BÉRÉNICE
1 o V T le monde ne convient pas que Bérénice soit une vraie tragédie ; mais tout le monde convient qu'elle est supërleurement écrite. C'est surtout par le mérite de la diction et di» style , qu'elle se recommande; c*est là ce qui doit la faire vivre, toujours. Écoutons Voltaire , qui Ta commentée en même-temps qu'une pièce de Corneille sur le mé^e sujet , et dont le commentaire va nous fournir plusieurs remarques importantes : « Voilà sans doute la plus faible des tragédies » de Racine qui sont restées au théâtre : ce n'est pas même » une tragédie; mais que de beautés dedétail ! Et quel charme^ » inexprimable règne presque toujours dans la diction ! Par* » donnons h Corneille de n'avoir jamais connu ni cette pu«« » reté ni cette élégance. Mais comment se peut-il faire que^ D personne , depuis Racine , n'ait approché de ce style en^ ^^ chanteur? Est-ce un don de la nature ? £st*ce le fruil » d'un travail assidu ? C'est l'effet de l'un et de l'autre. Il » n'est pas étonnant que personne ne soit arrivé à ce point » de perfection ; mais il l'est |que le public ait depuis ap- 2> plaudi avec transport à des pièces qui étaient à peine » écrites en français , dans lesquelles il n'y avait ni con^ * naissance du cœur humain , ni bon sens , ni poésie : c'est » que des situations séduisent $ c'est que le goût est très-^ ^ rare. »
1 Arrêtons un moment. La pompé de ces lieux ^ Je le vois bien y Arsace » est nonvelle k tes y«tix«. Soavent ce cabinet y snperbe et solitaire^ Des secrets de Titits est le dépositaire.
Voltaire. On pourrait dire que la pompe de ces lieux et oe cabinet svpsrbc paraissent d^s expressions peu conve«»
sables h un prince que cette pompe ne doit point du ioni éblouir^ et qui est occupe de toute «lutre chose que des ornemens d'un cabinet. J'ai toujours remarque que la douceur des vers empêchait qu'on ne remarquât ce défaut.
L. H. Y a-t-il ici un défaut ? Cette remarque n*est-elle pas plus minutieuse que juste ? Un mot dit en passant , une simple ëpithèle, ne marquent ni rëblouissement ni la préoccupation ; et il est clair qu^Ârsace seul pourrait être ^hloui de cette pompe ^ qui est nouvelle à ses yeux, et non pas h. ceux d'Antiochns.
(Ji^ La pompe 9 il est vrai ^ n'est pas nouvelle aux yeux d'Antiochns. Mais Antiochus n'en parle-t-il pas à Arsace comme pour la lui faire admirer, et ne dirait-on pas^ h son langage , qu'il en est lui-même ébloui ? Los vers tontefois sont 5 non-seulement doux , mais nobles et ëlégans. Je ne sais même si le dernier n'est pas un peu trop hardi , en ce que le mot dépositaire y est employé pour le cabinet , avec l'article le , comme il le serait pour une personne. La poésie C2St amie des personnifications, mais toutes les personnifications ne lui conviennent pas également , et j^aimerais mieuXj même en vers , je l'avoue , un cabinet dépositaire des se" crets de 7'itus , qa'un cabinet y le dépositaire de ces mêmes secrets. Devient n'iiurait-il pas pu être substitué à pst , danS'le vers en question :
Des seerets de Titus deuicnt dépositaire ?
a Quoi I déjà de Titus épouse en espérance ,
Ce raagy entre elle et \ous , met-il tant de distance t
L. H. , d'après Volt. Epouse en espérance^ Expression heureuse et neuve, dont Racine enrichit la langue , et que , par conséquent^ on critiqua d^abord. Remarques encore imépous» suppose étant épouse : c'est une ellipse heureuse (pn poésie. Ces finesses font le charme delà diction.
([;^J3^ Cette ellipse et cette sorte d'ablatif absolu seraient |)eaux par eux*-mêmes. Mab s'accordent-ils bien avec la pru^ position qui Iça soit ? C'est ce dont jç nç auis pas pleine
DE LA LANGUE FRANÇAISE. a8#
taent convaincu* Il me semble qu'un complément tel <]ue celui que forme cet ablatif absolu « ne peut entrer dans la GODSiruction d^un argument^ qu'autant qu'il peut servir à rétablir et aie prouver. G est ainsi , par exemple « que, dans ces paroles d'Andromaque à Pyrrhus :
Cftptive^ toujours triste , importune k moi-même , Pouves-^ous souhaiier qu^Audromaque vous aime ?
le premier vers justiGe parfaitement Pënoncédu seoond, et le rend d'une vërilë sensible et frappante, Pyrrhus , en effet , est-il bien raisonnable de vouloir que la veuve d'Hector, ea proie à taat de dpuleurs j, s'enflamme d'amour pour lui t Mais ici tronve-t-on le même rapport entre l'ablatif absolu et la concljision que l'on tire? De ce que Bérénice est derfà en espérance réponse, de 2*Uus , s'cnsuil-il évidemment et nécessairement que ce rang ne mef entre elle et An^^ îiochns aucune distance ? Ce n'est pas non plus , assuré^ ment, ce que l'auteur a voulu dire, mais bien : Qii'im^ porte ^u* elle soit déjà en espérance l'épouse de 2'itusl Ce rang met- il enfre efle et nous une- si grande distance? Il aurait^onc dû employer un uurre tour de phrase. Celui-ci eut été %excel lent pour la proposition précisément contraire j je veux dire pour une proposition où il aurait voulu exprimer que le nouveau rang de Bérénice mettait une grande dis^^ tance entre elle et Autiochns : •
Quoi ! déjà de Titus épouse en espérance ,
Ce rang entre elle et vous tnet-dl peu de distance ?^
Z Bellç reioe , et pourquoi tous offenscriet-yons ?
Volt. Belle reine a passé pour une expression fade.
L. H. Elle pourrait l*être dans un autre sujet : ici je ne la croi^ |ias déplacée. C'est un roi d'Orient et un roi amoureux, iie mot de ôel/e reine me parait naturel dans sa bouche. «
d^r^ Et tous les vers de cette tirade sont aussi très-natu^ Tels, assurément. Mais ce qui l'est peu t^lre un peu moins ^ ç*^t cette apostrophe k Bérénice dans un monologue qui u'eU
biû ÉTUDES
pas lai^mémo ce qui s'appelle nn comiat du eatur* Tonf eela parait bien plutôt du genre de l'églogue qae de celui de la tragédie. Mais il y a tant de douceur et tant d^harmonie dans cette versification ^ qu'elle doit désarmer la critique la plus sévère*
4 Mais , pour me faire voir, je n*«i pereë qii*a pejoe Les flots toujours nouyeanx d'un peuple adorateur Qu'attire sur stB pas sa procliaine grandeur.
Volt, et L. H. La prose n*eût pu exprimer cette idée avec la même précisioh ^ ni se parer de la beauté de ces figures. C'est là le grand mérite de la poésie. Celle seine est parfaite* snent écrite et biçn conduite.
(J^^ On reconnaît dans ces vers une heureuse imitation Je ceux de Virgile , que Delille a aidsi rendus dans son élégante traduction des Qéorgiques :
Sans doute il ne voit pas au retour du soleil ,- De leur patron superbe adorant le réveil , Sous les lambris dorés de êea toits magniCques , Des flots d'adulateurs inonder sts portiques.
Lafontaine les a aussi imités dans sa touchante élégie sur la disgrâce du sur-intendant Fouquet 3
Tons n'af«s pas chez vous ce brillant équipage ^ Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour Saluer à grands flots le soleil de la cour.
Voir dans Aêhalie les observations sur les vers :
Du temple orné partout de festons magnifiques y Le peuple saint en foule inondait les portiques.
/ 5 Cet amant se redonne aux soins de son amonib
G. F. Le Dictionnaire de TAcadémie autorise redonner > mais non se redonner : d'ailleurs^ cette expression n*esl ni élégante ni poétique. Rien n'autorise donc la licence.
£^^ Le Dictionnaire de TAcadémie ne dit rien de re* donner weo le pronom personnel } mais le Dictionnaire de
en patle confine <run mot ilsitë , et qui signiBc ^ livrer, s'abandoaoer ftutièrement , comme dans cet exemple de Vaugelas : a Son amour se rallume, et il se redo^me v tout à elle.» II parait toutefois que ce mot n'est guèn> plus en usage ^ et peut- être aussi ne méritait-il pas trop <l'y rester.
6 Peut-rétre avant la nuit Phenrease B/'rénice Change le nom de reine au nom d'impcrdirice,
L*ÀB. d*Oliv, Ou ne dit point changer une chose à une autre ^ mais en une antre.»*. Il faudrait donc ici,' si le vers le permettait : changer le nom de reine en celui d'impé-* ratrice. Le Dictionnaire de l'Acadëmie dit bien : Pans le sacrement de l' Eucharistie , l^ pain est changé au corps de Notre Seigneur^ Mais n'est-ce point une phrase coosa.çrëc, qui ne fait pas loi pour le langage commun ?...
L. B, et L. H. La vraie phrase en prose serait : Cluinger le nom de reime en celui d'imperatrioe^ Le seul cas où Ton dise ehanger au , €*e»t dans cette phrase proverbiale ^ changer du blanc au noir; et daiia4;ette phrase mystique^ le vin est changé au sang, le pain est changé au corps f etc.
G, F. On ne dit point on prose changer au ; mais celii doit être permis en vers,
{^^ Je ne sais si on ne pourrait pas faire de ce vers une amre ctî tique. Quand on dit que le pain , dans le sacrement <fe TEttcharistie , est changé ou se change an corps de Notre Seigneur, on veut dire que le pain , passanl «l'^iâs aatere à une autre , se convertit au corps de Notre Seigneur, devient le corps même de Notre Seigneur. Mais Bérénice peut-elle fairV <(u nom de reine le. nom d'impératrice , - eo sorte que Tun cessant d'être ce qu'il était, devienne l'autre? Qu'est-ce donc qu'on veut dire quand on dit que Bérénice va changer peut' être le nom de reine au nom d'impéra" irice^ On veut dire quVslle Va quitter le nom de reine y^'Mt prendre oeliM d^ impératrice^ Changer e^^- duac pris ici dans l0
>a8| ÉTUDES ' : '
seDs ie troquer (permulare), et non dms le sens de eon-^ çenir^ de trans7nuer{\mxnxxXATe)i comme dans la phra^ mystique. Or changer ^ dans le 9en%A.epermutarB^ se dit bien avec en en parlant des monnaies , comme dans ces phrases , changer des écus en or^ changer des louis en argent; mais je ne sais si en parlant de toute autre chose, on peut le dire avec cette préposition , déguisée en au dans le ▼ers de Racine» ou sM ne faut pas plutôt ^ ou la préposition pour : il a changé sa vieille vaisselle pour de la neuve ; ou la préposition contre : il a changé ses tableaux conire des meubles. Cette critique est peut- être plus spécieuse que bien fondée 9 et Ton y opposera indubitablement que si changer en, dans le sens dont il s'agit , se dit particulièrement et proprement des monnaies , ba peut te dire par extension des noms, ainsi que de bien d^autres choses. Mais qu*il en soit ce qu'on voudra ^ ce changer au* nom a toujours 'pour moi jo ne sais quoi de cIioqtitfnt'(|ai fait que je ne saurais le passer même en poésie* Cependant il partit qne c'était •im tour asse2 commun du temps de Raclife, et La fontaine nous en offre cet exemple dans Philàmon et Baucis:
Cependant TliumbU toit devient temple , et ses miuft. Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs. * ' . < . . .
7 Mftis qui renvoyés- vous dans votre Coçiagcne ?r
« L. B* Si cette expression, votre Comagèae^ n'est point
vicieuse 5 elle n'est pas au moins agréable. On ne dirait point aujourd'hui*: Mais qjti rençoyes^vous dans votre •f^ tance i votre Prusse , votre /Ingleterre ^ etc* . L* H. Le commentateur ignore que cette expr^ession y ^otre Comagène , est dans le goût des Anciens. Rien n est fins fréquent chçz eux i.que celte manière 4c) parler ;
Yotre Uion encor peut sortir de sa oeudtc»
A.NO&OMAQUS.
Et dans les sujets anciens , tout ce qijà 7fipp#^ raAtiquité esl
^Ui mérite^
©E LA LANGUE FRANÇAISE. îSS 23^ Voir dans Alhalie l'article sur le vers :
Voici votre Maifaan, je vous laisse avec lui.
B Je TOUS entends , Seigneur. Ces mêmes dignités Ont rendu Bérénice ingrate 2i vos boutés.
Uab. d'Oliv. Vaugelas , dans une de ses Remarques , a écrit j ingrat à la fortune , et Palru fait là-dessus une noto où il témoigne ({il ingrat à , pour ingrat envers > lui parait
haHi.
On.\\\. àdins Britannictu y impuissant à trahir, et dans Iphigénie y complaisant à vos désirs. Peut-être qu'à regard de ces deux expressions , le scrupule de Patru n'aurait pas ëté moins fondé. •••
L'àb. Desfoivt« Puisque Vaugelas a dit dans la cent soixante- septième de ses Remarques y ingrat à la fortune , et que celte expression commode et naturelle enrichit notre bngue , pourquoi la proscrire ? Impuissant à est français et très-éléganl , et rien n'est si commun dans les bons livres que cette expression. On dit complaire à quelqu^un, contr* plaire à ses volontés , à ses désirs , etc. Donc on peut dire dans une parfaite analogie ^ complaisant aux désirsm De plus 9 quelle méthode que de mettre les vers au niveaii cla langage familier, et de peser l'un pair Tautre! Les vers ceosurës ici ont-ils jamais arrêté personne? Preuve qu'il n'y a rien à reprendre. £st*ce nous rendre un bon office , que de vouloir appauvrir notre langue , en proscrivant mal-à-propos des tours de phrase autorisés et commodes ?
([;3î^ Oh ! pour le coup , l'abbé DesfoQtaines aura raison coDtre l'abbé d'Olivel. Cela n'arrive passi souvent. Ingrat a me parait absolument nécessaire ^ sinon pour les personnes du moins pour les choses , car on n'a pas pour celles-ci , in-^ grat envers , comme on l'a pour les premières , et on ne dirait pas ingrat de ^ comme reconnaissant de* Voltaire condamne ingrat à comme un barbarisme dans ce vers do Rodogune ^ Acte IV :
Si vous n'eus ingrat & ce cœur qui vous aime.
as ÉTUDES
Mais ce ne peut £tre qae parre que le cœur est ici poiir t* personne, ei qu'il fallail , par cnusëqueiit, ingrat tinv ers» Il a dit lui-même, dans M ahoinet ^ Acte If , Scène III:
Ingrat à mes bienfaits ^ k nos loîx infidèle. et dans la Mot t de Cesar^ Acte I»'', Scène II:
Ingrat d tes bontés , ingrat à ton amour»
ce On est ingrat envers les personnes , dit Roubaud , et I) //s^ra^auj^ choses. Ingrat envers 9 ajoute*t-il, désigne le » vide de celui qui manque de gratitude y qui n'eU pas re* » connaissant^ qui n'a pas les sentiraons dus à son bienfaiteur* » Ingrat à désigne rindiifëreiice, l'insensibilité, la résisy tance de l'objet aux soins , aux eFforts , au travail , ou l'iou* D tilité, rmcffiracilé, le peu d'efl'et du travail , des efforts, » des soins sur l'objet ingrat à. Tne terre ingrate à la cul- » ture ne répond pas aux soins , ne paie pas les peines du » laboureur* Un esprit ingrat aux leçons n'eu profite pas* i> Un prince ingrat aux services , au mérite , n'en est pas 3) touche* »
Le Dictionnaire de l'Académie ne donne aucun exemple de complaisant à \ mais on eu trimve dans le Dictionnaire de Trévoux, et en voici un que fournit la I£enriade$ Chant III , en parlant de Home :
Inflexible aux vaiDCus , complaisante aux vainqueurs % Prdte à Toos condamner, faoiie à tous absoudre) C'est à VOU3 d'allumer ou d*élcindre sa foudre.
Quant à impuissant à , pourquoi ne se dirait-il pas aussi bien qa* impuissance à ? m Ceux qui emploient la fonce à la » conversion des autres, dit le Dictionnaire de TrévouXj » avoueut par c^tte conduite que leurs raisons sont impuis^ 3» santés à persuadet» »
9 II ne faut potttt mentir 1 ma juste impalieDce Vous accusait drjà de quelque Dcgiigencc.