RENCONTRANT PAS
Il semble impossible que les mots qui ne se rencontrent pas dans la même phrase puissent exercer une action quelconque les uns sur les autres, soit pour se féconder, soit pour s'intégrer, soit pour se détruire, et pourtant cela arrive fréquemment et forme une des branches les plus récemment connues, mais non des moins intéressantes, de la linguistique.
Cette influence, qui est à la fois productive et destructive, plus destructive cependant que productive, constitue Vanalogie. Le rôle de l'analogie est immense; il réduit en général les formes trop nombreuses que la phonétique a fait nattre
et met de l'ordre dans une productioQ trop touffue. Mais elle a de grands inconvénients pour la linguistique ; elle n'est pas régie par les règles certaines du surplus de celte science dans le domaine phonétique et morphologique, et participe déjà de l'élément perturbant de la volonté humaine que nous aurons bientôt à décrire avec soin.
Mais l'analogie n'est pas la seule traduction de l'effet d'un mot absent sur un mot présent; la morphologie, 'comme la phonétique, obéit aussi à une loi contraire, la loi de diacriiistne, qui consiste à éloigner un mot d'un autre mot, à l'en différencier nettement. Diacritisme et analogie se combattent incessamment dans le langage, et ce balancement continuel entre ces deux éléments le tient en équilibre.
Les nombreux accents chinois sont un phénomène de diacritisme au point de vue morphologique, s'ils sont un phénomène de différenciation et de génération au point de vue phonétique; il en est de méme"èl^français de nos accents, et même de la conservation de notre orthographe étymologique. Pourquoi écrivons-nous mère en regard de înaire, puisque la prononciation est la môme; ce n'est pas seulement p^r routine étymologique, mais par le besoin de différencier ppur l'œil, à défaut de pouvoir le faire pour l'ouïe. Ici le diacrî^?^ tisme n'a fait que retenir une différence étymologique, mais ' souvent il va jusqu'à créerla différenciation.
Le phénomène inverse, l'analogie, est bien plus considérable; il faut nous y arrêter un peu. Il n'est pas seulement destructif et assimilant, ou du moins s'il l'est en ce sens qu'il chasse un mot en en introduisant un autre, il est souvent créateur ou intégrant vis-à-vis d'un troisième mot qui était seul et qu'il garnit d'un mot vide.
Examinons successivement l'analogie toujours extinctive d'une forme, mais tour à tour intégrante ou créatrice d'un mot nouveau dans le domaine de la morphologie lexiologique «t dans ceux de la morphologie de détermination et de la morphologie de relation.
La lexiologie se forme principalement par l'adjonction de
mots vides à un mot plein; pour arriver à ce but, elle vide autant de mots pleins qu'il lui est nécessaire; même pour être exact il faut dire qu'elle en vide beaucoup plus. A un certain moment nous voyons dans la langue grecque, par exemple, les sufûxes de dérivation affluer; de là une variété excessive qui crée une grande irrégularité; pour exprimer la même nuance d'idées, cinq ou six affixes, lesquels ne s'emploient point cependant indifféremment, mais s'attachent les uns à certains mots, les autres à certains autres, ce qui crée une difficulté. En détruire quelques-uns est une œuvre utile. Qui s'en chargera? Le jeu des forces naturelles, la concurrence vitale entre ces formes elles-mêmes. Une d'entre elles s'emploie-t-elle déjà fréquemment, elle viendra plus vite à l'esprit que les autres, effacera peu à peu l'une d'elles de la mémoire, puis l'autre, puis finira par rester seule.
Mais elle ne se contentera pas de ce premier triomphe, de ce triomphe de destruction, elle en aura deux autres, ceux de conservation, ceux de création même. En apparaissant elle fera vivre des mots qui eussent péri, et elle en créera de duveaux. En voici quelques exemples.
Palatin le suffixe : ul-us marque des diminutifs; là où l'obest grand ou moyen, il n'y a aucun motif de l'employer; emploi pourrait même contrarier la signification. Or, il -f^t de savoir ce que va devenir en français le mot : sol.
tH un mot bien court, et si l'on songe que la dérivation ^ ège, il va devenir tellement mince qu'il ne pourra plus se r. Mais le suffixe : ulus, c-ulus vient à son secours; on le latin : soliculus (le soleil petit!) et l'on en fera : 50- . Voilà un cas de conservation. Le suffixe : ulus s'est Hdu jusqu'au soleil par analogie non de sens, mais de '\ialion, car si sol est grande chose, c'est petit mot. Voici maintenant la création. Les verbes en tÇeiv ont une nification générique spéciale, ce qui a permis de dire : XtTHutÇeiv; mais originairement c'étaient seulement des verbes «rivés de substantifs en t§; eXmÇeiv de eXmç. C'est par analo-
gie qu'on a transporté cet i^ à des verbes dérivés de substantifs qui n'avaient point déjà le suffixe iS.
Telle est l'application de l'analogie à la lexiologie. Faisons, avant d'en sortir, une dernière remarque : c'est que le suffixe attaché à une série de mots pleins, s'il veut se déplacer et s'attacher à une autre série, en se détachant arrache souvent avec lui la dernière lettre ou la dernière syllabe des mots auxquels il était attaché et les transporte à ceux où il va. Par exemple, le suffixe : ko s'étant d'abord attaché à des mots finissant par i, on en a tiré le suffixe plus plein iko, qui s'attache ensuite à d'autres mots ; mais ce suffixe iko s'étant ainsi attaché à des mots finissant par t, il en est résulté une appai'ence de suffixe : tiko, qu'on a pris pour tel et qu'on a détaché pour le joindre à des thèmes de terminaison toute différente. Il en est de même de l'origine du suffixe : ia-ko. Pour nous servir d'une expression vulgaire, la pièce a emporté le morceau. Tel est le phonème de Vadhérence.
Dans le domaine de la morphologie de détermination, nous voyons beaucoup de langues posséder le duel et le pluriel, puis perdre le premier, que le second remplace par une analogie spéciale que nous appelons la fonctiologie; le pluriel fait fonction de duel, d'abord quelquefois et à certains cas, puis toujours. De même le subjonctif disparaît du sanscrit, qui le possédait d'abord, et ses fonctions sont remplies par un autre mode ; de la même manière c'est l'optatif qui disparaît du latin. Dans le latin amamimif c'est un mode impersonnel qui fait fonction de mode personnel. C'est ainsi que peu à peu les formes s'effacent, que quelques-unes d'entre elles font fonction pour les autres, et qu'elles se réduisent par l'analogie jusqu'au point de disparaître.
La morphologie de relation est remaniée aussi par l'analogie. C'est ainsi que les cas s'effacent. - Le locatif n'existe plus en grec et en latin, à moins qu'il ne soit caché sous le datif; sa fonction est remplie par d'autres cas. En russe, dans beaucoup de substantifs, l'accusatif au singulier a disparu; il
est remplacé par le nominatif ou le génitif, suivant les cas. Enfin, dans le français, lorsque les cas existaient encore, ils s'étaient réduits à deux, le nominatif et l'accusatif, avant de disparaître.
Ce qui est très curieux, c'est qu'ici comme dans la lexiolo* gie, l'analogie a pu faire prendre la syllabe thématique d'un nom pour sa syllabe flexionnelle, puis appliquer cette syllabe thématique détachée à d'autres noms pour y marquer la flexion. On peut en citer deux exemples frappants. Le premier est celui de Vou devenu indice du pluriel dans certaines langues celtiques; ce n'était point d'abord un indice du pluriel, et on ne le trouve point comme tel dans les autres langues indo-germaniques, mais c'était la voyelle finale thématique de certains substantifs ; lorsque la vraie désinence du pluriel tomba de ces noms, la voyelle ou devint absolument finale et sembla ainsi jouer le rôle d'une flexion numérale, on la prit pour telle, et on l'adjoignit à des mots qui ne la possédaient pas comme thématique, et qui l'admirent comme flexionnelle. L'histoire du génitif pluriel russe en ov est la même. Cette syllabe était d'abord une syllabe thématique dans beaucoup de noms, elle servait de liaison entre le radical et la flexion; quand celle-ci tomba au génitif pluriel, elle resta à découvert, on la prit pour l'indice de ce cas et on l'employa ensuite partout comme telle.