‹ Études de la langue francaise sur RacineChapitre 3 sur 76 · LA THÉBAIDE · texte numérisé non relu

LA THÉBAIDE

ou LES FRÈRES ENNEMIS.

i-'oûis tUciKfi et Tabb^ besfontaincs né pardonnent boint à l'abbë d'Olivet le mépris qu'il semble avoir fait de ta Thébaide, en allëguant, pour se dispenser de l'examiner, qu'il fallait fermer les yeux sur le Coup d'essai d'un jeune homme. Ils sont loin de trouver que le style de co coup d'essai soit si hiauvais; le second va même jusqu'à prétendre qu'il n'est point inférieur à celui des autres pièces. Mais ceux que les thefe-d'œuvre de l'auteur ont rendus uu peu difficiles , ne seront pas toutî-h-fait de cet avis. Ils reconnaîtront , avec Laliarpe , dans la Théhaîde , le germe d'un grand talent poétique , de la disposition à bien tourner les vers y et ils y remarqueront tjuelques morceaux assez, bien écrits pour annoncer déjà un bon goût de^ versifia cation. Mais ils n'y retrouveront que trop souvent tous les défauts de goût et de style dont Corneille n avait pa^ purgé la scène , ou que lui-^méme avait autorisés de son exemple es de son nom, la froide recherche des idées tubtiles, les locutions familières et le ton de galanterie romanesque. Enfin , la diction même , la diction propre- «ent dite, leur paraîtra en général aussi vicieuse que lo

»tjle ; et ils sentiront qne ce ne serait pas^ certes , une petits tâche (jue d'entreprendre d*en faire connaître toutes lot

fautes.

l nies yenx, depuis six mois , étaient ouverts aux larmes^ Et le sommeil les ferme en de telles alarmes 1 Paisse plutôt la mort les fermer pour jamais ! . •

*Lt7neau de Boisjcrmain. Louis Racine désapprouve j mes yeux ouverts aux larmes : nous croyons cette exprès* sion poétique \ mais nous pensons aussi qu'il aurait pu relever le conceùto qu'on trouve dans ces vers'^^ et qui» déplace partout. Test bien davantage dans la bouche d'une mère affligée.

LAnARPE. L'idée des yeux fermés par la mort naît si naturellement de celle des yeux fermés par le sommeil; ello estj d'ailleurs j si conforme à la situation, que je ne puis y voir aucun conceUo , c'est-à-dire, rien qui ressemble à un jeu de mots , ni à un rapprochement forcé.

Les yeux ouverts aux larmes sont une fort belle exprès^ sion , et Louis Racine est si loin de la désapprouver, qu'il U met an nombre de celles qui ont fait dire ^ justement d« l'auteur, même par ses contemporains , qu'il s'était fait un style à luif une langue poétique qui lui appartenait. Voici les expressions de Louis Racine : ce On ne dît pas ordinaire* » ment ouvrir les yeux aux larmes ^ cependant, cette ' » expression est ici fort heureuse , et fait entendre qae, » depuis six mois, Jocaste, au lieu de dormir, ne fait que ' i> pleurer ».

C'est aux lecteurs à se demander ce qu'ils doivent penser, ou de la bonne foi , ou .de Tintelligence d'un commentateur qui commence par faire dire à un écrivain très-connu tout le contraire de ce qu'il a dit.

({i;^ La remarque de Louis Racine est telle, en effet, que 1 a rapporte L^haqie; et Ton ne conçoit pas que Luneau ait pu l'enlendre comme il a fait* Mais, sans prétendre Condamner l'expression dont il s'agit, me sera-t-il permis d*avouer que»

si elle me parait neuve et poétique à certains ëgards 5 je ne la trouve pas également juste et précisei H me semble qu'o/i n* ouvre les yeux^ ou que les yeux ne s'ouvrent qu à la clarté > à la lumière ^ aux rayons^ et , en général ^ qu'à ce qui sert à la vision ^ ou peut être l'objet de la vision : il md semble qu'on ne les ouvre point pour donner issue ^ mais pour donner entrée , qu'on ne les ouvre point à des choses du dedans^ mais à des choses du dehors : il me semble qu'ou^ frir étant le contraire de fermer^ on ne peut ouvrir les yeux qu'aux choses mêmes auxquelles on pourrait^ par oppo-> Bîtion 9 les fermer^ Or y dirait-on ^ fermer les yeux aujê larmes, comme Molière j par exemple ^ dans le JUisar^ trope , a àii fermer les yeux à des défauts t

T^otkj l^amour que je sens pour cette jeaoe veave^

"Sit ferme point nies yeux aux défauts qu'on loi treuve )

lis je veux que l'expression soit juste > est-elle si précisa qu'elle rende toute la pensée de l'auteur sans y laisser aucuu vague? Mes yeux étaient ouverts aux larmes depuis si A mois , sigoifie-t-il bien ,je ne faisais , depuis six mois g çue pleurer s au lieu de dormir? Il me semble qu'il signifia seulement , Je pleurais depuis six mois , sans exclusioa absolue du sommeiU Pour que cette exclusion y fût comprise^ il faudrait , je crois , qu'il y e&t ^ sans cesse , continuelle^' ment, nuit et jour^ ou quelqjue chose d'approchant* Eii effet , ne peut^on pas pleurer depuis six mois § ou même ne faire , depuis six mois , que pleurer , et cependant dormir un peu par intervalle ? Il ne fait depuis six semaines ^ue "pleuvoir, ne veut pas dire que 5 depuis six semaines^ il pleut continuellement et sans la moindre interruption , mais BeuiemenX 9 pres4f ne toujours, ou à tout moment, ou le plus souvent* A plus forte raison , il pleut depuis six semaines , ne le dirait— il pas*

Quant au conceito ou concetti^ l'épris parLuneau, il est y certes , bien di£ticilc de ne pas le reconnaître^ et plus difficile encore de le juslifier* Et notez bien que le concâtti

est encore double ; qu'il a lieu, d*abord^ entre le pf éraîer vers et le second , les yeux ouverts aux larmes , et les yeux

formés par le sommeil % et puis , entre le second vers et le troisième > les yeux fermés par le sommeil ^ et les yeux

formés par la morê* C'est cette duplicité y cette réitération surtout qui, à mon avis, le rend vicieux, choquant, parce que rien n'est plus contraire à la vérité, et que c# n* est point ainsi que parle la nature* .

s Que l'on coure aTcrtir et hâter la princesse.

Geoffroy* On dit se hâter , mais hâter quelqu'un n'est pas d'un usage élégant, quoique l'Académie l'autorise : hâter s'applique mieux aux choses. Je crois qu'il faudrait permettre^ aux poètes de l'appliquer aux personnes. Dans les premières éditions, on lisait :

Que Ton aille au plus vite avertir la princesse.

^1^:4 Laharpe s'était borné à dire , d'après Luneau : a Hâter m quelqu'un I était en usage au temps de Racine. On se hâte , » et on presse quelqu'un. » Il ne pense donc pas qu'on puisse hâterXes personnes comme les choses, et si l'Académie l'autorise, ce n'est sans doute que dans des phrases du style le plus familier , comme celle qu'elle donne pour exemple dans son Dictionnaire : Hâtez un ^eu ces gens-là ; ou comme celle-ci du Dictionnaire de Trévoux : Si l'on ne hâte les ouvriers , ils font bien peu de besogne.

Suivant fioubaud, on pourrait ^^^er quelqu'un, comme le presser : «On hâte et^on presse les personnes , dit-il, en les 9> excitant à hâter ou à presser leur travail* » Il montre très-bien , au reste , la différence de signification qu'il y a entre ces deux verbes, a Hâter , marque une diligence plus y> ou nooins grande et soutenue; presser^ une impulsion

» forte et de la vivacité sans relâche Le moyen le plus

)} sûr de faire à propos et bien, est de se hâter lentement : A » se presser , il y a le risque de ne faire ni bien , ni bien- » tôt.... L'homme actif et diligent hâte* L'hon^nxe ardent et ïi im^éia^xix presse %}^

Enfin, il mû semble, à moi, que presser quelqu'un , ce ne serait pas toujours le hâier, ou faire hâter i que ce pourrait bien être aussi souvent le poursuivre , le serrer de près, le comprime t s etc. En gênerai , le sens de ce verbe serait assec incertain , si l'on n'avait pas soin de dire pourquoi l'on presse : On Ta pressé de partir , de s* expliquer ^ de rè^ pondre 9 etc. Ou quand le sens n'est pas déterminé par un complément, il faut que les circonstances du discours le déterminent, comme dans ces exemples : Si vous ne pressez votre cheval, vous n'arriverez pas de jour ; vous avez beau m» presser , je n'irai pas plus vite.

3 Mais ces oonstres^ bêlas! ne t^éponvaiitent gucres^ La race de Laïus les a rendus vulgaires.

Louis Racixvk. Vulgaires y pour communs ^ maavais»^ expression.

L. H. Je crois que c'est tout le contraire ; que communsserait plat , et que vulgaires est élégant , par la place où il est, et comme épithète de monstres. Des m,onstres com^ muns semblent répugner à la pensée et à Toreille ;. mais des monstres rendus vulgaires^ devenus vulgaires^ s'entendent très->bien.Eaeffet,co7/sm/x/ï exprime plus parttculièremenJC Ienombi:e, ei vulgaire la qualité. Ainsi, l'on dit, c'est une opinion commune , pour dire celle du plus grand nombre des hommes , sans distinction ; c'est une opinion vulgaire^ pour dire celle des hommes peu instruits. De même , des forfaits communs , des monstres communs , présentent l'idée des furfaits et des monstres en grand nombre. « A telle époque D de l'histoire, les monstres' étaient communs; mais parmi » eux, il y en eut qui n'étaient ^as vulgaires » : Les deux membres de cette phrase > marquent la dlfierence des deux mots. L'un fait entendre que les monstres parurent en foule 3. l'autre, que dans la foule il y ça eut d'une- espèce rare,, même parmi les monstres.^

J^5^ Cette observation, plus encore que judicieuse,, pourrait Servir à refaire l'article a^se?^ superficiel et asse& înconiple^

de Tabbc Girard sur la synonymie des mots ordinaire, com^ ynun et vulgaire* Cependant on peut y reprendre quelque légère inexactitude. Sans doute^ commun exprime le nombre, et il l'exprimerait particulièrement dans le vers de Racine, s*iL y ëtak employé. Mais il peut très-bien se dire aussi relativement h la qualité, par opposition à distingué^ h noble i II a l*air commun , un langage commun^ des manières com" munes; on pour médiocre et peu estimable dans son genre : une invention Commune , une pensée commune, un discours ^réS'Commun. C'est même Ih^ je crois , ce que signifierait, au moins par soi*méme, c*esi une opinion coFnmune, et nullement, c'esi l'opinion du plus grand nombre. Il faudrait pour ce dernier sens, qu'il y eût : C*esi l'opinion comnpiunej et non pas , c'est une opinion commune.

De même, vulgaire se dit!, sans doute, dans le sens de J^as 9 de trivial, ou par opposition à distingué, h noble « comme dans ces exemples^ : ydlà des sentimens , des p ensèes bien vulgaires ; peut-on voir une âme, un esprit plus "Vulgaire ? Mais il se dit aussi par rapport au nombre, çt en très-bonne part, pour qui est commun], ou reçu, communément : C'est une opinion vulgaire, signifie bien moins, pent-êlre, c'^est T opinion des hommes peu inS' truits, comme le prétend le commentateur , que, c'est l'o* pinion du plus grand nombre des hommes. Pour faire entendre que c'est l'opinion des hommes peu instruits y l'opinion du commun du peuple, ou. de ceux qui, de quelque état qu'ils soient , n'ont pas plus de lumières que le peuple, il faudrait dire, ce me semble, c'est l'opinion du vulgaire : de sorte q\i opinion vulgaire et opinion du vulgaire peuvent être des choses tont-à-fait différentes.

Cela n'empêche pas que vulgaires ne soit très-bien à sa place dans le vers de Racine, et ne convienne infiniment mieux que communs, La race de Laias a rendu ces monstres vulgaires , c'est-a-dire , les a tellement multiplies et rendus commims , l'a tellement accouti»mé à en voir , Qu'ils ne peuvent plus te rien offrir do monstrueux; <(

c'est pourquoi aussi ils ne sauraîeat t'épouvânter. X)h^ servons que vulgùiresy joint à môn^tte's , forme ce qu*oa appelle une tcès-belle alliance de mots, monstre si|[ni|iaQt à la lettre quelque chose d'extraordinaire et qui est contre l'orilre de la nature^ et vulgaire étant un synonyme ij^rdi^ naire et de commun.

4 Oui , Madame y'on m'a dit la fureor de oies frères*

L. B. Dir0 se met quelquefois en vers^pour raconierf Dis les malheurs du peuple et les fautes des princes.

Mais on ne peut pas raconter la fureur \ on n^eii raconti^ qaeles effets.-

L. H. Non^^ulement dire , pour raconter 9 s'emploie ci| Tcrs; mais il s*y emploie très>ëlégamment. Raconter la fureur ne se dirait pas bien ; mais raconter hs fureuts n'au* rait rien de répréhensible*

{i^ Ne serai t-^ce ^s parce que fa fureur ne se prend jamais que pour la {lassion même, et que les fureurs se prennent assez souvent pour les effets «^ppur les actes de la passion» pour les excès par Icsquels.elle se signale ? qu'on' ne peut pas concevoir une succession dans lafiàreur « ^l qu'oj^ ' en oonçoi t tme dans les fure m rj ?•• • • , . . ^

5 Allons leur faire voir oe qu'ils oat de .plus toadne.:

L. B. Ce qu'ib ont de plas^ tendre ; -^otir ce qtiUU ont dè^ plus cher». * * -

L. H. Il fallait ajouter que» CBfn^il» ant de phss t^ndrê^ pour ce çu*ils ont 4^ plus cher, n'a pu'en aucun temps se dire en aucune xnanière. Ces deux idées, n*ont rien de cornmon. Ce qui est le plus tendre pf^ut trop souvent n'être poa. ce qui est le plus cher». L'ejipn^saion est, ici absolument im.^ propve.

{;^ Quoi de plus tendre > ordinairement, pour. un ^1^ qu'une mère» et pour un mari ,.qu%2né épouse ? Cependant , use mère » une épouse » sont-elles toujours > hélas 1 ce qu'uni

de plus cA^ii;i œ que ehùUs^iu k plus up iUs ^ un maxi ?i

6 Oa s'ils oseront bien dans leur noire foreur^ Répandre notre sang pour attaquer le leur. ,

L. B. Une noire fureur^ répandre un sang pour en atia^* guer un^auerel toat ceci n'est que du fatras : le goût de IVûcine^ qui forma celui des Français ^ n'était point encore perfectionne*

L. H. Une noire fureur n'a rien de rëprëhensible. Aua^ tfuer un sang est un terme impropre : mais il n'y a rien dans ces vers qui ressemble ^w fatras. C'est un défaut que Racine n'a jamais connli > et le conoimentateur s'est servi d'un mot qu'il n'entendait pas.

(2^^ £h bien ! ces vers-la ne sont pas , si l'on veut , du fatras , c'ej>t-à-dire , un amas confus de paroles vaines et inutiles; mais ne sentent-ils pas un peu le galimatias? Sont-* ils exempts d'affectation^ et pTésentent-ils un sens bien clair^ bien naturel » bien précis? C'est Jocaste qui parle à Antigène j sa ûlle : elle veut lui dire ^ à ce qu'il parait : ce Voyons si » ces deux frères parricides oseront bien nous égorger (égorger » leur mère et leur sœur) , pour s'égorger ensuite entre eux I y} S'ils oseront bien se baigner dans notre 6a ng ^ avant de se 3> baigner dans le sang Tun de l'autre. » Mais est-ce bien là ce qu'elle a dit y en supposant même c^^ attaquer ne fût pas un terme .impropre ? Certes, qa'il y diii fatras , ougalima^ iias 9 . comme on voudra , l'un ne vaut pas micyx que l'autre,

7 Quelles traces de sang vois-je sur vos habits?

L« H. D'après L. B« Louis Bacine condamne le. mot de '$races en cet endroit ; il prétend qu'il ne convient qu'ans impressions marquées sûr la terre , mais il se trompe. Trace dérive du verbe trakere ^ et convient par conséquent à toute sorte d'impression successive , en ^elque lieu qu'on la re« marque.

f^ Le Dictionnaire de l'Académie ne laisse aucan doute ^ur la justesse de cette observation , qpi se trouve encore coto« Kroikéo par un passade de Roubaud sur l'étymologie du pto^

DE LA LANGUE FRANÇAISE. g

ttadêm « Ce motj dit lu savani gramcnairien^ tient au tractus s> des latins forme de êraho , tirer^ tirer en long. Ainsi » U » trace ^ toujours plus ou moins prolongée, nous retrace » quelque trait de la chose; c'est le trait même qui dessine^ » décrit 9 indique la chose. »

8 II espérait par lai de Toir Thè|>cs en eèndre,

L. B. De voir 3 le de est de trop : de plus ce vers est pro-« saïque et manque 4'éléo;ance«

L. H. Sans doute, uïi vers -prosaïque jnanque d'élé* gance. Ce qu'il fallait dire, c'est que voir Thèhes en cendre par lui est une mauvaise, phrase ; qa'i7 espérait par lui de voir ejsX une inversion forcée ; mais il n'est pas vrai que le de soit de trop. L'usage a permis de le supprimer» mais il eai régulier. Tous les écrivains du dernier sriècle et àQ% cinquante pren^ières années de celui-^ci l'ont employé. Le commentateur lui-mê|ne fut averti de son erreur; car il

^'a point repris dans Bérénice cette même construction ; J'espérais de verser mon saog après iqea larmes.

^^4 n ne l'a pas reprise non plus dans cette touehanler ppofitrophe d'Andromaque aux murs de Troie }

Non, vous nVspércz plus de nous revoir encor, ' Sacrés murs , que n'a pu conserver mon Hector.

Cela prouve seulement qu'il pouvait croire que c'était assez* de Ta voir reprise une fois. Au reste , il n'en a pas moins tort quant an fond; mais il est cepeodant vrai de dire que la prépositiop de ne va pas toujours également bien après es^ pérer» Voici ce que dit l'Académie à ce sujet : c< Ce verbe ce se construit quelquefois avec la préposition de^ par- }) ticulièrement quand il est a l'infinitif, et que le verbe » qui le suit ip:imédiatement est aussi à riniiDitif: Peut-» p on espérer de vous revoir encore aujourd'hui ?ii

3 Dites j dites^plutêt , cœur ingrat et farouche « Qn^anprès du diadème il n'est rien qui vous touche,

l«t Bt auprès du diadème est uae expression vicieusQt

ta ETUDES

Racine aurait pu très-aU^mont reiaâre cette idée par une

expression plus correcte.

li. H. Auprès ne peut signifier que proche , à coiéé Abner , aaprès du roi reprenei votre place.

mais Racine aurait pu mettre :

Que près du diadème il n'est rien ^xii tous tottehe.

comme il a mis dans Atbalie :

Prés de lenrs passions rien ne me fat s^cré.

et dans Esther :

Pour TOUS régler sur eux , que sont-ils près de tous ?

Prés de, pour en comparaisori de^ est une mani&re de parler qui a dû naturellenlent s'introduire ^ parce que l'idée de comparaison dans la pensée entraine celle du rapproche* ment dans les objets. On a dit ensuite par corruption ^ ais^ près de^ au lieu de près , et il j avait abns^ parce qucj pouréviier l'amphibologie, il convient de réserver cette ex-« pression auprès de pour la proximité locale. Mais Vaugelas y qui condamne absolument près de pour en corn» paraison de, et d'OIivet , qui doute qu'on puisse l'employer, me paraissent pousser beaucoup trop loin le rigorisme et le scrupule. En comparaison de est l&che et traînant > même dans la prose noble , et ne saurait entrer en vers. Pourquoi donc se priverait*on d'une manière de s'exprimer beaucoup plus vive et plus rapide , qui ne blesse en rien l'analogie > et qui ne fait que passer du physique au moral , comme tant d'autres phrases qui ont cette double acception ? L'autorité de Racine et celle de tant d'autres classiques, ne suffit-elle pas pour balancer ropinion d'un grammairien du dernier siècle , et les doutes de d'OIivet , critique souvent vétilleux, quoique grammairien fort exact?

Il est à remarquer que l'Académie française, quelquefois plus attentive à déposer de l'usage familier qu'à pro** noncer sur le style soutenu , admet , dans l'édition de i jS^ ^ auprès de , pour en comparaison de, et ne £ait aull%

DE LA LANGUE FRANÇAISE. n

mention de près de y dans le même sens. Il est à croire que 'cette approbation eî cette omission étaient réparées dans rédî>îon que l'on préparait en 1789 : mais le dictionnaire et tous les autres travaux de TAcadémie ont été la proie da brigandage révolutionnaire» Barbarus has segetes*

({^^ Les raisons du commentateur en faveur de près de^ peuvent être bonnes % mais Tusage est plus fort que toutes ces raisonsj et Tnsage paraît absolument contraire. Je ne vois pas d'ailleurs en quoi près du diadème^ eût été moius équivoque €p* auprès du diadème, ni comment il eût pu moins s'entendre au propre et d'une proximité purement locale» Ce qui convenait mieux ici sans doute qu'auprès de et que près de , c'est au prix de , consacré dès long-temps et par la poésie et par la prose » h signifiera» camparaison de, et qui , suivant le Dictionnaire de Trévoux, correspond au prm des latins. Cest c^ mot -là que Boileau emploie presque toujours , comme dans ces vers de sa Satire Yl :

Le bois le plus funeste et le moîas fréquenté Est, au prix de Paris, un lieu de sdiretét

et dans ceux^i de son Epitre IV :

U marcbe vers Tholus > et les flots en oonrronx ^ ^u prix de sa fureur^ sont tranquilles et doux,

Lafontaine en fait aussi assez souvent asage, comme , pac exemple , dans la fiable du Chaffii du vieux Baù > où il dit , en parlant de ce dernier ;

LiCS planches qu'on suspend sur un léger appui ^ La mort aux rats, les souricières , I<l'ëtai'ent que jeux au prix de lui.

Voyez au reste, dans Esilierei dans ^iha lie, les remarques sur les vers de ces deux pièces cités par M* de La Harpe*

10 Et a^ajant plus au trône un iâolieux eoncurrent , De tous les crin^ineU tous serez le plus grand.

L. B. L'inversion que le poète a mise dans ce vers , donne «U mot iegréfnd MA vens asse^ équivoque* Le plus grand

lies criminels veut dire le criminel le plus décida ; et Je tous les criminels le plus grand ^ signifie celai qui l'e^ avec plus de grandeur. Ce dernier sens n'est sûrement pas celui <|ue Racine a prétendu donner ici.

L. H. Cette remarque mérite d' être conservée : elle est non seulement j[uste , mais assez fine ; ce qui n'est pas commua dans ce commentaire ( dans celui de Luneau )«

j| L Hé bien! madame , hé bien ! il faut tous satisfaire : Il faat sortir du trône et eouroaner mon frère.

L. B. Mauvaise expression ; on ne dit point qu'on entre au trône ; on ne dit pas mieux , qu'il eu faut sortir^

L. H. Cette remarque est fausse ; on dit sortir du trône , comme on dit , sortir de la place , quoiqu'on n'y entre pas*

fO^ Si on ne dît pas entrer dans la place 9 dans une place 9 ce n'esta je pense, que lorsque , par le mot place ^ l'on entend le lieu, l'espace affecté à une persoi^ne, ou à peu-près la même chose que par les mots charge y poste , emploi. Mais ne le dit-on pas, lorsqu'on entend par ce mémo mot une ville de guerre, une forteresse? Et, dans le pre^ mier sens ^ serait-il bien absurde de dire entrer en place , comme on dit entrer en charge , en exercice , en fonc^ tions*l Quoiqu'il en soit à cet égard ^ on ne dit guères» )0 crois, dans ce même sens, et c'est celui dont il s'agit ici> sortir de la place ou d'une place , nuis bien plutôt sor^ tir de plaçç ^ ce qui signifie cesser d'être en place \ ou sortir de sa place , ce qui signifie, au propre, quitter sa place , et au figuré,- ne pas observer les bienséances de son état*

'Au reste, on ne peut pas conclure delà place au trône ^ parce que l'idée de place est celle d*un lieu qui a plus ou moins de capacité , tandis que l'idée de trône, et surtoBt de trône royal, est celle d'un siège plus ou moins élevé et domi-i sant : On est dans une place, ou à une place , et on est sur "un trône-, on se met , on s'assied , on se tient à une place ^

DE LA LANGUE FRANÇAISE. i3

dans une place , et on monte ^ur le iroae , on s'assied sur le trône , on se maintient sur le trône. Cela fait assez voir ^ cenne semble » qae descendre du trône vaudrait bien mieux que sortir du trône* Il signifie précisément cesser de régner ou ^étre roii comme monter sur le trône , signifie devenir roiy ou commencer à régner* Aussi, Voltaire, voulant ex* jnimer combien souvent les rois , en Angleterre , ont ëti renverses du trône , dit-il , dans la Henriade , chant I*'«:

Sur ce sanglant théâtre où cent hëros périrent , Sur ce trône glissant dotU cent rois descendirent ^ Une femme à ses pieds enchaînant les Destins ^ De Péclat de son règne étonnait les humains.

Mais sortir du trône ne peut être condamne dans Racine qu'autant qu'on voudra le condamner aussi dans Corneille et dans fioileau. Le premier dit dans Rodogune , acte V « scène première :

Trône, à t'abandonner je ne pais consentir. Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir.

et le second dit dans un des passages d'Homère qu'il a traduits dans son IVaiié du Sublime :

L'enfer s'émeut an bruit de Neptune en furie 5 Platon sort de son trône : il pilit, ii s'écrie.

Ajoutons que Voltaire, qui a remarque expressément les deux vers ci-dessus de Corneille , avec les deux qui les sni-^ vent immédiatement, non seulement ne blâme pas celui oik le trouve sortir du trône ^ mais le regarde, au contraire > comme très-beau et très-fort , ainsi que celui :

Tombe sur moi le ciel , pourvu que je me venge I

la Aumoins consoles-moi de quelque heure de paix.

L. B. n faut quelques heures au pluriel. De plus , ce vers est prosaïque et manque d'harmonie. L'art d'un versificateur habile consiste dans la manière de placer favorablement poiur Voreille, les syllabes muettes* Quelque heure de paix rejid le vers traînant-.

j4 ÉTUDES

hé H. Ajoutez, ce qui était plus essentiel que tout le ^stei que la préposition de esi ici à contre- sens. Ce n'est pas le cas où elle peut être le synonyme de par» On console ^une chose par une autre, et les heures de paix étant ici la con^* solation dans la pensée de locaste, et non pas la chose dont on console , il fallait absolument , consolez-^moi par ^uei» ques heures de paix*

i3 Et sa vertu suffit pour les rendre assuréSé

L. H. Citant L. B. Les rendre assurés n*est pas français j le mot rendre se met ordinairement avec un adjectif, et non avec un participe* Par exemple , on dit très*bien : mon discours vous tend triste : mais on ne peut pas dire , mort discours vous rend affligé*

(f;^ Il y a une sorte de participe qui peut se combineif avec le verbe rendre , comme avec le verbe devenir t c'est le participe actif, transformé en adjectif verbal, comme ai'^ manty charmant, parlant^ eiCé Mais le participe passif, lors même qu'il peut s'employer comme un simple adjectif , ne se prête jamais à cette combinaison; et la raison en est toute simple. Rendre ^ dans ce cas4à , signifie y^tV^ deçenir, cl devenir signifie commencer à être ce qu'on n'était pas* Or , le participe passif marque par lui-même qu'on est déjà ce qu'il exprime : on ne peut donc pas plus l'employer avec rendre qu*avec devenir* Ainsi , Racine n'a pas été plus fondé à dire ici rendre assurés , que Corneille à dire devenir, réduit, dans ce vers du Cid, censuré par Voltaire : A quel point ma vertu devient-^éle réduite ?

Cependant je ne serais pas éloigné de croire que, dans le style familier , rendre, avec un participe passif, peut n'être pas toujours absolument blâmable, et avoir même quelquefois de la grâce , comme , par exemple , quand Lafontaine dit

dans sa fable de Phébus et de Borée ;

Il pleut : le soleil luit , et l'écliarpe d'Iris

Beruî ceux qui partent avertis Qu^en ces mois le manteau leur est fort néeessaire*

DE LA LANGUE FRANÇAISE* t5

Boileau dît, en parlant du fameux Hibou de Moiit*Lëri« £«iirf/»9 chant III :

Aaz crîs ffj^'k son abord rers le ciel il enToie^ n rend tous ses Toisins attrisiés de sa joie.

et Lcbnm fait cette note : « Rendre auristés ^ pour rendra listes : tour qui enrichit la langue poétique, n

Voltaire s'est permis dans un style plus sërieux ( dans Mariamne ) de faire dire à Hërode que sa tyrannie , ett Is rendant plus craint^ Valait fait plus misérable 5 et j'oserais penser que » si en me rendant plus craint^ n*est 1^ exempt de reproche, il vaut pourtant beaucoup mieux quVis me rendant plus à craindre , qui , selon M. De Laharpe , était le terme propre. Qu*il s'en faut , en effet , qu« rendre plus à craindre dise autant que rendre plus craint^ et soit aussi expressif, aussi énergique I On peut en juger par cette seule différence entre les deux expressions, qu'on peut être à craindre , et même fort à craindre , sans être pour cela réellement craint ^ ou Té Ire actuellement, présentement* Il me semble en outre que plus , ajoulé au participe craint i pour le modifier, le suppose déjà antérieure^ ment uni à son sujet , et lui fait prendre cet air d'habitude et d'inhérence qui caractérise Vadjectif ; que ce participe , par conséquent , répugne beaucoup moins à se combiner avec rendre^ l'action de rendre paraissant d'ailleurs se porter plus immédiatement sur la modification du participe que sur le participe lui-même.

14 Et par ce seul conseil Thèbes se peut sauver*

L. B. Le son de 1'/, trop multiplié dans ce vers , forme un sifflement désagréable à l'oreille* Au contraire, dans An* droniaque, il fait beauté :

Pour qui sont ces serpens qui sifflent sur vos tdtes ?

Alors c'est une harmonie imitative* L* H. La remarque est juste; mais remarques aussi qu« «itte expression » fait beauté , dont on s'est moqué , il j

a déjli long-temps 5 quoiqu'elle soit fort à la moJe, est du mauvais néologisme de ce siècle. On ne dit pas plus» celit fait beauté y que cela fait défautm C,ela est une beauté , cela est un défaut ^ est correct et clair » et par cela même apparemment trop commun pour ceux qui rafOnent d*autant plus sur la langue , qu41s la connaissent moins. On a tant abuse de ce mot faire , que c'est une raison de plus pour y prendre garde. Ne dit-on pas encore , faire une ma^ ladie ? Et cette mauvaise locution populaire n'a-t-elle pas passe, comme il est arrivé si souvent » jusque dans la conversation des hommes bien élevés? N'ai- je pas vu le temps où il était du bon ton de dire \je n* ai fait que deux habits cet hiver? C'est ainsi que s'exprimait celui qui les avait fait faire. Le tailleur qui les awaii faits^ aurait-il dit autrement? Comme le monde qui parlait ainsi est à pea^près disparu de la France , j'ignore si ce bel usage s'est conservé.

({^[^ J'avoue aussi mon ignorance à cet égards quoique le monde dont iJ s'agit ait reparu en France et y soit redevenu h peu~près ce qu'il était auparavant . Il me semble toutefois i^ue fi^ire un habita pour \e faire faire , est moins cho^ quant que faire une maladie » pour l'essuyer-, parce que celui qui fait faire un habit, \e fait en quelque sorte par les mains d'un autre , comme celui qui fait bâtir une maison est censé la bâtir lui-même. Je crois même que si on disait, je me suis fait un habit, l'expression ne serait pas trèsrépréheDsible , et qu'à moins d'être déjà reconnu pour tailleur, on ne donnerait pas lieu de se faire prendre pour tel. Dnmoins je passerais plutôt, /« 7ne suis fait un habit, que fe me suis donné un habit, comme le disent bien des gens qui se piquent de, bien parler.

Quant à l'expression, ce la fait beauté, elle a pu, dans un temps, être néologique , comme tant d'autres ; mais, on je me trompe fort , ou elle est à présent plus qu'autorisée par l'usage , cet arbitre suprême des langues. Faire se prend ici dans le sens àe former, de constituer^ d*étre, et c'est une signification de ce vicrbe assez ordinaire* Cela fait beauté.

ne me parait pas, je Tavoue, plus ridicule que cela fait image 9 qui se dit très-bien , ce me semble > et que Boileau a comme coosacrë dans ces vers de son jiri poéùi^ue :

De figures sans nombre égayés votre oavrtge ; Que tout j fasse aux jrenz une riante image.

i5 Par un ordre, souvent l'un ï l'autre coutraire. Un frère détruirait ce qu'aurait fait un frère.

L. H. Ce n*est pas une phrase française. Coniraire se rap«' porte nécessairement à ordre^ et qu'est-ce qu'un ordre con-^ traire l'un à l'autre , quand ces mots l*un à l'autre snppo-^ sent nécessairement deux objets corrélatifs? Il est clair qaa l'autear était encore loin alors de savoir plier sa versificatioa au tournures difficiles. Il avait mis d'abord :

Vous les verries toujours, l'un k l'autre contraire. Détruire aveuglément ce qu'aurait fait un frère.

Ce qui valait beaucoup mieux pour la construction , qui est dtt moins claire et correcte ^ si ce n'est que la rime avait iné Vs de corUraire , qui doit être au pluriel.

{i^ Contraire eût été mieux au pluriel dans ces deux derniers vers , si la rime eût permis qu'il y fût. Hais était-il absolument condamnable au sin^lier? L'un à l'autre con^ traire , ne pourrait- il pas être considéré comme une sorte d'ablatif absolu, et s'entendre ainsi qu'il suit: L*un étanC contraire à l'autre ? Molière a employé le même tour aa singulier dans ces vers des Femmes savantes :

Ainsi dans nos desseins^ l'une k l'autre contraire^ Nous saurons toutes deux imiter notre mère.

16 Et tons ces beaux exploits qui le font admirer^ C'est ce qui me le fait justement abhorrer.

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