaient d'un rang, ceux-là parce que, dans leur sauvage instinct de destruction, ils se voyaient débarrassés d'un obstacle. Ni les uns ni les autres ne connaissaient l'héritage qu'ils allaient recueillir. Pour l'immense majorité, dans l'Assemblée comme dans la nation, la mort de Mirabeau fut une perte personnelle. C'était la Révolution qui mourait, laissant la place à l'anarchie.
Au commencement de 1794, tout ce qui devait périr du régime ancien était détruit; tout ee qui devait fonder le nouveau était proclamé. Il restait à raffermir l'ordre, à le tenter du moins. Nul homme n'y était plus propre que Mirabeau, parce que les entraînements de la liberté ne lui avaient pas rendu l'ordre indifférent, et que les périls de Tordre ne le décourageaient pas de la liberté. Comme la majorité de la nation, il était impartial pour les concilier, passionné pour les défendre. Il répondait à l'ardeur ces esprits par l'enthousiasme dans la parole, à leur raison par la sagesse dans la pensée, intéressant la passion aux vérités qui devaient la calmer, et rendant tout révolutionnaire par la forme, même la défense du principe de la royauté. On pouvait être sage avec lui sans paraître froid, et s'arrêter sans reculer. Un tel homme mort, qu'allait-il arriver? Qui pourrait rétablir la tranquillité publique? Qui serait de force à tenir tête aux partis? Personne. On le sentait, et on pleurait. L'idée
de l'irréparable était dans les regrets donnés à Mirabeau.
Le deuil de ses funérailles ne fut pas une cérémonie dont l'État avait rédigé le programme. Tout ce qui était engagé dans l'œuvre de la révolution, assemblées, autorités nées de l'insurrection, gardes nationales, sociétés populaires, formait le cortège, où chaque pouvoir, comme chaque citoyen, s'était spontanément invité. Dans ce cortège, sur le passage, beaucoup versaient des larmes. Et quand à minuit, après une marche de près de sept heures de la maison du mort au Panthéon, il entra sous ces voûtes que l'Assemblée nationale avait consacrées aux grands hommes, personne ne crut que le Panthéon en pût recevoir un plus grand.
Cependant, à trois années de là, une minorité souillée du sang des 2 et 5 septembre osait en trouver un plus pur : c'était Marat. Hais le deuil de Marat ne fut qu'une parodie du deuil de Mirabeau. Il y eut là aussi un président annonçant à la Convention une grande mort, des députatîons apportant à la barre leurs regrets, des funérailles publiques, un cortège, le Panthéon ouvert une seconde fois. Mais toute cette douleur n'était que grimace, et toute cette gloire qu'impudence.
a Citoyens, dit le président Romme, un grand crime a été commis sur la personne d'un représentant du peuple. » — Silence sur tous les bancs. — « Je prie l'Assemblée d'entendre les adresses des diverses sections relativement à cet événement. » Romme se dérobait à l'oraison funèbre. Il en laissait la besogne à quelques fanatiques : fanatiques ou lâches, qu'avaient trompés les haillons affectés de l'homme, ou qui avaient peur des disciples qu'il laissait. Il y en eut qui appelèrent Marat le Coton français *. « Re-
1 Adresse de la députation de la section du Panthéon.
i42 ÉTODES DE CRITIQUE LITTÉRAIRE.
présentants, dit l'un d'eux f , le passage de la vie à la mort est un intervalle bien court... Ma rat n'est plus!... Peuple, tu as perdu ton ami! Marat n'est plus! Où es-tu, David? il te reste encore un tableau à faire... — David : Aussi le ferai-je... » (les trois mots de David furent les seuls qui sortirent d'un cœur, dans ce deuil de comédie. Nous avons vu le tableau. Le pinceau du peintre a été ému. Mystère étrange! L'artiste et le poëte seraient-ils donc plus justes que nous ? Découvrent-ils dans ces abîmes de fiel et de colère la fibre humaine qui a mérité un ami, ou la bonne foi qui excuse même la soif du sang?
Ce furent l'État et la loi qui firent les funérailles de Marat. Pour mieux cacher l'absence de la nation, on en avait multiplié les figures dans le cortège. Un groupe d'artistes représentait la masse du peuple; un groupe de citoyennes, en même nombre que les départements, représentait la France. Tout avait été réglé : l'ordre du cortège, la route qu'il devait suivre, le programme de la musique à exécuter. Peut-être avait-on songé aussi à commander le deuil des cœurs ; mais, eomme il est impossible d'imposer à notre nation une tristesse d'office, dût-on faire suivre un cortège funèbre par Téchafaud, on imagina de mêler deux cérémonies : une fêle en l'honneur des armées, et la translation du corps de Marat au Panthéon. On fit flotter sur le cerceuil, que traînait un char façonna à l'antique, les quatorze drapeaux de nos quatorze armées. De cette sorte, les citoyens qu'on avait invités à concourir à la fête, en décorant les façades de leurs maisons, purent obéir sans mentir à leurs sentiments. Ils fêtaient nos armées et nos victoires, cachant sous l'enthousiasme patriotique la joie secrète de voir Marat d'homme devenu Dieu.
1 Adresse de la section du Contrat social.
C'est avec ce cortège, parmi les fleurs et la musique, ù l'ombre de ces quatorze drapeaux, que ce corps entrait au Panthéon par la porte d'honneur, tandis qu'un commissaire de police en retirait par une porte latérale la dépouille et, comme on disait en style du temps, les « restes impurs du royaliste Mirabeau. »
Chénier en avait présenté le décret au nom d'un comité, a Considérant, y est-il dit, qu'il n'est point de grand homme sans vertu... le corps de Mirabeau sera retiré du Panthéon français le même jour que celui de Marat y sera transféré. » Chénier eut à donner les motifs de ce décret insensé. 11 faut dire à son honneur que, s'il put trouver quelques phrases emphatiques pour déshonorer la mémoire de Mirabeau, il resta muet sur Marat, et n'insulta pas du moins le grand homme qu'on dépossédait de sa sépulture par l'éloge du misérable que la folie de la peur mettait à sa place.
Je remarque même, dans ce discours, un passage où Ton sent qu'il eut à se faire violence pour s'acquitter de sa triste commission, c Se voir forcé, dit-il, de séparer l'admiration de l'estime, être contraint de mépriser les dons les plus éclatants de la nature, c'est un tourment, il est vrai, pour toute âme douée de quelque sensibilité, a La violence du temps ne permettait que ce scrupule à un esprit honnête et distingué, qu'égarait la chimère d'une république fondée sur la vertu. À une autre époque, il eût été plus juste en étant plus indulgent. 11 eût compris que le même homme ne peut pas être admiré et méprisé; que l'admiration, si elle est sensée, c'est-à-dire si elle s'attache aux talents bienfaisants, est mêlée de reconnaissance, et que la reconnaissance n'est pas compatible avec le mépris. Ces réserves orgueilleuses, dans les jugements sur les grands hommes, au nom d'une vertu inaccessible à l'un-
perfection humaine, ne servent pas les mœurs, et donnent des prétextes à l'envie. Pardonnons beaucoup à ceux dont les talents ont fait du bien à tous, et dont les fautes n'ont nui qu'à eux mêmes. Mirabeau en est un modèle admirable. Ses talents nous ont aidés à devenir une nation libre; ses fautes, il les a payées de sa vie. Quant à l'intégrité impitoyable, telle qu'on la louait dans Marat, prenons garde que ce ne soit une couverture pour cacher l'ambition d'un homme médiocre, ou pour rendre respectables les haines d'un méchant.