‹ Études de la langue francaise sur RacineChapitre 20 sur 76 · BRITANNICUS · texte numérisé non relu

BRITANNICUS

L«E m(Sritc du style, qui ne manque jamais dans Bacine^ ety est toujours si éminent, se trouve porté ici à son plus haut points t$t sert encore à relever tous les autres mérites de la pièce, lion-seulement on a lieu de s'apercevoir que le sujet a été Kjoyédité sur Tacite , et que Tacite a fourni nombre de traits heureux ; i\on-seuIement on retrouve partout cette concision , celte vigueur^ cette énergie du plus grand peintre qu'ail eu r]iistOMe> mais ou remarque avec admiration que l'imitation est presque toujours au - dessus du modèle , et on est de plus ravi par celte pompe , cette harmonie , ce charme qui font de notre poète Pémule de Virgile^. Boileau #1 un petit nombre d^hommes de goût avaient, .vuivant LaharpQ i aperçu dans ce nouvel ouvrage de Racine ^ un progrès quant a la diction. Il trouve lui-même que tout y porte l'empreinte do la maturité 4' que tout y est mâle, que tout y est fini « tandis que , dans A ndroma^ue , tout admirable qu'elle est^ on remarque encore quelques trac:es de jeunesse j quelques vers faibles^ incorrects ou négligés. S'ensuit-il donc qu'il n'y a rien h reprendre dans Brifànnicus ? Nqn , cela veut dire seulement que les iinperfectious ^ les dé£Éiuts n'y sont rien en comparaison des beautés ; qu'ils n'y sont que de ces jielites taches dont Horace dit qu'il ne faut pas &^offenser» mais qu'il faut passer à la faiblesse humaioe, qui ne peut rien produire d*absolument parfait.

^ Madame^ retournez dans votre appartement.

L. H. Ce vcrs^ qui est de la conveisation ordinaire « serait ùu-^es60 us du style tragique, s'il n'était égal cmeut relève^

DE LA LANGUE FRANÇAISE. %i3

et parce qui précède, et par ce qui suif. C'est parce que deux vers àii ton le plus noble ont peint Thumiliation d'Agrippioe / -

Emut dans le pilais , sans suite et sans escorte ^ La mère de César veillant seule à sa porte ,

que ces mots si simples , retournez dans voire apparie^ menly acquièrent de la dignité , et en rendent a Agrippine ; et quand elle répond ,

Albin, il ne faut pas s'éloigner un moment ^ Je Teas l'attendre icif

Ton comprend pourquoi la mère de César e5t hors de son appartement h une heure où elle devait y être.

Un mauvais poète avait commencé une mauvaise tragédie par œ vers :

Ek ! Madame , rentres dans votre appartement ;

Et quand on se moquait de ce début , il se moquait des critiques en leur citant le vers de Racine , et ne doutant pas cjiie ce ne fût la même chose. C*est parce que beaucoup de gens sont capables de pareilles méprises , qne le détail où nous sommes entrés peut être bon à les détromper^

9 Britannicus le gène , Albine 9 et , chaque jour » Je sens que je deviens importune k mon tour.

L. H. Autant ce mot gêne fait un mauvais effet dans ce ▼ers du rôle de Pyrrhus ,

Eh ! le pùis-je , Madame ? Ah ! qne vous me gènes ?

autant il est ici placé avec choix 9 ainsi que le moi i^Vinipor^ ■ tune dans le vers suivant. Dans Tordre des choses et des personnes dont il s'agit ici , ces termes , qui ont une sorte d'acception vague « font entendre d'avance tout ce qui sera détaillé dans lu suite. Néron que gène Britannicus 5 Agrippine qui devient importune , et une foule d'oxprcssiuns i\x même genre que nous verrons dans cette pièce y sont du

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bon style de l'histoire ^ qui devait ici faire parde du s^Ie tragique. Mais que de goût et d'art il fallait pour les réunir '. j;;^ Nous avons observé, d'après Voltaire, dans le Commentaire sur Andromaque , que le mol fféner pourrait n'être pas tout-à-fail si déplacé que le prétend M. de Labarpe* H y signifie à pen-près : Jihi ^u'exigaz-^ous de "moi ! Quels sacrifices vpus m^imposez 1 quelle peiné n>out me faites ! Et ici il veut dire : Britannicus l'impôt' èune , lui fait obstacle,

3 Quoi ! vous k qui Kéron doit le jour qa*il respire ! . • .

L. H* Le commentateur ( Luneau ) qualifie nettement cette expression ^ impropre^ Il ne saitj^as que désormais rien n'est plus rare dans Racine qu'un terme impropre* Un terme impropre est une, faute très-grave dans un bon écrivain , dès qu'il est au point de sa maturité , et dans Racine c'est udo espèce de découverte* Celle du commentateur n*est pas hea- TCa>e. Racine a dit plus d'une fois , et tout le monde a dit depuis lui 9 le jour ftte je respire , parce que la poésie permet de prendre le )our pour l'air. Il n'y a là aucune disconvenance. Si une métonymie si naturelle et si commune était une impropriété , il ne faudrait plus écrire.

([!3^ Quoi I il ne faudrait pi us écrire, si le jour çueje respire était une impropriété ! Ce n'en est pas une sans donte, dès que l'Académie elle-iHême consacre l'expression dins son Dictionnaire , et que des écrivains de goût l'ont employée depuis Racine ; entre autres. Voltaire , dans Mé^ rope 9 Acte I^ Scène I:

Que m'importe oe Ciel , ce jour que je respire?

et dans Zair^. , Acie V , Scène VII : ,

Trahret^ •rracbes-moi et jour que je respire.

Mais d'abord cette expression n'est pas une métonymie , puisqu'il n'y a pas emploi d'un nom pour un autre nom , en vertu d*un vsi^i^Tiàe correspondance ^ mais emploi d'un verbe pour un antre, verbe, du verbe respirfrpour le verbe

DE LA LAIÎGtJE FRANÇAISE. aiS

voirs Elle est une mAaphorè de l'espèce qu^on appelle Aypallage, et est toaHée sûr raffinitë qu'il y a entre l'air et le jour 9 consldërës comme prîacipes de la vie. Comme qn ne peut guère jouir de l'un sans jouir de l'antre , eî comme n)oir le jour et respirer sont synonymes de vîifre , on a pîi se croire autorisé ^ transporter au four ce qui ne peut i^né* ment convenir qu'à Vàir ; et en cela on a imite Virgile , qui, an troisième Livre de l'Enéide , fait dire à ce malheureux grec trouvé par les Troyens dans l'Ile de Sicile : Je voui en^ . conjure par tes astres > par les Vieux d'en» luiùt^ pat cette lumière respirahle du Ciel :

• Per ftidera tester ,

Ver saperoê , atqne boo cœli spirabile lamen.

Ensuite , il n'est pas vrai que cette figure soit si naturelle» si commune : c'est la plus hardie p«ut»6lre qu'il y ait en latin» et notre langue l'admet si difflctlement qu'à peine peatF-im y en trouver quelques eieùiples.

Bactne dit encore respirtf le Jour, dans Iphigéfàie, AetdII> rôle d'Eriphile :

Je reçus , et je voi» le four que je respire , Saiit qoe père lA mère ait daigné ip^en instruire*

Hais cette expression n'est* pourtant pas de sa création», cottioîe le comibetitateur semble le dire* On la trouve dans des auteurs plus anciens » et particulièrement dans Molière ;

Je n^titreprendrài point de dire k votre âmoiir ^ • Si Done Ignds est morte ou respire le Jour.

D, Garde de Nuvarre , Acte Y» Sdène Y.

Et ftérah-ce an bonheur de respirer le jour , Si d*énue les mortels on bànmiurait i'amopr ?

Princesse d*SUde.

4 S'il est ingrat I Madame! Ah f tonte sa conduite Marque dans son dei^oir une lime trop instruite'.

L. H*« En prose il faudrait dire instruite de son devoir^ On ne dit proprement instruit dans que lorsqu'il s'<«git

si6 ETUDES

(l'un art ou d'une science : instruit dans la peinture , instruit dans les mathématiéfues. Insérait est là immédiatement au - dessous de savant* Dans la poësie ^ la même construction s'est introduite par extension , même pour les choses qui ne présentent pas l'idëe de doctrine, et. en ce sens ^ instruit dans a plus d'élégance qu^instruit de.

{^^ £st-ilbien vrai que le devhir , le devoir surtout pris comme ici pour l'ensemble des devoirs^ ne présente pas une idée de doctrinePTUe peul-il pas élre l'objet d'une étude, et d'une étude tout à-la- fois théorique et pratique? Ne dit-on pas la science des lois , et même la science d'une loi , comme dans ces vers de l'Ode de J» B. Rousseau , paraisses. Roi des Rois :

Ouvrez , OQvres les y eux y et laissez-vous coBdnire Aus divins rayons de sa foi j Heureux celui qu'il daigne instruire Dans la science de sa loi !

fin quoi serait-il plus absurde de dire la science du de^ voir? Voltaire a dit aussi , instruit dans son devoir, dans son Tableau du gouvernement de la Grande-Bretagne^ Nenriade , Chant I.

Heureux 9 lorsque le peuple instruit dans son devoir. Respecte autant qu'il doit le souverain pouvoir I

et Molière , avant Bacine, comme avant Voltaire , l'avait dit dans l'Ecole des Femmes , Acte III, Scène II:

Et ce que le soldat dans son devoir instruit. Montre d'obéissance au chef qui le conduit.

5 Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices.

L. Bac. Tout le monde entend ^heureux commence^ mens , et prémices est plas poétique qne- commencement* Ainsi je trouve que l'abbé Desfontaines a raison de répondre à la critique de Tabbé d'OUvet sur ce mot prémices , qa*^voir d'heureuses prémices est une façon de parler poétique et élégante , fju'on peut eaiploycr même en prose dans la ^tyle noble.

DE LA LANÇUE FRANÇAISE* si/

G* F. Viiisiiue prémices signifie les premiers f mils , les premières productions , c'est en poësie une belle mt^laphore de dire que les premiers fruits de la tyrannie sont toujours heureux : prémices est donc une expression bien plus noble > bien plus poétique , et en même temps aussi exacte , aussi juste que celle de commencemens, Desfoiitaines cependant a eu tort de dire , pour jusiiiicr Racine, que prémices et commencemens étaient synonymes : il devait observer seulement que prémices est une figure qui a le même sens.

{3^ Je ne crois pas, quoîqu'en dise M. Geoffroy, que prémices soit ici dans le sens de premiers fruits. Les fruits de la tyrannie ne peuvent être jamais heureux, ce me semble, ou ce ne seraient plus les fruits de la tyrannie. Mais je crois, avec Desfontaines, avec Louis Racine , et avec le Dictionnaire de Trévoux , que prémices est la par extension dans le sens de commencemens; comme il y est bien sans doute dans cet autre vers de Racine , dans Athalie :

Déjà coulaii le sang , prémices da carnage» et dans ce vers de la Henriade , Chant IL

La mort de CoHgny , prémices des horreurs , N'était qb'on simple essai de tontes Irars fureurs.

Et je conçois que la tyrannie peut avoir à^ heureux commen-» cemensi c'est-à-dire, que d'heureux commencemens peuvent précéder la tyrannie.

6 Mais si Néron pour vous n'est pins ce qu'il doit être^ Du moins son changement ne vient pas jusqu'à nous.

G. F. Racine le fils trouve Vexpression peu exacte ; il ne Tezcuse que par la clarté , et parait choqué d'un change'* vient qui vient jusqu*à quelqu*un» Non-seulement cette façon de parler n'a rien d'obscur ; mais elle est belle et poé«tique: c'est une ellipse pour la nouvelle ou le bruis de son changement. (Test ainsi que Racine lui-même fait dire à Mithndate :

Et que le bruit à Rome en vienne jusqu'à moi.

si8 ÉTODÈè

{^3^ Voici textuellement ce qu^â clit Lbuiâ tlacine : ce Du (( moins son changeraient ne vient pas jus^u*à nous z >> c'est-à-dire , nous ne nous apercevons pas s* il esc » changé pour vous ; ce qui est si clair qu'on n'examine » pas si lexpression est exacte , un changement ^ui va » jusqu'à quel^u*un. » Or on voit que c'est un peu différent de ce que lui fait dire M. Geoffroy. Mais quand même il aurait formellement condamne l'expression comme peu exacte^ aurait- il eu en effet bien tott ? iPour moi ^ je ne la trouve , je l'avoue , ni exacte ni claire par elle-même , et j'ai besoin « pour en sabir et fixer le sens , du vers ,

Et oe sont des secrets entre C^sar et vous.

Il n^en est pas d'un changement comme dhin iruit , et Tun ne pent pas venir à Toreille de la même manière que l'autre. Un changement if ai n'est pas v6nu jusqu'à nous n'est-il ^as à là lettre un changement qui ne nbus a pas atteints « qui ne s'est pas étendu jusqu'à nous , ou an changement qui n'est pas pour Hotts^ et dont nous né sommes pas l'objet ?

7 Sa prodigiie amitié ne se rîSserVè rien ;

Votre nom ttt^ dktis Roàté, aussi saint: qoe le sfen.

L«.Rag. Ce mot saint est ici très-juste* Il n'est point dans le sens qu'il a dans ce vers de Virgile : O sanctissima conjux! nuiis dans le sens que lui donne le verbe sancio» Il veut dii-e auguste , vénérable ^ etc.^ et c'est dans ce sens qu'Ovide a dit :

Iliud amiciti« sanetam ao venerabile nomen.

Trist. Liv, î , Elég. VÎII.

2!Q^ Le sens de C6 vers est asses éclairci par ce que Bur* rhas dira bientôt a Agrippine :

Aio&i que par César, 6n jtfrè par sa mère.

« On jurait , dit Laharpe , par la tête , par le salut de » César , et jurer ainsi par tout autre eût été un crime de » lèse*majeslé. C'était donc une grande preuve de la dcfé-

» i^nce de Néron , qae d'avoir pormls qu*oa rendit cet hon- )i near à sa mère comme à loi. »

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