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MORPHOLOGIQUES

Nous avons vu comment la morphologie dynamique s'empare du mot brut, le lime, l'affine, Vévide pour le convertir de matière en forme, tantôt lui enlevant son sens attributif, tantôt ne lui laissant même pas sa tonalité vocalique; mais il arrive qu'elle n'emploie pas toujours tous les mots ainsi travaillés, ou qu'elle ne les emploie plus.

Le climat, la séparation d'un rameau du tronc principal d'un peuple, ses pérégrinations agissent beaucoup plus sur la langue; c'est par ces facteurs que les diverses langues aryennes se sont différenciées.

A cette triple influence il faut rapporter les formes hystéro^ gènes, qui ne sont que le développement spécial dans un des rameaux de la famille de germes qui lui sont apportés par le temps ou le lieu^ ou qui existaient dans la langue proeth* nique, mais qui trouvaient dans ce peuple spécial seul les dispositions nécessaires pour passer de la vie embryonnaire et latente à la vie active.

C'est ainsi que les langues slaves ont créé les aspects des verbes qui n'existent pas dans la langue commune ; les allemandes, les verbes prépositionnels séparables; les celtiques, les mutations de consonnes initiales; chaque peuple, ce qui fait son originalité linguistique. C'est une véritable orientation en ce qui concerne les germes qui existaient déjà dans la langue, et qui n'ont pas été déposés par l'influence d'un peuple voisin.

Nous avons déjà trouvé une pareille polarisation dans la phonétique, où elle produit la loi de la lautverschiebung, et ailleurs celle de l'harmonie vocalique.

SECTION TROISIÈME

ACnON PBHTURBAIflE DE LA VOLOTfTÉ HUMAINE.

La volonté humaine est essentiellement antiscientifique; elle trouble l'ordre absolu, naturel et divin qui règne dans les faits involontaires et qui constitue les lois de la science. L'action du milieu que nous venons de décrire était déjà perturbante, mais à la manière de la loi de gravitation d'un astre qui vient perturber celle d'un autre en se croisant avec elle pour former une résultante; un croisement de lois est encore une loi. Ici la force qui vient déranger la loi linguistique est capricieuse, du moins en apparence, et la perturbation n'est plus, dans ce cas, scientifique.

Ordinairement le langage humain se fait dans Thomme, mais non par l'homme. Dans quels cas exceptionnels celui-ci se met-il à Tœuvre ?

Voici ces cas : >!" emprunt volontaire aux langues étrangères, vivantes ou mortes, 2<» création d'uu langage artificiel réservé à certaines classes sociales, 3* consécration et mise hors du langage de certains mots, 4** corrections académiques, 5<» origine historique des mots, 6** essai de langue internationale.

i^ V emprunt volontaire aux langues étrangères a pour but en général de rendre des idées qui n'appartenaient pas au peuple emprunteur, et qui sont venues du peuple auquel on en emprunte l'expression. C'est dans ce sens que fonctionne chez nous l'anglomanie. L'importance de ces emprunts faits un à un est restreinte, mais elle devient très grande lorsqu'on emprunte en bloc à une autre langue une partie de son vocabulaire. C'est ce qui a eu lieu en France au xn^ siècle. On créa ainsi à côté d'une langue française naturelle une langue française artificielle, et le dualisme persiste encore dans de nombreux doublets. Depuis ce temps nous possédons deux langues françaises, dont l'une n'est comprise que des seuls lettrés.

Un nouvel emprunt au latin, et cette fois surtout au grec, eut lieu chez nous dans le présent siècle pour fournir des termes techniques aux sciences ; mais ici la dualité n'existe plus, et le mot emprunté ne doit pas servir au langage courant; il complète la langue, il n'y contredit plus.

Dans ces emprunts, le préteur est surtout une langue morte, souvent une langue sacrée qui a acquis son influence comme telle.

2® Sous l'influence d'idées tantôt hiérocratiques, tantôt aristocratiques, le langage se dédouble d'une autre manière; certains termes sont vulgaires ou indécents, d'autres sacrés ou usités dans les classes supérieures. De là le langage cérémoniel qui domine en Chine, au Japon, chez les Malais, et

qui dans la langue javanaise forme quatre ou cinq langages différents dans la même langue.

C'est au système hiérocratique que se rattache la culture des langues mortes sacrées, culture analogue au culte des ancêtres, et qui domine la linguistique aussi bien que la psychologie de lancien monde.

3^ Le langage aristocratique et hiérocratique va jusqu'à mettre certains mots hors la langue, par respect. C'est ainsi que chez nous la prononciation fréquente du nom de Dieu est encore regardée comme une profanation. De là le tabou, institution bien connue^ et qui a complètement défiguré certaines langues polynésiennes.

4° Le langage lettré est venu à son tour imposer son joug à la langue, l'arrêter dans son essor, retarder la génération des mots et tâcher de l'immobiliser. De là le triage arbitraire entre les mots vulgaires et ceux nobles et poétiques, triage qui aboutit à un langage de convention, sans vivacité et sans vérité, mais élégant. Cet élément a agi de plusieurs manières, directement et aussi indirectement.

L'action directe est facile à remarquer chez nous où une Académie légifère en matière de langage, ce qui équivaut au vote d'une Chambre sur une loi de chimie ou de physique; on y clôt à chaque instant la liste des mots français, des formes grammaticales, même des idiotismes; il est impossible de méconnaître plus aveuglément l'évolution des langues.

L'action indirecte vient du maintien artificiel d'une orthographe purement étymologique. Cette orthographe, rendue ainsi très difficile pour les peu lettrés, a l'inconvénient de réagir sur la langue orale elle-même, d'amener à une prononciation antiscientifique et de faire pénétrer profondément dans la langue des non-sens phonétiques et lexiologiques que les doublets n'avaient introduit que peu au dessous de la surface. C'est ainsi que les lois de l'accent se déplacent peu à peu, et que le Français en vient à épeler sa langue comme celle d'un étranger.

5^ La lexiologie est particulièrement sous l'influence de la volonté humaine, lorsque certains de ses mots se créent historiquement. Il suffit de citer le mot de : mansarde, nom de Mansarde celui de galetas venu de Galatas, pour faire comprendre le système. Cette étymologie extra-scientifique constitue une partie très minutieuse et peu sûre, quoique non sans intérêt, de la linguistique. Heureusement sa part est restreinte dans la formation de la langue.

6^ L'homme peut-il aller plus loin, et substituer à la langue naturelle une langue purement artificielle? Il y aurait intérêt, car cette langue artificielle, si elle était viable, serait vite universelle et internationale. Nous discutons cette question importante dans une étude spéciale. Disons seulement que nous concluons pour l'affirmative, mais que cette langue artificielle ne doit pas plus supplanter les langues naturelles, dont elle serait un excellent auxiliaire, que les chemins de fer n'ont diminué l'usage des chevaux.

Quoi qu'il en soit, la volonté humaine et la nature luttent ensemble dans le domaine de la linguistique, comme ailleurs; mais la linguistique la plus intéressante à étudier, la plus scientifique, est celle de la nature.

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