‹ Études de la langue francaise sur RacineChapitre 42 sur 76 · MITHRIDATE · texte numérisé non relu

MITHRIDATE

I^E qui dSslingne particulièrenfent cette pièce , ce sont les deux rôles de Mithridate et de Monime. Suivant M. de La-^ hsLrpe i îl n'en est point où le pinceau de Racine ait été plus noUe et plus fier que dans le premier , ni oii il se soit plo» rapproché de la vigueur de Corneille ; il n'en est point de plus aimable » de plus touchant que le 'second , ni qui réunisse autant de douceur, de grâce et de charme , à auunt de modestie, de retenue, dé décence et de délicatesse. Quant à la manière' dont la pièce est écrite, écoutons le même Critique : il noiis dira qne la ïùagàificence du style , la pompe des images y est égale à l'élévation des pensées i qu'on n'a point encore vnla diction de l'auteur s'élever si haut, ni prendre ce caractère; que le diiniôtirs.do' Mithridate* à ses* deux fils est dans notre langue- nn de» modèles les plus adievés du style' sublime ; que Racine, faisant parler un grand homme roédifaiit de grands desseins, est à la hauteur de son ^ô jet; qu*il est i la hauteur de Mithtidàte et de Rome; quand il s'agît de^ l*un et de Tautre** D'apfès èela', faud^-t-il cdmpte^ pour beaucotip les taches , les imperfections que non» aurons à re-^ marquerpâVinler^ttH^? Né faudm-t^il p&9 plutôtles regarder

eomibedes^ombres dans un' tableau?*' '

1 On nous faisait , Arbate , un fidèle rapport.

• •• |f II «.»»t • .'■/','■• « ••>

Borne .en effet triomphe, et Mithridate eafinort. ' *' Les Aomains, Vers PEa^hraie , ont'atta^tië teon père. Et trompé dans la unit sa prttdén<ie otrdinàlire. Aptiê un long oomfaatv toitfc ton eatop'dispiBrvé , " f

IMna . la fonWdesimocis» en fuyant, i^a^Uiss^;.!

. \f^tt j'ai au qu*]U|i fpldat, dans les mains. de Poinpée ,

Avec son diad^n^js i^ rei^is son épée. ..,.,.

L. Raci!VC« On a obsemé que les huit prenpinrs vers de cel4e'

pièce sont écrits si naturellement , qu*on n*]r ferait pres({ne aucun changement , en les mettant en prose. Ils ne sont vers , ni par les inversions , ni par .les ëpilhètes ; et il semble c[ue ce ne soit qi]fé la rime ^ quoi<{u*ene1se présente tonjoars d'elle-même, qui fasse apercevoir qu*on lit des vers. Ces vers cependant où tous les mots sont rangés dans le même <^rdre où la.prose les rangerait , m>ii| harmonieux et sçut^nus; Les voici mis en prose , sans y cbi^nger on mot. a Oa )» nous faisait, AiiMfte, un rapport fidèle. Roipe triomphe » en effet, et Mitbridate est mort. Les Romains ont attaqué >) mon père vers l'Çuphrate , et trompé daus la miit sa pru-* D dence ordiqaire» Tout sop camp ^iipersé après «n long nè combat , Ta laisaéen fuyant dans Iç^ fcule des morts, et » j'ai su qu'un soldaft a remis souk épéa avec son diadème, >i dans les mains de Pompée. «> Ce sont les mèmçsmots, yarrangemenC ^t presque le même, e^ quelquefois, i^ est le ijnême , parce qu'il est impossible d'y diangn* Vp^dre des mots. Voilà; cependant de la proies Çjp^ a'est pas nulme une prose poétiipi^.: Quelle différençf9 poi^ le.plauir 4e l^oi^eiUe « q^and tons.c^ u»^ spqt raagéa.dan^ nue mesure fçufenaa parles rin^esl

^!^ C'est Lametti^y qui , pour p^ouvBr que la prose pouvait ezpriiuei; touj^ ce qu'^xprift^e I9. p9!^îe, et i'exprmier ausM bien «.Si'ai^ de mettre eu pfosetinpo pas seulement les buit vers ,ci-<flessusj, mais to^tp Ifi^pfei^iière scène de Miikndain. H: preuve seukuueftt ,- çofx^m^i VobiMirvQ, !>*harpe dans son Cours de J^ittéfaturç 3 t^iue i7(JII y d'abord que les vers de Racine,, déconstruics > devenaient encore, comme ceux de toUtexceUent 'pqete> une prose pXçiné de , raison , d'élég^nçe et de précision v ensuite que la mosure et la rime n'avaj^^it.ipêué, exi riei;i te. poète.,, puisqu'il avait dit tout ce qu'il voilait et devaLldii;e«.aiiSSt;pIeijieineal, aussi correctement V attsâ^aîrement qtfe^^ile&t écrit ea.pM>se : et enfin, comme il- ne pouvait ^dé nWr le'i^haroke attadbé h la versification , et que même, loiu' de'^ le nier, fl sY déclarait tvès'sensiblei .itproi:(va oonti'eliaiHaa&aib qneta poésie-ft A^

grande supëridritë sur la prose , et que son langage ëtant toHt-à-k^fois un art de l'esprit > de Toreille et de rimagination , doit oëeessairemeat l'emportar sur an langage purement naturel, ou qui» s'il est un art^ n'en est pas nn du moins aussi savant ni anssi difficile* Qu'eûi-ce éié encore , s'il eàt choisi « au lieu d'une scène d'exposition et dans le genre tempërë, d^ias le genre , dis-je , où la poésie se rapproche le plus de la prose j une scène de passion et dans le genre sublime , une 4es belles scènes d^jinJromaçue , ilphigénie » à*Jlihalie, ou de Phèdre ?•••

1|ais Louis Racine ae trompe en avançant que les vers en question ne différent de la prose ^ue par la mesure et la rime ; as en diffèrent aussi ^ au moins la plupart , et surtout les quatre derniers , par l'arrangement des mots , qui souvent forme une véritable inversion > et ne pourrait pas rester en prose tel qu'il est en vers. Par exemple , pourrait-on dire en prose , en faisant disparaître la mesure et la rime : Aprè^ un long et sauvant combat , tout son camp dispersé , dans la foule des morts et des mourans , en fuyant ^ Va laissé seul et sans défense ? Ne faudrait-il pas plutôt : Tout son ca^pp dispersé après nn long et sanglant eontm bat y l'a, enfuyant^ laissé seul et sans dé/bnse , dans la foule des morts e§ des monrans ?

% Et j'ai sa qu'on soldat , dans les mains de Pompée , Avec son diadème , a remis son épée.

h^ïL J'ai su çu*an soldat a remis , etc« L'exactitude grami^lioale^ fondée aur ce que Taclion était passée quand oni'a eue» demande \d {>lusqtte-parfait après le prétérit : ^'ai eu ^u*un^ soldât aeaft remis. Ces observations sont néûMsâires pour la oonnàissance des règles du langage et de celle logiqee rigoureuse qui en est le. fondement. C'est dans cet esprit que l'abbé d'Olivet a examiné quelques vers de Rscine* Nous dirons conaee Ini que les poètes ne sont pas obligés d'être si aenipuleux dans, les petites cheses , et qu'en ÛKJiqoai^t la règle, iiatis.ne bUmons pas qu'on y ait déroger*

Sg8 ÉTUDES

({3^ Est-il bien ceruin que Racine y ait dérogé ici ? S*il e&t mis : J'ai su ifu'un soldat a9aii remise n*aarait-il pas donne à entendre que c'était avant que Mithridate eût ëtë surpris et attaqué par les Romains , ou que c'était du moins avant sa défaite et avant sa fuite ^ tandis que ce ne pouvait être qu'apris tout cela ? Dirait^-on , je viens d'apprendre y j'ai appris tout-à^ l'heure ^u'il avais été senuhièr^ ou bien ^u'il a èié tenu hier uri conseil extraordinaire des ministres ? L'Académie dit bien> je lui ai fait savoir comme la chose s'usait passée ; mais elle dit aussi» et sans doute pour indiquer une période de temps qni dure encore ; je lui ai fait savoir comment cela est arrivé.

3 Ainsi ce Roi qni seul s , dorant quarante ans , •

Lassé tout ce qtfe Rome eut de chefs importans ^ Et qui y dans l'Orient balançant la fortune , Tengeait de tons les Rois la querelle commune » Meurt y et laisse après lui , pour venger son trépas ^ Deux: fils infortunés qui ne s'accordent pu.

L. H. Tout lecteur un peu curieux d*é,tudier la période poétique, fera sans doute attention à ce mot iis^ur/ , qui , après quatre vers imposans , tombe si juste au commencement du cinquième , et le coupe en formant une césure qui force l'oreille de s^y arrêter. \

f;^ L'ensemble de ces vers considéré grammaticalement , n'est qu'une seule proposition consistant en un sujet simple i ce Roi 9 auquel se rattachent deux propositions incidentef qui conconrent à le présenter dans tout l'éclat de sa gloire, et en un double attribut , dont le premier, renfermé dsoi ftêeurtifoVLt est mourant i est incompleze, c'est-Vdire» exprimé par un' seul mot ; tandis que le second^ laissent^ compris avec est às^nslaisse , est suivi de trois divers complémens, dont l'on reçoit lui-même une proposition incidente* Ainsi c'est bien moins une période proprement dite • qu'une phrase périodique , on si Ton veut| qu'une pbnse tenant de la période* Mais c'est toujot» , quelle que sôit la

dénomlaation la plus juste , quelque chose de vraiment ad— mirable et de parfait dans son genre* On a beaucoup parlé de style pittoresque dans ces derniers temps : on a regardé celle sorte de style comme une découverte , et on a vonïu en £aire un genre tout particulier, que l'on a prétendu à-penprès ignore des écrivains du grand siècle. Mais ces écrivains , et surto^it Buileau et Racine , n*en avaient*ils pas offert les plus beaux comme les premiers modèles 7 Les vers en question ne sont pas ce qu*on peut appeler une description , puisque ce n*est qu*nne simple pensée qui en fait Tobjet* Mais celte pensée , comme ils la peignent bien ! comme ils la rendent noble , imposante , par la richesse et la pompe de l'expression ! Et comme par la gravité , la coupe et Th^rnionie du style , ils rendent bien le sentiment profond dont elle est empreinte ! Comme ils font bien ressortir le contraste entre ce Roi si grand « si redoutable , et ces deux fils , que, l'un d'eux même, Xipharès, le personnage qui parle, trouva ai peu dignes de lui !•••

4 Jo m'en vais t*éumner. Cette belle Moniale , ete.

L, Bi Nous croyons , avec Louis Racine , qu'au lieu de i je m'en vais t'ètonner, il aurait été mieux de fiiire diie à Xipharès, Je te vais étonner»

L.H. Je m'en çais, suivi d'un verbe , est reçu dans le discours à la place de je vais^ et sonvent vaut mieux.

AlIoo$, Midame, allons y /e m* en vais vous unir.

MlTintlDATI,

Et ce triomphe heareoz qui j*en va devenir L'étemel entretien dès siècles 2t venir.

I?H10illlB.

Je vais vous unir...* 4fui va devenir , ne serait pas à beaucoup près si bon» J'avoue que ce n'est pas ici la même chose ', mais Voltaire s'est servi de ce même hémistiche dans Zaïre , Scène première :

Je m*en vais t'ëtonner : son saperbe soartge ^ etc. ^

et il n a été nullement tenté de mettre , je te vais étonner.

4oo ÉTUDES

Ce sont de pctllct nuances ; fnais «enfin , à mon oreille ^ comme à celle de Voltaire , Tan est plus natarel que Tâutr». (f^ Suivant M. de Wailly, en , dans/d m'en vais, f^ m'en reauirne ^ s'emploie par nne certaine redondance que Vusage a autorisée et rendue élégante. Mais si l'on vettt y «garder de près , on verra qu'il n'y a pas là de redondance. D'abord, c'est évident pour s'en retourner^ qui veut dire exactement s'en aller, repartir d'un lieu où l'on était Tenu. Ote» en , vons aurez se retourner, et vous voye» quel sens ! Ote« le pronom personnel avec en , vous aurei simplement retourner, qui ne pourra plus se dire seul , et ^«^nifiera toute autre diose que s'en retourner. Passons à/> jn'en vais. Il a une signification toute difFërente dey> vais, quoique cette Signification ne soit pas toujours ni si aisëe ni «i importante à distinguer. D'aboli, /« m'en vais peut, tomme Je m'en retourne, se dire seul et sans complément, èl alors il peut signifier différentes choses j par exemple :jô m'ennuie ici , adieu, je m'en vais, c'eét-à-dire , je pars ; je suis bien malade, c'est fiais de moi, je m'en vais, c'est-k-dire , ;> suis sur le point de mourir. Qo^nt ^ je vais, il demande nécessairement après soi un oiom précédé d'une préposition , ou un infinitif sans préposition , à moins qn'un adverbe de lieu le suivant ou le précédant , lui tienne lieu de Ton oudcranlre. Mais considérons-le , tout ainsi que je m'en vais , avec un infinitif pour régime , et avec l'infinitif *'é^oi»»tfr. Il me semble que/tf vais t' étonner marque seulement un futur prochain, c'est-à-dire, que la chose se fera bientôt, Undis que/> m'en vais t' étonner marque unfulur qui suit à TinsUnt mème^ et montre la chose comme se faisant déjhj il me semble que je m'en.vais exprime une idée de lieu ou de temps qui ne se trouve point dans/tf vais , l'idée d'un lieu ou d'un temps d'où Ton part, comme , à partir de ce lieu, d'ici, de ce pas, de ce moment, etc. Boilean emploie souvent s'en aller avec un infinitif :

Ainsi tel autrefois qu'on vit »vec Farct , Cliarbouner de ic» vers les mars d*an cabaret.

^en VM iii«l-à-propo« d*tiiM voix iasoUnto , Cbaour 4m pempU bébreii 1a fuiu trtompkttate. . . • AuMÎUt il tous qaiu« i mi, «OBttkit «l« m mmêm , S'en va chercher aiOftart <|uclqae fat qn'il «base.. • « Tantôt eom^ae une abeille ardente k son oaTra|^ , Elle s*en va de flears dépouiller le rivage.

AsT »oéri9«i.

5 II la vit. Mais, an lieu d'olfrir k ses beautés Un bjmtB et des veeux dignes d'être écoutés , Il crut que , sans pràteadre une plas haute glgivt^ Elle lui céderait une indigne victoire.

L. H. N'«ii cvoy«s pes l'aocien commentateur (Luneau) , qai prétend qu'en fait de beauté , l'on ne se 4eri gue du Hagulier en parlant des personnes , et du pluriel en parlant des choses. Malgré cet axiome de sa façon , l'oa parle tous les jours des heaut&s cVune femme 9 et de la beauté d'un ouvrage; et ce qu'il y a de plus essentiel ici , i'ou sait que, toutes choses d'ailleurs égales , 1« pluriel est ami de la poésie.

{^ Beautés y -an {Amriel , s^est dit autrefois en parlant des personnes , et Luneau lui-même en convient. L'Académie «n fottrnit cet exemple : Cette femme a miUe beùu^ tés, La Fontaine, dans les Filles de Minée : «

S'en va trouver Procris , élève jasqn^auk eienx Ses beautés y qu'il soutient être digues des Dieux.

Molière , Tartuffe , Acte III , Scèae III e

Il a sur votre face épanclié des beautés

Dont les yeux sont sorpris , «t bs sens transportas.

J.-B. Rousseau ^ dans sa cantate de Jupiter ei ^Europe :

Partagea les feux et la gloire D'un cœur cbarmé de vos beautés^

Voltaire , daas Mahomet , Ade !*'• Scène II :

Tout respecte avec tnoi vos taslbeureux destioft', ¥#tre Agty yo^heautés , votre ailD«bl« in««ccnoè.

4oo ÉTUDES

Mais, sans prëtendre qu'il ne te dise plos à ce nombre « je crois que le singulier est beaucoup plus d'usage , excepté peut'ètre dans des cas à peu-près sendilables à celui de ces Ters de la Henriadâ sur SaînULouis apparaissant sous la forme d'un fantôme :

De la Dif inité les Tif es étineelles

Etalaient sêt son front des beautés immortcttes.

Sans doute qu'on dit , la beauU d*wi ou9raga, eu consi dërant un ouvrage dans son ensemble :

Tout poime est brillant de sa propre beauté.

jârt poétique » Chant H.

Mais on ne dit pas moins , bj bèanêis d'un ouvrage 9 en parlant des beaux détails g ou des beaux traits qu'on j trouve. On connaît ces vers de Boileau sur JuréutXf^rt foéHque 9 Chant II :

Ses ouTrages , toat pleins d'aflreoses Térités ^ Etinoelleni partent da sublimes beautés >

et Oeux de sa Satire X ^ où j prenant, par une méiomymie de la causé 9 le nom de Virgile pour ses ouvrages , il fait si ridiciilenient juger ce poète par la Précieuse dont il trace le porlr^t :

Pèse uns passion Chapelain et Virgile ; Hemarque en ce dernier beanconp de paoTretés; Mais pourtant y confessant qn'il a quelques beautés y Ne trouye en Chapelain, quoiqu'ait dit la satire. Autre défaut , sinon qu'on ne le saurait lire. , . .

6 II cmt qne , sans prétendre «ne plus hante glotre , Elle lui céderait une indigne victoire.

G. F. On dit prétendre pour vouloir, ordonner, sovf tenir une opinion , et alors il se construit avec que , ou même avec l'io&nitiF» quelquefois avec l'accusatif, jeprè^ tends cela , je le prétends , je prétends régner; itin prétendre, dons le sens d* aspirer, demande le datif : prétendre au tréno 1 prétendre à la gjUiire. Je ne sais cepeo-

DE LA LANGUE FRANÇAISE. ^oi

dant sll ne faat pas permettre aux poètes de l'employer , comme verbe actif , et Tan ton të de Racine est un grand préjugera faveur de celte opinion.

{^jj4 Le commentateur n'a-t-il pas dit ({mq préiêndre peut gouverner l'accusatif, et par consëqnent ^/ré9 ao/i/*, quand il signifie vouloir? Or, qu^est-ce f^ prétendre une gloire , il ce n'est la vouloir^ se la proposer , l'avoir en vue ? La vouloir et y aspirer^ ne sont'-ils pas aussi à peu-près synonymes? Il y a donc contradiction ou inconséquence dans la remarque» Mais observons à notre tour que , suivant l'Académie , précendre est actif dan^ le sens de croire avoir droit sur futlfue choje , à^uetfue chose. Or, ne peut-il pas se prendre , au moins par extension , dans ce sens-là , en parlant d'une gloire pour laquelle on se croit ou l'on ne so croit pas £sit, suivant que le verbe est avec affirmation ou, comme ici« avec négation 7 L'exemple de Racine ne penl-il pas se rapprocher jusqu'à un certain point de ceux-ci de Boileau et de Voltaire? Boileau:

lin aigle sor un champ , prétendant droit d*Btd>aine , Me fait point appeler nu aigle à la bnitaine.

Satise vm.

Mais cliaciiii prétend part à cet illustre emploi.

Lut. Ch. I.

Voltaire :

£i périsse a jamais Paffrense politique

Qui prétend sur les oœnrs un pouvoir despotique t

Hp.ifa.,Cfa. II.

En vain nous prétendons le droit d'élire un mafire. La France a des Bourbons , et Dieu yous a fait naître » Près de l'auguste rang qu'ils doivent occuper, Pour soutenir leur trône, et non pour l'usurper.

Id. CL. IV.

7 Elle trahit mon pire , et rendit aux Romains La place et les trésors confiés en ses mains.

L*Aa. d*Oliv. Je ne sais si je me trompe , mais il m» semble qne confiés en ses mains n'est pas autorise par

4o£ ÉTUDES

l'usage. Ùonfiery verbe actif, et se confier^ verbe réciprôclue ( c^est-à-dlre , rëfldchi ) , ont des sens et des rëgimet très-différens. L'actif signifie commettre quelque chose aa Soin , à la fidélité de quelqu'un , et il rëgit la préposition à: confier uH dépôt a son ami. Le réciproque signifie s'assurer |> rendre confiance , et il demande la préposition en :se ^on* fier eh ses forces ^ en ses aniis,*.. '

L. B. On àSxse confier en ^uel^u'un , et confier^uelfuê chose à çnel^u'un» Ainsi llacine aurait pu trës-aiséinent corriger cette Foule sans changer son vers«

L. H. Mdis Racine n*a point dit se confier en ses mains: la remarqua porte à faux. Il s'agit de savoir si l'où dit bien , telte chôxe à èti confiée en mes mains ; et j'en suis eon- ^àincû. l^ourquoft ne le dirait-on past Qui ne voit que co/»yîér entraîne ici l'idée de déposer? Il y a seulement ellipse <te pronom , m*à élé confiée , es confiée dans mes mains. Où est donc la faute? La faute est de confondre le verbe réciproque se confier avec l'actif confier, comme si c'était la même cho^. Lés Gramrtiàiriéns en savent la différence.

j[;^3^ Voilà ce que M. de Làharpe répond h Luneau, et voici ce q\ië Desfontaines répond à l'abbé d'OHvet : ce Oui , » assurément, vous voti's trompez, tnonsiedr l'abbé, parce qae » vous ccmfoAdes ies deux langages , celui de la poésie et » celui de la prose. On ne parle point ainsi en prose, j'en » conviens ; mais èh 9e)c5 , c'est Uù usage parfailement » établi, et on ne parle pas autrement : feuilletée le^ poètes, ?> vous en seret convaincu. » C'est bien la peine de tant parler pour vie rien dik^, pour ne rien appi'eïid^e, et nous renvoyer au^ p'ûètêà ! Un exemple au moins de quelqut grand peète eût pu nous faire plaisir et nous épargner des recherches. En voici uà de J.-B. Aou56eau dans sa belle OJo au comte dé Luc :

Tandis qu*entre des mains à sa gloire ttienltTeS| La Frhnoc confiera de ses saintes archÎTCS Le dépôt solennel....

Cet exemple rentre parfaitement dans le sens de M. de L^

DE LA LANGUÎE FBANÇAISE. 4oS

harpe 5 et confirme sa remarque , à laquelle il me âemble qu'on pourrai^ ajouter que confier à des mains présenterait mue lAie peut-être un peu difléreute de celle qu'il s'agissait (IVxprimer : on confie aux n%ains des choses q\i'il s'agit de diriger, de conduire j^ et dont la direction , la conduite demande de la fermeté 9 de la force , ou de rhabîletëj de l'adresse. Or^ on n'a point à diriger, h. conduire une place » des trésors y et ils n'exigent que de la sûretë , de la liddlilc. Mais ta remarque de Luneau ne porté point à fniéX, comaio le prétend M* de Laharpe , et Luneau ne fait point dire à Racine ^ se confier en ses mains. Il dit , et d'une manière assez claire, que confier ne prend la préposition en, que lorsqu'il s'emploie dît ns un sens rëflcchi , c'est-à-dire, aveo le pronom personnel , et qu'il prend la préposition à , lorsqu'il s'emploie dans. un sens purement actif. Racine dit encore dAns Iphigénie :

Tous les droits de l'Empire en vos mains confies^

8 Tout r<?coDnnt mop p^re , itt set heureux v^isseaiix I9*ettreiit plus d*ennemis que les vents et les eaus.

L. Rac. Quelques critiques disent que les vents et les eaux ne peuvent être ennemis des vaisseaux , qui sans les eaux seraient sur le aable, et sons les vents ne pourraient avancer. Le poêle ne ditr^il pas tcès-poétiqueroent , que Mitbridate n'ayaiH plus k craindre pour ses vaisseaux que les tempêtes , fut le maitrfrie la mer, empire dont les hommes se flattent ? iL IiefrancapwUe la mer.

Cet empire commun des souyerains du monde.

VX\e n'est le véritable empire que des vents.

jfl^^ Il me semble que ces vers pouvaient donner lieu à une petite critique , mais non pas k celle qu'en en a faite. On vpii trèsHslairenôeot que ce que le poète a voulu dire , c'est en effet ce que prétend son commentateur ; savoir, que les ^ais^ seaux i)e Mithridatte n'avaient plus à redouter que les vents et les eaux I c'e^t-à-dire» que les tempêtes, que produisent

'4o4 ETUDES

les fureurs réunies des vents dëchainés dans les airs^ et des eaui bouleversées jusque dans leurs abimes. Mais en disant que les vaisseaux n* eurent plus d'ennemis fue les 'vents et les eaux , ne donne«t«il pas à entendre , contre son intention, qu'ils eurent effectivement les vents ei Us eaux pour ennemis ; que , par conséquent , ils essuyèrent des tempêtes ? et dès-lors ne compromet-il pas un pea Tépithète i^ heureux , si belle dans le sens qu^il a eu en vue ? Ou, avec cette épithètc , ne donne-t-il pas à entendre « et encore contra son intention , que les vaisseaux ii'eurent plus que des ennemis peu redoutables , et dont ils devaient triompher sans peine , les vents et les eauxl Ce n^estlà qu'une vétille , si l'on veut ; mais que n'est-il pas permis d'esiger de Racine 7

9 Ou bien, quelqae malhevr qu'il en paisse avenir^ Ce n'est que par ma mort qa'on la peut obtenir.

L. H« Avenir, par corruption pour advenir, ost banni depuis long- temps du discours soutenu. On dit familièrement , il advint ; mais d*avenir, on a conservé , toujours dans le discours familier, avenant , avenante, qui ne signifie plus qvi^agréable ; un air avetuiut, des maniètes ^venantes , une femme avenante*

^[^iy^ Oui, avenant ^ 9A\eQ\\î , ne signifie plas que, ^ui n bon air et bonne grâce. Mais avenant, participe actif H/is^enir, se dit toujours en style d'affaires, et signifie, s* il avient que, s* il awrive fiée ." Avenant le dÊ^ès de I'ims des deux: Le cas avenant que*.** Qaant ^avenir, je ne saurais le trouver précisément j^mi7i>r dans Te vers de Racine , quoiqu'on le dise si familier par lui-même : il ra^ parait être au ton de tout ce qui t'avoisine, et ce ton est asses noble. Au reste, avenir B\o\k\e à l'idée principale d'ismi^^r, une idée accessoire qui n'est pas toujours à négliger : c^est celle d^ arriver pnr accidenê. Ainsi il ne peut se diœ fpie des choses défavorables. Observons qu'il ne se conjugua que 4lans les troisièmes personnes \ observons qu'il ne faut pal la confondra avçc à venir, dans niota distinctsj l'un prépasi*-

DE LA LANGUE FRANÇAISE. 4o5

tion , et Tautre verbe, qui par leur rëimion signifient^ fui doU venir, fui doit arriver*

10 C'ett k toi de elioisir quel parti tu doit prendre % Qui des deux te paritt plos digne de ta foi , Ij*flaolaTe des Bomaint , oo le filB de ton Roi. • . .

^. F. Choisir, qui exprime une dëtormination , se cens-» trait mal avec fuel , qui marque le doute ; choisir est donc là employé improprement pour voir, examiner, juger»

(^^ Cette remarque pourrait être mieux ënoncëe sani doute ; mais on y voit du moins un peu de raisonnement , et, au fond j asses de justesse* Quel n*exprime pas touîpurs le doute ou rincertitude , et il est même souvent tres-affirmi^if » oomme dan^ ces exemples : yous vqyez^ fuelles sorti mes raisons; vous savez quelle nouvelle on m'a apprise i vous voyez fuels sont mes desseins ; n'allez pas dire fuel partirai pris ; maia alors même il suppose qu'il y a * eu ou pu y avoir doute ou iacertitude> et il présente d'ail«i ' leurs encore j ce me semble» quelque chose de vague et d*iii^ défini. Il en résulte qu*il ne peut cadrer avec un verbe qui » tel que cfioisir, prendre , suivre , posséder, et mille autres» ne comporte en lui-même aucune idée de doute , d'incertitude , d'indëcision , aucune idée d*examen , de délibération « et demande un objet d'action précis et déterminé. Voltaire est plos exact que Racine > quand il fait parler ainsi Henri tV .à ses prisonniers de guerre , Henriade, Chant VIII :

Entre Mayenne et moi reeonnaisseï nn maître» Vcffe% qui de noos deoz a mérité de Tétre : Eselayes de la Ligne , on compagnons d^nn Roi j Ailes gémir sons elle , ou triomphes sous mol. Choisisses. A ces mots , etc. • , .

11 Jfamais hymen formé sous le plos noir anspies^ De Phymen que je crains n'égala le supplice.

L. Râc. Quand ce mot est au figuré , comme sous vos auspices , pour sous votre protection , il n'a point de sia«

4oS ÉTUDES

gulier. II en â un « quazid il est c^mme ici an propre , pour augurium,

^IZ^ Le mot auspice est venu de l'asage où ëuiem lei Romains de ne fairo aucune entreprise » aucune aJEFaire, sans consulter les Dieux par le vol qu le chant des oiseaux , oa par la façon de manger des poulets sacres^ et les ëtymologistes le font dëriver de avibus spectandis , aspicienaù. Il semblerait donc qu'il ne devrait point s^employer au singalièr, même au propre* Mais la remarque de Louis Racine est justifiée par TAcadëmie , qui , entre plusieurs exemples où ce mot au propre se trouve au pluriel , en cite un cependant où il est au singulier : c'est celui-ci ^ hetireux auspice. Pour nous , nous ne pouvons guère » sans doute , employer ce mot qu'au figure 5 en parlant de nous*mèmes « ou de

choses qui se rapportent à nous. Alors, il peut signifier, outre ceqo^a dit Louis Racine^ uti présage , ou des circonstances '^ui nous font espërer un heureux succès , ou en apprëhender Im mauvais. lia commencé la campagne sous d'heureux atispicesy c'est-à-dire» ayanù toutes les apparences dé succès pour l ni , ayant la fortune favorable.

1% Prince. • < . n'abusas point de l'état où je finis. En abuser» 6 ciel ! » « • . . .

L. H. Et avez-vous plaint un moment mes ennuis* Et en quittant vos beaux yeux , etc. Tout cela , il faut le dire « est dé la fadeur, et ne peut passer que dans l'Eglogoe et rÉlëgi^ Mais ce vers si ilëgaot : •

Quelle vive douleur attendrit nos adieux !

et quelques- entres vers rappellent au moins le poète » si Ton ne voit pas encore le poète tragique.

(SCIî^ AUietulfir ne contribua pas moins à la beauté de cet autre vers d« même poèie y datts Iphigémie r

Laisse aus pWnrs d'une éponse attendrir sa viotoirc.

lis il n*a pas le même sens dans lesdeus vers» Avec adieux^

il signifie rendre tendres^ iouchans ; et avec victoire , rendre sensiile , toucher, émouvoin Les adieux sont aa propre et sans personnification ; mais la victoire est, sinon Tëellement personnifiée , dumoins prise par ellipse ponr le vainqueur : laisse attendrir sa victoire ^ pour se laisSe attendrir dans sa victoire , ou se laisse attendrir, lui vainqueur. ^

i3 Mais enfin je commenee, aprè& tant de traverse^. Madame y à rassembler vos excuses diverses.

L.B. et L. If, Traçerses 9 terme impropre. Il n'est point le synonyme de détours , et après tant de détours est ce que l'auteur veut dire.

G. F. Traverses pour détours n*est pas ri*ançais , et n'est mis là que pour la rime» 2*paverses , dans le style noble, ne peut' signifier que contrariétés , acoidens , malheurs» Dans le style familier^ on appelle chemin de traverse celui qui coupe d'un lieu à un autre par une roule dlfférenle du cbemin ordinaire.

(Jï^ Qu'est<^ce qu'un cA^ms/^^qui coupe par une rouie? Pourquoi ne pas prendre la définition de l'Académie, qni dit ^u^un chemin de traverse est une rouie particulière ^ui conduit à un Heu eu ne mène pas le grand chemin^ eu i^ui est plus courte çue le grand chemin ? Si c^est dans un sena figuré analogue à re sens propre , et oommo synonyme de détour^ de circuits que Racine a voulu « comme il pa*rati^ prendre le mot traverses il s'est singulièrement mé^ pris, puisque > d'après -la définition , la traverse est un chemin qui abrège , tandis qne le détour et le circuit no font qa*allonger* Ce sens figuré, qui nVst pas dans l'usage de la langue 4 ne saurait y être introOult et accrédité par nn exemple oi!i il fait contre-scns. 2'raverse ne se dit an figuré, que ponr signifier obstacle , empêchement y opposition p afflictions revers , 'Olc* , comme <]ans cet esempte de J»-£« Rousseau , Ode VI du Livre !•'.

Dans ses fortunes diverses , Je YÎrndraî toujours k iai ,

4o6 ETUDES

3t terti dans ses Irainsnes i

Son inséparable appui;

et comme dans ces vers du portrait de Louis XIVi Sef^ fiade a Chant VII :

Je le vois éprouvant des fortunes diverses , Tr^p fier dana ses succès^ mais ferme en ses traverses; De vingt peuples ligués bravant seul tout i*e£fort , Admirable en sa vie , et plus grand dans sa mort.

1^ Qui sait. « . • si ce Roi

P9'aeouse point le ciel qui le laisse outrager, "Ei'des indignes fils qui n^osent le venger?

L'ai. d'Olxv. Vaugelas « explique cette règle non contestée ^ qu'en toutes phrases semblables & celles-ci ; Il y a d'excellâns fèommas» et il y a des hommes excellens, on mettra des , article particule , quand le substantif procède ^adjectif 4 il y a des liommes exoeltens ; et, au contraire « si l'adjectif précède le substantif, on mettra de , prëpositioa aîmple , qui s'élide devant une voyeHe , il y a d'exeelUns Jwmmes.

Présentement il est clair que, dans l'endroit dont il s'agit, il fallait de toute nécessite, non pas des indignes fils f mais d'indignes fils ^ui »*oseni, etc. Aussi la faute que nous reprenons ne vient-elle que de Timprimeur, n l'on en croit M. Racine le fils , qui convient qu'elle s*esl conserva dans toutes les éditions, mais qui soupçonne (sur quel fixadément? ) que son père avait écrit , deux indignes fils,

L. H. Des indignes fils , au lieu d'indignes fils , est une faute de langage si gratuite, que Louis Racine a pré- Mimé', avec raison, qu'il y avait là une faute de l'imprimear, et qu'il fallait lire , et deux indignes fils^ D'autres ont corrigé d'une autre manière , et ont cru qu'il fallait \m, e( ses indignes fils. Nous avons préféré cette dernière leçon.

i5 Ma vie et mon amour tons deux courent hasard;

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