‹ Études de la langue francaise sur RacineChapitre 16 sur 76 · L. H. On dit aujourd'hui plus généralement , un prétexte · texte numérisé non relu

L. H. On dit aujourd'hui plus généralement , un prétexte

pour.**» J'avoue que s il ^fallait choisir entre l'ancienne ma--

- •'', iiîij». t 11''''''"

nière de parler, un prétexte a , et la nouvelle , un prétexte

pouTy je prérererais la première, surtOMt en vers. Les sortes

de constructions elliptij^ues ( un prétexte oui sert à) ani—

nient toi^iours la diction ; et quand elles né^ blessent en rien

le génie de la langue et la grammaiire générale , elles valent

mieux que des constructions rigoureusement exactes. Plus

l'expression peut sous;enlejidre de choses sans les. dérober et

sans les obscurcir, plus elle se rapproche <le la viiès.se de la

pensée : de--ià le mérite de l'a concision; car naturellement la

pensée se presse de se produire, comme l'oreille de 1 entendre.

(|:^ Louis Racine , pour prouver que prétexte à pouvait

DE LA LANGUE FRANÇAISE. i5i

trcfl-bien se dire en vers , avait cilé cet autre vers de son père dans Briiannicus :

Pour trouver un prétexte k tous plaindre de lai.

Cela prouve seulement que Racine croyait pouvoir le dire. Il le pouvait en effet , d'après Tusage de son t^m'p.s. Môîière avait tant dé fois , avant lui ', employa à , au lieu de pour, soit avec prétexte , soit avec tout autre mot I Corneille ne l'avait pas fait moins souvent que Molière ; et ^ par exemple » il avait dit , dans Rodogune , Acte V, Scène IV :

Si ▼ons n'ayes un charme à vont justifier.. •• . Pour me faire un pas^ge à vous percer le cçenr.

Mais ce qui se pouvait alors , se pourrait-'il eneore aiijoui^ d'huit au moins en vers? Voltaire'dit du premier exemple <]e Corneille, qu'il n^^est pus français , et condamner cé^* loi-là , c*est condamner 'toti^ les autres. La condamna tion parait incontestablement fondée sur un nouvel usage qui a prévalu sur Tanden y et je trois même entrevoir la raison de ce nouvel usage. La prëpositibd â marque particulièrement la disposition , Inaptitude , la tendajice ; et la -préposition pour, le motif ^ le but , la caàse finale. On ne peut donc pas substituer indifTéreroraent la {iréihière à oelle-ci^ iMSl^-il s*agît , comme ici , de dire, non pNis le co9nmeai,^m^ le pourfuoi d*ane chose. * ' ,

39 Moi, l'aimer? uae ingrate

Qui me hait d*aatattt phis que m^n. amour la ùf$Hie,j

G. F. Ce dernier vers est équivoque. Pyrrhus veut -diife que plus il p de douceur, de bonté et de tendresse pour Aitdromaque , plus elle le hait ; 'et le Vers » tel qu'il est dôns^ truit 9 semble dire qu'Andromaquè hait davantage Pyrrhus , parce qu'elle est flattée de son araôur. C'est le mol/làtee qiii forme Tambiguïté. Mon amoufïa flatte peut signifier mon amour lui plaît. C'est dans ce même sens que Racine Tem*

ploie dans la première scène du' troisième acte :

JioDj noD} JQ le couiais : mon désespoir le flatte.'

î3a ETUDES

(JUQî^ Je ne troure pas que cette observation eût ëië déjà faite avant M. Geoffroy : ainsi il parait que tout l'honneur lui en a|>p.artient. Mais elle serait encore plus juste, ce me Aemble , s'il eût dit que , non -seulement le premier vers est équivoque j mais qu'il exprime même une idëe à-pen-prè^ contraire à celle de^l'auteur; que JlaUer n*y signifie absolu-* ment 9 et ne peut y signifier, que ce qu'il signifie dans le second , c'est-à-dire, plaire f être agréable, charmer, etc. Pour signifier avoir delà honte, de la douceur, de la tendresse, ou autrement ,' louer, caresser, courtiser, etc^ , il faudrait nécessairement qu'il eût pour Sujet un nom de personne ou de chose personnifiée. Or, l'amour n'est sûiementpas plus personnifié dans le premier vers , que désespoir dans le socoud* L'action seule de flatter ne suffit pas pour personnifier^ puisque yKa^^r se dit dans un- autre sens des choses inanimées ou abstraites. Ce serait différent, si on attribuait cette action à quelque partie physique de la per— fi^onne » cou^me , par exemple , à la main j à la bouche : alors cetl^ partie serait censée prisse pour la personne elle-même, et dans ma main lejlatte ^ dans ma bouclie le flatte , on reconnaîtrait à l'instant /a le flatte de ma main. Je lefiaue demaifQUcheije le flatte avec ma main, avec ma bouche*

'5b^ Je prétends qa'k mon toar Pinbumaine me craigne ^ Et que ses yeux oruels , à pleurer ooodamoés , JKte rendent tous les noms que je leur ai donnés.

L^'Hi 14 est iBÙr qae des yeux, à proprement parler, ne .peuvent pas repdre des noms : la métonymie est hardie et même hasardée; mais enfin des yeux parlent figurément : c'iest.même une figure trés<-conimuue , comme celle qui prend la partie pour le tout , et je n'oserais condamner ces deux figures dans deux vecs dont le sens est si clair, et qui disent si bien ce qu'ils veulent dire.

(i(C^ M. de Laharpe dit du moins pourquoi . il n'oserait condamner ces deux vers ; mais que penser de Louis Racine ^ quand il dit que des yeux ne rendent pas As noms , mais que cependant on no peut critiquer cette expression? et de

DE LA LANGUE FRANÇAISE. i53

M. Geoffroy, quand il se borne à dire , au contraire , que cette expression n* est pas une hardiesse heureuse? Le premier n'aurai t-il pas dû énoncer les raisons pour lesquelles il condamne et approuve tout ensenible , et le second , celles sur lesquelles il fonde cette condamnatipn pure et simple ? Celui— ci ne pouvait ignorer le jugement de Laharpe : il de^ Tait donc le combattre , dès qu'il ne voulait pas y souscrire. Etait-il si difficile de dire que les yeux peuvent, k la vérité, parler une sorte de langage , un langage qui se rapporte k ce qu'on appelle langage d^acHon , et , par ce langage qui ne s'adresse qu'aux yeux, manifester, faire voir les sentimens , les affections de l'âme \ mais qu'ils ne peuvent pas parler le langage de la parole, se faire entendre aux oreilles; qu'ils ne peuvent pas articuler des mots, donner on rendre àe& noms ? Laharpe confond encore ici, comme il le fait ailleurs, deux figures très-distinctes entre elles, la métonymie el la synec^^ do^ue. Les yeux pour W personne «onlbien la partie pour le tout; mais la partie pour le tout est ce qu'on 2kp[>eUe une synecdoque , et non pas une métonymie. La métonymie n'est fondée que sur un simple rapport de correspondante , entre les deux objets; et la synecdoque est fondée sur un rapport de connexion. La première , par conséquent , suppose que les deux objets existent l'un hors de l'autre, et sans aucune dépendance mutuelle ; la seconde , qu'ils ne forment ensemble qu'un même tout physique ou métaphysique, et que rexisience ou l'idée de l'un est renfermée dans rexislent© ou dans l'idée de Tautre*

5i Que mes yeux sur votre ime étaient plus absolus.

L.H. On ne dirait pas en prose^/iv absolu sur t^ueU ^nun , mais on règne absolument , on a un pouvoir ab" tolu sur quelqu'un. Ce mot à' absolu se joint toujours aux idées de puissance et de souveraineté , et c'est à la faveur de celle proximité bien sentie, que Racine a le plus souvent hasardé des locutions nouvelles, qui ont enrichi la langue et k style , parce qu'elles ne déroutaient jamais l'oreille ni

i34 ETUDES

l'imagination. Éire absolu sur quelqu'un dit plus qn^éire puissant; éire absolu est p\us précis que régner absolu^ . mena, et dit la même chose. Il conTÎent donc que la poësie s^empare de ées sortes de phrases , grâces à l'analogie qui les autorise, ei dont Racine a si bien connu les principes et les avantages.

J^^ Voir ce qui est dit ci-après , n°. Sg , sur le vers :

Sur lui y sur tout son peuple , il yooB rend souveraioe.

3a N'avons-nous d'entretien qve celui de ses pleurs?

L'abdé Desfontaines. ce II y a là , dît l'abbë d'Oliret ^ » quelque chose d'obscur ; car la première idëe que nous » offre Vensretien de ses pleurs , c'est l'entretien que ses » pleurs ont avec nous, » Mais à qui cette première idée peut-elle jamais s'offrir P Ne voit-on pas que c'est une ellipse poétique ? Celui de ses pleurs » veut dire clairement , l'^fsiretien ^ui regarde ses pleurs*

L. H. Ellipse très-ëlëgante^ pour n*avons^nous de sujet d'enSreden , qui serait long et languissant ? Cette ellipse et toutes celles du même genre « après l'exemple et l'autoritë de Racine, appartiennent aujourd'hui à. tons ceux qui sauront les employer.

(pQf4 Cette ellipse pourrait être fort belle et fort ëlëgante; mais c'est dommage qu'on ne puisse l'admettre* Ce qui s'y oppose 9 c'est ce celui du second hémistiche. A quoi se rapporte-l-il ? A entretien , et il en offre même la signification ; en sorte que c'est comme s'il y avait : N'a¥ons^nous d'entretien fue l'enlretien de ses pleurs ? Maintenant , voulez - vous par* n'avons •notis d'entretien , entendre , n*avons^nous de sujet d'entretien fiXianitaiqw'ptkT ^ue celui de ses pleurs , vous entendiez , çue le sujet de ses pleurs. Or, qui ne sent combien cette interprétation répugne tout-à-là-fois , et à la logique et à la grammaire ? Il fau^ drait, pour l'ellipse en question^ que Racine eût mis simple-»

DE LA LANGUE FRANÇAISE. i3j

nieni : N^avons^nous d'entretien que ses pleurs 'i Molière a été plus exact que loi dans ce vers des Femmes Savantes :

LeiiTS ménages éuient leur pins dooz entretien i

c*est>i-dire , V objet ou le sujet de leur plus doux entretien.

33 Par iroe main cmelle , hélas ! j'ai vn percer Le ecenr où mes regards prétendaient s'adresser.

L* B. Ces vers sont très-beaux par le sentiment qui yrègne ; mais ils pëchent par Texprcssion. Que signifie un eœitroà des regards prétendent s* adresserai

L. H. Le commentateur blâme l'expression des regards qui s'adressent au cœur ;. mais sMl est vrai que les regards vont au cœur^ comme tout le monde en convient , pourquoi ne pourraient-ils pas s'y adresser ?

(Jo^ ^' regards vont au cœur; mais dans quel sens? Dans ce sens« je crois , qu'ils lisent dans le cœur« qu'ils pënètrent les secrets du cœur, et non dans ce sens qu'ils font du conir l'objet de leur tendresse. Non , on ne dit pas , ce cœur est le seul que je veuille regarder y pour le seul "içue je veuille aimer. H me semble que soupirs vaudrait mieux ici que regards*

S4 Sans espoir de pardon m^ayes-yons condamnée ?

L'abbé d'Oli vet. Voilà ce qui s'appelle une phrase louche. Sans espoir de pardon regarde Andromaqoe ; et m*avez^ vous condamnée regarde Pyrrhus*. .. On me dira qu'il y a ici une ellipse ; mais , çu^ily ait telle figure que l'on voudra , il me suffit que la phrase soit louche , pour être bien cow* vaincu qu'elle mérite d'être blâmée.

L. H. Accordons à l'abbé d'Olivet que , dans la rigueur delà grammaire et dans l'exactitude de la prose, sans eS" pair de pardon doit se rapporter à Pyrrhus qui condamne , quoique par le sens il se rapporte à Andromaque qui est con^ damnéOm Mais avouons aussi que , quand le sens est si clair, la phrase I pour être elliptique » n'en devient pas plus louche^

i36 ÉTUDES

et qu'ici Tellipse qui retranche deux mots (sans me laisser d'espoir de pardon) , est non-seulement un droit du poète mais u!i rIevoir/Racine pouvait être aisément exact en met* tantj me vois-js condamnée t II s'en est bien garilf^. Ce n'est pas lui qui pouvait ignorer que me vois-fe était ici mortellement froid , et m'avez-vous absolument nécessaire.

{{,3^ Desfontaines, Louis>Ilacine et Geoffroy s'élèvent tous ici, comme Laharpe, dontre l'abbé d'Olivet ; mais pour des raisans, ne leur en demandes pas, ou ce n'est que leur raison bannale, qu's7 ne faut pas transformer le poète er^ prosateur. Selon ces Messieurs , tout est permis à un poète , et surtout à on poète tel que Racine. S'il viole les règles ^ ce n'est que pour embellir le style , et ses incorrections ne sont que des hardiesses du génie* Passons qu'on puisse excuser le vers en question , et excusons-le par les raisons de Laharpe ; mais repoussons les fausses maximes de tous ces prétendus vengeurs do bon goût, ^t ne cessons de leur opposer l'autorité de Boilean, qui fut avant eux et sera après eux encore le législateur du Parnasse. Opposons-leur aussi l'autorité de Voltaire , qui en savait , pour le moins , autant qu'eux en fait de poésie, et qui répète en cent endroits do son Commentaire sur Corneille, qu'f7/2s»/, pour les bons vers, V exactitude de laprose^avec la beauté des images^ l'harmonie des syllabes , la hardiesse des tours, et l'énergie de l'expression.

35 Pardonnei à l'éclat d'une illnstre fortane

Ce reste de fierté qui craint d'être importune.

L. H. Tout le monde a senti la beauté touchante de ces deux vers : il n'y a que les grammairiens qui soient obliges (]e remarquer que ^ dans le second vers , le relatif ^ui ne eaurait se rapporter régulièrement &^tff/tf, et se rapporte nécessairement h ce reste..: ^ui ; ce qui de%'rait amener l'adjectif masculin importun. En prose on eût pu dire ce reste d'une fierté ^ et alors le lémimu importune était de règle.

DE LA LANGUE FRANÇAISE. iS/

Mais Radiie a compte sur Toreilie qui ëcoute la pensée , et 4{iii sent que c'est la fierté qui est importune* Il est aussi justifie par l'analogie de plusieurs constructions pareilles^ autorisées dans notre langue.

Jamais tant de beauté fut-elle eoaronnée?

Raciri 9 Ejlhen

£t qne tant de vertn ne soit pas dangereuse.

^ YOLTAIRB.

Cest la beauté qui est couronnée , c'est la vertn qui est dangereuse ; et ce rapport d'idées l'emporte sur le rapport de construction, tani de beauté fut-il 9 phrase dans laquelle le pronom il est .appelé par l'adverbe tant 9 et serait plus grammatical. La logique des langues a fait prévaloir la première phrase.

{^ Si , comme lé veut l'abbé d'Olivet « il faut , dans l'exemple d'£^/Atf/v couronnée ^ sm féminin » parce qu'un adverbe de quantité joint à un substantif par la particule de » n'est à l'égard de ce substantif 5 que comme un simple ad-« jectif , et que tant de beauté revient à une si grande beauté, ne faut-il pas , par la même raison , après ce reste de fierté 9 importune , au lieu d'importun? Ce reste n'est point up adverbe de quantité, ou de toute autre espèce 9 et c'est , au contraire j un vrai nom substantif avec son ar* tide; mais n'est-il pas, comme tant^ une sorte d'adjectif à regard du substantif auquel il est uni par la préposition de ? Ne fornie-t-il pas, comme tant, avec ce substantif, une même idée totale et indivisible ? N'est«ce pas absolument, pour le sens , comme s'il y avait , cette fierté restante ?

Il en est, snns doute , du substantif ce reste , dans le vers de Racine, comme des substantifs collectifs - partitifs , moitié , troupe , quantité, la plupart , dans ces phrases citées par M. de Wailly : Il laissa la moitié de ses gens morts ou estropiés : Une troupe de nymphes couronnées defieurs nageaient enfouie derrière le char : Quantité

i38 ETUDES

de courtisans sont trompés dans îeurs^ espérances : La plupart des romans ne peuvent que gâter le goût. Or ^ pourquoi l'accord es|-il rëglë > non par ces substantifs collectifs-partitifs 5 mais par les substantifs gens , nymphes ^ courtisans et romans , qui les suivent ? Parce que les premiers substantif ne forment, avec les seconds , qu'une seale et même expression ; que les premiers ne signifieraient , sans les seconds f rien de complet , tandis que les seconds pour^ raient, seuls, signifier quelque chose, et même beaucoup ; que ce sont ces derniers qu'on a principalement en vue , et que c'est même pour eux que la phrase e&t faite. Enfin , pourquoi l'accord a*t-il lieu avec livres et avec homme . plutôt qu'avec sorie et espèce , dans ces deux phrases du Dictionnaire de l'Académie : Touie sorte de livres ne sont pas bons : Quelle espèce d'homme nous avez ^ vous amené 'i N'est-ce pas parce que , dans ce^ phrases , livres et homme sont l'un et l'autre le principal objet de la pensée? Pourquoi donc, dans le vers de Racine , l'accord n'aurait-il pas plutôt lieu avec fierté qu'avec ce reste ? C'est ici , en effet, la logique des langues qui décide, et les irrégularités apparentes s'expliquent par cette figure dé oonstruClion ordinairement appelée" syllepse , mais beaucoup mieux désignée par le nom de synthèse^

Voir dans Esther l'article sur le vers :

Jamais tant de beanté fat-elle coaronnée?

36 Dois-je onbiier Hector privé de fanérailles ,

Et trainé, sans hoonear, antour de nos murailles.

6. F* Sans honneur, est une figure latine , qui affaiblit à dessein l'expression, pour faire' entendre beaucoup plus qu'elle ne dit : sans Itonneur signifie ici ignominieuse-^ ment. C'est ainsi que le latin inglorius, sans gloire , si* gnifie souvent la honte*

(|p3^ Il eût été honnête, il eût été juste de faire honneur de celte observation à Louis Racine, qui l'a fournie. Au reste, lajigure dont parle le commenta tcury et qu'on appelU

litote oa diminution , n'est pas tellement particulière à la langue latine , qu'elle ne soit encore asses fanailière à la nôtre. Quand Iphigénie dit à son père :

Peat-étre asses d'honn^rs environnaient ma Tie^ ^our ne pas souhaiter qu'elle me fdl ravie ,

n'en fait elle pas entendre beaucoup plus que si elle disait , pour désirer qu'elle ne me fât point ravie ? Quand Chiméne^ dans le Cid, dit à Rodrigue ;

• •.».. Va , je ne te hais point ,

croit-on que tout ce qu'elle fait^ c'est de ne le point haîr^ Et Lafontaine , en disant :

Ce n'^lait pas un lot, non, non, et erojejt-m'en^ Qoe le chien de Jean de IHivelle ,

^it-il moins qoe s'il disait en propres termes , il açait de l'esprit- Voilà autant d'exemples de cette figure , et ces exemples ne paraissent pas imités du latin.

37 Ce fils qae de sa fianune il me laissa ponr gage.

L. H. Cest un principe de diction que 5 quand l'inversion se forme par la préposition de désignant le génitif^ et placée arant le substantif qui la régit , il ne faut pas qu'une autre préposition se trouve 5 comme ici , dans le même membre de phrase : de sa flamme il me laissa pour*.,. Cela nuit ton* jours un peu à la clarté et à l'harmonie, ici moins qu'ailleurs , parce que laisser pour gage est une espèce de phrase faite , elponriaiit c'est le seul exemple qu'on trouve dans Racine, de ces constructions qui font une sorte d*inversion double. Voltaire en a beaucoup plus abusé, et ce qui n'est ici qu'une légère imperfection , est une faute véritable dans des vers tels que ceux'ci :

A peine de la conr j'entrai dans la carrière.

O Yoos , qui de l'honnenr entres dans la carrière I Remarquez qu'il semblerait, par la construction naturelle.

i4o ÉTUDES

que l'on passe de la courk la carrière ; car dans ce cas on ne dirait pas aotrement ; et voilà Tinconvënient d'une seconde péëposition après celle qui finit l'inversion : il en résulte une espèce d'amphibologie. Dans notre, langue , qui n'a point de cas proprement dits, on doit faire une attention particulière à l'inversion.

({;[3$^ Voltaire a > dans la Henriade » un vers entache de ce vice de construction ^ mais qui du moins n'offre pas pluA d'équivoque que celui de Racine : c'est le second dé ces deux vers du Chant X :

Les mn.tins , qu'épargnait cette main yengeresse , Prenaient d*iin Roi clément la yerta pour faiblesse. ,

Racine a dit encore dans Alhalie :

Si je n'ai de lear foi cet enfant pour ôtagë.

38 Dis-lui que de mon fits l'amour est asses fort.

L. H. Voilà un exemple de ces équivoques fréquentes dont notre préposition de est d'autant plus susceptible^ que nous la faisons servir à tout , faute de mieux. Ce n'est pas qu'ici l'on puisse se méprendre sur le sens de ces mots , l'omour de mon fils. Toutes les circonstances sont telles, que tout le monde comprend qu'Andromaque veut dire , V amour 4fue j'ai pour mon fils ; mais la phrase en ellemême pourrait vouloir dire aussi > V amour que mon fils a pour moi. De même, dans ces vers de Briiannicus , où Agrippine reproche à Burrhus de nourrir dans l'âme de Néron le mépris de sa mère et l'oubli de sa femme , il est clair que c'est le mépris qu'il a pour sa mère. Mais dans Rome sauvée « quand César dit en parlant de Pompée :

Je lui dispute tout , jusqu'à l'amour de Rome y

\ est-ce Vamour de Rome pour Pompée y ou V amour que

Pompée a pour Ronie ?. La phrase e&i française dans les

deux senSf et les deux sens sont également plausibles. L'objet

de c^lte remarque est donc d^avertir du danger de ces équi-

DE LA LANGUE FRANÇAISE. a4i

▼oqaes , auxquelles il n'est pas très-commua de faire attention. Dans ces phrases , Vamonr de , la haine de , le use* pri^ de ; dans toutes celles du même genr« , si ramoar, la haine , le mépris , tombeiit sur les choses , il n^y a point d'an>phibologie à craindre ; mais elle se présente d'elle-même si tous ces senti mens regardent des personnes; car alors dm peut exprimer également un rapport actif ou passif. Il faut donc bien prendre garde si , dans ce cas , la phrase entière détermine l'un des deux rapports de manière à exclure l'autre 9 sinon il faut avoir recours à une autre construction» et substituer pour à de. Mais il s'en faut bien qu'en poésie cela soit indifférent » je ne dis pas seulement pour lamesiure, qui ne doit' jamais servir d'excuse à rien y mais pour Télé* ' gance > la précision , le nombre , qui sont des considérations capitales. Le pourei le de ne sont pas même indifférons dans la bonne prose. La véritable ressource est donc de travailler sa phrase I comme Racine ^ de manière à prévenir tonte obscurité, toute ambiguité , et l'on conçoit que cette remarque et cet avis ne s'adressent qu'à ceux qui veulent écrire bieç , et qoi en sont capables.

39 Sur lui , sur toat son peuple , il vous rend souveraine.

L, H. On ne dirait pas en prose souverain sur, mais sou-* 9erain de* On peut le dire en vers par l'analogie secrètement sentie , qui se trouve entre l'idée de souveraineté et l'idée àe règne : Il vous rend souveraine sur^ pour il vous fait régner sur. Mais^ pour hasarder ces> constructions qui s^ parent la poésie de la prose « il faut être bien sûr de la justesse des rapports 9 qui » saisissant l'imagination , empêche Toreille de s'élonner. Nous verrons précisément le même arr tiiice de style dans ce vers du même auteur : Il va sur tatat d'états couronner Bérénice.

^Q^ Voltaire^ qui veut qu'on remarque les plus légères fautes de langage , a condamné ce vers de Corneille dans Çinn0:

Jl nous rend sonrerains sur louts grandeurs suprêmes.

,4a ÉTUDES

et il Ta condamna , noii-ACulemeat à cause de souverains sur des grandeurs , mais à cause même de souverains- sur» Il prétend qu'on ne doit dire que souverain de. Mais les raisons de M. de Laharpe en faveur du vers de Racine sdnt si bonnes , que Voltaire lui-même n'eût probablement pu que s'y l«ndre. Boileau n'a-t-il pas dit dans sa quatrième Sa-* tire 5 en parlant de la Raison :

Ed vain certaiDS réreurs nous rhabillent en reioe , Vealcnt sur tous nos sens la rendre souveraine ?

Molière , dans les Femmes Savantes :

Alieiy c^ëst te moqner : votre femme , entré nous , Est par vos lâchetés souveraine sur vous,

4o Mais j*ai cru qu'à mon tour tu me connaissais mal.

L. B. Il faut , ou mais à mon iourj^ai cru^ ou m4M.it f'ai cru ^u*à ton tour» Nous croyons même que cette dernière façon est la plus naturelle ; mais Racine a voulu vraisemblablement éviter cette cacophonie ^ j'ai cru ^u'à ion iour tu etc. -

li. H. Ces sortes de transpositions sont des licences dont il faut être très-sobre : on ne les pardonne qu'à Texlréme difiicultë de nos ^ers fraiiç?iis ; car d'ailleurs il n'en résulte aucane beauté. C'est ainsi que Voltaire fait dire à Catiliha :

Je ferai ce qu^enfin Sy^a crajgni^ de .f»ire ,

•nùMv je ferai enfin ôo ^ue Sylla^ <et^.<; et cela est beaucoup plus hasardé que le vers d' Andromaque.

(Cfl^ C'est aussi hasardé^ sans douté; hnàis en quoi Testée beaucoup plusc II fallait au moins le di^»

4i Fais-loi valoir Thymen où je me.siy^ raii|;ée. |

' L« B. Où je me suis rangée est le.xpotpropre'^ e| ne dit ni plus ni moins que ce qu'il doit dire., » ; • 1

L. H« 9 citant L. Racine* Cette expression , qu» ailleurs pourrait déplaire» a ici de la beauté, fNi'rce qu*«Ue fait

DE LA LANGUE FRANÇAISE. i43

lentîr qu'Andromaque n'a consenti à cet hymen que malgré elle.

j[^ H. Geoffroy reproduit cette remarque sans aucune mention qu'elle eut été faite avant lui» C'est que, sans doute, comme Molière , il croit pouvoir prendre sof^ biem par-* tout où il le trouve • H eût pu toutefois observer que Racine n'est pas le premier qui ai t dit se rangera l'hyn^^n* Molière > dans V Étourdi, Acte I*' , Scène IX :

Car enfin ^ ^ l'on ve«t qo*ii V hymen il se range , A cet amoar naissant il faut donner le change.

4* n vient I, RUduae^ il vient, et vons pouves juger Qae bientèt à yos> pieds il allait se ranger,

L»H. Terme impropre. Otkser range au\x ordres /■ oé S9 range à son devoir^ etc. : on ne se range pas aux. pieds, si ce n'est dans le cas oà l'on viendrait keranger avec d^iU'- 1res aux pieds àe xsé\ixi eu de celle qu'il faudrait défendre, et ce n'est pas ici le cas.

$^^ Le commentateur lui-même ne se mëprend-il pas "à son tour, en disant qu'on se range aux ordres, qu'on ie rangé ^ son devoir^ D'abord, ne doit-on pas plutôt se ranger sous les ordres de quelqu'un , comme-sçus ses loix , ious..s«A oA^W^^p^:, guc se ranjger^^ sçs ordres ^f^ ses loi»', à son obéissance ? On se range i par exemple > à Vavis , à VopiniQn de quelqu'un ,.^t c'est déc|arerqu'9n€^t de son avis , qu'on partage on qu'on adopte son opinion. Ensuite 9 peut-on dire àusslbien se ranger soi-même à son deçoir, que ranger queUfu'un à son devoir ? Ranger quelqu'un à son disvoir, c'est le contraindre à faire ce qu'il doit , et il semble qti'on ne se contraint pas soi-même à faire qnelque chose^^^IXi moinsi l'Aeadémi^ ne <Mt r^en de oet^ite derniète expression , tandis qu'à l'article Vtfi^ov' et à l'^i^icle ranger, elle cité expressément l'a première comnie en usage. fiUe ajouta qù'bn dit absolument m^^nff'e4^i'''!'^.f pour dire' \e réduir0, -et etfe^ n'insinue même pa$ que se ranger iei^méme poissé ae-dif^^dans^ le même scn«f* Peut-être

iM ETUDES

Radioe a-t-il cru qn'on pouvait dm'4â ranger aux piads da tfuelqu'un^ ^xxT se ranger sous ses loio&t parce qu'on, dit , auivanl rAcadëmâe , se ranger auprès de fuel^u'un , pour Voiler trouver afin dereeeçoir ses ordres. Mais je ne fais aur.toul cela qu'ei^pôser des doutes j sans prétendre heu dé* 4uder«

ifi Mettons, encore un coup, tonte U Orèee en flamme.

L» H. , citant L« B. Encore un coup ne s'emploie guère que d'une manière absolne et par forme de parenthèse, pour signifier 7*0 vous té répète ^ je vous le dis encore. Ici celte expression signifie une seconde fois , et ne forme poiut de sens à part dans la phrase ; en sorte. que le sens grammatical

.est 9 mettre la Grçoe enjlamme en/çore un coup ; ce qui u»

.ao ditpoLn.t* .

*So^ ^^Eftcone^rm coup , dit l'Académie, s'emploie pria-

^» cipalemeot lorsqu'on répète avec viyacité ce qu'on a déjà )> dit : Encore un coup ^ je vous dis yntf , etc. »,AiA$i» il est bien à sa place dans ces vers qui commencent le ac^eond

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