L.e tombeau contre toqs ne peut-il les défendre
Xt qu'ont fait tant de morts pour remuer leur cendre?
45 A-t-il de votre Grèce inondé les frontières ?
L. H. On a blâmë foi't mal-7à-propos , dans Athalie p Le peuple saint , en foule , inondait les portiques ,
Le peuple en /ouïe inondais est une ligure juste et claire, comme on le prouvera en son lieu. A-i'il inondé vos frontières est sans excuse , parce que rien ne détermine le sçm métaphorique. Si Fauteur eût mis ,
A-t-il de ses soldats inondé vos frontières?
il n'y avait rien à dire»
Ç^ En effet, inonder çcui s'employer sans rt'gîmc indirect, lorsque le sujet dn verbe peut inonder par luiluéme, ou physiquement, comme un torrent, un fleuve, une nier; ou métaphoriquement, comme un peuple» unO armée, une multitude d'hommes ou d'animaux ; mais avec un sujet qui ne peut pas inonder par lui-même , comme un seul. liomme ou quelques hommes, il faut nécessairement un ré-^ gime indirect , un nom de choses quiinondent» C'est ainsi que Vau«;ela5 dit que Xercès avait. f/^o/iJâ le pays d^unsi grand nombre d'hommes et d* animaux ^ qu'ils en avaient tiriles fontaines. C'est ainsi pareillement que Boileau , dans son Lutrin « Chant IV, fait dire du fameux Arnauld :
U va nous inonder des torrens de sa plume*
cfC ETUDES
46 Âh ? n^etissîez-vous versé qa*un sang «i magnanim L. H. On dit bien un ^ang généreux :
De' eoa mb^ f^séreus la trace nous conduit.
Pb^dab.
Peut-on dire de même un sanffmagnanimal yen donte, parcoque ce mot offre une idée beaucoup plus 'morale. Je l'admettrais avec le mot sang^ pris figurémcnt pour race , famille : sorti d^un sang si magnanime \ mais non pas avec ^ang au propre. ,
({^^ Magnanime (çni a l'âme grande) ne peut se dire que d'une personne :
Et combien de héros glorieux , magnanimes , Ont vécu trop d*un jour.
J.*B. Roussxiu.
Ou que d'une partie de la personne prise par synecdoque pour le tout : ^ . .
Us partent ces cœurs magnanimes,
Ihid.
Ou que des qualités ou actions de la personne 5 qui font ou supposent la magnanimité :
Mais vous savez aussi que vos fails magnanimes Ont besoin des lauriers cueillis dans leurs vallons.
Jbid.
Et si on peut le dire d'un sang, ce n'est» sads doute / que d'un sang personnifié , que d'un sang érigé en personne , comme peut-être dans ces vers de Didon , parlant à Énée, premier livre de V Enéide , traduction de Delille :
O noble sang des Dieux ! que je plains vos revers y Dit-elle. Quel destin vous jette en ces déaerts ?
Or, le sang dont on est sorti ou issu , le sang dont on est formu) le sang de Texemple du commentateur, est-il un sang personnifié ? N'est-ce pas le sang comme principe il»
DE LA LANGUE FRANÇAISE. g^i
UaakMn^' et çonâie souvce dç la vie? N'e&t-ce pA« h sang tel à-peo-près que dans oqi vers de Boileau :
Vn bomnie issa dVia .stm/^ fécond ^o demi-Dienx.... Et si lear sang tout pur, ainsi que leur ni^icsse, Est passe jusqu'à ?oas de Lucrèce en Lucrèce.
D'après cela , et d'après le principe même du commenlateur, il De doit j)as être plus permis de dire jor^i d'un sf^ngsi //»«gaanime, que n'eussiez^vaus versé éfu'un sang si ma— gnanime. Dans ces deux cas , magaanimjç ne convient guère mieux ^ ce roe semble » que grande La raison pour laquelle ^i/sir^nx pourrait convenir, c'est que géaéreux est , à. certains égards , synonyme de noble et à^illttstre. Génê-^ reuxj dans le principe! a signifie de bonne race. La racine du mot est, en effet, gens ou gen , race , et la terminaison en eux, s'il faut en croire Ho nbaud , annonce la force, la puissance, la grahdeur* ^
4/ C'ast ce trouble fatal qui vous ferme tes y^ux ^ Qui ne regarde en moi qu'un tyran odieux. Sans lui tous avoûries que le sang et les larmes K'ont pas toujours souillé la gloire de mes armes.
L. H. Sans luise oapporte à trouble , et lui ne peut 9 en W fra^^is, s'employer que pour les personnes ou pour ce qui peut être personnifie* C'est une faute très-commune dans les mauvais écrivains, très-rare dans les bons : on ne la retrouvera plus dans Racine*
jfi^J* Sans lui eft emj)loyé ici suivant la règle, puisque le trouble auquel il se rapporte a été personnifié dans les ▼ers qui précèdent : il a été personnifié, puisque c'est lui cjiii *oous ferme les yeux , et qui ne regarde en moi qu'urttyran. L'action Affermer les yeux à quelqu'un , et snrtotit celle de regarder quelqu'un comme tel ou comme tel , ne' peuvent, je crois, appartenir qu'à une personne^ Mnitf celle perse onification esi-clle avouée parla raison et parlé goût ?. On personnifie très-bien , Sans doute , les passions >* lûème en ne les considérant qu'eu nous; mais en est-il d#-
Qtt ETUDES
même des effets des passions , de ragitation ; da dësordre ; du irouble qu'elles causent dans Tâme ou dans les sens ? La conamentateur a dit quelque part que non^ et c'était ici \% cas de le dire encore*
48 Oui, Taxile, mon cœar*, douteux en apparence » D'un esclave et d'un roi faisait la différence.
' L. H. Douteux signifie ce dont on doute , et non pas ce*lui qui doute; On est incertain d*nne chose , et une diose est douteuse. Faire la différence n'est pas de la poésie noble. Voltaire s'en est servi dans Mafwmet; mais i\ a relevé le familier de la phrase faite ^ en la particularisant.
Les mortels sont égaux : ce n'est point la naissance^ C'est la seule vertu qui fait leur différenoe.
Leur^ au lieu de la « n*est rien moins qu'indi£férent« Les connaisseurs en style ne s'y tromperont pas.
^1^1^ Douteux se disait autrefois des personnes pour in^ certain ^ à ce qu'il parait , et c'est.dans ce sens que Boiloau dit de lui-même ^ dans son Épltre au savant Arnauld :
Ainsi toujours douteux , chancelant et volage ^ A peine du limon où le vice m'engage ^ • J'arrache un pied timide et sors et m'agiiant y
Que l'antre m'y reporte et s'emhonrbe k l'instant ?
c*est dans ce sens que Lafontaine dit du lièvre d'une de aes Fables :
' Il était douteux , inquiet :
Un soufÛe, une. ombre ^ un rien, tout lui donnait la fièvre.
Il se dit encore , suivant TAcadémie « des personnes dont on ne peut pas trop s'assurer, sur qui Ton ne peut pas trop, compter» ce Dans cette chambre il y a trois juges qui sont pour » mpi, trois contre, et les quatre autres doutetuc* » Ma.ïs hors de là, il ne se dit que des choses dont il y a lieu de douter: Un succès douteux y une affaire douteuse, une pro^ bité y une réputation douteuse* Incertain , au contraire > M dit des choses et des personnes. Une chose est incertaines
tp»nà elle n'est p«s assurée » et on est iipceriBin d'une chose, ^aaod on n'en est pas*, assuré , ou qu*on en doute. On est aussi incertain à L'égard d'une chose ou d'une personne , et c'est ^and on n'a pas les lumières ou les motifs nécess^ûref ]K>iir décider ou pour, se déterminer, pour se résoudre relati- Tcmeat à cette personne ou à cct^e chose» Dans ce dernier cas, incertain signifie à-peu-près la m^me chose qu'iisdécis, irrésolu. Je dis à-peu-près . la même chose « parce qoe^ sans doute y ces motsrlà ne sont pas parfaitement syno*jiymes. C'est dans le B^osà^ incertain àJ 'égard de , et non pas dans le sens A* incertain de , qu'est pris le mot douteux dans le vers de Racine;
49 Hé bien! dépotûtte enfin <|ette doiMsenrcèiitl'aîine.
LB. Racine fait toujours dépouiller actiF^iyAus uiilialie: . Afefvoos dépouillé celte haine» jû vive? «
No^ croyoiis qu'il- isefait plusexac^ d'«tt Mwe- uà ^rethe neutre.'. .. .'^. î .■:
L. H. Le cttinnientaleitr.,. pour qui les teokies de gram-* maire sont apparemment des termes de chimie, s'étonne que Raciney}x/J6' toujours ^ un verbe ' actij^ de dépouiller , qui est tou jours, uii verbe actif. Il croit ( car, quoiqu'il dise nous tfroyo/!^.5*je suis persuadé qu'il est le seul à \e' croire^) qu'il serait pl^ts,!epca^td/en/aire un verbe neutre. Il sait apparemmentcoipment on rend neutre ce qui est actif, tla vcrbè neutre est celui qui n'a point de régime, cpmme courir^ aOerg venir ^ etc. Dépouiller en à nécessairement un ; car on dépouille -q^elcju^un ou ^uclqtke ^hose , ou bien l'on se d^ouiUO'dûâfWBÏffae chose, et.aleis cfestun verbe actif «otpkrfë réciproquement 9 comme, itent d'antres Verbes <}«i ne cessent pas pourrcela d'élre.ae^j^^iQuelquesgraniiiui»- ' heos ^11 est • . v^fai \ .appellent , mais t/^s <• improprement^^ vtrhes^ neutres ):MSsifs y ceux qui- s'appellent proprement des verbes réeif^rôques ^ c'est-à-dire »v'quà>expTtment une -action sur soi*mênie , et' n^ se corij^ûttnt qu'avec le pronom 'P^KumeU comiM. ^e^ :$otivenir, ^.rfpe^tpr^ ^* h ^(¥W
4^\sk tnètne n'a rteii de commun avec dépouiller ^ qui sieoon^ 'jiîgtre avec tout ce qa'pn veut. St le ooromentateuv a voulti •difé qn'H esiplws «Jîatf/ d'employer le verbe déponitter ré- 'Ci^roquenient <!in*activement5 c'est encore une erreur j cal* nrlefi n'est i>liis d'usage que de dire, dépouiller toute pti^ ' denr^ toiitô humanité, tout artifice 'y ^t non-seûleiiiea'l -cet a est aussi exitûttine se dépouiller de , etc. ^ mais même '|>!as. élégant et plus précis* Voilà ane belle «uite de bévues "^yien gratuites ; fc^r pourquoi vouloir faire- ie grammairien sti^Hi^leus k^f^pos^^e rien 5 lorsqu'on n'e^t point grammai'- -^lerr? ' ^
J^3^ Et, « propos de rien , quel tlébordement de bile'I Sans doute que dépouiller peut s'employer actiyevtejnl en parlant des sentimcns , des passions^ ou. des opinioi;)5 dont on se défait , comme dans les exemples cités par le critique , dépouiller toute ' pudeur \ tome humanité , ' tout arti— 'fic^0 iHc. t eLdans.celi^b-ci 4e Boileai^ ,;^r/ Poéti^$e^ •''
Qu'aux accens dont Orphée emplit les monta de Thntee^^ - ^>j; %,ei Ujgft» 9imd^ dépouUiaient'ltmfiâitdaoe^^ ."^i .]
pour quittcH* les inclinations de la nature corrompue
yleiltes habitudes crirâinellcs. Mais n'y a-t-il pas bien des cas
QÙ se dépouiller de peut ô(re aussi élégant et aussi précis*?
%*est-il moins', par exemple, dans ce vers de la propliétie
*je Joad dans u^A !»//«? ' • '
De ton amour pour toi tou Dieu $*e$t. d^pouill4?\,
^ Combien de «al d^aîlleuvs où il esc 3eifi^'OB|^vènafclè'v -et où inpème dépouiller eeràit presque "rh^mi^ H r.Far. emiipè»^ -pfQiiBmiit'OQ pûsii 'btên dire : ce Pour fugfer an homme »>.âl .>! ' font dépouUlerlà puseion « Im hpine y ii 4'atkt dépotdlier
» toute pré^emioft»^ que «pour ^iger uiy^omrae, il £Aal#e ' » dUpouilier dé passion j de hoÀne , il- fout se dèpo^tiiter
r> de toute présentions yi Je ne le pense pas. On m'oppe^ ' tera qu'aacontraire > <c il faudrait avoir dépcutUé toute A%-
p manilé 9 pour D*étre pas touche du sort de ce tnalheu-- » reux» 9 vaut mieux incontestablement que , ce il faut s'être ;} dêpottiîlé de toute humanité ^ pour , etc.» Mais il n'est pas moins yrai que M. de Laharpe n'aurait pas dû parler d'une manière si tranchante, ni protendre établir un prin< cipe si rigoureux. Il devait , ici surtout > traiter Luneau avep d'autant plus de miinagement , que ce n'ëtait probablement que d'après le père Bouhours , assez bon grammairien sans doatc» que ce commentateur avait osé mettre en doute l'exao tittide de l'expressioû dépouiller une chose , pour s^en dé-^ pouiller. Kouband e&l bien loin d'injurier ainsi le père Bou- 'Iiofirs j en le comballant.
Roubaudy après avoir établi que dépouiller une chose. ^ pour s en dépouillerf est une expression reçue y autoris<k? par l'Académie j Bdi>ptée par les bons écrivains^ enregistrée dans les Dictionnaires , s'attache à montrer que c'est surtout dans le sens figuré qqe cette expression, est psitëe et doit l'être. Il fait voir que l'action de se dépouiller porte directemcAt 6)ir le sujet qui se dépouille , et l'action de dépouiller contre l'objet dont on vcut.^f^rf dép(fuillé ; que la preiUière de ces manière^ xle parler fait abstraction de toutes, difficultés^ de tonte' opposition, et que la seconde indique seosiblement des eCTorts^ une résistance; qu'aussi l'usage commun est pour se dépouiller^ lorsqu'il ne s'agît qne do choses qui nous couvrent, npus entourent, nous enveloppent ^ comme des vêtemens ; et qu'il est pour dépouiller^ lorsqu'il s'agit d'objets i|ui sont comme .inhéfens , fortement adhéveos ou att^iphés i^u sujet, comme. I^es passions. <(|Me » croyez pas» dit-il j que pours'^^r^ Jéppuiîlé de Tappa- » reilde %a grandeur, on en ait dépouillé l'prgueil. Quoicjue » Mathaa se 4épouiIle 4« toutes les apparences de l'inimi- )> tié, Jo^both ne croira pas q^'il ait dépouillé rartiUce. » Pour qu'un sot , constitué en dignité, se dépouillât de sa » morgue , il faudrait qu'il dépouillât sa^^^-ottise. »
Que n'y aurait-il pas à dire sur les dénominations de verbes actifs 9 de verbes neutres , de verives réciproques, etc. ?
nais cela comluiratt beaucoup trop loin. Peut-être se pr^ sentera-t-îi quelque autre occasion d*en parler. Je me conlenlcrai , pour -le moment » de prévenir que je pourrais ne pas me trouver en tout, là-dessus ^ parfaitement d'accord avec M. de Ijaharpe ; car» tout excellent grammairien qu il était , je doute qu'il ait bien approfondi cette matière*
5o Pensez-vous y tratner les restes d^ane armée , Vingt fois renouvelée » et vingt fois donsommée ?
L. H. L'impropriété des termes est si choquante» qu*on pourrait soupçonner une faute d'impression. Une armée peut être consumée par la faliguo, les besoins , les maladies, les combats , etc. : elle ne peut jamais être consommée y et 'Racine ne pouvait pas » même alors , confondre ces deux -expressions : c'est une méprise qui n'ap'paHicnt qu'à l'ignorance - populaire. H est même étonnant' que le commentateur ( Luneau } ne Tait pas aperçue , taiït elle est palpable* Con-* sommer^ qui par lui-même ne signifia» qu^achever, accéth'* plir, ne se prend pour user, détruire par l'usage , qu'en parlant des denrées ; des provisions , des coineEstibles i etc. ! ({C3S^ Il n'y a rien 'à dire sur cette observation ^ëkvxm qu'elleest fondée sur \v.i décisions même de l'Académie. =Mdit déjà avant Racine ^ plusietirs écrivains^ et entre antres Mo^ lière. avaient confondu consumer nt consommer^ mai'sVë leurs slgniGcations très-diffë rénies* rcCe qui a donùé tie^'à » cette erreur^ si je ne me trompe ,- dit Vaugelas cité ^ét >> Bcâuzée dans ses synonymes, ( 'est que Ton et l'autre^étti- » porte avec soi le'^ens et la signification d'izc^tff^^r; etr;ai'tisi » l'on a cru que ce n'était cpi'une riiêiné chose. II y a pow- » tant une étrange différence entre des deux sortes ^aehe9er% » car consumer ach^e en détnii^hl et anéantissant - le ')> sujet ^ et consommer achève en te- tiic^làtU dans sa der- » nière perfection et son accomplissement entier. » * '
5l Vos soldats , dont la tuc excite la pitié »
D'eux-mêmes, en cent lieux, ont laissé la moitié.
L* R Ont laissé la moitié d'eux-mêmes.
Hardie et belle expression. On ne dit ordinairement /^ moitié de soi-méms^ qoe dans le seds figure. La même chose est dite ici dan3 le sens naturel , et ce sens devient ûguvé par rhyperbole , qui ne parait pas trop forte. Ces soldats , dont plusieurs ont perdn leurs membres , ont rëpandu tant de sang, quils semblent avoir laisse la moitié de leurs corps.
L.B. Laissé la moitié. Cette expression est lonche^ mais ridée en est. belle. '
L. H. Cette phrase, que J'on trouve louche ^ est si claire dans Teadroit où elle est placée , qu'il n*est psf^ possible de se mcprradre aur ce pciot, laissé la moiiia d'eux-mêmes ^ qui ne peut s*exitendre qu'au propre , puisque le sens figura serait ridicule* Je pe vois point de beauté à remarquer dans ^idée^ qui a été couvent employée^ mais je ne vois rien à lepcendre dans re3q>ressiop.
^^ La moitié d'eux-mêmes , dans un sens figuré autre que celui que peut constituer l'hyperbole , signifierait des objets si ohers à leurs cœurs , qu'ils les regardaient comme d'autres eux-mêmes , comme la moitié d'eux-* mêmes ^ et serait ce qu'on appelle une métaphore. C'est dans ce sens-là qu'Horace recommande au vaisseau qui por~ tait Virgile ^ de lui conserver cette moitié de son ém^ , cW-à-dife , de lui-même : et serves animœ dimiditim méat : c^est dans ce sens que Chimène dit , en parlant de son père tué par son amant :
La moitié de ma vie a mis l'autre an tombeau.
Cest aussi à-peu-près dans ce sens que moitié se dit d9la îemtne par rapport au mari^ comme dans ces vers de la Heri" nade , Chant VIII :
De TEure et de l'Iton les oudes s'alarmèrent ; Les bergers, pleins d'effroi, dans les bois se caclièrent; Kl leurs tristes moitiés , compagnes de leurs pas, Emporteat leurs enfa&f gémissans dans leurs 'bras.
g8 ÉTUDES
Ou comme dans ceux-ci de Racine , Iphîgénief Acte IV:
Laissez a Ménéhis racheter d'un tel prix Sa coupable moitié dont il est trop épris.
Or, il est bien certain que ce sens , comme le dit Laharpe , serait ici ridicule ; et il n'est pas moins certaijf* que ce n*est pas celai que présentent les vers en queslion , pris même isolément* On ne peut pas^ ce me semble, y entendre les mot« molli é d'eux-mêmes , autrement que dans cette phrase du Dictionnaire de Trévoux : ce Strata , parlant de la >:i bravoure de quelques soldats coupés par les chaînes dont » le canon était chargé 5 ajoute qu'ils combattaient encore » de la moitié du corps ^ et vengeaient la moUié d'eux^' » mêmes qu'ils venaient de perdre. » Et enfin , supposé que le sens ne fût pas aussi clair qu'il l^st , il serait ambigu , éi^hivofue si l'on veut , mais non pas louche. Le sens est louche y lorsque , par la disposition de la phrase , les mots semblent, au premier aspect, avoir un certain rapport, quoique véritablement ils en aient un autre ; comme , par exemple , dans cette phrase , où le sujet de la seconde proposition semble d'abord gouverné par le verbe de la première: €< Je condamne sa paresse ^ et les fautes que sa nonchalance 7> lui l'ait faire en beaucoup d'occasions, m'ont toujours paru » inexcusables. » C'est ainsi qu'une personne louche parait regarder d'un côté, pendant qu'elle regarde de l'autre. Or» peut-r»n dire que ce soit là le défaut des deux vers censurés * \ par Luueau ?
53 II faut bien quUl soceombe , et qu'enfin son courage Tombe sur tant de morts qui ferment son passage.
L. B. Louis Racine prétend qu'il y a ici une faute d'impression , et qu'il faudrait substituer les deux vers suivans • à ceuoD^ci:
Il faut bien qu*il succombe , et malgré son courage , Tombe sur tant de morts qui ferment son passage.
Nous croyons avec lui que ces vers , corrigés de cette ma-* inèrc , servent beaucoup plus exacts*
DE LA LANGUE FRANÇAISE. gg
L. H. SuiiHtuer' let deux vers suivant à ceux-ci teot dire, en français , Us vers sutyans aux. vers suivans ' et le commentateur, qui ne sait pas , comme on l'a vu la différence de voilà et voici, n'est pas obligé de savoir da Taauge ce que veut dire ceux-là et ceux-ci. Quant aa changement proposé par Louis Racine, il prouve que luimême sentait combien le vers était vicieux, puisqu'il soudçonne une faute d'impression. Son courage tombe sur L motu n est pas un ver» inexact, mais une des plus mau- Tai« phrases qu'on puisse faire ; car elle réunit l'impro, priété d expression et la fausseté d'idée.
53 Se. «oldau, k ses pied», étendus et nioiir.ii.
Le menaient k I',bri de leorr corps expirww. ' IL H^*r,- signifie proprement ce qui met à couvert. Ei,eala6n, c'est être à couvert. C'est par une extension ^ve qu'on a dit également, être à Lbri dTs^Z Cest-à-dire , a couvert de ses rayons, et à l'abri d'Ji «rire, c est-à-dire, couvert par un arbre contre les rayons du soleil. L'usage» autorisé cette double acception qm est sujette à l'équivoque, surtout lorsque ces mots, I labn, »ont»n fignré. Le moyen d'ôter toute équivoque.
etTr À'"'/""' "*"■ '"" ' """" '"'" '" ProZtionde'. «a / air, de, pour a couvert de ; c'est une attention que •loivent avoir ceux qui font cas de la clarté
Encor si voos nûssitz ^ous Pabri dufettillage Dont je couvre le voisinage,
7 '^" ? '. " i'-**" ''''>«'«-^'' ; BoUeau aurait dû di«> «ans sa Satire V: '
En vun tout fier d'un „»g ç,e vo.« déshonore,. Vous dormez sous l'abri de ces noms révérés, ao lieu de, à l'abri de ces non» révérés j et' Voltaire dans la tfc«rifl«/e , Cbant VI ; """aire,
n. pensaient, sous Vabri d'un trône imaginaire, «lieux repousser Bourbon, mieux tromper le vulgWre,
loo ETUDES
au liea de« à Vahri d*un trône Unagimuire. Mats Voltaire ahicn<lit, ilaasle Chant IV xlu mâme poëna » en diaant:
Soui 1« pWMant ahri de son hras detpoftîqite', Au fond da Vatioan régnait la politique.
Au reste , il faut observer^ avec rAcadémie 5 que dé sl la, force et la signification de contre , dans tous les cas où a Vubri ds est pour à couvert de , et quHl a la signification éepar le moyen de 9, dans tons les cas où à Vabri de est pour sous la protection de, et se dit de ce qui sert à mettre à concert»
DE LA LANGUE FRANÇAISE. lai
androma:que.
L»E style SAndromtujuû n'est pas nn des moindres niërites de cette pièce. Il lui valut ^ suivant Louis Racine ^ une partie desapplandissemens qu elle reçut à sa naissance. c< On s'ape^- » çoit y diit-il y que le poète ^ en inventant , non des mots ^ D mais des alliances de mots , mais des tours de phrase , » faisait^ pour ainsi dire ^ une langue nouvelle. » Laharpe trouve aussi cette pièce beaucoup plus riche que les prëcé* dentés en beautés d'espression de toute espèce , soit élégancej soit construction , soit figures , soit harmonie ; mais la versification cependant ne lui paraît pas « à beaucoup près j aussi scrupuleusement soignée que dans les pièces suivantes. II observe que, si Racine avait déjà toute la force de son talent^ il n*avait pas encore tonte la maturité do son §oût ; qu'enfin c*est le premier ouvrage où son ami Bofleau lui eût appris à rimer difficilement^ Ainsi il faut s'at— tendre à trouver encore ici bien des défauts , et même assez de GeiuIcs de plus d'une espèce* Sublign^ prétendait y en avoir observé jusqu'à trois cents ; mais la pièce ayant été ^ depuis , retouchée par Racine , plusieurs tours ou expressions , alors rëprëhensibles , peuvent ne plus l'être aujourd'hui » comme plusieurs autres peuvent l'être aujourd'hui , qui ne l'étaient pas alors : et puis, SaUigny*ne peut-il pas s'être mépris plus d'une fois , quoique sa critique en général ne passe pas pour absolument mauvaise, et qu'elle n'ait pas été inutile à Racine lui-même, qui s'obstina long*temps à l'attribuer à Molière f Cette critique était une comédie en trois acte» , intitulée : La folle Querelle. -
}Ofl ÉTUDES
i Oai , puisque je retrouve un ami si fidèle ; Ma fortune va prendre «ne face nouvelle ; < Et dëjk son courroux semHlb s'être adouci. Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici.
^ pi ' ^^
L. H. Ces vers ont été censures par Tabbé Desfontaines , qui prétend qu'Oreste ne peut p2^ dire , en parlant de sa fortune :
Et déjk son courroux semble s'être adouci.
Il s*écrie même , comme dans la joie d'une grande découverte : Voilà donc une vraie faute de pensée échappée à> Racine l II se fonde sur ce que ces mots , son courroux , personnifient la fortune en général « quoiqu'il s'agisse de la fortune d'Ores te en particulier. Racine le fils lui répond très- bien : ce On a pu poétiquement personnifier la fortune » d'Oreste , c'est-à-dire , son destin^ son sort^ son génie , sul- » vant le langage des Anciens, m
G. F. La fortune d'Oreste n'est autre chose que le génie qui l'accompagnait et présidait à ses actions, suivant le sys-^ tême des Anciens. Ce génie peut être personnifié , et Néron dit fort bien 9 pour exprimer l'ascendant que $a nièce a sur
lui :
Mon génie étonné tremble devant le sien.
BaiTAirTficus.
(JQ^ Le génie et Xvl fortune d'une personne , même dans le langage des Anciens , me paraissent trop différens l'un de l'autre , pour que Racine ait voulu ou pu prendre la fortune d'Oreste pour son génie; mais , supposé qu'il l'ait réellement voulu et pu tout ensemble , il n'en a pas moins donné prise à la critique. D'abord, un assca grand défaut, selen moi , c'est que la fortune personnifiée au troisième elau qualricme vers, par le courroux et le soin qu'on lui prête, soit prise dans le second , pour une chose (pour les affaires d'Oreste) ; car ce sont les choses , et non les personnes , qui peuvent changer de face, ou prendre une face nouvelle. La per- BonniAcalion n*est ni entière ni soutenue , et elle implique
DE LA LANGUE FRANÇAISE. io3
même contradiction. £a second lieu , comment la fortune particulière d*Oreste , commet son génie peut-il avoir 'eu du courroux contre lui ? Gekc ne pourrait se dire , ce me semble « <]|ie de la fortune en gâiëral , que de cette dëesse inconstante et capriclense qni ëlève aujourd'hui ceux qu'elle abaissa hier, ou qui change en funéraille la pompe des triomphes, La fortune d'un particulier, heureuse on malheureuse , ne peut , si on èa personnifie , qu'élre Ta mie de ce particulier, parce qu'elle ne fait qu'un avec lui , et qu'elle ne peut être que l'amie d'elle-même. Ainsi l'ablié Desfon— tainesme parait avoir raison contre Bacine , lui qui. si souvent donnerait raison à Racine cgntre la raison même l
s L'amour me fait ici chercher une inhamaioe.
L. H. Le commentateur Luneau a relève avec raison cette expression comme langoureuse. Il y a ici quelque chose de plus, et qui demande quelque dëveloppenieni. C'était retomber encore dans le ridicule du style romanesque, que de se servir de ces termes si communs dans tous les grands ro—
Ni
mans dé ce temps*là ( je viens chercher une inhumaine ) , pour donner la première idëe de la passion d'Oreste pour Hennione , et de son ambassade auprès de Pyrrhus. Ces mots, cruelle i inhumaine y tnat rëpëlës à propoi dfc rien par les amoureux de comëdie , ont dû prendre nécessairement une teinte de comique : ils peuvent et doivent cependant reprendre leur vrai sens dans les situations où Tamour est vraiment tragique. Ainsi , quand Iphigënie aime mieux mourir, pour obéir à son père , que d'accepter les secours d'Achille, Achille son amant, et qui allait être son époux, pouvait lui dire très-convenablement :
Hé bien I n'en parlons plus ; obéisses , cruelle » etc.
De même , quand Herniione demande à Oreste , pour preuve de son amour, la tête de Pyrrhus , il peut fort. bien l'appeler cruelle , inhumaine. Mais quand il n'y a cl 'autre cruauté y d'autre inhumanité que celle qu'on reproche, en siyle de
io4 ÉTUDES
galanterie » aux femmes qu^on ne trouve pasasses humaines, il faut bien prendre garde à ne placer ces dénominations dans une tragédie 9 qu'à la faveur d'une scène fortement passion>jkée , et lorsque la passion du personnage est , aux yeox du spectateur^ une véritable infortune , digne de compassion,
3 Honteux d'avoir poussé tant de vœux superflus.
L. H. Expression impropre* Ot pousse des soupirs et oh forme des vœux » et l'un ne peut, sans abus , se prendre pour l'autre. Corneille a dit , pousser dès désirs y mais on sait que Gorpeille^ souvent modèle de sublime, n^est rien moins que classique pour la diction* C'est à Molwi^ qu'il convenait de dire, en ridicule :
Héroïnes du temps y Mesdames les savantes , Pousseuses de tendresse et de fc^aux SentiàiéfaS.
G. F. Le mieux serait de ne pousser ni vœux ni sou'^ pirsm:» Pousser des 'vœ/ijc serait aujourd'hui du style burlesque; pousser des soupirs est une expression devenue presque ridicule par l'abus que les poètes en ont fait.
20^ Quelque abus qu'on ait jfait , dans les madrigaux et dans les idylles « de l'expression pousser des soupirs , cette expression ne saurait être ridicule hors du langage romanesque : elle ne Test point dans mille exemples semblables à celui de Voltaire, Henriade y Chant IX :
Le moissonneur ardent qui court avant l'aurore •Couper les blonds épis que l'été fait éclore ^ S'arrête y s'inquiète , et pousse des soupirs.
et à celui de Delille , traduction de V Enéide , Livre II :
Il ne me répond rien : puis y d'un ton plein d'effroi y Poussant un long soupir i c Fuis , dit-il , sâuve-toi. »
Quantaux vœux , on ne peut pas \e$ pousser immédiatement comme des soupirs y c'est-k-dire , les joindre immédiat e-> ment kpotisse^; mais peut-être peut-on leur fdire accompagner des cris , des soupirs, des sanglots ou des gémisse-
DE LA LAK&tJ£ FRANÇAISE. loS
mens que Ton pousse, SuiTant le Dictionnaire dé Trëvonz , on dit pousser deè eris et des vcsux au ciel.
Pousser tes beauot SéhHfMns a éxé dit en ridicule par Molière ; mais cela n'enipéche pas qu'il ne soit trés^françaî^. il signifie faire te passionné auprès des femmes. ITti pousseur de beaux seniimens est celui qui file le parfait ailioary ou encore celui qui se pi^ue de dire de belles clioses^ de belles moralitéâ.
4 Prit k suivre p«no«t le déplorable Orésta.
LH. Quoique l'Acadëmie ait eu raison de dire que Vad** îectif ^^;^/ora^/^ s'applique proprement aux choses, et noii pas aux personnes , les libertés poétiques peuvent , & la fa« veor de la mëtènjmie bien placée et bien entendue , faire exception an principe sans le détruire. Louis Racine en cite de finquens exemples dans les écrits de son père j et aurait pu en trouver ailleaiv. Dans tottft ceut ^'!1 rapporte, déplorable^ appliqué aux personnes, ne choque pas {>lus qu*ici. Nous lesrelrouverohê par la Milles
(^ Les voici :
Vous voyes devant vous an {>rinee déplorable*
Pntnai.
Phèdre épargnait t>lat6t un pèfe déplotahle,
Ibid.
Déplorable Sion, qn^as-tu fait de ta gloire?
ESTBEa.
^piihkhh b<rîiier «lé ees rois triomphatis,
AvBaLiki
n est inutile de citer ici M. Geoffroy, qui ne fait guère que copier Louis Racine > et Lonis Racine, qui ne donne pour raîaon que l'autorité de son pèi^e^ Mais il n'est pas ki«tite de rappeler que l'abbé d'Olivet , le seul qui paraisse avoir Attaqué l'expression | n'ose pas oependani U condamner foiv
io5 ÉTUDES
mellenienCy en considérant qoe Tau tcur Ta répétée dans' des ouvrages différons , et qui ont été faits h dix on douse ans Tan de l'autre. «Quand il s'agit d'un auteur tel que Racine > )> dit-il , il est h propos d'observer quelles sont les manières » de parler qui ont pu ne lui pas déplaire, quoique l'usage }> ne les eût pas autorisées. »
Depuis l'abbé d'Olivet, l'Académie s'est formellement prononcée à l'égard de celte expression , et voici ce qu'on lit dans la dernière édition de son Dictionnaire : ce En poésie , )i et même en général dans le style soutenu 9 déplorable se » dit aussi des personnes : famille déplorable; déplorât le n viciime de la tyrannie. »
Père , époux malheureux , famille déplorable , Des fureurs de ces temps exemple lamentable , Puisse de ce combat le souvenir affreux Exciter la pitié de nos derniers neveux , Arracher de leurs jeux des larmes salutaires , Et qu'ils n'imitent point les crimes de leurs pères f
^tf!VlUADB) Chaut VIII.
5 Tu sais de quel courroux mon cœur «lors épris Voulut, en l'oubliant, punir tous éeê mépris.
L. H. On se servait autrefois du mot épris pour toutes les affections vives : l'usage semble l'avoir restreint » dans ce siècle , à être Le synonyme S amoureux. On était épris d'amour pour une femme , et aujourd'hui on est épris de cette femme. Je crois pourtant cp^ épris peut toujours être .bien employé pour toute affection qui cause une espèce de transport agréable. Ne dirait-on pas bien, éprit d'admira-^ tion , épris d'enthousiasme , etc. ?
Le vers suivant est remarquable par le changement que i'auteur y fit, d'après la critique de Subligny. Il avait rais d'abord 9 'venger tous ses mépris, et le critique observa que c'était un véritable contre— sens. Il avait raison cette fois, quoique ce ne fût pas sa coutume , el Racine profita de l'avis. Ce qui avait pu l'induite en erreur, c'est que venger^ dans
quelqnes occasions « a ta même valeur que se venger : ainsi l'on dit , venger les injures , venger les forfaUs , venger la mon, etc«, poor tirer vengeance des injures ^ des forfaits ^ de la mort » etc. Mais il faut remarquer qu'il ne se prend ainsi que des choses qui emportent avec elles l'idée d'un délit ^ et que les méffris d'une femme n'offrent point cette idée. Observez encore que si punir est bien placé ici, ce n'est pas que la fierté d'une femme ou son indifférence soit une faute; mais on permet à l'amour offensé de se persuader qu*il punit par l'indifférence qu'il affecte » rindifférence qu'on lui a montrée ; ce qui est quelquefois vrai , grAces à la vanité.
G. F. Épris de courroux peut.se dire en poésie « aussi bien ^iul épris d* amour ^ quoique l'usage ne le permette pas en prose.... C'est alors une espèce de figure semblable à celle qa*on remarque dans ce vers :
Grlice an ciel ! mon malheur passe mon espérance.
Car on n* espère que des choses agréables,
{^^ On passerait encore à M, Geoffroy d'.'^voir voulu justifier dans ce cas particulier, épris de courroux ; mais prétendre ({vCépris de courroux peut se dire en poésie aussi bien qa^épris d'amour^ et ajouter, qui plus est^ quoique l'usage ne le permette pas en prose , c'est presque prouver qoe l'on ne sait pas (rop ce que c'est que poésie ou que prose, ni même ce que c'est que la langue ou que l'usage en fait de langue. Epris , où se relrout'e la double si^uiii cation do saisi et de charmé ^ s'est toujours dit particulièrement do l'amour, et il n'a jamais 'pu se dire plus ou moins proprement que des passions qui ont une sorte d'analogie avec l'amour, et entraînent toujours par quoique chose de doux , de flatteur, de charmant. Ainsi c'est en général l'employer comme â contre-sens que de le dire des passions ou affections pénibles ou odieuses, telles que la haine, Teuvie , la jalousie, la douleur, le dépita le courroux , la furCur, la rage, etc.
ïo« , ÉTUDES
Je crois , quoiqm'en dite M. de Lahârpe > qu'on a pu autre» fois être épris d'une personne y comme on peut l'être aujourd'hui* c< Ce jeune homme est furiensement ëpris de eeit« » fille « » dit le Dictionnaire de TrvSvouz , qui n'est pas toutii-fait d'aujourd'hui. Et, ce qui est bien plus décisif encore» Racine iBi-mème n'a-tril pas dit ààMêlphigènie :
Laissez k Ménélas racheter d^an tel prit Sa ooupahle moitié dont il est trop épris,
Molière, Femmes Savantes :
« CUtandre ahnse roa esprits ^
Et c*est d^un antre ohj'et qne son caar est épris,
£t Boileau , dans sa dixième Satire :
Peut-être a^ant denz ans ardente m te déplaire i Eprise d'un eadei , ivre d*on monsquetsire , Mous la Terrons hanter les plus hooieu brelans*
Je ne crois pas, non plus, qn'épris ait ëté restreint dans ce siècle (dans le dix-huitième) à être le syno^ nyme d'amoureux. Voltaire , qui n'est pas très*<ineien , m dit dans la Henriade , Chant V, que le peuple ,
Épris dn tnert^lleux , amant des nonteairtés , S'abaadonnait en foale k oes impiétés.
Et Delilte, moins ancien qne M. de Laharpe lui-même | A dit dans sa traductidn Je V Enéide , Livre XI :
Et ces riches atours dont son œil est épris , Du triomphe k ses jeu^ ont rehaussé le prix.
6 Détestant ses rigueurs , rat>aissani ses attraits , Je défiais ses jeux de me troubler jamais.
L, R. On rabaisse l'orgueil ^ disait Subligny , mais on ne rabaisse pas des attraits. Cette critique n'engagea pas l'auteur à changer ce mot*
G. F* L'observation de Sobligny est d'un homme qui ne connaît pas les privilèges de la poésie* L'expression de Racine est ausdi heureuse qu'elle est neuve.
fO^ MmbaiiSêT^ c'est abaisser encore, davantage» de plus en 4»lus \ ^eal » par contëqneot , ayec effort ou redoublemeotd'actîoa» pousser en bas on dessous « diminuer la kautear« D'après cela , il paraîtrait que rabaisser ne peut se dire fue de ce qui est élevé o» censé élevé , comme la vertu , le taleni , le mérite , ou que de ces vices qui prétendent à une kantear dénaesurée « comme l'orgueil , l'arrogance , la présomption : or dîicait-on des attraits hauts, élevés J ou dirsit-oB que des attraits élèvent ceux qui los possèdent { Mais» d'«a antre côté, m^ai/xe/*. signifie , par extension » diminner la valeur, le prix , la dignité d'une chose, Topinioa qu'on en a. Ne peut-il donc pas , dans ce sens , s'appliquer k astraiis ? Ijc Dictionnaire de Trévoux rapporte uoe phrase àfpem-près analogue au vers de Racine : Iêc monde rabaissm biem sie 'vos attraits» Je dis â-peu^prés analogue , car il y a, je creis, quelque différence entre rabaisser les attraits deqnelifu'na «n de quelque chose, et rabaisser de ses ai*
7 Mais admire avec moi le sort dont la poarsaite II e fait courir alors au piège que j*évite«
G« F. D'Olivet demande si l'on peut dire la poursuite du sors? Ne dit-on pas tous les jours échapper à la poursuito d'un ennemi t tout aussi bien que l'on dit, X ennemi s'est mis à la poursuite des fuyards ? Cette observation n'est qu'une vétille. Que j'évite est un tour vif et animé, pour dire , ^ueje 'veux éviter, ou bien dans le moment que je crois X'éeiter* Subligny, mauvais plaisant, affecte de ne pas comprendre coaunent on évite un piège quand on y court» Si c'est défaut d'intelligence de sa part, il est indigne de juger un poète. Si c'est mauvaise foi , il est indigne d'exercer la critique.
Jl^^ M. Geoffroy ne parait parler que d'après lui-même dans tout ce qu'il dit ici contre Subligny ; mais dans ce qu'il dit contre d'Olivet, il n'est que l'écho de Louis Racine et de Desfontaiues. Leur raison à tons , c'est que poursuite
peut s'enlendre activement el pas^ivemenù ^ c'est-à-dire, tant de celai qni poursuit que de celui qui est poursuivi. £h bien I qu'il soit susceptible de ces deux sens , je le veux : estce bien dans le sens ^c/zy qu'il faut le prendre ici, et la poursuite du sort est elle pour le sort ^niy me poursuivant ^ en sorte que la phrase de Tauteur revienne à celle-ci : Mais admire avec moi le sort qui^ n%e poursuivant ^ m,e fait courir alors au piège tfue f*évite1 Si je dis: Qtte sont ces biens , Cfis honneurs dont la poursuite nous met hors de nous-mêmes ? tout le Aïonde n'entend ra~t-il pas que ces biens , ces honneurs sont l'objet de la poursuite , et ne la font pas eux-mèincs? que ce sont eux qui sont pour^ ^uivis par nous y loin que ce soient eux qui nous poursai" çent'^ Or ne doit-il pas en être de même dans la phrase de Racine? La poursuite du sort ne doit-elle pas , d'après la forme de renonciation, y être prise aussi dans le sens pas* sif? y être prise pour le sort poursuivi par moi y ou que je poursuis ? Ce n'est pas là ce que l'auteur avait en vue, je le sais ; mais il s'agit de ce qu'il a dit , et non de ce qu'il aurait voulu dire. On conviendra tout au moins que s^u expression est équivoque et obscure. G'e!>t à-peu-pres tout ce que l'abbé d'Olivct avait observé. Cette observation n'était p as ^ je crois , si vétilleuse,
8 Je sentis que ma haine allait finir son cours.
L. H. Ici le mot de cours' me semble impropre* La prétendue haine d'Orcste , qui n'était, comme il l'avoue luimême, qu'un dépit passag;er et un amour déguisé, exclut l'idée de cours , qui ne convient qu'à un long ressentiment. Ainsi Ton dirait bien d'un homme vindicatif, ses haines sont de lonff cours. Ce mot d'ailleurs revient -trop souvent dans cet acte :
De mes inimitiés le conrs est achevé..,. *
Hé quoi 1 votre courroux n'a-l-il pas eo son cours.
C'est one petite négligence.
DE LA LANGUE FRANÇAISE. jn
{^3^ Le même commentateur avait loué le mol court dans ce vers de la même scène :
Toujours de ma fureur interrompre le cours,
n avait dit : « Le cours de ma fureur^ qui ne serait pas ail* » leurs une expression assez juste 5 l'est ici parfaitement , » parcà qn'il s'agit d*ua homme chez qui la /ifAVinr est comme » un état habituel. »
9 Mon Hermione encor le tient-elle asservi ?
L. B« On ne dirait point aujourd'hui mon Hermione ^ ma Zaïre.
L«H. Il est vrai que Voltaire n'a point dit ma Zaïre : Foreille le lui défendait. Corneille a dit ma Chimène, ma Pauline, etc. ^ et l'on n'en est point blessé , ce me semble , non plus que de mon Hermione. Cette manière de parler était familière aux Anciens ; elle revient a tout moment dans lesanteurs latins^ soit en prose 9 soit en vers; elle n'irait pas à tons les sujets et à tous les noms : c'est au goût et à l'oreillo à en décider.
10 II l'aimo ; mais enfin cette veuve inhumaine n'a pajrë jusqu'ici son amour que de haine s Et chaque jour encore on lui voit tout tenter. Pool fléchir 'sa captive , ou pour l'épouvanter.
L. H. , citant L. B. Ici le sens eu la grammaire , dit M, l'abbé d'Olivet , ne s'accordent point; car le sens veut ^ue ce Ini du troisième vers soit rapporté à Pyrrhus, et U grammaire , qu'il le soit à cette veuve inhumaine j mais le sena est trop clair pour qu'il y ait ici la moindre équivoque. '
JÎQ^ Tel est anssi l'avis de Louis Racine, qui, d'après Desfontaines, appelle l'observation de d'Olivet, une déli~ eatesse superflue et incommode. Mais que le sens soit clair tant qu'on voudra , il n'en est pas moins vrai que la phrase eU mal construite , et qu'elle est , sinon équivoque , du moins ce qu'on appelle louche i car on croit, jusqu'à la
fin du troûièm^ vôrs » que C9 vers-là se rapporte h cette venvç inhumaine , et ce n'est que ver3 ^e piilieu di^ jipi^trièiue , que Von voit qu'il se rapporte ^ Pyrrhus, Il j)'y aurait point lieu à méprise , si l'auteur eût E%is , on le voie tout tenter ; mats pouvait il le mettre ? il paraîtrait que noD. O bizarrerie de l'usage ! 14 faudrait dire» on voit cet homme tout tenter pour^ etc. ^ et en se servant du pronom , il faut, on lui voit.
11 Hector tomba soua lui , Trait aspira soaa vous.
L« H. Subiigny observa savainaient que c'est l'homme qui expire , et la ville qui tombe; et comme Subiigny aurait eu toute raisoB en prose, Racine avait toute raison en vers.
J^^ La poësie, plus hardie que la prose, peut faire «x— pirer une ville , en la personnifiant , en la pcenant pour ses citoye^is-^ et qui sait ai la prose eile^mènie ne le pourrait pas dans le style où elle j'élève quelquefois )iisqu'à la hauteur de {a poésie ? 11 n'est pas rare du moins que les orateurs personnifient tes villes. Quant k tomber pour eucoomher, expirer, périr, il s'emploie fréquemment en prose comme en vers ; mais il faut dans ce cas que ce sens^là soit tellement déterminé par (jl*a,utre9 ^lots ou par les circonstances générales du 4ii3COvrs , que t^omber ne puisse pas s'entendre d'une simple.chule, d'une chute dont on se xelève* il n'y a pqint d'incertitude à cet é^ard dans le vers de Racine ; m^is je crois que sans la contrainte de la mesuré le poète eût dit de préférence ^ Hector expirf^ Jous lui , Troie tomba sous vous»
la ffeotor tpmba sous lui , Troip expiia sovs vous , Et TOUS Aves montré par une heureuse audace , Que le fils seul d'Achille a pu rempUr sa place.
•G. F. Subiigny demande sérieusement si c'est la place de Troie , ou celle de son pète , que le fils seul d'Achille ( Pyr« fhus) a pu remplir» Cette question n'est qu'une plate facéti«; car persomie oe peut douter que ce ne soit celle de son père. Subiigny se fonde sur nue psétenduejrègle de gvammaire»
m\ veaX qne les pronotns son, sa , ses , se rapportent toujoat^ au nominatif qui précède immédiatement* Mais cette régie est fausse et impraticable :1e pronom doit se rapportèrt non pas au nominatif, mais au nom le plus voisia du pro* nom 9 à moins que le sens ne s'y oppose ëvidemment, et alors c*est au nom qui précède immédiatement celui-là qu'il faut rapporter le pronom. Par exemple , dans les vers eu question , le nominatif qui précède immédiatement , est le fils : le sens ne permet pas qu'il s'y rapporte. Le nominatif le plus voisin de celui-là est Troie ^ et le sens s'oppose également à ce que sa place s'y rapporte. Mais Achille est le nom le plus voisin du pronom, et' c'est à celui-là qu'il s« rapporte et qu'il doit se rapporter.
^^ Il doit s'y rapporter j personne n'en doute ^ et pas même Subligny ; mais s'y rapporle-t-^il, en effet j d'aprei les lois de la grammaire? Je ne le crois nullement, et la règle de M« Geoffroy ne me paratt pas plus sûre ni pla9 exacte que celle de Subligny. I^e pronoru, ou plutôt l'article possessif son ^sa, ses , etc« , employé pour le régime d*un verbe , ne peut -, ce me semble , se rapporter que bien for« cément à un nom qui n'est que le complément indirect du sajet de ce verbe. C'est au nom m^me qui 'exprime ce Sujet qa'ilae rapporte naturellement, à moins qu*un autre sujet précédemment exprimé ne P.vppelle visiblement à soi: Dan» cet exemple i « Jules^C^sar mourut, et le petit-fils de Julie A montra .qu'il pouvait seul remplir sa place, » y aura-t-il quelqu'un qui n'entende sa place de la place de Jules-» /
César, et non de laplùce de Julie? et av^nt de l'entendre de la place de Julie , ne l'entendrait-on pas plutôt àe.lmplace même du petit-fils de cette lloniaine ? SnUigny était donc fondé à demander d'abord si c'était la place de TroÎ9 que le fils seul d'Adiille avait pu remplir \ mais comme ee ae pouvait être cependant la plact de Troie , il aurait A^ demander ensuite, non pas si c'était la place de son père, maia bien sa propre place ? Jl n'y aurait eu rien à dire , si Racine eut tourné ses vers de manière qu'il y eût à«pea-prAs : A l^
,i4 3ÉTUDES
fils d* Achille a moniré par son heuretise audace y ywe seul il pousiait remplir la place de son père. i3 Oui , les Grées SW |é fits persécutent le père,
L*ABBÉ p'Olivet. Rien de si clair que perséoiner quèlqu'an j mais persécuter qnelqu' un sur un autre ^ ne seraitce point-Tà de ces mois qui, comme on parle quelquefois en riant , doivent élre bien étonnés de se trouver ensemble?
L. H, L'expression n'est sûrement pas exacte ; mais la phrase est-elle barbare , comme le dit Tabbé d*Olivet? Cela est un peu fort. S'il est vrai que généralement on n'est pas blessé de ce vçrs, c'est que le rapport originel avec l'expression n'est point faux. Persécuter {persequi) hxgmÎL^ ^ éty- 4nologiqueîne?il , poursuivre , courir sur : ainsi le vers présente a là pensée les Grecs, i^ni courent sûr te père en con- Tant sur le fits : de Ta Ton îlirail très-bien .poursuivre sur • te'^ls les crimes du père\, et par une eljipse toute x^^Ux^ rA\è , poursuivre le père sur te fils. Ox, id' persécuter ie%\ rais que comuie Àyion^n^ de poursuivre^ mais le synonyme qui se présente d'aboVa à l'iroaglnation , n'est pas exact clans Jfusagé-, q^t persécuter transporté au moral l'action physique de ' poursuivre. y[o\\:^ ou est la faute. Il n'y en avait pas si lé poète eût dit*:
, Oui , jusque sur le fils ils poursuifcnt le père.
B y a donc icnpropriélë , mais non pas^ barba fie de style. BaOinele&\s dit qu'il était aisé dé mettre danis lefiis, mais que le vers serait moi/u btau^ H fallait dire^que le vers sexoUplns inélégant \ car il n'y a là rien de* i«irt dans aucun
cas.
(IQ^ Louis Radne parfctt aJroir parlé d'apris Desfontàines^
qD» dit qu»dàns serait plus conforme au langage ordinaire, mais qu'il ne sait si sur n?a pas ici plus de focce et de grâce. Hbis où Desfpnlainefr, Louis Racine et Lafaarpe ont-ils ck>nc trouvé que d'Olivel tvaiie persécuter sur de phrase bar-, tare7 Ce n'est pas du moins dans l'ëdiiion «lont j'ai dtë cidessvis le texte*
DE LA LANGUE FRANÇAISE. ii5
i4 II A par trop de sang Bcheté lenr colère.
L. B. De quel sang^ disait Subligny? Si c'est du sang des Grecs ^ il faut attiré. Ce n'est pas la mode de payer celui dont on achète de sa propre monnaie. Le critique veut dire qu'on ne peut acheter la colère des Grecs avec le sang des Grecs. Ce n 'est pas sans doute du sang d' Hector ; et il n'y a pas d'apparence , non plus', fu' Hector ail achète la colère de ses ennemis par la perte du sang des siens. Tout ce raisonnement n'engagea pas . Taute^r à changer ce vers, dont le sens se présente sans aucune ëqui-* voque»
L. H. Ce n'est pas la seule fois que , pour toute r^'onse à des observations trèfr-plausiUes ou môme très -fondées, Louis Kacine nous dit que son père n'y eut aucun égard. G'çst aller trop loin* Racine était un excellent esprit; mais il ne doit être infaillible pour personne , même pour son fils , et il a comnoisdes i^ates généralement avouées. Il tie faut donc pas avoir l'air de dire qu'un vers n'était point défectueux parco qu'il ne l'a point corrigé* Quant à moi, j'avoue que celui dont il s'agit me parait du petit nonbre de ceux qu'il fallait changer. Le mot acheté , de quelque manière qu'on veuille l'entendre, ne me présente aucune id^e juste : c'est ici un terme impropre et une espèce de contre-sens, où l'auteur a été amené par la recherche de l'expression. Ce défaut est si rare chez lui ! H lui est comme étranger, et je ne pense pas qu'on le retrouve dans les pièces qui hyxw'wenl Andromat/ue^ non plus que quelques autres fautes de cette même pièce , l première où il ait été grand écrivain. C'est une raison dé plus pour recojinaitre ces fentes, et il n'y en a jamais î)our les consacrer.
(^^ H. Geoffroy n'avait donc pas lu cet article , assurément très-judicieux et très-se^sé de Laharpe , quand , enchériisant encore sur Louis Racine , il a dit, après avoir, à sou exemple» Ait parler Subligny : « Tout ce raisonnement n'est B que le galimatias d'nn bel esprit très • ignorant dans la
n6V ËTUDES |
x> langue poétique , qui cherche à se tromper et h tromperies » autres , avec une mauvaise foi insigne» Il n'y a point de » lecteur qui n'entende aisément la peusëe de Racine , et qui » ne soit frappe de Télëgance du tour dont l'auteur se sert » pour dire qu'Hector a fait périr un si grand nombre de D Grecs ^ que son fils doit. être l'objet de leur colère.»
i5 Ses jeux s'opposeront entre soo père et vous.
L. H. S'opposer exige impérieusement un régime. Ce n'est pas ici le cas de l'ellipse. L'ellipse n'est bonne que quand * l'esprit et l'oreille du spectateur ou du lecteur la font comme de concert avec l'écrivain « et n'ont rien à lui demander» Mais lorsqu'on entend , ses yeux s* opposeront^ l'un et l'autre disent tout de suite , à ^loi ? On le devine à-peuprès; mais l'a -peurprès ne suffit pas dans Tellipso : ce qu'on ne dit pas doit s'entendre au moins aussi clairement que ce qu'on dirait » sans quoi vous paraissez , non pas avoir sous* entendu ce qui était inutile , mais n'avoir pu exprimer ce qui était nécessaire* Ajoutez que le génie de notre langue ne supporte le verbe sans le régime ^ que dans les cas où il devient absolument inutile au sens» comme dans ces beaux vers de Corneille :
Et ce. fer que ition bras do peat plos soutenir | Je le remets au tien pour Tenger et panir.
Punir, dans l'usage ^ peut s'employer seul et dans une acception générale « il est triste de punir ; et venant après venger y il le fait passer avec lui^ d'autant plus que la scène entière a roulé sur ce qu'il faut venger et punir. Si It verbe venger étsiit seul , si le poète eût dit» par exemple ,
Le glaive entre les mains est remis pour venger,
l'ellipse serait inadmissible , parce que venger n'est jamaû seul , et qjtt'on ne dit jamais yV venge ou il venge » sans dire qui ou quoi. Il en est de même de s'opposer. Jamais on ne dit» il s'oppose , sans dire à qui ou k quoi. Or , il est de «principe que toute hardiesse de diction , toute licence doit
DE LA LANGUE FRANÇAISE. iiy
être conforme aa gënie «le la langue , et ne doit faisais lo hearter. Ainsi ce vers dont aucun critique n'a parle , me pa* rait de ceux qo*il fallait absolument changer.
2^3^ M. Geoffroy convient que la grammaire veut que s^opparer soit joint à un régime \ mais il regarde l'emploi que Racine en a fait ici sans régime , comme un de ces latinismes dont ce grand poète ^ et Corneille , et Boileau , ont enricbi notre versification. 11 ajoute que ces grands hommes avaient fait d'excellentes éludes., et de là cette ëpigramme dont il a bien dû s'applaudir sans doute : Qu*il y a de bonnes raisons pour qu'on trouve rarement chen nos, poêles modernes des latinismes et des hollinismesm N'eùt-il pas aussi bien fait de justifier lui-même, par de bonnes raisons , ce qu'il a prétendu nous donner pour un heureux latinisme ? Pourquoi n'a-tril pas réfuté Laharpe dès qu'il ne voulait pas être de son avis ?
i6 Rfe ohcreliîez-voas y Madame ?
Un espoir si charmant me serait-il permis ?
L'iBBÉ d'Olivbt. Pyrrhus veut dire : Me serait-il permis de croire que ^ous me cherchiez ? Ainsi , c'est sur le pré»* sent que tombe ce mot espoir^ dont cependant le sens propre ne regarde que des choses qui sont à venir*. ••
Louis Racine. Quoique, suivant M. l'abbé d'Olivet, es^ poir ne se doive employer qu'en parlant des choses h venir, je doute que l'auteur eût cbangé une expression si naturelle*
h'àAMi DfSFOBTAiNEs. Je répouds que, quoique espoir ne puisse se prendre indifféremment en poésie pour Vidée d'une ' chose présente , il peut toujours se prendre en ce sens, Iot$^ que cette chose est un bien souhaité , qu'on n'est absolu** ment pas sûr de posséder. V espère ^ en ce sens, signifie /^ me flatte : ainsi, dans le vers dont il s'agit^ espoir veut dire sentiment flatteur* J'avoue qu'en prose cela ne serait pas exact. Mai6 est-ce au poids de la prose qu'il faut peser les vers ?
JlQ^ Desfontaines , revenant là-dessus dans un autre aiw
ii8 ÉTUDES
ticle » cile h l*appui de son opinion, cette phrase de Rollin» Histoire ancienne r^aRoxane^, veuve d'Alexandre» voulut » assurer sa sucœssion au fils dont elle espéraU être ac» » tuellement grosse. » Mais supposons l'expression de Rollin irrépréhensible ^ le cas n'est pas le ménae. Ici /c'est un véritable présent ( espérait être aciuellemeni grosse ) , et il s^agit d'une chose qui ne pouvait être connue , vérifiée qu'au bout d'un certain temps. Dans Racine , au contraire , c'est un passé ( me cherchiez'vous ) » et il s'agit d'une chose qui pouvait se savoir dans l'instant même par la réponse d'Andromaque. Roxane, après la naissance' de l'eu* faut , n'en connaissant pas encore le sexe , eùt-elle pu demander à ceux qui l'entouraient : Puis- je espère? qu'il m' esc né un fils ? Puis^je espérer que je portais un filf dans mon sein ? Eh bien l n'est-ce pas à ce dernier temps , à l'imparfait ^ que Pyrrhus fait à Andromaque la question : Puis- je espérer que vous rne cherchiez , ^Mûdame ?:Mais xi'y aurait-il eu effet rien à dire , si c'était le présent au lieu de l'imparfait , et me cherchez-vous , au lieu de me eher-^ chiez'vous ? Desfontaines lui-même condamnerait le présent en prose : il ne peut donc l'approuver en vers , puisque le sens des mots est nécessairement le même pour les vers et pour la prose ^ et que ce qni blesserait ta logique en prose , doit pareillement la blesser en vers* Au reste , Desfontaines n'a pas entendu sans doute rigoureusement définir V espoir , en disant que c'est l'idée d'un bien absent qu'on souhaite* H y a de Vidée dans V espoir ^ car on ne peut pas plus espérer ce qu'on ne connaît pas^ qu'on ne peut le désirer , mais ce qui constitue Vespoir, ce n'est point Vidée , c'est le désir ^ avec plus ou moins de penchant à croire que ce désir sera satisfait. Ainsi , Vespoir ou Vespérance a été assez bien défini par l'Académie , Vatienie d'un bien qu'on désire e£ qu 'on croit qui arrivera.
17 Je ne I*ai poiat encore embrassé d'aujourd'hui.