MORPHOLOGIE DE RELATION
La morphologie de relation forme la partie la plus importante de la grammaire. Elle se compose de : 4^ la relation de mot à mot^ 2° celle de mot à proposition, 3® celle deproposi^ tion à proposition^ comme nous le verrons un peu plus loin.
Les moyens qu'elle emploie sont toujours : 4° Yordre des mots, 2° le mot vide, 3° la modification phonique, et comme nous sommes au point culminant de la morphologie, nous devons insister ici sur ces trois moyens que nous n'avions fait qu'indiquer.
C'est une erreur profonde de la linguistique actuelle de ne voir dans la morphologie que le jeu des mots vides. Cette théorie des mots vides, juste, mais pas assez compréhensive, a fait faire des progrès à la science, mais l'arrête depuis. On s'est placé sur le terrain trop étroit de l'Europe et de l'Asie.
Sans doute le mot vide a été un merveilleux instrument de civilisation linguistique, et en effet, si l'on part de la Chine pour arriver à la Grèce, à Rome, et par elles à nos langues occidentales, toute l'évolution tient dans ce mot. Mais une première erreur naît déjà de ce que, pour que le système et
la classification des langues qui en dérive soient complets, il leur faut négliger le point de départ. En Chine, où les mots yides commencent à se vider, il n'y a d'abord que des mots pleins, et cependant la pensée s'exprime facilement et clairement ; ni le nominatif, ni l'accusatif, ni le génitif ne sont inconnus, et des nuances délicates de pensée peuvent s'exprimer. Par quel moyen? Par la règle de position, c'està-dire par l'ordre respectif des mots. Il existe, hors des mots vides, un système connu de tout temps des linguistes, celui de l'ordre grammatical, qu'ils ont eu le tort d'exclure.
Mais il en est un autre que l'étude des langues sémitiques, étude très ancienne, rendait frappante dans le domaine de la lexiologie, et que l'étude des mêmes langues, ainsi que des langues chamitiques et des langues bantou, rend non moins plausible dans le domaine de la morphologie, soit de détermination, soit de relation. Quand l'iénisséi-ostiake fait de tap le pluriel de tip, chien, l'irob-saho, de agob le pluriel de agab^ péché, le tamaschek, inhal le pluriel de anhil, autruche, le procédé de variation vocalique est bien incontestable en ce qui concerne le nombre. Il ne l'est pas moins en ce qui concerne les formes verbales dans le paradigme de ces formes en arabe, ou en ce qui concerne la dérivation des mots dans la même langue. Enfin, la relation du génitif s'exprime dans le groupe important des langues cafres par une harmonie entre les deux mots en jeu ; puis cette harmonie sort du génitif et va former par voie indirecte tous les autres cas. C'est ce que nous démontrons dans une étude sur la Catégorie des relations.
Il faut donc reconnaître pour formule fondamentale de la morphologie entière cette expression tripartite : i^V ordre des mots, 2^ les mots vides, 3** les modifications ou Vharmonie phoniques.
Les mots vides peuvent d'ailleurs, suivant le génie de chaque langue, ou rester séparés, ou s'agglutiner avec ou sans altération au mot plein, comme nous l'avons établi à propos de la dérivation. Ils peuvent, de plus, s'agglutiner tantôt
à l'un, tantôt à l'autre des mots en relation, c'est-à-dire tantôt au substantif et tantôt au verbe.
Cette expression, comme nous l'avons vu dans les autres parties de la morphologie, s'applique d'abord aux pronoms, seulement plus tard aux noms.
Mais les diverses parties de la linguistique empiètent, nous en avons déjà fourni des preuves, les unes sur les autres, ou, ce qui est plus exact, les parties les plus rudimentaires ont fait longtemps fonction des plus développées qui n'existaient pas encore. C'est ainsi que la relation a pu s'exprimer : 4° par un changement entier de racine dans le mot à mettre en relation, c'est le procédé de morphologie statique; 2<* par une composition ou une dérivation lexiologique, la composition en particulier supplantant souvent la relation du génitif.
Examinons maintenant rapidement les trois parties de la morphologie de relation quant à l'expression.
a) Relation de mot à mot.
C'est la relation du génitif. Elle ne contient qu'un seul cas, mais présente une importance particulière. De même que la lexiologie, d'abord statique, puis dynamique, a tenu en germe la morphologie de détermination et celle de relation, de même parmi cette dernière la relation de mot à mot a d'abord seule existé, lorsque celle de mot à proposition et celle de proposition à proposition n'avaient pas pris naissance.
Ceci tient à l'ordre psychique, mais a son reflet sur l'ordre morphologique. Lorsque le verbe est encore un substantif, le nominatif n'est encore qu'un génitif; ce génitif- nominatif suffit pour exprimer la relation totale de la phrase; le complément direct reste mot séparé, absolu. J'ai vu le soleil s'exprime ainsi : de-moi-vision soleil.
Mais un tel génitif-nominatif ne se marque que sur le mot ontologique subjectif ou le pronom.
Cette marque du génitif et du nominatif sur le pronom
seul, qui est le caractère essentiel des langues subjectives, mais qui s'étend aussi aux autres, est la cause de la conjugaison des substantifs et des verbes; conjugaison qui pour les premiers est possessive, pour les seconds, au contraire, prédicative, sans cependant que cette répartition soit absolue ; en effet, le hottentot conjugue le substantif prédicativement aussi bien que le verbe.
L'expression ainsi rendue subjective de la relation de mot à mot, peut être alors abstraite ou concrète. Elle est abstraite dans les cas ordinaires ; elle devient concrète lorsque le pronom au génitif ne s'unit pas directement au substantif possesseur, mais seulement par l'intermédiaire d'un nom générique, comme cela a lieu dans la langue des Andamans, ce qui constitue le procédé du déterminant possessif analogue à celui du déterminant numéral.
Le génitif peut être à différents degrés; il y a le génitif simple, le génitif de génitif, le génitif de génitif de génitif; si le génitif simple ne peut faire fonction que de génitif ou de nominatif, le jeu des génitifs de divers degrés peut faire fonction même des autres cas, comme nous le verrons dans une autre étude, alors la relation de mots à mots fait seule fonction de mot à proposition. Tel est le cas des langues bantou d'un côté, des langues algonquines de l'autre, au moyen de procédés cependant tout à fait distincts.
b) Relation de mot à proposition.
Il s'agit ici de tous les cas grammaticaux autres que le génitif; nous verrons plus loin leur nomenclature et leur classification psychiques. Quant à leur expression, elle se fait toujours 4° par ordre des mots, 2** par mots vides, 3° par modification phonique.
La relation de mot à proposition constitue le lien de la proposition tout entière, c'est la proposition elle-même. Sur ses trois modes d'expression normaux empiètent le rôle anormal de la morphologie statique et celui de la morphologie
lexiologique ; la première condense la proposition entière eo un seul mot, dans V interjection; la seconde en un seul mot aussi, mais en un mot composé dont les parties restent distinctes, par la composition polysynthétiquc. Enfin, nous venons de montrer Tempiètement de Texpression de la relation de mot à mot sur celle de mot à proposition.
A son tour nous allons voir la relation de mot à proposition empiéter sur la dernière, celle de proposition à proposition.
c) Relation de proposition à, proposition.
Il s'agit de la phrase composée de plusieurs propositions dont une principale, et les autres relatives, subordonnées ou coordonnées.
Cette relation s'exprime par des adverbes, par des pronoms relatifs, par des conjonctions, par des mots vides de modes, de temps et de voix relatives remplaçant la conjonction et même le pronom relatif comme en vieil irlandais, en ce qui concerne le procédé du mot vide.
Elle s'exprime aussi par la place respective d'une proposition vis-à-vis de l'autre : je veux tu manges ^=-je veux que tu manges.
Et enfin par une modification vocalique d'un verbe, procédé plus rare, mais que nous rencontrons très frappant dans la formation du subjonctif en algonquin.
L'expression de cette relation par l'ordre des différentes propositions suit ou l'ordre enveloppant et inversif, ou l'ordre développant; mais cette distinction est de nature purement psychique, et ce n'est pas ici le lieu de l'examiner.
Mais ce que nous devons remarquer, c'est l'expression de la relation de proposition à proposition par l'emprunt de celle de la relation de mot à proposition. Le mot emprunt est à vrai dire inexact. A une époque où l'expression de la relation de proposition à proposition n'était pas encore née, l'autre en tint lieu.
Cette anomalie est en plein relief dans quelques-unes des
langues altaîques, surtout en turc et en mandchou. Dans cette dernière langue se trouve le point culminant du système; voici au juste en quoi il consiste.
Lorsqu'il existe une proposition principale et une autre subordonnée, les deux sont réduites à une seule. Par quel moyen? En convertissant les modes personnels des verbes en modes impersonnels, en infinitifs, ou en participes, ou en gérondifs, et le verbe précédé du pronom relatif en adjectif. Si la proposition subordonnée a elle-même sous elle une proposition subordonnée au deuxième degré, on agit de la même manière entre ces deux propositions, et ainsi de suite. Il en résulte une seule proposition, mais très étendue; en effet, les participes et les infinitifs, après s'être conjugués impersonnellement, peuvent môme devenir personnels sans cesser d'être des infinitifs et des participes, et d'autre côté revêtir le rôle et les formes de la déclinaison.
Ce phénomène morphologique correspond d'ailleurs à l'état psychique de la pensée enveloppante que nous décrivons plus loin.
Dans une langue, l'allemand moderne, la proposition subordonnée ne se trouve pas ainsi réduite, mais elle prend une allure particulière plus enveloppante que celle de la proposition principale, qui l'est déjà à un haut degré. La relation de proposition à proposition s'y exprime donc non par l'ordre de Tune des propositions vis-à-vis de l'autre, mais par l'ordre en sens contraire dans chacune des propositions.
Telle est la classification des diverses parties de la morphologie dynamique, en tant que celle-ci consiste dans l'action et la réaction réciproque des mots les uns sur les autres, lorsque ces mots se trouvent en présence dans la même phrase.
Il nous reste à dégager les procédés qu'elle emploie dans leur généralité, après les avoir observés dans leur application à des fonctions différentes.
ÀPP£Pa)ICE A LÀ MORPHOLOGIE DYNAMIQUE DES MOTS