DU CLERGE
uautés , qui résiste aux méchants et supporte les faibles, qui est toujours prêt à secourir les malheureux , et qui , dans ce siècle d'erreur , réfute les objections des ennemis de la foi par ses propres vertus : il est récompensé par l'estime publique. On peut acheter par de pénibles travaux la gloire d'être un Fénelon ou un Juigné. Je ne dis rien de ceux d'un curé , qui attirent quelquefois par leur importance l'attention des rois , ni de ceux d'un missionnaire qui va au martyre. Souvent les combats de celui-ci ne durent qu'un jour , et sa gloire est immortelle. Mais je parle de ceux d'un simple et obscur habitué de paroisse, auquel personne ne fait attention. Il est obligé d'abord de sacrifier les plaisirs et la liberté de sa jeunesse à d'ennuyeuses et pénibles études. Il faut qu'il supporte, tous les jours de sa vie, la continence, comme une lourde cuirasse, dans mille occasions propres à la faire perdre. Le monde n'honore que des vertus de théâtre et des victoires d'un moment. Mais combattre chaque jour un ennemi logé au dedans de soi, et qui s'approche en ami; repousser sans cesse, sans témoin, sans gloire, sans éloge, la plus forte des passions et le plus doux des penchants , voilà ce qui est difficile. Des combats d'une autre espèce l'attendent au dehors. Il est obligé d'exposer journellement sa vie dans des maladies épidémiques. Il faut quïl confesse, la tête sur le même oreiller, des malades qui ont la petite vérole , la fièvre putride , le pourpre. Ce courage obscur me parait fort supérieur au courage militaire. Le soldat combat à la vue des armées , au bruit du canon et des tambours ; il se présente à la mort en héros : mais le prêtre s'y dévoue en victime. Quelle fortune celui-ci se promet-il de ses travaux? une subsistance souvent précaire. D'ailleurs , quand il acquerrait des biens , il ne peut les faire passer à ses descendants. Il voit toutes ses espérances temporelles mourir avec lui. Quel dédommagement reçoit-il des hommes ? Avoir à consoler souvent des gens qui n'ont plus de foi ; être le refuge des pauvres, et n'avoir rien à leur donner ; être persécuté quelquefois pour ses vertus mêmes ; voir tourner ses combats en mépris , ses démarches en
ruses, ses vertus en vices , sa religion en ridicule : tels sont les devoirs et la récompense que le monde donne à la plupart de ces hommes , dont il envie le sort.
Voilà ce que j'ai osé proposer pour le bonheur du peuple et des principaux ordres de l'État , et ce qu'il m'a été permis de mettre au jour. Assez de philosophes et de politiques ont déclamé contre les vices de la société . sans s'embarrasser d'en rechercher les causes , et encore moins les remèdes. Les plus habiles n'ont vu nos maux qu'en détail , et n'y ont employé que des palliatifs. Les uns ont proscrit le luxe, d'autres les célibataires , et ont voulu forcer à se charger d'une famille des gens qui n'ont pas de quoi subvenir à leurs propres besoins. D'autres ont voulu qu'on emprisonnât les mendiants , d'autres ont défendu aux filles de joie de paraître dans les rues. Ils agissent comme ces médecins qui , pour guérir les boutons d'un corps malade , s'efforceraient de les répercuter au dedans. Politiques, vous appliquez le remède à la tête , parce que la douleur est au front ; mais le mal est dans les nerfs : c'est au cœur qu'il faut pourvoir; c'est le peuple qu'il faut guérir.
de l'éducation.
« A quoi , dit Plutarque1 , devoit Numa plustost employer « son estude qu'à faire bien nourrir les enfants et à faire exer- « citer les jeunes gens , afin qu'ils ne fussent différents des « mœurs, ni turbulents pour la diversité de leur nourriture, « mais fussent tous accordants ensemble pour avoir esté , « dans leur enfance , acheminés à une mesme trace , et mou- « lés sur une mesme forme de la vertu? Cela , outre les au- « très utilités , servit encore à maintenir les lois de Lycur- « gue ; car la crainte du serment que les Spartiates avoient
1 Plutarque , comparaison de Numa et de Lycurgue.
DE L'EDUCATIOS- 5C9
« jure eust eu bien peu d'efficace , si, par l'institution et la « nourriture, il n'eust, par manière de dire, teint en laine « les mœurs des enfants , et ne leur eust , avec le lait de « leurs nourrices , presque fait sucer l'amour de ses lois et « de sa police. »
Voilà un jugement qui condamne toutes nos éducations , en faisant l'éloge de celle de Sparte. Je ne balance pas à attribuer à nos éducations modernes l'esprit inquiet , ambitieux , haineux , tracassier et intolérant de la plupart des Européens : on en peut voir des effets dans les malheurs des peuples. Il est remarquable que ceux qui ont été les plus agités au dedans et au dehors sont précisément ceux où notre éducation si vantée a été la plus florissante : c'est ce qu'on peut vérifier pays par pays, siècle par siècle. Les politiques ont cru voir la cause des malheurs publics dans les différentes formes de gouvernements ; mais la Turquie est tranquille, et l'Angleterre est souvent agitée. Toutes formes politiques sont indifférentes au bonheur d'un État , comme nous l'avons dit, pourvu que le peuple y soit heureux. Nous aurions pu ajouter : Et pourvu que les enfants le soient aussi.
Le philosophe Laloubère , envoyé de Louis XIV à Siam , dit , dans la relation de son voyage , que les Asiatiques se moquent de nous , quand nous leur vantons l'excellence de la religion chrétienne pour le bonheur des États. Ils demandent, en lisant nos histoires, comment il est possible que notre religion soit si humaine , et que nous fassions la guerre dix fois plus souvent qu'eux. Que diraient-ils donc s'ils voyaient parmi nous nos procès perpétuels , les médisances et les calomnies de nos sociétés, les jalousies des corps, les batteries du petit peuple , les duels des gens bien élevés , et nos haines de tout genre , auxquelles on ne voit rien de comparable en Asie , en Afrique , chez les Tartares ni chez les sauvages , au témoignage même des missionnaires ? Pour moi, je trouve la cause de tous ces désordres particuliers et généraux dans notre éducation ambitieuse. Quand on a bu , dès l'enfance , dans la coupe de l'ambition , la soif en reste
toute la vie , et elle dégénère eu fièvre au pied des autels.
Certainement ce n'est pas la religion qui en est la cause. Je ne sais pas comment des royaumes soi-disant chrétiens ont pu adopter l'ambition pour base de l'éducation publique. Indépendamment de leur constitution politique , qui l'interdit à tous ceux de leurs sujets qui n'ont pas d'argent, c'està-dire au plus grand nombre, il n'y a point de passion si constamment proscrite par la religion. Nous avons observé qu'il n'y avait que deux passions dans le cœur humain , l'amour et l'ambition. Les lois civiles portent de grandes peines contre les excès de la première ; elles en répriment , tant qu'elles peuvent , les mouvements. Il y a des peines infamantes contre la prostitution , et même en quelques lieux il y en a de mort contre l'adultère. Mais ces mêmes lois vont au-devant delà seconde; elles lui proposent partout des prix, des récompenses et des honneurs. Ces opinions régnent jusque dans les cloîtres. Il y a un grand scandale dans un couvent , si les intrigues amoureuses d'un moine viennent à y éclater ; mais que d'éloges y sont donnés à celles qui le font cardinal ! Que de railleries, d'imprécations et de malédictions contre la faiblesse imprudente! Que de termes doux et honorables pour la ruse audacieuse! Noble émulation , amour de la gloire, esprit , intelligence , mérite récompensé , de combien de noms glorieux pallie-t-on l'intrigue, la flatterie, la simonie, la perfidie, et tous les vices qui marchent , dans tous les états, à la suite de l'ambitieux !
Voilà comme juge le monde ; mais la religion , toujours conforme à la nature , porte sur les caractères de ces deux passions un jugement bien différent. Jésus appelle à lui la faible Samaritaine, il pardonne à la femme adultère, il absout la pécheresse qui baigne ses pieds de larmes ; mais écoutez comme il sévit contre les ambitieux : <« Malheur à vous , « scribes et pharisiens , qui aimez les premières places dans « les festins et les premières chaires dans les synagogues , « qui aimez qu'on vous salue dans les places publiques , et « que les hommes vous appellent maîtres! Malheur aussi à
« vous , docteurs de la loi , qui chargez les hommes de far- « deaux qu'ils ne sauraient porter , et qui ne voudriez pas les « avoir touchés du bout du doigt ! Malheur aussi à vous , « docteurs de la loi , qui vous êtes saisis de la clef de la * science, et qui , n'y étant point entrés vous-mêmes , l'avez « encore fermée à ceux qui voulaient y entrer! etc. *. » IJ leur déclare que, malgré leurs vains honneurs dans ce monde, les prostituées les précéderont au royaume de Dieu. Il nous ordonne , en plusieurs endroits , de prendre garde à eux ; et il nous avertit que nous les reconnaîtrons à leurs fruits. Dans des jugements si différents des nôtres , il juge nos passions suivant leurs convenances naturelles. Il pardonne à la prostitution , qui est en elle-même un vice , mais qui n'est , après tout, qu'une faiblesse par rapport à l'ordre de la société ; et il condamne sans indulgence l'ambition , comme un crime qui est à la fois contre Tordre de la société et celui de la nature. La première ne fait que le malheur de deux coupables , mais la seconde fait celui du genre humain.
A cela nos docteurs répondent qu'il ne s'agit dans l'éducation de nos enfants que de leur inspirer l'émulation de la vertu. Je ne crois pas qu'il soit question dans nos collèges d'exercices de vertu , si ce n'est pour faire à ce sujet quelques thèmes ou quelques amplifications. Mais on leur donne une véritable ambition , en leur apprenant à se disputer les premières places dans les classes, et en leur faisant adopter mille systèmes intolérants. Aussi , quand ils ont une fois la clef de la science dans leur poche, ils sont bien déterminés, comme leurs maîtres , à n'y laisser entrer personne que par leur porte.
La vertu et l'ambition sont incompatibles. La gloire de l'ambition est de monter, et celle de la vertu de descendre Voyez comme Jésus réprimande ses apôtres , lorsqu'ils lui demandent lequel d'entre eux doit être le premier. Il prend un enfant , et le met au milieu d'eux. Sans doute ce n'était pas un enfant de nos écoles. Ah ! lorsqu'il nous recommande
1 Saint Matthieu, chap. xxi;i el suiv.
l'humilité si convenable à notre faible et misérable nature , c'est qu'il n'a pas cru que la puissance, même suprême , pût faire notre bonheur dans ce monde : et il est digne de remarque que ce ne fut pas au disciple qu'il aimait le plus qu'il donna la primauté .sur les autres ; mais pour prix de sou amour, qui fut fidèle jusqu'à la mort, il lui légua, en mourant, sa propre mère.
Cette prétendue émulation inspirée aux enfants les rend pour toute leur vie intolérants, vains, changeants au moindre blâme ou au plus petit éloge d'un inconnu. On leur donne , dit-on, de l'ambition pour leur bonheur, afin qu'ils fassent fortune dans le monde; mais la cupidité naturelle suffit au delà pour remplir cet objet. Est-ce que les marchands , les ouvriers et toutes les professions lucratives, c'est à-dire tous les états de la société, ont besoin d'un autre stimulant? Si l'on n'inspirait d'ambition qu'à un seul enfant, destiné à remplir un jour de grands emplois, cette éducation , qui ne serait pas sans inconvénient , serait au moins convenable à la carrière qu'il doit parcourir : mais en l'inspirant à tous, vous donnez à chacun d'eux autant d'ennemis qu'il a de compagnons ; vous les rendez malheureux les uns par les autres. Ceux qui ne peuvent s'élever par leurs talents cherchent à réussir auprès de leurs maîtres par des flatteries , et à faire tomber leurs égaux par leurs médisances. Si ces moyens ne leur réussissent pas , ils prennent en haine les objets de leur émulation, qui valent à leurs camarades des applaudissements , et qui sont pour eux des sources perpétuelles d'ennui , de châtiments et de larmes. Voilà pourquoi tant d'hommes bannissent de leur mémoire les temps et les objets de leurs premières études, quoiqu'il soit naturel au cœur humain de se rappeler avec délices les époques de l'enfance. Combien voient encore avec une tendre émotion les berceaux d'osier et les poêlons rustiques qui ont servi à leurs premières couches et à leurs premières tables , et ne peuvent voir sans aversion un Turselin ou un Despautère! Je ne doute pas que ces dégoûts de l'éducation n'in-
fluent beaucoup sur l'amour que nous devons porter à la religion , parce qu'on ne nous en montre de même les éléments qu'avec tristesse , orgueil et inhumanité.
J'avoue cependant qu il est heureux , pour beaucoup d'en fants qui ont de mauvais parents , qu'il y ait des collèges : ils y sont moins malheureux que dans la maison paternelle. Les défauts de leurs maîtres , étant exposés à la vue, sont , en partie , réprimés par la crainte de la censure publique ; mais il n'en est pas ainsi de ceux de leurs parents. Patexemple, l'orgueil d'un homme de lettres est babillard , et quelquefois instructif; celui d'un ecclésiastique est dissimulé, mais flatteur; celui d'un gentilhomme est altier, mais franc; celui d'un paysan est insolent, mais naïf: mais l'orgueil d'un bourgeois est morne et stupide; c'est l'orgueil à son aise, l'orgueil en robe de chambre. Comme un bourgeois n'est jamais contredit , si ce n'est par sa femme , ils se réunissent l'un et l'autre pour rendre leurs enfants malheureux , sans même s'en douter. Peut-on croire que dans une société où tous les moralistes conviennent que les hommes sont corrompus , où les citoyens ne se maintiennent que par la crainte des lois , ou par la peur qu'ils ont les uns des autres , les enfants faibles et sans défense ne soient pas abandonnés à la discrétion de la tyrannie? Il n'y a rien de si borné et de si vain que la plupart des bourgeois; c'est ehez eux que la sottise jette des racines profondes : vous en voyez beaucoup, hommes et femmes , mourir d'apoplexie pour mener une vie trop sédentaire , pour manger du bœuf et prendre du bouillon de viande étant malades , sans se douter un moment que ce régime leur soit nuisible. Il n'y a rien de si sain , disent-ils ; ils l'ont toujours vu observer à leurs tantes. C'est là qu'une foule de faux remèdes et de superstitions conservent les réputations qu'ils perdent dans le monde ; c'est dans leurs armoires que le cassis , espèce de poison , passe encore pour une panacée universelle. Le régime de l'éducation de leurs malheureux enfants ressemble à celui de leur santé: ils -les forment à de tristes usages ; ils leur font apprendre , la verge
à la main, jusqu'à l'Évangile; ils les tiennent sédentaires tout le long du jour, dans l'âge où la nature les force de se mouvoir pour se développer. Soyez sages , leur disent-ils sans cesse ; et cette sagesse consiste à ne pas remuer les jambes. Une femme d'esprit, qui aimait les enfants, vit un jour, chez une marchande de la rue Saint-Denis , un petit garçon et une petite fille qui avaient l'air fort sérieux. « Vos eDfants « sont bien tristes , dit-elle à la mère.— Ah ! madame, ré- « pondit la bourgeoise , ce n'est pas manque que nous ne les « fouettions bien pour ça.»
Les enfants, rendus misérables dans leurs jeux et dans leurs études, deviennent hypocrites et sournois devant leurs pères et leurs mères. Enfin ils grandissent. Un soir , la fille met son mantelet , sous prétexte d'aller au salut, et elle va voir son amant ; bientôt sa grossesse se déclare; elle s'enfuit de la maison paternelle , et elle devient fille du monde. Un beau matin , le fils s'engage. Le père et la mère sont au désespoir. Nous n'avons rien épargné, disent-ils, pour leur éducation : nous leur avons donné des maîtres de toute espèce. Insensés ! vous avez oublié le point principal , qui était de vous en faire aimer.
Ils justifient leur tyrannie par ce cruel adage: 11 fautcor- « riger les enfants ; la nature humaine est corrompue. » Ils ne s'aperçoivent pas que ce sont eux-mêmes qui la corrompent par leurs châtiments , et que dans tous les pays où les pères sont bons, les enfants leur ressemblent (23).
Je pourrais démontrer , par une foule d'exemples, que la dépravation de nos plus fameux scélérats a commencé par la cruauté même de leur éducation , depuis Guillery jusqu'à Desrues. Mais , pour sortir tout à fait de cette perspective odieuse, nous ne ferons plus que cette réflexion : c'est que , si la nature humaine était corrompue , comme le prétendent ceux qui s'arrogent le pouvoir de la réformer, les enfants ne manqueraient pas d'ajouter une corruption nouvelle à celle qu'ils trouvent déjà introduite dans le monde lorsqu'ils y arrivent Ainsi la société humaine atteindrait bientôt le terme
de sa destruction. Ce sont les enfants , au contraire , qui l'éloignent , en y apportant des âmes neuves et innocentes. Il faut de longs apprentissages pour leur faire naître le goût de nos passions et de nos fureurs. Les générations nouvelles ressemblent aux rosées et aux pluies du ciel, qui rafraîchissent les eaux des fleuves , ralenties dans leurs cours et prêtes à se corrompre : changez les sources d'un fleuve , vous le changerez dans tout son cours; changez l'éducation d'un peuple, vous changerez son caractère et ses mœurs.
Il est digne de remarque que, de toutes les espèces d'êtres sensibles, l'espèce humaine est la seule dont les petits soient élevés à force de coups. Je ne voudrais pas d'autre preuve , dans le genre humain, d'une dépravation originelle. L'espèce européenne surpasse à cet égard toutes les nations du monde, comme aussi en méchanceté. Nous avons remarqué, d'après les témoignages des missionnaires mêmes, avec quelle douceur les sauvages élèvent leurs enfants , et quelle affection ceux-ci portent à leurs parents. Les Arabes étendent leur humanité jusqu'à leurs chevaux : jamais ils ne les frappent; ils les dressent à force de caresses, et ils les rendent si dociles, qu'il n'y en a point dans le monde qui leur soient comparables en beauté et en bonté. Ils ne les attachent point dans leur camp ; ils les laissent errer en paissant aux environs , d'où ils accourent à la voix de leurs maîtres. Ces animaux dociles viennent la nuit se coucher dans leurs tentes au milieu des enfants, sans jamais les blesser. Si un cavalier tombe dans une course, son cheval s'arrête sur-le-champ , et reste auprès de lui sans le quitter. Ces peuples sont parvenus , par l'influence invincible d'une éducation douce, à. faire de leurs chevaux les premiers coursiers de l'univers. On ne peut lire sans attendrissement ce que rapporte à ce sujet le vertueux consul d'Arvieux , dans son voyage du Liban. Un pauvre Arabe du Désert avait pour tout bien une magnifique jument : le consul de France à Seyde lui proposa de la lui vendre , dans l'intention de l'envoyer à Louis XIV. L'Arabe , pressé par le besoin , balança longtemps; enfin il y consentit, et en demanda un prix considé-
blG ÉTUDE QUATORZIÈME.
rable. Le consul, n'osant de son chef donner une si grosse somme, écrivit à sa cour pour en obtenir l'agrément. Louis XIV donna ordre qu'elle fût délivrée. Le consul sur-le-champ mande l'Arabe, qui arrive monté sur sa belle coursière , et il lui compte l'or qu'il avait demandé. L'Arabe, couvert d'une pauvre natte, met pied à terre, regarde l'or; il jette ensuite les yeux sur sa jument, il soupire et lui dit: « A qui « vais-je te livrer? à des Européens qui t'attacheront, qui te '< battront, qui te rendront malheureuse: reviens avec moi, « ma belle, ma mignonne, ma gazelle! sois la joie de mes « enfants! » En disant ces mots, il sauta dessus, et reprit la route du Désert.
Chez les anciens, et même chez les sauvages, la perspective de la vie sociale leur présentait une suite d'emplois depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, qui était parmi eux l'âge des grandes magistratures et du sacerdoce. Les espérances de leur religion venaient alors terminer la fin de leur carrière, et achevaient de rendre le plan de leur vie conforme à celui de la nature. C'est ainsi qu'ils entretenaient toujours dans l'âme de leurs citoyens cette perspective de l'infini, si naturelle au cœur humain. Mais la vénalité et les mauvaises mœurs ayant renversé parmi nous l'ordre de la nature, le seul âge delà vie qui ait conservé ses droits est celui de la jeunesse et des amours. C'est là l'époque où tous les citoyens dirigent, leurs pensées. Chez les anciens, c'étaient les vieillards qui gouvernaient; chez nous, ce sont les jeunes gens. On force, dans tous les emplois, les vieillards de se retirer.
Si j'ai désiré qu'on élevât des monuments à la gloire de ceux qui ont enrichi notre climat de plantes exotiques , ce n'est pas que je préfère celles-là à celles de la patrie ; mais c'est pour rendre à la mémoire de ces citoyens une partie de la reconnaissance que nous devons à la nature. D'ailleurs , les plantes les plus communes de nos campagnes, indépendamment de leur utilité, sont celles qui nous rappellent les sensations les plus agréables : elles ne nous jettent pas au dehors comme les plantes étrangères, mais elles nous ramènent
au dedans et à nous-mêmes. La sphère emplumée d'un pissenlit me fait ressouvenir des lieux où, assis sur l'herbe avec des enfants de mon âge , nous tentions d'enlever d'un seul souffle toutes ses aigrettes, sans quil en restât une seule. La fortune a soufflé de même sur nous , et a dispersé nos cercles légers dans tous les pays du monde. Je me rappelle, en voyant certains épis de graminées , l'âge heureux où nous conjuguions sur leurs stipules alternatives les différents temps et les différents modes du verbe a imer. Nous tremblions d'entendre nos compagnons finir à la dernière par : » Je ne vous aime plus. » Ce ne sont pas les plus belles fleurs que nous affectionnons davantage : le sentiment moral détermine à lalongue tous nos goûts physiques. Les plantes qui me semblent les plus malheureuses sont aujourd'hui celles qui m'inspirent le plus d'intérêt. Souvent je fixe mon attention sur un brin d'herbe au haut d'un vieux mur, ou sur une scabieuse battue des vents au milieu d'une plaine. Plus d'une fois , en voyant dans les pays étrangers un pommier sans fleurs et sans fruits, je me suis écrié : « Oh! pourquoi la fortune vous a-t-elle re- « fusé , comme à moi, un peu de terre dans votre terre na- « taie? »
Les plantes de la patrie nous en rappellent partout l'idée d'une manière plus touchante que ses monuments. Je n'épargnerais donc rien pour les réunir autour des enfants . Je ferais de leur école un lieu charmant comme leur âge , afin que quand les injustices de leurs patrons , de leurs amis , de leurs parents , de la fortune , auraient brisé dans leur cœur tous les liens de la patrie, le lieu où leur enfance aurait été heureuse fût encore leur Capitole.
Je le décorerais de quelques tableaux. Les enfants, ainsi que le peuple, préfèrent la peinture à la sculpture, parce que cette dernière a pour eux trop de beautés de convention. Ils n'aiment point les figures toutes blanches , mais avec des joues rouges et des yeux bleus , comme leurs images de plâtre. Ils sont plus frappés des couleurs que des formes. Je voudrais qu'on y vît les portraits de nos rois enfants. Cyrus , élevé avec
des enfants de son âge , en lit des héros ; les nôtres seraient élevés au moins avec les images des rois. Ils prendraient, à leur vue, les premiers sentiments de l'attachement qu'ils doivent aux pères de la patrie. On y verrait des tableaux de religion, non pas ceux qui sont effrayants , et qui sont destinés à rappeler l'homme au repentir, mais ceux qui sont propres à rassurer l'innocence. Tel serait celui de la Vierge tenant Jésus enfant dans ses bras ; tel serait Jésus lui-même au milieu des enfants, portant dans leurs attitudes et leurs traits la naïveté et la confiance de leur âge , et tels que le Sueur les eût peints. On lirait au-dessous ces paroles de Jésus-Christ même :