‹ Études de la nature (volume 3)Chapitre 49 sur 51 · PAGE I0U · texte numérisé non relu

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Dividc el impera , a dit , je crois , Machiavel. Jugez de la bonté de cette maxime par le misérable état des pays ou elle est née, et où on l'a mise en pratique.

Les enfants n'apprenaient , à Sparte , qu'à obéir, à aimer la vertu , la patrie, et à vivre dans la plus intime union, jusque-là qu'ils étaient, divisés dans leurs écoles en deux classes d'amants et d'aimés. Chez les autres peuples de la Grèce, l'éducation était arbitraire; il y avait beaucoup d'exercices d'éloquence, de luttes, de courses; des prix pythiens, olympiques , isthmiques , etc. Ces frivolités les remplirent de partialité. Lacédémone leur donna à tous la loi, et pendant qu'il fallait aux premiers, lorsqu'ils allaient combattre pour leur patrie, une paye, des harangues, des trompettes et des litres pour exciter leur courage, il fallait au contraire retenir celui des Lacédémoniens. Ils allaient au combat sans appointements, sans discours, au son des flûtes, et en chantant tous ensemble l'hymne des deux frères jumeaux Castor et Pollux.

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C"est l'harmonie qui rend tout sensible, comme c'est la monotonie qui fait tout disparaître. Non-seulement les couleurs sont desconsonnances harmoniques de la lumière, mais i! n'y a point de corps coloré dont la nature ne relève la teinte par le contraste des deux couleurs extrêmes génératives, qui sont le blanc et le noir, Tout corps se détache par la lumière et l'ombre, dont la première tire sur le blanc, et la seconde sur le noir. Ainsi, chaque corps porte avec lui une harmonie complète.

Ceci n'est pas arrivé au hasard. Si nous étions éclairés , par exemple, par un air lumineux, nous n'apercevrions point la forme des corps; car leurs contours , leurs profils et leurs cavités seraient couverts d'une lumière uniforme, qui en ferait disparaître les parties saillantes et rentrantes. C'est donc par une providence bien convenable à la faiblesse de notre vue, que l'Auteur de !a nature a fait partir la lumière d'un seul point du ciel; et c'est par une intelligence aussi admirable qu'il a donné un mouvement de progression au soleil , qui est la source de celte lumière, afin qu'elle format, avec les ombres, des harmonies variées à chaque instant. Il a aussi modifié cette lumière sur les objets terrestres, de manière qu'elle éclaire immédiatement et médiatement, par réfraction et par réflexion , et qu'elle étend ses nuances et ses harmonies avec celles de l'ombre d'une manière ineffable

J.-J. Rousseau me disait un jour : « Les peintres donnent l'apparence « d'un corps en relief à une surface unie; je voudrais Lien leur wjir « donner celle d'une surface unie à un corps en relief, a Je ne lui répondis rien pour lors; mais ayant pensé depuis à la solution de ce problème d'optique, je ne l'ai pas trouvée impossible. Il n'y aurait, ce me semble, qu'a détruire un des extrêmes harmoniques qui rendent les corps saillants. Par exemple, pour aplanir un bas-relief , il faudrait qu'ils peignissent ses cavités de blanc, ou ses parties saillantes de noir. Ainsi, comme ils emploient l'harmonie du clair-obscur pour faire apparaître un corps sur une surface plane, ils pourraient se servir de la monotonie d'une seule teinte pour faire disparaître ceux qui sont en relief. Dans le premier cas, ils font voir un corps sans qu'on puisse le loucher; dans le second , ils feraient toucher un corps sans qu'on put le voir. Cette magie-ci serait bien aussi surprenante que l'autre.

Des écrivains célèbres ont avancé que les nègres trouvaient leur couleur plus belle que celle des blancs, mais ils se sont trompés. J'ai interrogé à ce sujet des noirs que j'avais à mon service à l'Ile-de-France, qui me parlaient avec assez de liberté pour me dire leur sentiment, surtout sur une matière aussi indifférente à des esclaves que la beauté des blancs. Je leur ai demandé quelquefois laquelle ils aimaient le mieux d'une femme blanche ou d'une femme noire : ils n'ont jamais hésité à donner la préférence à la première. J'ai vu même un nègre , qui avait été déchiré de coups de fouet dans une habitation , se réjouir de ce que les cicatrices de ses plaies blanchissaient, parce qu'il espérait, par ce moyen , cesser d'être nègre. Le misérable se serait fait écorcher pour devenir blanc.

Des rois d'Afrique se sont adressés plusieurs fois aux chefs des comptoirs anglais , hollandais et français, pour avoir des femmes blanches, leur promettant en récompense des privilèges considérables. Lamb , facteur anglais d'Ardra, prisonnier du roi de Damohé, mandait en t"2i, au gouverneur du fort anglais de Juida , que s'il pouvait envoyer a ce prince quelque femme blanche, ou seulement mulâtre, elle acquerrait le plus grand pouvoir sur son esprit '. Un autre roi d'une partie de la côte d'Afrique promit un jour à un missionnaire capucin , qui lui prêchait l'Évangile, de renvoyer 6on sérail et de se faire chrétien, s'il voulait lui faire avoir une femme blanche. Le zélé missionnaire se rendit sur-le-champ dans l'établissement portugais le plus voisin ; et s'étant informé dans ce lieu s'il y avait quelque demoiselle pauvre et vertueuse, on lui indiqua la nièce d'un gentilhomme fort pauvre , qui vivait dans la plus grande retraite. Il l'attendit un dimanche matin à la porte de l'église, lorsqu'elle sortait de la messe avec son oncle; et, s'adressant à celui-ci devant tout le peuple , il le somma , au nom de Dieu et pour le bien de la religion, de donner sa nièce en mariage au roi nègre. Le gentilhomme et sa nièce y ayant consenti , le prince noir épousa celle-ci , après avoir renvoyé toutes ses femmes, et s'être fait baptiser2. Les voyageurs les plus éclairés rapportent plusieurs de ces traits de préfé-

■ Histoire générale des f'oyages, par l'abbé Prévost, liv. VJ1I , page 9$. » Histoire de l'Ethiopie , par Labat.

rencc dans les souverains noirs de l'Afrique et de l'Asie méridionale. Thomas Rhoé, ambassadeur d'Angleterre auprès du mogol Sélim-Schah, raconte que ce puissant monarque faisait beaucoup d'accueil aux jésuites portugais, missionnaires à sa cour, dans l'intention d'avoir quelques femmes de leur pays dans son sérail. !1 les combla d'abord de privilèges , les logea dans le voisinage de son palais, et les admit à sa familiarité; mais comme il pressentit que ces pères étaient bien éloignés de servir ses passions, il mit en usage une ruse fort adroite pour les y obliger. Il leur témoigna du penchant pour embrasser le christianisme; et, feignant qu'il n'était retenu que par des raisons de politique, il ordonna à deux de ses neveux d'assister assidûment aux catéchismes des missionnaires. Quand ils furent suffisamment instruits, il leur enjoignit de se faire baptiser; après quoi il leur dit : « Maintenant vous ne pouvez plus épou- « ser de femmes païennes de ce pays, puisque vous êtes chrétiens; « c'est aux pères qui vous ont baptisés à vous marier. Dites-leur qu'ils « vous fassent venir pour femmes des demoiselles portugaises- » Ces jeunes gens ne manquèrent pas d'en faire les demandes aux pères jésuites, qui , se doutant bien que le Mogol ne voulait voir ses neveux mariés avec des demoiselles portugaises que pour avoir des femmes blanches dans son sérail, refusèrent de se mêler de cette négociation. Ce refus leur attira une inlinité de persécutions de la part de Sélim- Schah, qui commença par faire renoncer ses neveux au christianisme'.

La couleur noire de la peau est un bienfait du ciel envers les peuples méridionaux, parce qu'elle éteint les reflets du soleil brûlant sous lequel ils vivent. Mais ces peuples n'en trouvent pas moins les femmes blanches plus belles qus les noires, parla même raison qui leur fait trouver le jour plus beau que la nuit, parce que les harmonies des couleurs et des lumières se font sentir dans le teint des blanches; au lieu qu'elles disparaissent presque entièrement dans celui des noires, qui ne peuvent entrer avec elles en comparaison de beauté que par les formes et la taille.

Les proportions de la ligure humaine, après avoir été prises, comme nous venons de le voir, des plus belles formes de la nature, sont devenues, à leur tour, des modèles de beauté pour l'homme. Qu'on y fasse attention, et l'on verra que les formes qui nous plaisent davantage dans les arts, comme celles des vases antiques, et les rapports de la hauteur et de la largeur dans les monuments, ont été tirés de la ligure humaine. On sait que la colonne ionique, avec son chapiteau et ses cannelures , fut imitée d'après la taille, la coiflure et la robe des lilles grecques.

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La tulipe, par sa couleur, est, en Perse, l'emblème des parfaits amants. Chardin dit que quand un jeune homme présente, en Perse, une tulipe à sa maîtresse, il veut lui donner à entendre que, comme celte fleur, il a le visage en feu et le coeur en charbon. Il n'y a point d'ouvrage de la nature qui ne fasse naitre dans l'homme quelque affection morale. La société nous en oie à la longue le sentiment, mais on le retrouve chez les peuples qui vivent encore près de la nature. Plusieurs alphabets ont été imaginés à la Chine , dans les premiers temps, d'après

1 Mémoires de Thomas HhoS , collection de Thiîvcnol.

554 NOTES DE L'AUTEl R

les ailes des oiseaux, les poissons, les coquillages <•! 1rs fleurs; on en peut voir les caractères très-curieux dans ta Chine iUmtrëe du père Kircher. C'est par une suite de ces mœurs naturelles que les Orientaux emploient tant de similitudes el de comparaisons dans leurs langages. Quoique notre éloquence métaphysique n'en fasse pas grand cas, elles ne laissent pas de produire de grands effets. J.-J. Rousseau a parlé de celui que lit sur Darius l'ambassadeur des Scythes, qui lui présenta, sans lui rien dire, un oiseau, une grenouille, une souris . et cinq flèches: Hérodote rapporte que le même Darius lii dire aux Grers de l'Ionie, qui en ravageaient les cotes, que s'ils ne cessaient leurs brigandages , il les iraiterait comme des pins. I es Grecs, qui commençaient a devenir de beaux esprits, et a perdre de vue la nature, ne savaient ce que cela signiliait. Enlin , ils apprirent que Darius leuï donnait a entendre qu'il les exterminerai! entièrement, parce que quand les pins sont une fois coupés , ils ne repoussent plus.

(Il) I-ACK 365.

C'est faute d'avoir observé ces deux puissances, que tant d'ouvraucc vantés, faits sur l'homme, ont un coloris taux. Tantôt leurs auteurs nous le représentent comme un objet métaphysique ; vous croiriez que les besoins physiques; qui ébranlent même les saints, ne sont qpe de faibles accessoires de la vie humaine : ils la composent uniquement de monades, d'abstractions et de moralités. Tantôt ils ne voient dans l'hommequ'unariimal,etnedistinguent en lui qae les sens lés plus grossiers. Ils nel'étudientque le scalpel à la main et quand il est mort, c'est-a-dirc quand il n'est plus homme. D'autres ne le connaissent que comnit- un individu politique : ils ne l'aperçoivent que par les convenances de l'ambition. Ce n'est point un homme qui les intéresse , c'est un Français , un Anglais , un prélat, un gentilhomme. De tous les écrivains , je ne connais qu'Homère qui ait peint l'homme en entier; les autres i et je parle des meilleurs ) n'en présentent que des squelettes. L'Iliade THo mère est, à mon a\is , la peinture de tout l'homme, comme elle est celle de toute la nature Toutes les passions y sont avec leurs contrastes, et leurs nuances les plus intellectuelles et les plus grossières. Achille chante les dieux sur sa lyre , et fait cuire un gigot de mouton dans une marmite. Ce dernier trait a fort scandalisé nos écrivains de théâtre, qui se composent des héros artiticiels qui se dissimulent leurs premiers be soins , comme leurs auteurs eux-mêmes dissimulent les leurs a la société. On trouve toutes les passions de l'homme dans VIliade : la colère furieuse dans Achille; l'ambition superbe dans Agamemnon; la valeur patriotique dans Hector; dansxNestor, la froide sagesse; dans Ulysse, la prudence rusée; la calomnie dans Thersite; la voiupté dans Paris ; l'amour inûdele dans Hélène; l'amour conjugal dans Andromaque; l'amour paternel dans Priam; l'amitié dans Patrocle, etc.. , avec une multitude de nuances intermédiaires de ces passions, telles que le courage téméraire de Diomède et celui d'Ajax. qui osent combattre les dieux mêmes : puis des opposition.1; de site et de fortune qui détachent ces caractères , comme des noces el des fêles champêtres sur le terrible bouclier d'Achille; les remords dans Hélène et l'inquiétude dans Andromaque; la fuite d'Hector près de périr au pied des murs de sa ville , à la vue de son peuple, dont il est l'unique défenseur; et les objets paisibles qu'elle lui présente dans ces ter-

ribles moments, tels que ce bosquet d'arbres, et cette fontaine où les tilles de Troie allaient laver leurs robes , et aimaient à se rassembler dans des temps plus heureux.

Ce dhin génie ayant réparti à chacun de ses héros une passion principale du coeur humain , et l'ayant mise en action dans les phases les plus' remarquables de la vie, a distribue de même les attributs de Dieu à plusieurs divinités, et leur a assigné les différents règnes de la nature : à Neptune, la mer; à Pluton, les enfers ; à Junon , l'air ; àVulcain,le feu ; à Diane, les forets ; à Pan , les troupeaux ; enfin , les Nymphes , " les Naïades, et jusqu'aux Heures, ont toutes quelque déparlement sur la terre. Il n'y a pas une fleur qui n'y soit dans le gouvernement de quelque divinité. C'est ainsi qu'il a rendu l'habitation de l'homme céleste. Son ouvrage est la plus sublime des encyclopédies. Tous les caractères en sont si bien dans le coeur humain et dans la nature, que les noms dont il les a désignes sont devenus immortels. Joignez à la majesté de ses plans une vérité d'expression qui ne vient pas uniquement de la beauté de saJangue, comme le prétendent les grammairiens , mais de l'étendue de ses observations naturelles. C'est ainsi , par exemple, qu'il appelle la mer pourprée, au moment où le soleil se couche, parce qu'alors les reflets du soleil à l'horizon la rendent de cette couleur , ainsi que je l'ai moi-même remarqué. Virgile , qui t'a imité en tout , est plein do ces beautés d'observation, dont nos commentateurs ne s'occupent guère. Par exemple, dans les Gé&rgiques, Virgile donne au printemps l'épilhète de rougissant, vere rubenti, dit-il. Comme ses traducteurs et ses commentateurs n'y ont point fait attention , ainsi qu'à bien d'autres , j'ai cru longtemps qu'elle n'était là que pour fournir la mesure du vers , mais ayant remarqué, au commencement du printemps , que les scions et les bourgeons de. la plupart des arbres devenaient tout rouges avant de jeter leurs feuilles , j'ai alors compris quel était le moment de la saison que Virgile désignait par vere rubenti.

On peut rapporter à ces deux instincts toutes les sensations de la vie, qui semblent souvent se contredire. Par exemple, si ["habitude et la nouveauté nous paraissent agréables , c'est que l'habitude nous rassure sur nos relations physiques , qui sont toujours les mêmes ; et la nouveauté promet de nouveaux points de vue à notre instinct divin, qui veut toujours étendre ses jouissances.

Un curé de village des environs de Paris, près de Dravet, a éprouve dans son enfance une cruauté non moins grande de la part de ses parents. 11 fut châtré par son père, qui était chirurgien; et il l'a nourri dans sa vieillesse, malgré sa barbarie. Je crois que l'un et l'autre sont encore vivants.

Son père le destinait à en faire un musicien pour la chapelle du roi, à l'instar de ceux qui viennent de l'Italie, ou règne la coutume abominable de châtrer les enfanls pour en faire des musiciens.

.' ai oui dire que Poutaveri , cet Indien de Taïli qui a été amené à Paris

il y a quelques années, ayant vu au Jardin du Roi Je mûrier à papier, dont l'écorce sert dans son pays à faire des étoffes, les larmes lui vinrent aux yeux , et qu'en le saisissant dans ses bras, il s'écria : O arbre de mon pays.' Je voudrais qu'on essayât si, en donnant a un oiseau étranger, comme à un perroquet , un fruit de son pays qu'il n'aurak pas vu depuis longtemps, il témoignerait a sa vue quelque émotion extraordinaire. Quoique les sensations physiques nous attachent fortement à la patrie, il n'y a que les sentiments moraux qui leur donnent une grande intensité. Le temps , qui affaiblit les premières, ne fait qu'accroitre ceux-ci. C'est pourquoi la vénération pour un monument est toujours proportionnée a son antiquité ou à sa distance; et voila pourquoi Tacite a dit : Major e longinquo reverentia.

(15) l'ACE 403.

Voilà pourquoi nous n'admirons que ce qui est rare. S'il apparaissait sur l'horizon de Paris une de ces parhélies si communes au Spitzl)erg, tout Je peuple sortirait dans les rues pour l'admirer. Ce n'est cependant qu'une réflexion du disque du soleil dans les nuages ; et personne ne s'arrête pour admirer le soleil lui-même , parce que !e soleil est trop connu.

C'est le mystère qui fait un des charmes de la religion. Ceux qui y veulent une démonstration géométrique ne connaissent ni les lois de la nature, ni les besoins du cœur humain.

Nos artistes font verser des larmes à des statues de marbre auprès des tombeaux des grands. Il faut bien y faire pleurer des statues, quand les hommes n'y pleurent pas. J'ai vu bien des enterrements de gens riches; j'y ai vu bien rarement quelqu'un verser des larmes , si ce n'est parfois quelque vieux domestique qui se trouvait peut-être sans ressource. Il y a quelque temps que , passant par une rue assez déserte du faubourg Saint-Marceau, je vis un cercueil à l'entrée d'une petite maison. Il y avait auprès de ce cercueil une femme à genoux, qui priait Dieu, et qui paraissait absorbée dans le chagrin. Cette femme ayant aperçu au bout de la rue les prêtres qui venaient faire la levée du corps , se leva et s'enfuit , en se mettant les deux mains sur les yeux , et en jetant des cris lamentables. Des voisins voulurent l'arrêter pour la consoler, mais ce fut on vain. Comme elle passa auprès de moi , je lui demandai si elle regrettait sa fille ou sa mère. « Hélas! monsieur, me dit-elle tout en « pleurs , je regrette une dame qui me faisait gagner ma pauvre vie : elle « nie faisait aller en journée. » Je m'informai des voisins quelle était celle dame bienfaisante : c'était la femme d'un petit menuisier. Gens riches, quel usage faites- vous donc des richesses pendant votre vie, puisque personne ne pleure à votre mort?

(17) l'ACE 421.

C'est par l'influence sublime de cetle passion que les Thébains formèrent un bataillon de héros, appelé la bande sacrée; ils périrent tous ensemble à la bataille deChéronée. On les trouva couchés tous sur la même ligne, l'estomac percé de grands coups de piques, et le visage tourné

vers l'ennemi. Ce spectacle tira des larmes des yeux de Philippe même, leur vainqueur. Lycurgue avait employé aussi le pouvoir de l'amour dans l'éducation des Spartiates, et il en fit un des grands soutiens de 6a république. Mais comme le contre-poids animal de ce sentiment céleste ne se trouvait plus dans l'objet aimé, il jeta quelquefois les Grecs dans des désordres qu'on leur a justement reprochés. Leurs législateurs ne jugèrent les femmes que propres à donner des enfants; ils ne virent pas qu'en favorisant l'amour entre les hommes, ils affaiblissaient celui qui devait réunir les sèves, et que , pour resserrer les liens de leur politique, ils rompaient ceux de la nature.

La république de Lycurgue avait encore d'autres défauts naturels , entre autres l'esclavage des Ilotes. Ces deux points exceptés , je le regarde comme le plus sublime génie qui ait existé : encore peut-on l'excuser, par les obstacles de toute espèce qu'il rencontra dans l'établissement de ses lois.

Il y a dans les harmonies des différents âges de la vie humaine de si doux rapports de la faiblesse des enfants à la force de leurs parents, du courage et de l'amour entre les jeunes gens des deux sexes à la verlu et à la religion des vieillards sans passions, que je m'étonne qu'on n'ait pas présenté au moins un tableau d'une société humaine concordant ainsi avec tous les besoins de la vie et les lois de la nature. Il y en a quelques essais dans le Télémaque , entre autres dans les mœurs des peuples de la Bélique; mais ils ne sont qu'indiqués. Je crois qu'une pareille société, ainsi liée dans toutes ses parties, atteindrait au plus grand degré de bonheur social ou puisse parvenir la nature humaine sur la terre, et serait inébranlable à tous les orages de la politique. Loin de craindre ses voisins, elle en ferait la conquête sans armes, comme l'ancienne Chine, par le seul spectacle de sa félicité et par l'influence de ses vertus. J'avais eu dessein d'étendre celte idée, à l'instigation de J.-J. Rousseau, en faisant l'histoire d'un peuple de la Grèce, bien connu des poètes parce qu'il a vécu suivant la nature, et par cette raison presque ignoré de nos écrivains politiques ; mais le temps ne m'a permis que d'en ébaucher le plan, et d'en achever tout au plus le premier livre.

Il est impossible d'avoir de la vertu sans religion. Je ne parle pas des vertus de théâtre , qui nous attirent les approbations du public par des moyens souvent si méprisables, qu'on peut bien les regarder comme des vices. Les païens eux-mêmes les ont tournés en ridicule. Vo3'ez ce qu'en dit Marc-Aurèle. J'enlends par vertu le bien qu'on fait aux bom mes sans espoir de récompense de leur part , et souvent aux dépens de sa fortune et même de sa réputation. Analysez tous les traits de vertu qui vous ont paru frappants ; il n'y en a aucun qui ne vous montre la Divinité, éloignée ou présente. J'en citerai un peu connu, et , par son obscurité même, bien loyal.

Dans la dernière guerre d'Allemagne, un capitaine de cavalerie esl commandé pour aller au fourrage. Il part à la tète de sa compagnie , et se rend dans le quartier qui lui était assigné. C'était un vallon solitaire, où on ne voyait guère que des bois. 11 y aperçoit une pauvre cabane, ii y frappe; il en sort un vieux hernouten à barbe blanche. « Mon père, lui dit l'officier, montrez-moi un champ ou je puisse faire

f>58 mm ES DM L'AI IKUR.

x fourrager mes cavaliers. — Toul à l'heure, reprit Fhernontën. (Je bon homme se md a leur tête , et remonte avec eux le vallon. Apre- un quart d'heure de marche, Ils trouvent un beau champ d'orge : « Voilà

«ce qu'il nous faut, dil le capitaine. — Attendez un moment , lui dit «son conducteur, vous aérez content » IN continuent a marcher, et ils arrivent, a un quart de lieue plus loin, à un autre champ d'orge. La troupe aussitôt met pied a terrt fauche le grain, le met en trousse , h remonte a cheval. L'officier de cavalerie dil alors à Bon guide : <• Mon «père, vous nous avez fait aller trop loin sans nécessité; le premier « champ valait mieux que celui-ci. — Cela est vrai , mpnsieor, reprit le « bon vieillard ; mais il n'était pas à moi. »

Ce Irait va au cœur. Je délie un athée d'en faire un semblable J'observerai que les hernoutens sont une espèce de quakers répandus dans quelques cantons de l'Allemagne. Quelques théologiens ont écrit que le^ hérétiques n'étaient pas capables de vertu , et que leur Terlu était sans mérite. Comme je ne suis pas théologien, Je ne m'engagerai point dans cette discussion métaphysique, quoique j'eusse à opposera leur opinion le sentiment de saint Jérôme et même celui de saint Pierre par rapport aux païens, lorsque celui-ci dit au centenier Corneille : « En vérité, je vois bien que Dieu n'a point d'égard aux diverses « conditions des personnes ; mais qu'en toute nation celui qui le craint , « et dont les œu\res sont justes, lui est agréable*. » Mais je voudrais bien savoir ce que ces théologiens pensent de la charité du Samaritain, qui était un schismalique. Il me semble qu'ils n'ont rien a objecter au jugement de Jésus-Christ. Comme la simplicité et la profondeur de ses réponses divines font un contraste admirable avec la mauvaise loi el les subtilités des docteurs de ce temps là , je vais rapporter ce trait de l'Évangile tout entier :

« Alors un docteur de la loi se levant, lui dit pour le tenter : Maitre, « que faut-il que je fasse pour posséder la vie éternelle? Jésus lui ré- « pondit : Qu'y a-t-il d'écrit dans la loi? qu'y lisez- vous? Il lui répondit : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute « votre àme, de toutes vos forces et de tout votre esprit , et votre pro- « chain comme vous-même. Jésus lui dit : Vous avez très-bien répondu ; « faites cela, et vous vivrez. Mais cet homme, voulant faire paraître « qu'il était juste , dit à Jésus : Et qui est mon prochain ? Et Jésus , pre- « nant la parole, lui dit : Un homme qui descendait de Jérusalem à « Jéricho tomba entre les mains des voleurs, qui le dépouillèrent, le « couvrirent de plaies, et s'en allèrent, le laissant à demi-mort. Il ar- « riva ensuite qu'un prêtre descendit par le même chemin, lequel aussi, « l'ayant aperçu, passa outre. Un lévite qui vint au même lieu, l'ayant « considéré, passa outre encore; mais un Samaritain, passant son che- « min, vint à l'endroit où était cet homme, et l'ayant vu, il en fut « touché de compassion. Il s'approcha doue de lui , il versa de l'huile « et du vin dans ses plaies, et les banda; et l'ayant mis sur son che- « val, il l'amena dans l'hôtellerie, et eut soin de lui. Le lendemain, « il tira deux deniers qu'il donna à l'hôte, et lui dit : Ayez bien soin o de cet. homme; et tout ce que vous dépenserez de plus, je vous le « rendrai, à mon retour. Lequel de ces trois vous semble-t-il avoir été a le prochain de celui qui tomba entre les mains des voleurs? Le doc-

• Jetés des Jpàtres ehap. \, v. :>1 et -:;

t teur lui répondit : Celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Allez. « donc , lui dit Jésus , et faites de même. »

Je me garderai bien d'ajouter ici aucune réflexion. J'observerai seulement que l'action du Samaritain e>t bien supérieure a celle de l'hernouten; car quoique le second fasse un plus grand sacrifice, il y est en quelque sorte déterminé par la force : Il fallait qu'il y eut un champ fourragé. Mais le Samaritain obéit entièrement aux impulsions de l'humanité. Son action est libre, et sa charité gratuite. Ce trait, comme tous ceux de l'Évangile, renferme en peu de mots une foule d'instructions lumineuses sur le second de nos devoirs. Il serait impossible de les remplacer par d'autres, imaginés même à plaisir. Pesez toules les circonstances de la charité inquiète du Samaritain. Il panse les plaies d'un malheureux ; il le met sur son propre cheval ; il expose sa vie en s'arrètant, et allant à pied dans un lieu fréquenté par les voleurs. Il pourvoit ensuite dans l'hôtellerie aux besoins tant présents que futurs de cet infortune, et il continue sa route sans rien attendre de sa reconnaissance.

Plutarque remarque qu'Alexandre ne se livra au désordre qui souilla la lin de son auguste carrière , que parce qu'il se crut abandonné des dieux. Non-seulement ce sentiment cause nos maux quand il disparait de nos plaisirs, mais quand , par l'effet de nos passions ou de nos institutions, qui pervertissent les lois naturelles, il se porte sur nos maux mêmes. Ainsi, par exemple, quand, après avoir donné des lois mécaniques aux opérations de noire âme, nous venons à porter sur nos maux physiques et passagers le sentiment de l'inlini, c'est alors que, par une juste réaction, noire misère devient insupportable. Je n'ai esquissé que faiblement l'action des deux principes de l'homme; mais, à quelque sensation de douleur ou de plaisir qu'on veuille les appliquer, on sentira la différence de leur nature et leur réaction perpétuelle

A propos d'Alexandre abandonné des dieux, je serais surpris que l'expression de cette siluation n'eût pas inspiré le génie de quelque artiste de la Grèce. Voici ce que je trouve à ce sujet dans Addison : « Il y a dans la même galerie (à Florence) un beau buste d'Alexandre « le Grand , le visage tourné vers le ciel , avec un certain air noble de « chagrin et de déplaisir. J'ai vu deux ou trois anciens bustes d'Alexan- « dre du même air et de la même posture : je suis porté à croire que le « sculpteur avait dans l'esprit , ou le conquérant pleurant pour de nou- ■< veaux mondes, ou quelques autres circonstances semblables de son « histoire*.» Je pense que la circonstance, de l'histoire d'Alexandre àlaquelle il faut rapporter ces bustes est celle où il se plaint aux dieux de l'avoir abandonné. Je ne doute pas qu'elle n'eût fixé l'excellent jugement d' Addison, s'il se fût rappelé l'observation de Plutarque.

A Dieu ne plaise que je veuille exciter notre peuple à haïr les Anglais, si dignes aujourd'hui de toute notre estime ! Mais comme leurs écrivains et même leur gouvernement se sont permis plus d'une fois de nous ren-

• Addison , ('rivage d'Italie , t. IV de Mlssoil. , p. 29." et 891.

dre odieux sur les théâtres de leur nation , j'ai voulu leur montrer qu'il nous était bien aisé d'user de représailles. Puisse plutôt le génie de Fénelon, dont ils font tant de cas, qu'un de leurs plus aimables beaux esprits, le lord Littleton , l'a mis au-dessus de Platon , réunir un jour nos cœurs et nos esprits!

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