‹ Études de la nature (volume 3)Chapitre 39 sur 51 · APPLICATION DES LOIS DE LA NATURE AUX MAUX DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

APPLICATION DES LOIS DE LA NATURE AUX MAUX DE LA SOCIÉTÉ

Les hommes qui profitent des maux de la patrie me reprocheront d'en être l'ennemi, avec leur phrase ordinaire : que les choses ont toujours été ainsi, et que tout va bien, parce que tout va bien pour eux. Mais ce ne sont pas ceux qui découvrent les maux de leur patrie qui eu sont les ennemis , ce sont ceux qui la flattent. Certainement les écrivains comme Horace et Juvénal , qui présageaient à Rome sa destruction, au milieu même de sa grandeur, étaient plus attachés à son bonheur queceux qui enflattaient les tyrans, et qui profitaient de ses désordres. Combien l'empire romain a-t-il survécu à la prédiction des premiers? Les bons princes même , qui en prirent dans la suite le gouvernement, ne purent le rétablir, parce qu'ils furent trompés par les écrivains contemporains, qui n'osèrent jamais attaquer les causes morales et politiques de la corruption : ils se contentèrent de porter leur réforme sur eux-mêmes , et n'eurent pas même le courage de l'étendre à leur famille. Ainsi ont régné les Titus, les Marc- Aurèle. Ils ne furent que de grands philosophes sur le trône. Pour moi, je croirais avoir déjà bien mérité de ma patrie , quand je ne lui aurais dit que cette terrible vérité : qu'elle renferme dans son sein plus de sept millions de pauvres, et que leur nombre va en croissant chaque année, depuis le siècle de Louis XIV.

Je ne cherche point à mériter les applaudissements du peuple; il ne me lira pas : d'ailleurs il est vendu aux riches et aux

puissances. A la vérité, il en médit sans cesse, et il applaudit même ceux qui agissent envers eux avec quelque fermeté ; mais il les abandonne dès qu'il les voit les objets de la haine des riches; il tremble aux menaces de ceux-ci, ou il rampe à leurs pieds à la moindre marque de bienveillance. J'entends par peuple, non-seulement la dernière classe de la société, mais un grand nombre d'autres qui se croient bien au-dessus.

Le peuple n'est point mon idole. Si les puissances qui le gouvernent sont corrompues, il en est lui-même la cause. On se récrie contre les règnes de Néron et de Caligula ; mais ces princes méchants furent les fruits de leur siècle, comme de mauvais fruits sont produits par de mauvais arbres : ils n'auraient point été des tyrans, s'ils n'avaient trouvé parmi les Romains des délateurs, des espions, des satellites, des empoisonneurs, des filles prostituées, des bourreaux, et des flatteurs qui leur disaient que tout allait bien. Je ne crois point la vertu le partage du peuple ; mais je la crois répartie dans toutes les conditions , rare chez les petits , chez les médiocres et chez les grands , et si nécessaire au maintien de tous les ordres de la société , que si elle y était entièrement détruite , la patrie s'écroulerait comme un temple dont on aurait sapé les colonnes.

Mais si ce ne sont ni lès louanges ni les vertus du peuple qui m'intéressent particulièrement , ce sont ses travaux. C'est du peuple que sortent la plupart de mes plaisirs et de mes maux; c'est lui qui me nourrit, qui m'habille, qui me loge , et qui s'occupe souvent démon superflu, tandis qu'il manque quelquefois du nécessaire; c'est de lui aussi que sortent les épidémies , les vols , les séditions : et n'y eût-il pour moi que le simple spectacle de son bonheur ou de son malheur , il ne saurait m'être indifférent. Sa joie me donne involontairement de la joie, et sa misère m'attriste. Je ne suis pas quitte envers lui, en payant ses services avec de l'argent. C'est une maxime d'homme riche et dur: « Je suis quitte envers cet * ouvrier , dit-il , je l'ai payé. » L'argent que je donne au

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peuple pour ses services ne crée rien de nouveau pour son usage; cet argent circulerait également, et peut-être plus utilement pour lui, quand je n'existerais pas. Le peuple donc porte, sans aucun retour de ma part, le poids de mon existence : c'est bien pis quand il est encore chargé de celui de mes désordres. Je lui suis comptable de mes vices et de mes vertus plus qu'aux magistrats. Si je lui enlève une portion de sa subsistance , je forcerai celui à qui elle manquera de devenir un mendiant ou un voleur; si j'y corromps une fdle , je lui enlève une mère de famille; si je manque de religion à ses veux, j'affaiblis les espérances qui le soutiennent dans sos travaux. D'ailleurs, la religion me fait un commandement formel de l'aimer. Quand elle m'ordonne d'aimer les hommes, c'est le peuple qu'elle me désigne, et non pas les grands; c'est à lui qu'elle attache toutes les puissances de la société, qui n'existent que par lui et pour lui. Bien éloignée de notre politique moderne, qui présente les peuples aux rois comme leurs domaines , elle présente les rois- aux peuples comme leurs défenseurs et leurs pères. Les peuples ne sont point faits pour les rois, mais les rois pour les peuples. Je dois donc, moi qui ne suis rien et qui ne puis rien , tendre au moins de tous mes voeux vers sa félicité.

D'ailleurs, je dois rendre cette justice au nôtre, que je n'en connais point, en Europe, de plus généreux, quoique ce soit le plus misérable que j'y connaisse, à la liberté près. Je pourrais citer une multitude de traits de sa bienfaisance, si le temps me le permettait. Nos beaux esprits tirent souvent des caricatures de nos poissardes et de nos paysans , parce qu'ils n'ont d'autre but que d'amuser les riches; mais ils leur donneraient de grandes leçons de vertus , s'ils savaient étudier celles du peuple : pour moi, j'y ai trouvé plus d'une fois des lingots d'or sur du fumier.

J'ai remarqué , par exemple, que beaucoup de petits marchands livrent leurs marchandises à un plus bas prix à un homme pauvre qu'à un riche; et quand je leur en ai demandé la raison, ils m'ont répondu : « Il faut, monsieur, que tout

I ■ le monde vive. » J'ai observé aussi que beaucoup de gens du petit peuple ne marchandent jamais , lorsqu'ils achètent à des pauvres comme eux : « Il faut, disent-ils , qu'ils gagnent ' « leur vie.» Un jour, je vis un petit enfant acheter des herbes ! à une fruitière : elle lui en remplit son tablier pour deux sous; et comme je m'étonnais de la quantité qu'elle lui en donnait, elle me dit : « Monsieur, je n'en donnerais pas tant « à une grande personne; mais je me ferais un grand scrupule « de tromper un enfant. » J'avais , dans la rue de la Madeleine, un porteur d'eau auvergnat, appelé Christal, qui a nourri pendant cinq mois , gratis , un tapissier qui lui était inconnu , et qui était venu à Paris pour un procès , « parce « que, me dit-il, ce tapissier, le long de la route , dans la voi- « ture publique, avait donné, de temps en temps, le bras à « sa femme malade. » Ce même homme avait un fils de dix-huit ans , né paralytique et imbécile, qu'il nourrissait avec le plus tendre attachement , sans jamais avoir voulu le mettre aux Incurables, quoique des personnes qui en avaient le crédit le lui eussent offert : « Dieu , me disait-il , me l'a donné ; c'est « à moi à en prendre soin. » Je ne doute pas qu'il ne le nourrisse encore, quoiqu'il soit obligé de le faire manger lui-même, et que sa femme soit souvent malade. Je me suis arrêté une fois, avec admiration, à contempler un pauvre honteux assis sur une borne, dans la rue Bergère , près des boulevards. Il passait près de lui des messieurs bien vêtus , qui ne lui donnaient jamais rien ; mais il y avait peu de servantes, ou de femmes chargées de hottes, qui ne s'arrêtassent pour lui faire la charité. Il était en perruque bien poudrée, le chapeau sous le bras , en redingote , en linge blanc , ' et si proprement arrangé, qu'on eût dit, quand ces pauvres gens lui faisaient l'aumône, que c'était lui qui la leur donnait. On ne peut certainement pas rapporter ce sentiment de générosité dans le peuple à aucun retour secret d'intérêt sur lui-même, ainsi que le prétendent les ennemis du genre humain , qui ont voulu nous expliquer les causes delà pitié. Aucune de ces pauvres bienfaitrices ne se mettait à la place de cet infortuné,

qui, disait-on , avait été horloger, et avait perdu la vue ; mais elles étaient émues par cet instinct sublime qui nous intéresse plus aux malheurs des grands qu'à ceux des autres hommes, parce que uous mesurons la grandeur de leurs maux sur celle de leur élévation et de leur chute. Un horloger aveugle était un Kélisaire pour des servantes.

Je ne finirais pas sur ces traits. Ils seraient dignes de l'admiration des riches , s'ils étaient tirés de l'histoire des sauvages ou de celle des empereurs romains : s'ils étaient à deux mille ans ou deux mille lieues de nous , ils amuseraient leur imagination et tranquilliseraient leur avarice. Certainement notre peuple mérite d'être aimé. Je pourrais prouver que sa bonté morale est le plus ferme soutien du gouvernement, et que , malgré ses besoins, c'est lui qui subvient à la mauvaise paye de nos soldats, et qui substante de son nécessaire le nombre prodigieux de pauvres dont le royaume est plein.

Salus populi supkema lex esto, disaient les anciens : le bonheurdu peuple estla loi suprême, parce que son malheur estle malheur général. Cetaxiomedoitêtred'autantplus sacré aux législateurs et aux réformateurs, qu'aucune loi ne peut être durable et qu'aucun plan de réforme ne peut avoir lieu que préalablement le bonheur du peuple ne soit établi. Ce sont ses malheurs qui font naître les abus , qui les entretiennent et qui les renouvellent. C'est pour n'avoir pas bâti sur cette base fondamentale , que tant d'illustres réformateurs ont vu s'écrouler l'édifice de leur politique. Si Agis et Cléomène échouèrent dans la réforme de Sparte, c'est parce que les Ilotes malheureux virent avec indifférence un système de bonheur où ils n'étaient pas compris. Si la Chine a été conquise par les ïartares , c'est que les Chinois mécontents gémissaient sous la tyrannie de leurs mandarins, sans que leur prince en sût rien. Si la Pologne a été partagée de nos jours par ses voisins, c'est que ses paysans esclaves et ses gentilshommes domestiques ne l'ont pas défendue. Si tant de réformes au sujet du clergé , du militaire, de la finance, de la justice,

du commerce et du concubinage , ont été tentées chez nous iuutilement, c'est que le malheur du peuple reproduit sans cesse les mêmes ahus.

Je n'ai point vu, dans tous mes voyages, de pays plus florissant que la Hollande On compte au moins cent quatrevingt mille habitants dans sa capitale. Un commerce inv mense offre dans cette ville mille objets de tentation; cependant on n'y entend point parler de vols; on ne s'y sert pas même de soldats pour y monter la garde. Lorsque j'y étais en 1762, il y avait onzeïms qu'on n'y avait exécuté personne à mort. Les lois y sont cependant sévères; mais le peuple, qui trouve aisément à gagner sa vie, n'est point tenté de les enfreindre. Il est même digne de remarque que, quoiqu'il ait gagné des millions à imprimer toutes nos extravagances en morale , en politique et en religion , ses opinions ni ses mœurs n'en ont point été altérées, parce qu'il est content de son sort. Les crimes ne naissent que de l'indigence et de l'extrême opulence. Lorsque j'étais à Moscou, un vieillard gène* vois , qui était dans cette ville dès le temps de Pierre Ier , me dit que depuis qu'on avait ouvert au peuple différents moyens de subsister, par l'établissement des fabriques et du commerce, les séditions, les assassinats , les vols et les incendies y étaient bien plus rares qu'autrefois. S'il n'y avait pas eu à Rome des foules de misérables , il ne s'y serait pas élevé des Catilina. La police, à la vérité, prévient à Paris les désordres d'éclat. On peut dire même qu'il se commet, moins de crimes dans cette capitale que dans les autres villes du royaume, à proportion de leur population ; mais la tranquillité du peuple à Paris vient de ce qu'il y trouve plus de moyens de subsistance que dans les autres villes du royaume, parce que les riches de toutes les provinces viennent y demeurer. Après tout, les frais de police en gardes , en espions , en maisons de force et en prisons, sont à la charge de ce même peuple, et se tournent en frais de châtiments , lorsqu'ils pourraient se tourner en bienfaits. D'ailleurs ces moyens ne sont que des

répercussions , qui jettent le peuple dans des désordres obscurs, qui ne sont pas les moins dangereux.

Si je désire qu'on ne s'empare point des moyens de subsistance que la nature donne à chaque état de la société et à chaque sexe , je voudrais encore moins que des monopoleurs s emparassent de ceux qu'elle donne à chaque homme en particulier. Par exemple, l'auteur d'un livre, d'une machine ou de quelque invention utile ou agréable , dans laquelle un homme a mis son temps , ses peines , son génie enOn, devrait rire pour le moins aussi bien fondé à tirer, à perpétuité , un droit sur ceux qui vendent son livre ou se servent de son invention, qu'un seigneur l'est à percevoir des droits de lods et ventes sur ceux qui bâtissent sur son terrain , et sur ceux même qui y revendent leurs maisons. Ce droit me paraîtrait encore plus fondé sur le droit naturel que celui des lods et ventes. Si le public s*empare tout d'un coup d'une invention utile , c'est à l'État à en dédommager l'auteur, afin que la gloire de celui-ci ne tourne point à sa ruine. Si cette loi équitable existait , on ne verrait pas vingt libraires virée fort à l'aise aux dépens d'un auteur qui n'a quelquefois pas de pain; on n'aurait pas vu de nos jours la postérité de Corneille et de la Fontaine réduite à l'aumône , tandis que des libraires , à Paris, ont acquis des châteaux en vendant leurs ouvrages.

La politique moderne a avancé encore une très-grande erreur , en disant que les richesses se mettent toujours de niveau dans un État. Quand une fois les indigents s'y sont multipliés à un certain point , c'est à qui d'entre ces malheureux se donnera à meilleur marché. Tandis que, d'une part , l'homme riche , tourmenté par ses compatriotes affamés qui lui demandent de l'occupation, hausse le prix de son argent, ceux-ci, pour être préférés, baissent le prix de leur travail, tant qu'à la fin ils ne trouvent plus à subsister. Alors on voit tomber dans les meilleurs pays l'agriculture, les manufactures et le commerce. Consultez à ce sujet les relations des diverses contrées de l'Italie , et entre autres ce que M. Brydone

dit dans un voyage très-bien raisonné, malgré les réclamations d'un chanoine de Païenne, du luxe et des prodigieuses richesses de la noblesse et du clergé de la Sicile , et de la misère extrême de ses paysans : vous verrez'si l'argent s'y imet de niveau. J'ai été à Malte, qui n'est en aucune façon comparable en fertilité de sol à la Sicile, car ce n'est qu'un rocher tout blanc; mais ce rocher est fort riche de richesses étrangères, par le revenu perpétuel des commanderies de l'ordre de Saint-Jean , dont les fonds sont situés dans tous les États I catholiques de l'Europe , et par les responsions ou dépouilles des chevaliers qui meurent dans les pays étrangers , et qu'on y apporte tous les ans. Il pourrait l'être bien davantage par la commodité de son port , le plus avantageusement situé de tous ceux de la Méditerranée : cependant le paysan y est trèsmisérable. Il n'est vêtu , pour tout habit, que d'un caleçon qui lui vient aux genoux , et d'une chemise sans manches. Quelquefois il se tient sur la place publique , la poitrine , les jambes et les bras nus , à demi brûlé du soleil , pour se louer moyennant vingt-quatre sous par jour, avec une voiture à quatre places attelée d'un cheval, depuis le point du jour jusqu'à minuit , et pour parcourir tel endroit de l'île qu'il plaît aux voyageurs , sans qu'ils soient tenus de donner un Verre d'eau ni à lui ni à sa bête. Il conduit sa carriole , courant toujours pieds nus dans les roches , devant son cheval qu'il tient par la bride , et devant l'oisif chevalier , qui ne lui parle bien souvent qu'en le traitant de faquin , tandis que son conducteur ne lui répond que le bonnet à la main , en l'appelant votre seigneurie illustrissime. Le trésor de la république est plein d'or et d'argent , et on n'y paye le peuple que d'une monnaie de cuivre appelée pièce de quatre tarins, qui vaut, de valeur idéale, seize de nos sous, et de valeur intrinsèque environ deux de nos liards. Elle a pour timbre cette devise : Non ses, sed fides : « Ce n'est pas le cuivre, c'est la confiance. » Quelle distance les propriétés exclusives . et l'or mettent entre les hommes ! Un grave porte-faix , en Hollande , vous demande en goût gueldt, c'est-à-dire en

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bon argent , pour porter votre malle du bout d'une rue à l'autre, autant que ce que reçoit l'humble Bastaze de Malte pour vous voiturer tout un jour avec trois de vos amis. Le Hollandais est bien vêtu, et sa poche est pleine de pièces d'or et d'argent. Sa monnaie est timbrée d'une devise bien différente de celle de Malte ; on y lit : Concordia res parvs crescunt : « Les petites choses croissent par leur concorde. » Il y a en effet autant de différence de puissance. et de félicité d'un État à l'autre , qu'entre les devises et les matières de leur monnaie.

C'est dans la nature qu'il faut chercher la subsistance d'un peuple, et dans sa liberté le canal par où elle doit couler. L'esprit de monopole en a détruit parmi nous beaucoup de bronches qui comblent nos voisins de richesses : telles sont entre autres les pêches de la baleine , de la morue et du hareng. Je conviens cependant, à cette occasion, qu'il y a des en» treprises qui demandaient le concours d'un grand nombre de mains , tant pour leur conservation et leur protection , que pour accélérer leurs opérations : telles sont les pêches maritimes ; mais c'est à l'État à se charger de leur administration. Aucune compagnie n'a eu chez nous l'esprit patriotique ; elles ne s'établissent, pour ainsi dire, que pour former de petits États particuliers. Il n'en est pas de même chez les Hollandais. Par exemple, comme ils vont pêcher le hareng au delà de l'Ecosse (car ce poisson est d'autant meilleur qu'on le pêche plus avant dans le nord) , ils ont des vaisseaux de guerre pour en protéger la pêche. Ils en ont d'autres à large ventre , appelés buzes, qui le prennent nuit et jour avec des filets, et des vaisseaux de course très-fins voiliers , qui le chargent , et l'emportent tout frais en Hollande. Il y a de plus des prix proposés pour le premier vaisseau qui en apporte à Amsterdam avant les autres. Le poisson du premier baril y est payé à l'hôtel de ville à raison d'un ducat d'or ou onze livres cinq sous la pièce ; et celui du reste de la cargaison , à raison d'un florin , ou de quarante-cinq sous. Ces encouragements engagent les pêcheurs à s'avancer le plus qu'ils peuvent au nord

our aller au-devant de ces poissons , qui y sont et d'une randeur et d'une délicatesse bien supérieures à ceux que ious prenons dans le voisinage de nos côtes. Les Hollandais nt élevé une statue à celui qui , le premier, a trouvé l'invenion de les fumer, et d'en faire ce qu'on appelle des harengs aurs. Ils ont cru avec raison que le citoyen qui procure à a patrie un nouveau moyen de subsistance et une nouvelle rancbe de commerce mérite d'être mis sur la même ligne ue ceux qui l' éclairent ou qui la défendent. On voit , par es attentions;, avec quelle vigilance ils veillent sur tout ce ui peut contribuer à l'abondance publique. Il est inconcevale quel parti ils ont tiré d'une infinité de productions que ous laissons perdre, et de leur pays sablonneux , marécageux, t naturellement pauvre et ingrat Je n'en ai point vu où il y itunesi grande abondance de toutes choses : ils n'ont point e vignes , et il y a plus de vins dans leurs caves que dans elles de Bordeaux ; ils n'ont point de forêts, et il y a plus de iois de construction dans leurs chantiers qu'il n'y en a aux ources de la Meuse et du Rhin , d'où ils tirent leurs chênes ; Is ont fort peu de terres labourées , et il y a plus de blés de a Pologne dans leurs greniers, que ce royaume n'en réserve tour la nourriture de ses habitants. 11 en est de même des •hoses de luxe ; car , quoiqu'ils soient fort simplement vêus et logés, il y a peut-être plus de marbre à vendre dans eurs magasins, qu'il n'y en a de taillé dans les carrières le l'Italie et de l'Archipel; plus de diamants et de perles lans leurs cassettes que dans celles des bijoutiers du Por- I ugal , et plus de bois de rose, d'acajou, de sandal et le cannes d'Inde, qu'il n'y en a dans tout le reste de l'Euope, quoique leur pays ne produise que des saules et des illeuls. Le bonheur des habitants présente un spectacle •ncoreplus intéressant. Je n'y ai pas vu un seul mendiant, îi une maison à laquelle il manquât une brique ou un carreau le vitre. Mais c'est le coup d'oeil de la Bourse d'Amsterdam lui est digne d'admiration. C'est un grand bâtiment d'une ar* jhitecture assez simple , dont la cour quadrangulaire est en-

tourée d'une colonnade, Chacune de ces colonnes, qui sont en grand nombre), porte au-dessus de son chapiteau le nom

de quelqu'une des principales villes du monde , comme Constantiiiople, Livourne, Canton, Pétersbourg , Batavia, etc., et est, pour ainsi dire, le centre de son commerce en Europe. Il y en a peu où il ne se traite chaque jour pour des millions d'affaires. La plupart des gens qui s'y rassemblent sont habillés de brun, et sans manchettes. Ce contraste nie p;irut d'autant plus frappant , que, cinq jours auparavant , je m'étais trouvé à la même heure au Palais-Royal, rempli de gens vêtus d'habits de couleurs brillantes, galonnés d'or et d'argent, qui ne parlaient que d'opéra, de littérature, d,e filles entretenues, ou de telles autres bagatelles, et qui n'avaient pas , pour la plupart, un écu à eux dans leur poche. Il y avait avec nous uu jeune négociant de Nantes dont les affaires étaient dérangées, et qui était venu se réfugier en Hollande , où il ne connaissait personne. Il s'était ouvert sur sa position à mon compagnon de voyage, appelé M. le Breton; ce M. le Breton était un officier suisse au service de Hollande, moitié militaire, moitié négociant, le meilleur homme du monde, qui le rassura d'abord , et le recommanda, dès son arrivée , à son frère aîné, négociant, qui demeurait dans la même pension où nous fûmes loger. M. le Breton l'aîné mena cet infortuné voyageur à la Bourse , et le recommanda sans compliment et sans humiliation à un agent du commerce, qui demanda seulement au jeune négociant français une feuille de sod écriture; ensuite il crayonna son nom sur un portefeuille, et lui dit de revenir le lendemain , au même lieu et à la même heure. Je ne manquai pas de m'y trouver avec lui et M. le Breton. L'agent parut, et présenta à mon compatriote une liste de sept ou huit places de commis à choisir chez des négociants , dont les unes valaient huit cents livres de no- ' tre argent, avec la nourriture; d'autres, quatorze cents livres, sans la pension. Il fut ainsi placé sur-le-champ , sans aucune sollicitation. Je demandai à M. le Breton l'aîné d'où venait l'active vigilance de cet agent à l'égard d'un étranger et d'un

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inconnu. Il me répondit : « C'est son métier; il a pour revenu « le premier mois des appointements de ceux qu'il place. Ne « vous en étonnez pas, ajouta-t-il : on fait ici commerce de « tout, depuis un soulier dépareillé jusqu'à des escadres. »

Il ne faut cependant pas se laisser éblouir par les illusions d'un grand commerce, et c'est en quoi notre politique nous a souvent égarés. Les fabriques et les manufactures font, dit-on , entrer des millions dans un État ; mais les laines fines, les teintures , l'or et l'argeut , et les autres apprêts qu'où tire des étrangers , sont des tributs qu'il faut leur rendre. Le peuple n'en eût pas moins fabriqué pour son compte les laines du pays ; et si ses draps eussent été de moindre qualité , ils eussent au moins tourné à son usage. Le commerce illimité d'un pays ne convient qu'à un peuple qui a un territoire ingrat et borné , comme aux Hollandais : ils exportent non leur superflu , mais celui des autres nations ; et ils ne courent pas risque de manquer du nécessaire, comme il arrive fréquemment à plusieurs puissances territoriales. A quoi sert à un peuple d'habiller toute l'Europe de ses laines, s'il va tout nu ? de recueillir les meilleurs vins , s'il ne boit que de l'eau? et d'exporter les plus belles farines, s'il ne mange que du pain de son ? On pourrait trouver des exemples très-communs de ces abus en Pologne , en Espagne , et dans les pays qui passent pour être mieux gouvernés.

C'est dans l'agriculture principalement que la France doit chercher les principaux moyens de subsistance pour son peuple. D'ailleurs l'agriculture conserve les mœurs et la religion. Elle rend les mariages faciles, nécessaires et heureux. Elle fait naître beaucoup d'enfants, qu'elle emploie, dès qu'ils savent à peine marcher, à recueillir les biens de la terre ou à garder les troupeaux ; mais elle ne produit tous ces avantages que dans les petites propriétés. Nous l'avons dit, et nous ne saurions trop le répéter, les petites propriétés doublent et quadruplent dans un pays les récoltes et les cultiva* teurs. Au contraire, les grandes propriétés changent un paysen vastes solitudes ; elles font naître chez les riches laboureurs

l'amour du faste des villes et le dégoût des occupations champêtres. Ceux-ci mettent leurs filles dans des couvents pour les façonner en demoiselles, et font étudier leurs enfants pour en faire des avocats ou des abbés. Ils ôtent aux enfants des bourgeois leurs ressources; car si les gens de campagne tendent toujours à s'établir dans les villes, ceux des villes ne reviennent jamais aux campagnes, parce qu'elles.sont flétries par les tailles et les corvées.

Les grandes propriétés exposent l'État à un autre inconvénient dangereux, auquel je ne crois pas qu'on ait fait encore attention. Les terres qu'elles cultivent reposent au moins une fois tous les trois ans , et souvent tous les deux ans. Il doit donc arriver, comme dans toutes les choses qui se font au hasard , que tantôt il y a un grand nombre de ces terres qui se reposent à la fois, et que tantôt il n'y en a qu'un petit nombre.

Les petites propriétés ne sont point sujettes à ces vicissitudes : elles rapportent tous les ans , et presque en toute saison. Comparez, comme je l'ai déjà dit, la quantité de fruits, de racines, de légumes, d'herbes et de graines qu'on recueille •oute l'année et eu tout temps sur le terrain des environs de Paris appelé le Pré Saint-Gervais , dont le fonds , d'ailleurs médiocre, est situé à mi-côte et exposé au nord, avec les productions d'une égale portion de terrain prise dans les plaines du voisinage et cultivée par la grande culture ; vous en verrez la prodigieuse différence. Il y en a encore une aussi grande dans le nombre et le caractère moral de leurs cultivateurs. J'ai ouï dire à un ecclésiastique respectable que les premiers allaient régulièrement à confesse tous les mois , et que bien souvent il n'y avait pas dans leurs confessions matière a absolution. Je ne parle pas de l'agrément infini qui résulte de leurs travaux, de leurs champs d' œillets , de violettes, de blé. de petits pois, de pieds-d'alouettes, des bordures de lilas et de vigne qui divisent leurs petites possessions ; des quartiers de prairies qui y font voir çà et là des clairières, des bocages de saules et de peupliers qui laissent apercevoir

Isons leurs ombrages , à plusieurs lieues de distance , ou des montagnes qui se perdent à l'horizon, ou des châteaux inconnus, ou les clochers des villages de la plaine, donton entend parfois les carillons champêtres. On y trouve çà et là des fon- Itaines d'une eau limpide, dont la source est couverte d'une I voûte close de toutes parts de grandes dalles de pierre qui la Ifont ressembler à un monument antique. J'y ai quelquefois lu I ces mots, crayonnés avec du charbon :

Colin et Colelte, ce 8 mars.

Antoinette et Bastion, ee 6 mai.

Ces inscriptions m'ont fait plus de plaisir que celles de I l'Académie. Quand les familles qui cultivent ce lieu enchanté sont dispersées avec leurs enfants dans ces fonceaux ou sur ces croupes, et que l'on entend au loin la voix d'une jeune fille qui chante sans qu'on l'aperçoive, ou qu'on voit un jeune homme monté sur un pommier, avec son panier et son échelle, [qui regarde çà et là et prête l'oreille , comme un autre Vertumne , il n'y a point de parc avec ses statues , ses marbres et ses bronzes, qui lui soit comparable.

Il faudrait, pour augmenter les subsistances nationales, remettre en terres à blé beaucoup déterres qui sont en pâturages. Il n'y a presque point de prairies dans la Chine, qui est si peuplée. Les Chinois sèment du blé et du riz partout, et ils nourrissent leurs bestiaux de la paille qui en provient. Ils disent « qu'il vaut mieux que les bêtes vivent avec l'homme, « que l'homme avec les bêtes. » Leurs troupeaux n'en sont pas moins gras. Les chevaux allemands , si vigoureux , ne sont nourris que de paille hachée , où l'on mêle un peu d'orge ou d'avoine. Nos paysans adoptent de jour en jour des usages tout à fait contraires à cette économie. Ils mettent, comme je l'ai observé en plusieurs provinces , beaucoup déterres, qui jadis produisaient du blé, en médiocres pâturages, pour éviter les frais de culture , et surtout ceux de la dîme, parce que leurs cures ne la perçoivent point sur les prairies. J'ai vu, en basse Normandie , beaucoup de terres qui ont été ainsi déna-

turées, au grand détriment du bien public. Voici ce qu'on me raconta , à la vue d'un ancien champ de blé qui avait subi une pareille métamorphose. Le curé, fâche de perdre une partie de son revenu sans pouvoir s"en plaindre , dit au maître de ce champ , en forme de conseil : « Maître Pierre , il me « semble que si vous ôtiez les cailloux de ce terrain-là , que « vous le fumiez bien , que vous le labouriez bien , et que vous « y semiez du blé, vous pourriez encorey faire debonnes mois- « sons. » Le laboureur lin et rusé, qui pressentit l'intention de son décimateur, lui répondit : « Vous avez raison, M. le « curé ; si vous voulez faire à ce champ toutes les façons que * vous dites là, je ne vous en demande que la dîme. »

Un homme de grande qualité me disait un jour qu'il n'y avait point d'homme, quelque misérable qu'il fût, qu'on ne trouvât supérieur à soi-même par quelque avantage où il nous surpasse, soit en jeunesse, en santé, en talents , en figure, en quelque bonne qualité, quelles que fussent d'ailleurs nos perfections. Cela est vrai à la lettre; mais cette manière d'envisager les membres d'une société est celle de la vertu , et ce n'est pas la nôtre. Comme la maxime contraire est également vraie, notre orgueil s'arrête à celle-là ; et il s'y trouve déterminé par les mœurs du monde et par notre éducation même, qui nous inspire , dès l'enfance, le besoin de cette préférence personnelle.

Je ne disconviens pas que les spectacles , tels que les tragédies, ne pussent contribuer à rapprocher les citoyens. Lès Grecs les ont souvent employés à cet usage. Mais, en adoptant leurs drames , nous nous écartons de leur intention. Ce n'étaient pas les malheurs des autres nations qu'ils représentaient sur leurs théâtres , c'étaient ceux qu'ils avaient éprouvés, et des événements tirés de leurs propres histoires. Nos tragédies nous remplissent d'une pitié étrangère. Nous pleurons sur les malheurs de la famille d'Agamemnon, et nous voyons d'un œil sec celles qui sont misérables à notre porte. Nous n'apercevons pas même leurs maux, attendu qu'elles ne sont pas sur le théâtre. Cependant nos béros, bien présen-

es sur la scène , suffiraient pour porter jusqu'à l'enthou- ;iasme le patriotisme du peuple. Quel concours et quels apilaudissementsa attirés l'héroïsmed'Eustachede Saint-Pierre, lans le Siège de Calais! La mort de Jeanne d'Arc produirait ncore de plus grands effets, si un homme de génie osait ffacer le ridicule dont on a couvert parmi nous cette fille espectable et infortunée , à qui la Grèce eût élevé des auels.

J'en dirai ici ma pensée en deux mots , pour en faire naire le désir à quelque homme vertueux. Je voudrais donc que, ans s'écarter de l'histoire, on la représentât honorée de la aveur de son roi, des applaudissements de l'armée, et au omble de la gloire , délibérant de retourner dans son haîeau pour y vivre en simple bergère, inconnue et ignorée, .ollicitée ensuite par Dunois , elle se détermine à s'exposer à e nouveaux dangers pour l'amour de sa patrie. Enfin , prionnière dans un combat, elle tombe entre les mains des inglais. Interrogée par des juges inhumains, parmi lesquels ont des évêques de sa propre nation, la simplicité et l'innoence de ses réponses la rendent victorieuse des questions inidieuses de ses ennemis. Elle est condamnée par eux à une rison perpétuelle. Je voudrais qu'on vît le souterrain où elle oit passer le reste de ses malheureux jours, avec ses longs oupiraux , ses grilles de fer, ses voûtes épaisses , le misérale grabat destiné à son repos , la cruche d'eau et le pain oir qui doivent lui servir de nourriture; qu'on entendît ses éflexions touchantes sur le néant des grandeurs , ses regrets aïfs sur le bonheur de la vie champêtre, ensuite des retours 'espérances sur le secours de son prince , et le désespoir à la ue de l'abîme affreux qui s'est fermé sur elle. On verrait enuite le piège que ses ennemis perfides lui dressent pendant on sommeil , en mettant auprès d'elle les armes dont elle les vait combattus. Elle aperçoit à son réveil ces monuments esa gloire. Entraînée par un amour de femme et en même 3mps de héros, elle couvre sa tête du casque dont le panache vait montré à l'armée française découragée le chemin de la

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victoire; elle prend cette épée si formidable aux Anglais dan* ses faibles mains; et, dans le temps que le sentiment de sa gloire fait couler de ses yeux des larmes de joie, ses lâches ennemis se présentent à elle tout à coup, et d'une voix unanime la condamnent à la plus horrible des morts. C'est alors qu'on verrait (ce qui est digne de l'attention même du ciel) la vertu aux prises avec le malheur extrême; on entendrait «es plaintes douloureuses sur l'indifférence de son prince , qu'elle a si noblement servi ; on la verrait se troubler à l'idée du supplice affreux qui lui est préparé, et encore plus par la crainte de la calomnie qui doit flétrir à jamais sa mémoire; on l'entendrait, dans ses terribles combats, douter s'il existe une Providence protectrice des innocents. Cependant il faut marcher à la mort : c'est dans ce moment que je voudrais voir tout son courage se ranimer. Je voudrais qu'on la montrât sur le bûcher où elle finit ses jours, méprisant les vaines espérances que le monde prodigue à ceux qui le servent, se représentant à elle-même l'opprobre éternel dont sa mort couvrira ses ennemis, la gloire immortelle qui illustreras jamais le lieu de sa naissance , et celui même de son supplice. Jo voudrais que ses dernières paroles, animées par la religion, fussent plus sublimes que celles de Didon , lorsqu'elle s'écrie sur le bûcher :

Exoriare aliquis nostrls ex ossibus ultor.

Je voudrais enfin que ce sujet , traité par un homme de gé nie, à la manière de Shakspeare , qui ne l'eût certainement pas manqué si Jeanne d'Arc eût été Anglaise , produisît un< pièce patriotique ; que cette illustre bergère devint parmi nou; la patronne de la guerre , comme sainte Geneviève l'est de 1; paix; que son drame fût réservé pour les circonstances pé rilleuses où l'État peut se rencontrer; qu'on en donnât alor la représentation au peuple, comme on montre à celui d. Constantinople , en pareil cas, l'étendard de Mahomet; et j ne doute pas qu'à la vue de son innocence , de ses services de ses malheurs , de la cruauté de ses ennemis et de l'hor

MAUX Dli LA SOCIETE. 461

reur de son supplice, notre peuple hors de lui ne s'écriât : « La guerre , la guerre contre les Anglais (20) ! »

Ces moyens , quoique plus puissants que les milices et les engagements par force et par ruse, qui servent à nous donner des soldats , sont encore insuffisants pour faire de vrais citoyens. Ils nous accoutument à n'aimer la patrie et la vertu que quand leurs héros sont applaudis sur le théâtre. C'est de là qu'il arrive que la plupart même des gens bien élevés ne sauraient apprécier une action s'ils ne la voient rapportée dans quelque journal, ou mise en drame. Ils ne la jugent point d'après leur propre cœur, mais d'après l'opinion d'autrui, non réelle et dans son lieu , mais en image et dans un cadre. Ils aiment les héros quand ils sont applaudis , poudrés et parfumés ; mais s'ils en rencontrent versant leur sang dans quelque lieu obscur et périssant dans l'ignominie, ils ne les reconnaissent plus. Tout le monde voudrait être l'Alexandre de l'Opéra, et personne celui de la ville des Malliens.

Le patriotisme ne doit pas être mis trop souvent en représentation. Il faut qu'il y ait des héros qui se fassent tuer, et dont personne ne parle. Pour remettre donc le peuple , à cet égard , sur le chemin de la nature et de la vertu , il faut qu'il se serve de spectacle à lui-même. 11 faut lui montrer des réalités, et non des fictions; qu'il voie des soldats, et non des comédiens; et si on ne peut pas lui offrir le terrible spectacle d'une bataille , qu'il en voie au moins les manœuvres et les apprêts dans des fêtes militaires.

Il faut lier davantage les soldats avec la nation, et rendre leur condition plus heureuse. Ils ne sont que trop souvent des sujets de querelle dans les provinces qu'ils parcourent. L'esprit de corps les anime à tel point , que lorsque deux régiments se rencontrent dans la même ville , il en résulte presque toujours une infinité de duels. Ces haines féroces sont entièrement inconnues des régiments prussiens et russes , que je regarde, à plusieurs égards, comme les meilleures troupes de l'Europe. Le roi de Prusse a inspiré à ses soldats, au lieu de l'esprit de corps qui les divise, l'esprit de patrie qui les

462 ÉTl DE TREIZIEME.

réunit. Il en est venu à bout , eu donnant la plupart des emplois civils de son royaume comme récompense du service militaire. Tels sont les liens politiques dont il les attache a la patrie. Les Russes n'en emploient qu'un , mais il est encore plus fort : c'est celui de la religion. Un soldat russe croit que servir son prince, c'est servir Dieu. 11 marche au combat comme un néophyte au martyre ; et il est persuadé que s'il vient à être tué, il va tout droit en paradis.

J'ai ouï dire à M. de Villebois, grand maitre d'artillerie de Russie, que les soldats de son corps qui servaient une batterie à 1 affaire de Zoruedorff y ayant été tues pour la plupart, ceux qui y restaient, voyant arriver les Prussiens la baïonnette au bout du fusil , ne pouvant plus se défendre et ne voulant pas s'enfuir, embrassèrent les canons et s'y firent tous massacrer, afin d'être lideles au serment qu'on exige d'eux en les recevant dans l'artillerie , qui est qu'Us n'abandonneront jamais leurs canons. Une résistance si opiniâtre ôta aux Prussiens la victoire qu'ils avaient gagnée , et fit dire au roi de Prusse qu'il était plus aise de tuer les Russes que de les vaincre. Cette constance héroïque vient de la religion. Il serait bien diflicile de rétablir ce ressort parmi les troupes françaises, formées eu partie de la jeunesse débordée de nos villes. Les soldats prussiens et russes sont tirés de la classe des paysans , et ils s'honorent de leur état. Chez nous , au contraire , un paysan craint que son fils ne tombe à la milice. L'administration contribue , de son côté, à lui en donner de la frayeur. S'il y a un mauvais sujet dans un village , le subdélégué lui fait tomber le billet noir, comme si un régiment était une galère. J'avais fait , à cette occasion , un mémoire pour remédier à ces inconvénients , et pour empêcher la désertion parmi nos soldats ; mais il m'est resté inutile, comme tant d'autres. Les principaux moyens de réforme que j'y présentais étaient d'améliorer l'état de nos soldats , comme en Prusse, par l'espoir des emplois civils , qui sont chez nous en nombre infini ; et, pour empêcher les désordres où les jette leur vie cébbataire, je proposais de leur permettre de se marier, comme

les soldats prussiens et russes qui le sont la plupart. Ce moyen , si propre à réformer les mœurs , contribuerait encore à rapprocher nos provinces les unes des autres , par les mariages qu'y contracteraient nos régiments, qui les parcourent continuellement. Ils resserreraient du nord au midi les liens de la nation, et nos paysans cesseraient de les craindre, s'ils les voyaient passer au milieu d'eux en pères de famille. Si nos soldats commettent quelquefois des désordres , c'est à nos institutions militaires qu'il faut s'en prendre. J'en ai vu de mieux disciplinés , mais je n'en connais point de plus généreux. J'ai été témoin d'un acte d'humanité de leur part, dont je doute que beaucoup de soldats étrangers fussent susceptibles. C'était en 1760, à notre armée qui pour lors était en Allemagne, dans le pays ennemi , campée auprès d'une petite ville appelée Stadberg. J'étais logé dans un misérable village occupé par ie quartier général. 11 y avait, dans la pauvre maison de paysan où je logeais avec deux de mes camarades, cinq ou six femmes et autant d'enfants qui s'y étaient réfugiés, et qui n'avaient rien à manger, car notre armée avait fourragé leurs blés et coupé leurs arbres fruitiers. Nous leur donnions bien quelques vivres ; mais c'était peu de chose pour leur nombre et pour leurs besoins. Il y avait parmi elles une jeune femme grosse, qui avait trois ou quatre enfants. Je la voyais sortir tous les matins, et revenir au bout de quelques heures avec son tablier tout plein de tranches de pain bis. Elle les passait dans des ficelles , et les faisait sécher à la cheminée comme des champignons. Je lui fis demander un jour, par un de nos gens qui parlait allemand et français, où elle trouvait ces provisions, et pourquoi elle leur donnait cet apprêt. Elle me répondit qu'elle allait dans le camp demander l'aumône parmi nos soldats ; que chacun d'eux lui donnait des tranches de son pain de munition, et qu'elle les faisait sécher pour les conserver ; car elle ne savait où elle pourrait recouvrer d'autres vivres après notre départ , tout le pays ayant été désolé.

L'état de soldat est un perpétuel exercice de la vertu, par

la nécessité où il met l'homme d'éprouver un grand nombre de privations , et d'exposer fréquemment sa vie. 11 a donc la religion pour principal appui. Les Russes en conservent l'esprit dans leurs troupes nationales, en n'y admettant aucun soldat étranger. Le roi de Prusse, au contraire, est parvenu au même but en recevant dans les siennes des soldats de toutes les religions ; mais il oblige chacun d'eux de suivre exactement celle qu'il a adoptée. J'ai vu à Berlin et à Potsdam, tous les dimanches, les officiers rassembler les soldats à la parade , sur les onze heures du matin , et les conduire en ordre par détachements particuliers, catholiques, calvinistes, luthériens, chacun à leur église, pour y assister au service divin.

Je voudrais qu'on ôtât parmi nous les autres causes de division qui obligent un citoyen à souhaiter, pour vivre , le malheur ou la mort d' autrui. Nos politiques ont multiplié ces moyens de haine à l'infini, et ils ont rendu même l'État complice de ces sentiments cruels , par l'établissement des loteries , des tontines , et des rentes viagères. « Il est mort tant de personnes cette année ; l'État a gagné tant, «disent-ils. S'il venait une peste qui emportât la moitié des citoyens , l'État serait bien riche! L'homme n'est rien pour eux, l'or est tout. Leur art consiste à réformer les vices de la société par des injures faites à la nature : ce qu'il y a d'étrange , c'est qu'ils prétendent agir à son exemple. « Elle a voulu , disent- « ils, que chaque espèce d'êtres ne subsistât que par la ruinedes « autres espèces. Le malheur particulier fait le bonheur géné- « rai. » C'est avec ces barbares et fausses maximes qu'on égare les princes. Ces lois n'existent dans la nature qu'entre les espèces contraires et ennemies : elles n'existent point dans les mêmes espèces d'animaux qui vivent en société. Certainement la mort d'une abeille n'a jamais tourné au profit de sa' ruche. Bien moins encore le malheur et la mort d'un homme peut profiter à sa nation et au genre humain , dont le parfait bonheur consisterait dans une parfaite harmonie entre ses membres. Nous avons prouvé ailleurs qu'il ne peut arriver

le plus petit mal à un simple particulier , que tout le corps politique ne s'en ressente. Nos riches ne doutent pas que les biens des petits ne parviennent à eux , puisqu'ils jouissent des productions de leurs arts ; mais ils participent également à leurs maux, malgré qu'ils en aient. Non-seulement ils sont les victimes de leurs maladies épidémiques et de leurs brigandages , mais de leurs opinions morales , qui se dépravent dans le sein des malheureux. Elles s'élèvent, comme les maux qui sortirent de la boîte de Pandore, et, traversant malgré les gardes armés les forteresses et les châteaux , elles viennent se loger dans le cœur des tyrans. Quelque précaution qu'ils prennent pour s'en garantir , elles gagnent leurs voisins, leurs serviteurs, leurs enfants, leurs épouses, et les forcent de s'abstenir de tout au milieu de leurs jouissances.

Ces inconvénients ne sont pas sans remèdes ; j'ai à citer , à cet égard , des exemples sans réplique. Lorsque j'entrai au service de Russie , on me retint le premier mois de mes appointements pour les frais de toute espèce de maladie que je pourrais avoir, moi, mes serviteurs et ma famille, si j'étais venu à me marier. On comprenait dans ces frais ceux du médecin, du chirurgien et de l'apothicaire. On me retint encore, pour le même objet , une petite somme montant à un ou à un et demi pour cent de mes appointements : je l'aurais payée chaque année, et , chaque fois que je serais monté en grade, j'aurais donné en sus le premier mois des appointements de ce grade. Voilà la taxe des officiers , au moyen de laquelle ils sont traités, eux et leur famille , de quelque espèce de maladie qu'ils puissent avoir. Les médecins et les chirurgiens de chaque corps sont très-bien appointés sur ces revenus. Je me rappelle que le médecin du corps où je servais avait mille roubles ou cinq mille livres d'appointements , et fort peu d'occupation; car nos maladies ne lui rapportant rien, elles étaient de peu de durée. Quant aux soldats, ils sont traités, je pense, sans qu'on fasse aucune retenue sur leur paye. L'apothicairerie appartient à l'empereur ; elle est à Moscou , dans

n.o ÉTUDE TKLIZIlvMi:.

un superbe bâtiment. Les remèdes sont dans des rasas de porcelaine, et toujours choisis d'une lionne qualité. On les distribue de là dans le reste de l'empire, à un prix modique, au profit de la couronne. Il n'y a jamais de quiproquo a craiudre à leur occasion. Les employés qui les préparent et les distribuent sont des hommes habiles , qui n'ont aucun intérêt à les falsifier , et qui, montant en grades et en appointements, sont pleins d émulation pour bien remplir leurs devoirs (21 ).

On pourrait imiter chez nous Pierre le Grand , et étendre non-seulement à tout le royaume l'ordre qu'il a établi dans ses troupes à l'égard des médecins et des apothicaires, ce qui rapporterait un revenu considérable à l'État, mais 1 établir encore parmi les gens de loi. Il serait à souhaiter que les procureurs, les avocats et les juges fussent payés par l'État et répartis dans tout le royaume , non pas pour plaider les procès , mais pour les appointer. On pourrait étendre ces consonnances à toutes les conditions qui vivent du malheur public : alors tous les citoyens, trouvant leur repos et leur fortune dans le bonheur de l'État, contribueraient de toutes leurs forces à le maintenir.

Ces causes et beaucoup d'autres divisent parmi nous toutes les classes de la nation. Il n'y a point de province , de ville et de village qui ne distingue la province, la ville et le village qui l'avoisine, par quelque injurieux sobriquet. lien est de même d'une condition à l'autre. Divide et impera, disent nos politiques modernes. Cette maxime a perdu l'Italie , d'où elle est venue. La maxime contraire est bien plus véritable. Plus les citoyens ont d'ensemble , plus la nation qu'ils composent est puissante et heureuse. A Rome, à Sparte , à Athènes , un citoyen était à la fois avocat, sénateur , pontife , édile, agriculteur , homme de guerre , et même homme de mer : voyez à quel degré de puissance ces républiques sont parvenues! Leurs citoyens étaient cependant bien inférieurs ànous du côté des lumières ; mais on leur apprenait deux grandes sciences que nous ignorons : à aimer les dieux et la patrie

MAUX DE LA SOCIÉTÉ. 4f>7

Avec ces sentiments sublimes, ils étaient propres à tout . Quand on ne les a pas , on n'est propre à rien. Malgré nos connaissauces encyclopédiques , un grand homme parmi nous ne serait, même en talents, que le quart d'un Grec ou d'un Romain. 11 se distinguerait beaucoup pour son corps , mais peu pour la patrie. C'est notre mauvaise constitution politique qui produit dans l'État tant de centres différents. Il a été un temps où nous parlions d'être républicains. Certes , si nous n'avions pas un roi , nous vivrions dans une perpétuelle discorde. Combien de rois même ne nous faisons-nous pas , sous un seul et légitime monarque ! Chaque corps a le sien , qui n'est pas celui de la nation. Que de projets se font et se défont au nom du roi ! Le roi des eaux et forêts s'oppose au roi des ponts et chaussées. Le roi des colonies fait des projets, celui des finances ne veut point donner d'argent. Parmi tous ces conflits de la même autorité , rien ne s'exécute : le véritable roi , le roi du peuple , n'est point servi. Le même esprit de division règne dans la religion des Européens. Que de maux se sont faits par eux au nom de Dieu! Tous reconnaissent bien au fond le même Dieu , qui a créé le ciel , la terre et les hommes; mais chaque royaume a le sien , qu'il faut honorer suivant certain rit. C'est ce dieu-là que chaque nation particulière remercie à chaque bataille; c'est au nom de celui-là qu'on a détruit les pauvres Américains. Le dieu de l'Europe est un dieu bien terrible et bien honoré ; mais où sont les autels du Dieu de la paix , du Père des hommes , de celui qu'annonce l'Évangile ? Que nos politiques modernes s'applaudissent des fruits de ces divisions et de nos éducations ambitieuses. La vie humaine , si courte et si misérable , se passe daus ces troubles perpétuels ; et pendant que les historiens de chaque nation , bien payés , élèvent au ciel les victoires de leurs rois et de leurs pontifes, les peuples s'adressent, en pleurant, au Dieu du genre. humain, et lui demandent où est la voie qu'ils doivent suivre pour se diriger vers lui , et pour vivre heureux et vertueux sur la terre. Je le répète, la cause de nos maux vient de notre éduca-

tion pleine de vanité, et du malheur du peuple, qui donne une grande influence à toutes les opinions nouvelles, parce qu'il attend toujours de la nouveauté quelque soulagement a 1 ancienneté de ses maux. Mais lorsqu'il s'aperçoit que ces opinions deviennent tyranuiques à leur tour, il les abandonne aussitôt , et voilà l'origine de son inconstance . Lorsqu'il trouvera facilement et abondamment à vivre, il ne sera point sujet à ces vicissitudes , comme nous l'avons vu par l'exemple des Hollandais, qui vendent et impriment les disputes théologiques, politiques et littéraires de toute l'Europe , sans qu'elles influent en rien sur leurs opinions civiles et religieuses ; et lorsque l'éducation publique sera réformée, il jouira de l'heureuse et constante tranquillité des peuples de l'Asie.

En attendant que nous hasardions quelque idée à ce sujet, nous allons proposer encore quelques moyens de réunion. Je serai suffisamment payé de mes recherches , s'il s'en trouve une seule qui soit adoptée.

DE PABIS.

Nous avons déjà observé que peu de Français aiment le lieu de leur naissance. La pluparc de ceux qui font fortune dans les pays étrangers viennent demeurer à Paris. Au fond , ce n'est pas un mal pour l'État : moins ils sont attachés à leur pays, plus il est aisé de les fixer à Paris. Il faut, dans un grand peuple , un seul point de réunion. Tous les peuple? fameux par leur patriotisme en ont fixé le centre à leur capitale, et souvent à quelque monument de cette même capitale : les Juifs, à Jérusalem et à son temple; les Romains, à Rome et au Capitole ; les Lacédémoniens , à Sparte et à ses citoyens.

J'aime Paris; après la campagne, et une campagne à ma guise, je préfère Paris à tout ce que j'ai vu dans le monde. J'aime cette ville, non-seulement par son heureuse situation, parce que toutes les commodités de la vie y sont rassemblées, .parce qu'elle est le centrede toutes les puissances du royaume, •et par les autres raisons qui la faisaient chérir de Michel Mon-

toigne , mais parce qu'elle est l'asile et le refuge des malheureux. C'est là que les ambitions, les préjugés, les haines et les tyrannies des provinces viennent se perdre et s'anéantir. Là, il est permis de vivre obscur et libre ; là , il est permis d'être pauvre sans être méprisé ; l'homme affligé y est distrait par la gaieté publique , et le faible s'y sent fortifié des forces de la multitude. Il a été un temps où , sur la foi de nos écrivains politiques , je trouvais cette ville trop grande ; mais il s'en faut beaucoup que je la trouve asse-z étendue et assez majestueuse pour être la capitale d'un aussi florissant royaume. Je voudrais que, nos ports de mer exceptés, il n'y eût pas d'autre ville en France; que nos provinces ne fussent couvertes que de hameaux et de villages à petite culture; et que comme il n'y a qu'un centre dans le royaume, il n'y eût aussi qu'une capitale. Plût à Dieu qu'elle le fût de l'Europe entière et de toute la terre; et que , comme des hommes de toutes les nations y apportent leur industrie , leurs passions , leurs besoins et leurs malheurs, elle leur rendît en fortune, en jouissances, en vertus et en consolations sublimes, la récompense de l'asile qu'ils y viennent chercher!

Certes, notre esprit, éclairé aujourd'hui de tant de lumières , n'a point autant de grandeur que celui de nos ancêtres. Au milieu de leurs mœurs simples et gothiques , ils pensaient , je crois , à en faire la capitale de l'Europe. Voyez les traces de ce projet aux noms que portent la plupart de leurs établissements : collège des Écossais , des Irlandais, des QuatreOsations ; et aux noms étrangers des compagnies de la gendarmerie. Voyez ce grand monument de Notre-Dame, bàli il y a plus de six cents ans, dans un temps où Paris n'avait pas la quatrième partie des habitants qui y sont aujourd'hui ; il est plus vaste et plus majestueux que tous ceux de ce genre qu'on y a élevés depuis. Je voudrais que cet esprit de Philippe-Auguste , prince trop peu connu dans notre siècle frivole, présidât encore à ses établissements , et en étendit l'usage à toutes les nations. Ce n'est pas que les hommes de tous les pays n'y soient bien venus pour leur argent ; nos eu«

BEBN. DE S.-I'IKRKE.— ï. II. 27

nemis même peuvent y vivre tranquillement au milieu de la guerre , pourvu qu'ils soient riches ; mais , avant tout , je la voudrais rendre bonne et h» ureuse pour ses propres enfants. Je ne sache pas qu'il serve en rien à un Français d'être né dans ses murs , si ce n'est , quand il est pauvre , de pouvoir mourir dans quelqu'un de ses hôpitaux. Rome donnait bien d'autres privilèges a ses citoyens : le plus malheureux d'entre eux y jouissait de plus de droits et d'honneurs que les rois même alliés de la république.

Le plus beau spectacle qu'un gouvernement puisse offrir est celui d'un peuple laborieux, industrieux et content. Onnous apprend à lire dansdes livres, dans des tableaux, dans l'algèbre, dans le blason, et point dans les hommes. Des amateurs ad mirent une tête de Savoyard, peinte par Greuze ; mais le Savoyard lui-même est au coin de la rue, parlant, marchant, à moitié gelé de froid; et personne ne le regarde. Cette mère de famille , avec ses petits enfants , forme un groupe charmant : le tableau en est impayable : l'original est dans le grenier voisin, et n'a pas un sou pour vivre Philosophes, vous êtes ravis avec raison en contemplant les nombreuses familles d'oiseaux, de poissons et de quadrupèdes dont les instincts sont si variés , et auxquelles un même soleil donne la vie. Examinez les familles d'hommes qui composent les habitants de la capitale , et vous diriez que chacune d'elles a emprunté ses mœurs et son industrie de quelque espèce d'animal , tant leurs occupations sont différentes. Considérez dans ces plaines , à l'entrée de la ville , cet officier général , monté sur un superbe coursier ; il commande un exercice : voyez les têtes, les épaules et les pieds de ses soldats posés sur la même ligne: ils n'ont tous ensemble qu'un regard et qu'un mouvement. Il fait un signe , et à l'instant mille baïonnettes se hérissent; il en fait un autre, et mille feux sortent de ce rempart de fer. Vous croiriez, à leur précision, qu'un seul feu est sorti d'une seule arme. Il galope autour de ces régiments couverts de fumée, au bruit des tambours et des fifres, et vous diriez de l'aigle de Jupiter, qui porte la foudre . et qui plane

autour de l'Etna. A cent pas de là est un insecte parmi les hommes. Regardez ce petit ramoneur , de couleur de fumée, avec sa lanterne, sa vielle et ses genouillères de cuir ; il ressemble à un scarabée. Comme celui qui s'appelle à Surinam le porte-lanterne, il luit dans la nuit, et fait entendre le son d'une vielle. Cet enfant, ces soldats et ce général sont les mêmes hommes, et pendant que la naissance, l'orgueil et les besoins établissent entre eux des différences infinies , la religion les met de niveau ; elle abaisse la tête des grands en leur montrant la vanité de leur puissance, et elle relève celle des infortunés en leur présentant des espérances immortelles : elle ramène ainsi tous les hommes à l'égalité où la nature les avait fait naître, et que la société avait rompue.

Nos sybarites croient avoir épuisé toutes les manières do jouir. Nos tristes vieillards se regardent comme inutiles au monde; ils ne voient plus devant eux d'autre perspective que la mort. Ah ! le paradis et la vie sont encore sur la terre pour qui peut y faire du bien.

Si j'avais été tant soit peu ^iche, j'aurais voulu me donner mille jouissances nouvelles : Paris serait devenu pour moi une autre Memphis. Son peuple immense nous est inconnu. J'aurais eu une petite chambre dans un de ses faubourgs, sur les carrières; une autre à l'extrémité opposée , sur les bords de la Seine, dans une maison ombragée de saules et de peupliers; une autre dans une de ses rues les plus fréquentées ; une quatrième chez un jardinier , dans une maison entourée d'abricotiers, de figuiers, de choux et de laitues; une cinquième dans les avenues de la ville, chez un vigneron, etc.

Il est sans doute facile de trouver partout des logements de cette espèce à bon compte; mais il n'est pas si aisé d'y trouver des hôtes et des voisins qui soient des honnêtes gens. Il y a beaucoup de corruption dans le petit peuple; mais il y a plusieurs moyens d'y reconnaître les gens de bien : c'est par eux que je commence les recherches de mes plaisirs. Nouveau Diogène , je m'en vais à la quête des hommes.

Comme je ne cherche que des malheureux, je u'ai pas besoin de lanterne. Je me lève au petit point du jour, et je vais une première messe , dans une église encore a demi obscure : j'y trouve de pauvres ouvriers qui viennent prier Dieu de bénir leur journée. La piété sans respect humain est une preuve assurée de probité : l'amour du travail en est une autre. J'aperçois , par un temps de pluie et de froidure , une famille entière couchée sur la terre , et sarclant les herbes (i'un jardin : voilà encore des gens de bien. La nuit même ne peut celer la vertu. Vers le minuit, la lueur d'une lampe m'annonce, par les lucarnes d'un grenier, quelque pauvre veuve qui prolonge ses veilles, afin d'élever par son travail ses petits enfants qui dorment auprès d'elle : ce seront là mes voisins et mes hôtes. Je m'annonce auprès d'eux comme un passant, comme un étranger qui cherche un pied-à-terre dans le quartier. Je les prie de me céder une portion de leur logement, ou de m'en trouver un dans leur voisinage. J'offre un bon prix , et m'y voilà installé.

Je me garde bien , pour m'attacher ces honnêtes gens , de leur donner de l'argent et de leur faire l'aumône; j'ai des moyens plus honnêtes de gagner leur amitié. Je les charge de me faire des provisions superflues, dont ils profitent ; je donne des récompenses à leurs enfants, pour de petits services qu'ils m'ont rendus ; je mène , un jour de fête , toute la famille à la campagne, dîner sur l'herbe; le père et la mère retournent le soir à la ville, bien restaurés, et chargés de vivres pour le reste de la semaine. A l'entrée de l'hiver, je couvre leurs enfants d'étoffes de laine ; et leurs petits membres réchauffés me bénissent , parce que mes bienfaits superbes n'ont point glacé leur cœur. C'est le parrain de leur petit frère qui leur a fait présent de leurs habits. Moins on étreint les liens de la reconnaissance , plus ils se resserrent.

Je n'ai pas seulement le plaisir de faire du bien, et de le faire à propos; j'ai encore celui de m'amuser etde m'instruire. Nous admirons dans nos livres les travaux clés artisans ; mais nos livres nous enlèvent la moitié de notre plaisir, et de la

reconnaissance que nous leur devons. Us nous séparent du peuple , et ils nous trompent en nous montrant les arts avec un grand appareil et de fausses lumières , comme des sujets de théâtre et de lanterne magique. D'ailleurs , il y a plus de savoir dans la tête d'un artisan que dans son art, et plus d'intelligence dans ses mains que dans le langage de l'écrivain qui le traduit. Les objets portent avec eux leur expression : Rem verba sequuntur. L'homme du peuple a de plus une manière d'observer et de sentir qui n'est pas indifférente. Tandis que le philosophe s'élève tant qu'il peut dans les nues , il se tient, lui, au fond de la vallée, et il voit bien d'autres perspectives dans le monde. Le malheur le forme à la longue tout comme un autre. Son langage s'épure avec les années ; et j'ai remarqué souvent qu'il y avait fort peu de différence en justesse, en clarté et en simplicité , des expressions d'un vieux paysan à celles d'un vieux courtisan. Le temps efface de leur langage et de leurs mœurs la rusticité et la finesse que la société y avait introduites. La vieillesse, comme l'enfance, met tous les hommes de niveau , et les rend à la nature.

Dans un de mes campements , j'ai un hôte qui a fait le tour du monde. Il a été matelot, soldat , flibustier. Il est circonspect comme Ulysse, mais il est plus sincère. Quand je le fais asseoir à table avec moi , et qu'il a goûté de mon vin , il me raconte ses aventures. Il sait une multitude d'anecdotes. Combien de fois n'a-t-il pas manqué sa fortune! Cest un autre Fernand Mendès Pinto. Enfin, il a une bonne femme, et il vit content.

Dans un autre logement, j'ai un hôte dont la vie a été toute différente : il n'est presque jamais sorti de Paris , et bien rarement de sa boutique. Quoiqu'il n'ait pas couru le monde , il n'en a pas été moins misérable. Il était fort à son aise; il avait amassé de son travail cinquante doubles louis , lorsqu'une nuit sa femme et sa fille s'en allèrent avec son trésor. Il en a pensé mourir de chagrin. Il n'y pense plus, dit-il ; et il pleure encore en m'en parlant. Je le calme par de bonnes paroles; je lui donne de l'occupation; il cherche à dissiper

son chagrin par le travail. Son industrie m'amuse : je passe quelquefois des heures entières à le voir forer et tourner des pièces de chêne dures comme l'ivoire.

Je m'arrête quelquefois au milieu de la ville, devant la boutique d'un maréchal; me voilà comme le Lacédémonien Lichès à Tégée, regardant forger et hattre le 1er. Des que cet homme me verra attentif à son ouvrage, j'aurai bientôt sa confiance. Je ne cherche pas, comme Lichès, le tombeau d'Oreste' , mais j'ai besoin de l'art d'un maréchal : si ce n'est pour moi, c'est pour d'autres. Je commande à celui-ci quelques pièces solides de ménage, dont je veux faire un monument pour conserver ma mémoire dans quelque pauvre famille. Je veux encore m'acquérir l'amitié d'un ouvrier; je suis Lien sûr que l'attention que je donne à sou travail l'engagera à y mettre tout son savoir-faire. Je ferai ainsi d'une pierre deux coups. Un riche , en pareil cas , ferait l'aumône, et n'obligerait personne. « Un jour, me disait à ce sujet J.-J. Rous- « seau , je me trouvai à une fête de village , dans un château « aux environs de Paris. Après diner, la compagnie fut se « promener à la foire , et s'amusa à jeter aux paysans des piè- « ces de monnaie, pour le plaisir de les voir se hattre en les «ramassant. Pour moi, suivant mon humeur solitaire, je « m'en fus promener tout seul de mon côté. J'aperçus une « petite lille qui vendait des pommes sur un éventaire qu'elle « portait devant elle. Elle avait beau vanter sa marchandise, « elle ne trouvait plus de chalands. Combien toutes vo'j pom- « mes? lui dis-je. — Toutes mes pommes? reprit-elle; et la « voilà en même temps à calculer en elle-même. — Six sous, « monsieur, me dit-elle. — Je les prei.ds, lui dis-je, pour ce « prix, à condition que vous les irez distribuer à ces petits « Savoyards que vous voyez là-bas; ce qu'elle fit aussitôt. Ces '■<■ enfants furent au comble delà joie de se voir régalés , ainsi « que la petite fille de s'être défaite de sa marchandise. Je « leur aurais fait beaucoup moins de plaisir si je leur avais « donné de l'argent. Tout le monde fut content, et personne

1 Voyez Hérodote, liv. I.

ii ne fut humilié. » C'est un grand art de bien faire le bien. La religion nous en apprend le secret, en nous ordonnant rie faire à autrui ce que nous voudrions qu'on nous fit.

Je m'en vais quelquefois sur le grand chemin , faire , comme les anciens patriarches, les honneurs de la ville aux étrangers qui y arrivent. Je me rappelle le temps où j'ai été moi-même voyageur hors de mon pays, et la bonne réception que j'ai éprouvée chez des étrangers. J'ai entendu plusieurs fois des seigneurs de Pologne et d'Allemagne se plaindre de nos grands; ils disent qu'ils les reçoivent dans leur pays en leur donnant beaucoup de fêtes , et que quand ils viennent en France à leur tour, ils en sont tout à fait négligés. Us en reçoivent un dîner a leur arrivée , et un autre à leur départ : voilà à quoi se termine leur hospitalité. Pour moi, qui ne peux pas leur rendre le bon accueil qu'ils m'ontfait, je m'acquitte envers leur peuple. J'aperçois un Allemand qui chemine à pied; je l'engage à venir se reposer chez moi. Un bon souper et de bon vin le disposent à me raconter le sujet de son voyage. Il est officier ; il a servi en Prusse et en Russie ; il a vu le partage de la Pologne. Je l'interromps pour lui demander des nouvelles du maréchal Munich, des généraux de Villebois et du Bosquet, du comte de Munchio, de mon ami M. de Taubenheim, du prince Czartortnski, ancien maréchal delà confédération de Pologne, dont j'ai été le prisonnier. La plupart sont morts , me dit-il ; les autres sont vieillis , et se sont retirés des affaires. Oh ! qu'il est triste, m'écriai-je, de voyager hors de son pays, et d'y connaître des hommes estimables qu'on ne doit revoir jamais! Oh ! que la vie est une carrière rapide ! Heureux qui peut l'employer à faire du bien! Mon hôte me raconte une partie de ses aventures ; j'y prête la plus grande attention, par leur ressemblance avec les miennes. Il n'a cherché qu'a bien mériter des hommes, et il en a été calomnié et persécuté. Il est malheureux ; il vient se mettre eu France sous la protection de la reine; il espère beaucoup de ses boutés. Je fortifie ses espérances par l'idée que l'opinion publique m'a donnée du caractère de cette princesse , et par celui que la

47f. ETUDE TREIZIÈME.

nature a imprimé dans ses traits. Je rouvre, me dit-il, son cœur à la consolation. Plein d'émotion , il me serre la main. Ma réception lui est d'un favorable augure; il n'en eût pas trouvé une semblable dans son propre pays. Oh ! que de douleurs profondes peuvent être calmées par une simple parole, et par une faible marque de bienveillance!

Je me souviens qu'un jour je trouvai , vers la grille de Chaillot, à l'entrée des Champs-Elysées, une jeune femme assise avec un enfant sur ses genoux, sur le bord d'un fossé. Elle était jolie , si on peut donner ce nom à une femme accablée de mélancolie. Je passai dans l'allée écartée où elle était, et dès qu'elle m'eut aperçu elle détourna les yeux de moi ; sa timidité etsa modestie fixèrent les miens sur elle. Je remarquai qu'elle était vêtue fort décemment , et en linge très blanc; mais sa robe et son fichu étaient si remplis de rentraitures , qu'on eut dit que des araignées en avaient filé les toiles. Je m'approchai d'elle avec le respect qu'on doit aux malheureux , je la saluai d'abord, et elle me rendit mon salut avec honnêteté, mais avec froideur. Je tâchai ensuite de lier conversation , en lui parlant de la pluie et du beau temps : elle ne me répondit que par des monosyllabes. Enfin , m'étant avisé de lui demander si elle venait de se promener à la campagne , elle se mit à sangloter et à pleurer, sans me dire un mot. Je m'assis auprès d'elle, et j'insistai, avec toute la circonspection possible, pour savoir le sujet de ses peines. Elle me dit : •< Monsieur, mon mari vient d'essuyer à Paris une banque- « route de cinq mille livres ; je viens de le reconduire jusqu'à « Neuilly; il est allé, à pied à soixante lieues d'ici, chercher « quelque peu d'argent qu'on nous doit. Je lui ai donné mes « bagues , et tout celui que j'avais, pour faire son voyage; il «. ne me reste plus que vingt-quatre sous pour me nourrir moi « et mon enfant. — De quelle paroisse êtes- vous , lui dis-je, « madame? — De Saint-Eustache, reprit-elle. — Le curé, lui « repartis-je, passe pour être fort charitable. — Oui, mon- « sieur, me dit-elle; mais apprenez qu'il n'y a pas de charité * dans les paroisses pour nous autres misérables Juifs. » A ces

mots elle redoubla ses larmes , et se leva pour continuer sa route. Je lui offris un bien faible secours , que je la suppliai de recevoir au moins corn me une marque de ma bonne volonté. Elle l'accepta , et elle me fit plus de révérences , de remercîments , et me combla de plus de bénédictions , que si j'avais rétabli sa fortune. Que de jouissances délicieuses aurait un homme qui dépenserait ainsi dix mille livres de rente !

C'est ainsi que vous pourriez vivre , ô grands ! et multiplier vos jours rapides sur cette terre où vous n'êtes que des voyageurs. C'est ainsi que vous apprendriez à connaître les hommes , que vous ne formeriez plus , avec votre nation , un peuple étranger, un peuple conquérant , qui vit de ses dépouilles. C'est ainsi que , lorsque vous sortiriez de vos palais, entourés d'une foule de clients qui vous combleraient de bénédictions, vous nous rappelleriez le souvenir des premiers patriciens , si chers aux Romains. Vous cherchez tous les jours quelque spectacle nouveau : il n'y en a point de plus nouveau que le bonheur des hommes. Vous en voulez d'intéressants : il n'y en a point de plus intéressant que celui de voir des familles de pauvres paysans répandre la fécondité dans vos vastes et solitaires domaines , ou de vieux soldats qui ont bien mérité de la patrie y trouver d'heureux asiles. Vos compatriotes valent encore mieux que des héros de tragédie , et que des bergers d'opéra-comique.

L'indigence du peuple est la cause première des maladies physiques et morales des riches. C'est à l'administration à y pourvoir. Quant aux maux de l'âme qui en résultent , je désirerais bien y trouver quelques palliatifs. Pour cet effet, je souhaiterais qu'il se formât à Paris quelque établissement semblable à ceux que de charitables médecins et de sages jurisconsultes y ont formés pour remédier aux maux du corps et de la fortune : je veux dire des conseils de consolation où un infortuné, sûr du secret et même de l'incognito , pût porter le sujet de ses peines. Nous avons , à la vérité , des confesseurs et des prédicateurs à qui la sublime fonction de consoler les malheureux semble réservée ; mais les confes-

seurs ne sont pas toujours à la disposition de leurs pénitents, surtout quand ceux-ci sont pauvres, et qu'ils ne leur sont pas connus. Il y a même beaucoup de confesseurs qui n'ont ni les talents ni l'expérience nécessaires pour consoler les malheureux. 11 ne s'agit pas d'absoudre un homme qui s'accuse de ses péchés, mais de lui aider à supporter ceux d'autrui , qui lui pèsent bien davantage. Quant aux prédicateurs , leurs sermons sont ordinairement trop vagues , et trop mal appliqués aux différents besoins de leur auditoire. Il vaudrait bien mieux qu'ils en annonçassent les sujets au public, que les titres de leurs dignités. Ils déclameront contre l'avarice , à un prodigue ; ou contre la prodigalité, à un avare. Ils parleront des dangers de l'ambition, à un jeune homme amoureux et oisif; et de ceux de l'amour, a une vieille dévote. Ils insisteront sur le précepte de faire l'aumône, a ceux qui la reçoivent; et sur l'humilité , à un porteur d'eau. Il y en a qui prêchent la pénitence à des infortunés, qui promettent le paradis à des cours voluptueuses , et qui menacent de l'enfer de pauvres villages. J'ai vu à la campagne uue misérable paysanne devenue folle par l'un de ces sermons. Elle se croyait damnée, et restait toujours couchée, sans parler et sans remuer. On ne prêche point contre l'ennui, la tristesse, les scrupules, la mélancolie , le chagrin , et tant d'autres maladies qui affectent l'âme. D'ailleurs, que de circonstances changent pour chaque auditeur la nature de la peine qu'il éprouve , et rendent inutile pour lui tout l'échafaudage d'un beau discours! Il n'est pas aisé de trouver dans une âme navrée et timide le point précis de sa douleur, et de mettre sur sa blessure le baume et la main du Samaritain. C'est un art qui n'est connu que des âmes sensibles , qui ont elles-mêmes beaucoup souffert , et qui n'est pas toujours le partage de celles qui ne sont que vertueuses. Le peuple sent ce besoin de consolation, et , ne trouvant point d'hommes à qui il puisse en demander, il s'adresse à des pierres; J'ai lu quelquefois avec attendrissement, dans nos églises, des billets affichés par des malheureux au coin de quelques piliers , dans

une chapelle obscure. C'étaient des femmes maltraitées de leurs maris, des jeunes sens dans l'embarras; ils ne demandaient point d'argent, ils désiraient des prières. Ils étaient près de tomber dans le désespoir; leurs peines étaient inénarrables. Ah! si des hommes qui ont la science de la douleur se réunissaient de tous les états, et présentaient aux malheureux leur expérience et, leur sensibilité, plus d'un illustre, infortuné viendrait chercher auprès d'eux des consolations que les prédicateurs , les livres et toute la philosophie du monde ne sauraient donner. Souvent, pour soulager les peines de l'homme du peuple, il lui suffirait de trouver à qui s'en plaindre.

Une société formée d'hommes tels que je me les imagine s'occuperait du soin de déraciner les vices et les préjugés du peuple. Elle tâcherait, par exemple, d'apporter quelque remède à la barbarie avec laquelle il surcharge ses misérables chevaux et les maltraite, en faisant retentir la ville de jurements hornbles. Elle engagerait aussi les riches à avoir pitié des hommes à leur tour. Vous voyez, dans les grandes chaleurs, des tailleurs de pierres exposés au plein soleil, et à la réverbération brûlante de leurs pierres blanches Ces pauvres gens y attrapent souvent des fièvres ardentes, et des maux d'yeux qui les rendent aveugles. D'autres fois, ils essuient de longues pluies d'hiver ou de rudes froids qui leur causent des fluxionsde poitrine. En coûterait-il beaucoup à un entrepreneur quia de l'humanité, d'établir sur ses ateliers quelque toit volant de natte ou de paille, porté sur des piquets, pour mettre ses ouvriers à l'abri? On leur sauverait à la fois, par ces précautions, plusieurs maladies du corps et de l'esprit; car la plupart d'entreeux, comme je l'ai vu, se piquent à cet égard d'un faux point d'honneur , et n'osent chercher des abris contre les ardeurs du soleil ou contre le mauvais temps, de peur que leurs compagnons ne se moquent d'eux.

On peut encore faire goûter la morale au peuple , sans y ajouter beaucoup d'apprêt. Le déguisement même lui rend la vérité suspecte. J'ai vu plusieurs fois de simples ouvriers ver-

ser des larmes à la lecture de nos meilleurs romans, ou à la représentation de quelques tragédies. Ils demandaient ensuite si le' sujet qui les avait fait pleurer était bien vrai ; et quand on leur répondait qu'il était imaginé, ils n'en faisaient plus de compte : ils étaient fâchés de s'être attendris en vain. Il faut des fables aux riches pour leur faire goûter la morale ; et la morale ne peut faire goûter la fable au pauvre, parce que le pauvre attend encore son bonheur de la vérité, et que le riche ne l'espère plus que de l'illusion.

Les riches cependant n'ont pas moins besoin que le peuple d'affections morales. Elles sont, comme nous l'avons vu, les mobiles de toutes les passions humaines. Ils ont beau rapporter le plan de leur bonheur à des objets physiques, ils sont bientôt dégoûtés de leurs châteaux , de leurs tableaux et de leurs parcs, quand , au lieu de sentiments , ils n'en éprouvent plus que des sensaiions. Cela est si vrai, que si , au milieu de leur ennui, un étranger vient admirer leur luxe, toutes leurs jouissances sont renouvelées : ilssemhlent avoir consacré leur vie à une volupté obscure. Mais présentez-leur un rayon de gloire au sein même de la mort , ils vont y voler. Offrez-leur des régiments, ils courent à l'immortalité. C'est donc le sentiment moral qu'il faut épurer et diriger dans les hommes. Ce n'est donc pas en vain que la religion nous ordonne la vertu, qui est le sentiment moral par excellence, puisqu'il est la route de notre bonheur dans ce monde et dans l'autre.

Cette société porterait encore ses attentions jusque dans les asiles mêmes de la vertu. J'ai remarqué qu'il se fait , vers l'âge de quarante-cinq-ans, une grande révolution dans la plupart des hommes; et, pour dire la vérité, que c'est alors qu'ils s'empirent, et deviennent sans principes. C'est alors que les femmes se font hommes, suivant l'expression d'un écrivain célèbre, c'est-à-dire qu'elles se dépravent tout à fait. Cette révolution fatale est une suite des vices de notre éducation et de notre société. L'une et l'autre ne nous présentent le bonheur de l'homme que vers le milieu de la vie, dans la fortune

et les honneurs. Quand nous avons gravi cette pénible montagne, et que nous sommes parvenus au sommet , vers le milieu de notre âge , nous la redescendons les yeux tournés vers la jeunesse , parce que nous n'avons plus devant nous d'autre perspective que la mort. Ainsi la carrière de notre vie se trouve partagée en deux parties , l'une en espérances, l'autre en ressouvenus ; et nous n'avons saisi , dans notre route , que des illusions. Les premières au moins nous soutiennent en nous donnant des désirs ; mais les autres nous accablent en ne nous laissant que des regrets. Voilà pourquoi nos vieillards sont bien moins susceptibles de vertu que nos jeunes gens, quoiqu' ils en parlent beaucoup plus ; et qu'ils sont bien plus tristes parmi nous que chez les peuples sauvages. S'ils avaient été dirigés par la religion et par la nature, ils devraient se réjouir des approches de leur fin, comme des vaisseaux qui sont près d'aborder au port. Combien plus malheureux sont ceux qui , ayant donné leur jeunesse à la vertu , séduits par cette voix trompeuse du monde , regardent en arrière , et regrettent les plaisirs de la jeunesse , qu'ils n'ont pas connus ! Le vain éclat qui environne les méchants les éblouit ; ils sentent leur foi s'ébranler, et ils sont prêts à s'écrier, comme Brutus : « O « vertu! tu n'es qu'un vain nom. » Où trouvera-t-on les livres et les prédicateurs qui les raffermissent dans ces orages qui ont troublé même les saints? Ils blessent l'âme de plaies secrètes et d'ulcères rongeurs que l'on n'ose découvrir. Il n'y a que des hommes vertueux , et éprouvés par toutes les combinaisons du malheur, qui puissent venir à leur secours , et qui , au défaut des vains arguments de la raison , les rappellent au sentiment de la vertu, au moins par celui de leur amitié.

Il me semble qu'il y a à la Chine un établissement semblable à celui que je propose. Du moins quelques voyageurs, et entre autres Fernand Mendès Pinto, parlent d'une maison de la Miséricorde, qui plaide les causes des pauvres et des opprimés, et qui va, dans une infinité de circonstances, au-devant des besoins des malheureux , bien pltw loin que nos dames de charité. L'empire a accordé les plus

nobles privilèges à ses membres, et les tribunaux de justice ont la plus grande déférence pour leurs requêtes. Une pareille société , occupée à bien agir, mériterait au moins parmi nous autant de prérogatives que celles qui n'ont d'autre souci que celui de bien parler; et, en mettant en évidence les vertus de nos citoyens obscurs, elle mériterait de la patrie autant, pour le moins , que celles qui ne l'entretiennent que des sentences des sages, et souvent des forfaits brillants de l'antiquité.

Il faudrait bien se garder de donner à cette association la forme d'une académieou d'une confrérie. Grâces à notre éducation et à nos mœurs, tout ce qui forme parmi nous corps , congrégation , secte , parti, est communément ambitieux et intolérant. Si les hommes qui les composent s'approchent d'une lumière qu'ils n'ont pas allumée, c'est pour l'éteindre; delà vertu d'autrui, c'est pour la flétrir. Ce n'est pas que la plupartdes membresde ces corps n'aienten particulier d'excellentes qualités; mais leur ensemble ne vaut rien, par cela seul qu'il leur présente des centres différents du centre commun de lapatrie. Qu'est-ce qui a rendu lemotsi doux d'humanité théâtral et vain? Quel sens attache-t-on aujourd'hui à celui de charité, dont le nom grec -/âpt; (charis) signifie attrait, grâce, amour? Y a-t-il rien de plus humiliant que nos charités de paroisse, et que l'humanité de nos philosophes?

Les arbres sont les véritables monuments des nations. Le temps, qui altère bientôt les ouvrages de l'homme, ne fait qu'accroître la beauté de ceux de la nature. C'est aux arbres que nos boulevards , dont la promenade est si recherchée , doivent leurs plus grands charmes. Ils réjouissent la vue par leur verdure, ils élèvent notre âme vers le ciel par la hauteur de leurs tiges, ils ajoutent au respect des monuments près desquels ils sont plantés , par la majesté de leurs formes. Ils contribuent plus qu'on ne pense à nous attacher aux lieux que uous avons habités. Notre mémoire s'y fixe comme à des points de réunion qui ont avec notre âme des harmonies secrètes. Ils dominent sur les événements de notre vie, comme ceux qui s'élèvent sur les bords de la mer, et qui servent de renseigne'

ments aux pilotes. Je ne vois point de tilleuls, que je ne me rappelle aussitôt la Hollande; ni de sapins, que je ne me représeu e les forêts de la Russie. Souvent ils nous attachent à la patrie, lorsque les autres liens en ont été rompus. Je sais plus d'un homme expatrié qui, dans sa vieillesse, a été ramené dans son village par le souvenir de l'ormeau à l'ombre duquel il avait dansé dans sa jeunesse. J'ai entendu à l'Ile-de-France plus d'un habitant soupirer après sa patrie , à l'ombre des bananiers, et me dire : « Je serais tranquille ici, si j'y voyais « seulement de la violette. » Les arbres de la-patrie ont encore de plus grands attraits quand ils se lient , comme chez les anciens, avec quelque idée religieuse , ou avec le souvenir de quelque grand homme. Des peuples entiers y ont attaché leur patriotisme. Avec quelle vénération les Grecs voyaient à Athènes l'olivier que Minerve y lit naître, et au mont Olympe l'olivier sauvage dont Hercule avait été couronné! Plutarque rapporte que, lorsque à Rome le figuier sous lequel Romulus et Remus avaient été allaités par une louve venait à se flétrir, le premier qui s'en apercevait criait : « A l'eau! à l'eau ! » et tout le peuple effrayé accourait avec des marmites et des chaudrons pleins d'eau pour l'arroser. Pour moi, je pense que, quoique nous soyons déjà bien éloignés de la nature , nous ne verrions point sans émotion le prunier de la forêt où notre bon Henri IV était grimpé , quand il aperçut défiler, au fond du vallon voisin, l'armée du duc de Mayenne.

Une ville , fût-elle de marbre, me paraîtrait triste si je n'y voyais des arbres et de la verdure : d'un autre côté, un paysage, fût-ce l'Arcadie, fussent les rivages de l'Alphée ou les croupes du mont Lycée, me semblerait sauvage , si je n'y voyais au moins une petite cabane. Les ouvrages de la nature et ceux de l'homme se prêtent des grâces mutuelles. L'esprit d'intérêt a détruit parmi nous le goût de la nature. Nos paysans ne voient de beautés dans nos campagnes que là où ils voient leur revenu. Je rencontrai un jour dans le voisinage de l'abbaye de la Trappe, sur le chemin caillouteux de Notre-Dame d'Apre, une paysanne qui cheminait, avec deux gros pains

sous son bras. C'était au mois de mai : il faisait le plus beau temps du monde. « Voilà , dis-je à cette bonne femme , une « charmante saison. Que ces pommiers en fleurs sont beaux! « comme ces rossignols chantent dans ces bois! — Ah! me « répondit-elle, je me soucie bien des bouquets et de ces petits « piauleux! C'est du pain qu'il nous faut. » L'indigence serre le cœur de nos paysans, et ferme leurs yeux. Mais nos bourgeois ne font pas plus de compte de la nature, parce que l'amour de l'or dirige tous leurs goûts. Si quelques-uns d'entre eux estiment les arts libéraux, ce n'est pas parce que ces arts imitent les objets naturels; c'est par le prix qu'attache à leurs productions la main des grands maîtres. Tel donne mille écus d'un tableau de la campagne peint par le Lorrain, qui ne mettrait pas la tête à la fenêtre pour en regarder le paysage; et tel met précieusement sur son secrétaire le buste de Socrate, qui ne recevrait pas ce philosophe dans sa maison s'il était en vie, et qui contribuerait peut-être à sa mort s'il était persécuté.

Le goût de nos artistes a été égaré par celui de nos bourgeois. Comme ils savent que c'est moins la nature que leur travail qu'on estime , ils ne cherchent qu'à se montrer euxmêmes. De là vient qu'ils mettent quantité de riches accessoires dans la plupart de nos monuments , et qu'ils y oublient souvent l'objet principal. Ils font, par exemple, pour les jardins, des vases de marbre, où on ne peut mettre aucun végétal; pour les appartements, des urnes et des amphores, où l'on ne peut verser aucune espèce de liqueur ; pour nos villes , des colonnades sans palais, des portes dans des lieux où il n'y a point de murs , des places publiques divisées de barrières pour empêcher le peuple de s'y rassembler. C'est, dit-on , afin que l'herbe y pousse. Voilà un beau projet! Une des plus grandes malédictions que les anciens faisaient contre leurs ennemis , c'était qu'ils pussent voir l'herbe pousser dans leurs places publiques. Si on veut voir de la verdure dans les nôtres , que n'y plante-t-on des arbres qui donneront à la fois au peuple de l'ombre et de l'abri? Il y en a qui met-

lent , dans les trophées qui couronnent les hôtels de nos princes, des arcs, des flèches, des catapultes, et qui ont poussé la simplicité jusqu'à y planter des enseignes romaines, où ont lit S. P. Q. R. C'est ce qu'on peut voir au palais Bourbon. La postérité croira que les Romains étaient, dans le dix-huitième siècle, les maîtres de notre pays. Et comment , nous qui sommes si vains, prétendons-nous l'occuper de notre mémoire, si nos monuments, nos médailles, nos trophées, nos drames, nos inscriptions, lui parlent sans cesse des étrangers et de l'antiquité?

Les Grecs et les Romains étaient bien plus conséquents. Jamais ils ne se sont avisés de faire des monuments inutiles. Leurs beaux vases d'albâtre et de calcédoine servaient, dans les festins, à mettre du vin ou des parfums; leurs péristyles annonçaient toujours un palais; leurs places publiques étaient uniquement destinées à rassembler les citoyens. Ils y plaçaient les statues de leurs grands hommes sans être entourées de grilles, afin que leurs images fussent encore à la portée des malheureux, et qu'ils en fussent invoqués après la mort, comme ils l'avaient été pendant leur vie. Juvénal parle d'une statue de bronze à Rome , dont le peuple avait usé les mains à force de les baiser. Quelle gloire pour la mémoire du citoyen qu'elle représentait! Si elle existait encore, sa mutilation la rendrait plus précieuse que la Vénus de Médicis avec ses proportions.

L'Académie française serait bien plus propre à fixer, par les charmes de l'éloquence , les regards de la nation sur nos grands hommes , si elle cherchait moins par ses éloges à faire le panégyrique des morts que la satire des vivants. D'ailleurs , la postérité se méfiera autant des éloges que des satires. D'abord le mot d'éloge est suspect de flatterie : de plus, ce genre d'éloquence ne caractérise rien. Pour peindre la vertu, il faut mettre en évidence des défauts et des vices, afin d'en faire résulter des combats et des victoires. Le style qu'on y emploie est plein de pompe et de luxe. Il est rempli de réflexions et de tableaux souvent étrangers à l'objet principal. 11 ressem-

4s» U i DE TREIZIÈME.

ble à un cheval d'Espagne; il fait dans sa marche beaucoup de mouvements, et il n'avance point. Ce genre d'éloquence, indécis et vague, ne convient a aucun L'rand homme en particulier, parce qu'on peut l'appliquer, en général , à tous ceux qui ont couru dans la même carrière Si vous changea seulement quelques noms propres dans l'éloge d'un général , vous pouvez y faire entrer tous les généraux passés et à venir. D'ailleurs, son ton ampoulé est si peu convenable au langage simple delà vérité et de la vertu, que lorsqu'un écrivain yeul y introduire des traits de caractère de son héros , afin qu'on sache au moins de qui il .veut parler, il est obligé de les reléguer dans des notes, de peur de déranger son ordre académique. Certainement si Plutarque n'eût écrit que les éloges des hommes illustres, on ne les lirait pas plus aujourd'hui que le Panégyrique deTrajan, qui coûta tant d'années à Pline le jeune. Vous ne trouverez jamais entre les mains du peuple un éloge d'académie. On y verrait peut-être ceux de Fontenelle, et quelques autres encore, si les hommes qui y sont loués s'étaient occupés eux-mêmes du peuple pendant leur vie. Mais la nation lit volontiers l'histoire. U y a quelque temps que , me promenant du côté de l'École militaire , j'aperçus au loin , près d'une sablonnière, une grosse colonne de fumée. Je dirigeai ma promenade de ce côté-là , pour voir d'où elle prévenait Je trouvai dans un lieu fort solitaire, et assez ressemblant à celui où Skakspeare met la scène des trois sorcières qui apparurent à Macbeth, une pauvre et \ieille femme assise sur une pierre. Elle s'occupait à lire dans un vieux livre , auprès d'un gros tas d'herbes où elle avait mis le feu. Je lui demandai d'abord pour quel usage elle brûlait ces herbes. Elle me répondit que c'était pour en recueillir les cendres, et les vendre aux blanchisseuses; qu'elle achetait à cette fin les mauvaises herbes des jardiniers, et qu'elle attendait qu'elles fussent entièrement consumées pour en emporter les cendres, parce qu'on les lui volait en son absence. Après avoir satisfait ainsi rna curiosité, elle continua sa lecture avec beaucoup d'attention. Comme j'avais grande envie de savoir

DE LA iNOBLLSSE. *87

quel était le livre dont elle charmait ses peines, je la priai de m'en dire le titre. « C'est la vie de M. de Turenne, me « répondit elle. — Et qu'en pensez-vous ? lui dis-je. — Ah! « reprit-elle avec émotion , c'était uu bien brave homme , à « qui un ministre a donné bien de la peine pendant sa vie. » Je me retirai, redoublant de vénération pour la mémoire de M., de Turenne, qui servait à consoler une femme misérable. C'est ainsi que les vertus des petits s'appuient sur celles des grands hommes, comme ces plantes faibles qui, pour n'être pas foulées aux pieds , s'accrochent au tronc des chênes.

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