TITRE DEUXIEME
MOfiPHOLOGIE A BASE RHÎTHMIQUE OU PROSODIE.
Nous avons expliqué dans la phonétique quelle était cette base, que depuis que le chant s'était retiré peu à peu de la versification pour ne laisser que le dessin rhythmique, la forme du chant, cette base ne se composait plus que des mêmes éléments que ceux de la phonétique proprement dite.
Mais nous avons ajouté que la morphologie fait de ces éléments un emploi bien différent, emploi qui constitue la prosodie.
La prosodie est la partie morphologique qui correspond à
cette partie psychique, le seatiment, tandis que le surplus de la morphologie correspond à la pensée.
Gomment le sentiment peut-il s'exprimer morphologiquement en se servant des effets produits par les différents phonèmes phonétiques?
Nous avons vu qu'il faut distinguer dans le phonème : -1** la tonalité^ 2^ V accent, 3** la mesure. Ce sont ces trois éléments qui vont servir à la prosodie. Mais il est rare que celle-ci emploie les trois à la fois; deux lui suffisent; quelquefois un : tonalité et accent, tonalité et mesure, mesure seule, accent seul, tonalité seule.
Mais la prosodie n'a pas à son service seulement le phonème isolé, elle se sert aussi 2"^ de la réunion des phonèmes constituant le mot, 3^ de la réunion des mots composant la phrase. Voyons quels effets elle produit avec tout cela.
Des lois communes dominent tous ces emplois. Ce sont les lois d'uniformitéy de variété et de retour.
En vertu de la première, si un vers se compose de tant de syllabes longues ou de leurs équivalentes, le vers- suivant devra se composer du même nombre de syllabes.
En vertu de la seconde, les syllabes longues formant une mesure doivent de temps en temps être remplacées par des équivalentes brèves. C'est pour cela qu'un dactyle suivi d'un spondée est obligatoire à la fin de l'hexamètre latin.
En vertu de la troisième, ce dactyle et ce spondée doivent se correspondre dans chaque vers, et dans le distique les vers longs et les plus courts garder toujours le même ordre.
Voici comment on réalise ces lois avec les divers éléments phonétiques.
Premièrement. — Emploi des phonèmes.
a) Emploi de la tonalité.
La tonalité du phonème est un élément très important du
vers; elle produit les procédés : ^° de la rime^ 2* de V allitération vocalique ou consonnantique.
Ici se réalise surtout la loi de retour.
Il faut le reconnaître, au détriment des langues classiques, à l'avantage de nos langues relativement barbares, si la prosodie grecque et latine fondée sur la quantité est la plus harmonieuse, les prosodies qui se fondent surtout sur la rime correspondent mieux à la partie psychique de la poésie, éveillent plus profondément la sensation, le sentiment, et la rime, écho elle-même d'un son, trouve en nous un nouvel et intime écho.
La rime consiste en ce qu'à la (in de deux vers, les dernières voyelles ou les dernières syllabes, ou la voyelle de la dernière syllabe sont identiques; le dernier de ces moyens, banni de la prosodie lettrée, est souvent en usage dans la prosodie populaire.
Nous constatons ici ce que nous avons aperçu déjà dans la morphologie, l'ingérence de la volonté humaine qui exige qu'on rime aussi pour les yeux et dans l'orthographe, tandis que la nature n'a jamais connu que la rime pour l'oreille.
L'allitération consiste dans le retour fréquent dans un vers ou dans une série de vers de la même voyelle et surtout d'une môme consonne. Elle est fréquente dans les langues germaniques du Nord.
b) Emploi de l'accent.
L'accent appliqué à la prosodie est tantôt celui d'élévation, tantôt celui AHntensité ou ictus.
Ces accents doivent revenir dans le vers à des distances maxima qui forment le spondée, le dactyle ou les mesures inverses.
Il se comporte d'ailleurs comme la quantité, et dans les langues où il est lié à la quantité, comme en latin, on peut dire que la prosodie est indirectement d'accent, directement de quantité.
Les finales dites masculines ou féminines du vers français
sont un reste de l'accent, le vers finit alternativement par des syllabes accentuées et des syllabes non accentuées.
c) Emploi de la quantité.
La quantité comprend des brèves et des longues ; la prosodie du vers consiste à laisser entre deux longues seulement une distance maxima, et en outre, pour satisfaire au besoin de variété, le vers ne doit pas contenir uniquement des longues ou des brèves, mais un mélange des deux d'après cer* taines règles; enfin, pour satisfaire à un besoin de retour, chaque vers finit uniformément par un dactyle suivi d'un spondée dans certains mètres, par un iambe dans certains autres;
En général, les langues du Midi, plus musicales, se servent de la quantité dans la prosodie, celles du Nord, au contraire, de la rime; Taccent tient le milieu entre les deux systèmes. Une évolution se fait aussi dans le temps entre les trois modes. C'est la quantité qui forme le plus ancien, de là on passe à l'accent, puis à l'assonance. La quantité répond surtout au besoin d'harmonie, la rime au sentiment intérieur. C'est ainsi que le mètre grec, fondé sur la quantité, se transporte sur la mesure dans le grec moderne.
Les agencements obtenus au moyen de la rime, de l'accent ou de la quantité sont variables, même dans chaque langue. Le vers est plus ou moins long, c'est-à-dire se compose d'un plus ou moins grand nombre de syllabes longues ou accentuées, et ces syllabes précèdent ou suivent les non accentuées, selon le rhythme.
Deuxièmement. — Emploi des mots.
Lorsque le moyen phonétique de la prosodie est la rime seule, il faut le corroborer par la coupure de la phrase en un certain nombre de syllabes qu'on ne peut dépasser et qui forment le vers ; le sens doit s'arrêter avec elles.
Les moyens plus énergiques de la phonétique appliquée à la prosodie sont Taccent et la quantité, et pourtant elles ne suffisent pas non plus pour l'intégration du vers; il faut aussi arrêter le sens après un certain nombre de mesures, toujours le même.
Telle est la cadence du vers; elle se fait sentir à la fin, mais il en faut une autre vers le milieu ; cette nouvelle coupure s'appelle, suivant les systèmes, césure ou hémistiche.
Les deux coupures se font à des distances plus ou moins grandes, suivant les différentes sortes de vers.
Troisièmement. — Emploi des phrases.
La poésie épique et la dramatique peuvent se contenter des éléments ci-dessus, mais la poésie lyrique, plus vive, et qui doit être variée sous peine de monotonie, a besoin d'en employer d'autres. Le vers ne lui suffit plus, il lui faut la stance, et même souvent le refrain.
La stance réalise entre chaque vers ou proposition ce que le vers avait réalisé entre les mots, un balancement et des retours harmonieux. Chaque vers vis-à-vis de la stance n'est qu'une mesure qu'elle réunit et dont elle se forme.
De même que la rime est le retour du vers à un son fondamental pour lui, celui du vers précédent, de même la strophe se constitue souvent par la répétition à la fin de plusieurs vers de la même assonance, outre la répétition à la fin du dernier vers des phonèmes de la fin du premier.
Bien plus souvent la fin de chaque stance répète le dernier ou les deux derniers vers de la stance précédente. Ce n'est plus alors une rime de mots entre eux, mais de strophes entre elles qui apparaît, se réalisant par le retour de vers entiers; c'est le summum de Vassonance.