DES SENSATIONS PHYSIQUES
Toutes les sensations physiques sont en ellesmêmes des témoignages de notre misère. Si l’homme est si sensible au sentiment du toucher , c’est qu'il est nu par tout son corps. Il faut, pour se vêur, qu'il dépouille les quadrupèdes, les plantes et les vers. S1 presque tous les végétaux et les animaux ressortissent à sa nourriture, c’est qu'il est obligé d'employer beaucoup d’apprêts et de combinaisons dans ses alhimens. La nature l’a traité avec bien de la rigueur , car 1l est le seul animal aux besoms duquel elle n’ait pas immédiatement pourvu. Nos philosophes n’ont pas assez réfléchi sur une aussi étrange distinction. Quoi ! un ver a sa tarriére ou sa râpe ; 1} naît au sein du fruit, dans l'abondance ; 1l trouve ensuite en lui-même de quoi se filer une toile dont 1l s’enveloppe ; après cela il se change en mouche brillante, qui va, en se livrant à l'amour, reperpétuer son espèce sans souci et sans remords : et le fils d’un roi naît tout nu dans les larmes et les gémissemens, ayant besoin toute sa vie du secours d'autrui , obligé de combattre sa propre espèce audehors et au-dedans , et trouvant souvent en luimême son plus grand ennemi ! Certes , si nous ne
sommes tous que des enfans de la poussière , 1l
valoit mille fois mieux venir à l'existence sous Ja forme d’un insecte que sous celle d'un empereur. Mais l'homme n’a été abandonné à la dernière des misères qu'afin qu'il eùt sans cesse recours à la prenuère des puissances. |
Du Goût.
Il n’y a point de sensation physique qui ne fasse naître en lui quelque sentiment de la Divinité.
À commencer par le sens le plus grossier de tous, qui est celui de boire et de manger , tous les peuples, dans l'état sauvage, ont cru que la Divinité avoit besoin de soutenir sa vie par les mêmes moyens que les hommes : de là est venu, dans toutes les rehgions , l'origine des sacrifices, C’est encore de là qu'est venu, chez beaucoup de nations , l'usage de porter des alimens sur les tombeaux : les femmes des sauvages de l'Amérique étendent ce soin jusqu'aux peuts enfans qui sont morts à la mamelle. Lorsqu’ellesleur ontrendules devoirs de lasépulture, elles viennent tous les jours, pendant plusieurs semaines , verser de leur sein quelques gouttes de lait sur leurs petits tombeaux (1) ; c’est ce qu'aflirme le jésuite Charlevoix , qui en a été souvent le témoin. Ainsi le sentiment de la Divinité et celui de l'immortalité de l'ame sont liés avec nos affecuions les plus animales , et sur-tout avec l'amour maternel.
Mais l'homme ne s’est pas contenté de partager
(1) Voyez le P. Charlevoix, Voyage en Amérique.
ses alimens avec des êtres intellectuels , et de les inviter en quelque sorte à sa table ; il a cherché à s'élever à eux par l'effet physique de ces mêmes alimens. Il est très-remarquable qu'on a trouvé plusieurs peuples sauvages qui avoient à peine l’industrie de se procurer des alimens, mais aucun qui n'eùt celle de s’enivrer. L'homme est le seul de tous les animaux qui soit sensible à ce plaisir. Ceux-ci sont contens de rester dans leur sphère ; l’homme s'efforce toujours de sortir de la sienne. L’ivresse
exalte l’ame. Toutes les fêtes religieuses chez les .
sauvages , et même chez les peuples policés , sont suivies de fesuns , où l’on boit à perdre la raison :
on commence , à la vérité, par jeûner, maïs on finit :
par s’enivrer. L'homme renonce à la raison humaine pour exciter en lui des émotions divines. L'effet de l'ivresse est de jeter l’ame dans le sein de quelque divinité. Vous entendez toujours les buveurs chanter Bacchus , Mars , Vénus ou l Amour. Il est encore très-remarquable que les hommes ne se livrent au blasphême que dans l'ivresse ; car c’est un instinct aussi ordinaire à l'ame de chercher la Divinité lorsqu’elle est dans son état naturel, que de l’abjurer lorsqu'elle est corrompue par le vice.
De l’Odorat.
Les plaisirs de l’odorat sont particuliers à l’homme, car je n'y comprends point les émanauons olfactives
par lesquelles il juge de ses alimens , et qui lui sont communes avec la plupart des animaux. L'homme seul est sensible aux parfums, et il s'en sert pour donner plus d'énergie à ses passions. Mahomet disoit qu'ils élevoient son ame vers le ciel: Quoi qu'il en soit , leur usage s’est introduit dans tous les cultes religieux et dans les assemblées politiques de beaucoup de nations. Les Brésihens , ainsi que tous les Sauvages del’Amérique septentrionale ,ne délibérent point sur quelque objet important sans fumer du tabac dans un calumet. C’est de cet usage que le calumet est devenu chez toutes ces nations le symbole de la paix, de la guerre , des alliances , suivant les accessoires qu’elles y ajoutent. C’est sans doute du même usage de fumer , qui étoit commun aux Scythes , comme le rapporte Hérodote, que le caducée de Mercure, qui ressemble beaucoup au calumet des Américains , et qui paroît m'avoir été comme lui qu'une pipe , devint le symbole du commerce. Le tabac aceroît en quelque sorte [es forces du jugement en occasionnant une espèce d'ivresse dans les nerfs du cerveau. ‘Léry dit que les Brésihiens fument du tabac jusqu’à s’emivrer. Nous observerons que ces peuples ont trouvé la plante la plus céphalique qu’il y ait dans le règne végétal, et que son usage est le plus universellement répandu de toutes celles qui existent sur le globe, sans en excepter la vigne et le blé. J'en ai vu cultiver en
Finlande , au-delà de Vibourg , par le 60° degré de latitude nord. Son habitude est si puissante, qu’un homme qui y est accoutumé se passera plus difficilement d'elle que de pain pendant un jour. Cette plante est cependant un véritable poison ; elle affecte à la longue les nerfs de l’odorat , et quelquefois ceux
de la vue. Mais l’homme est toujours prêt à altérer
sa constitution phvsique . pour 11 puisse ren- | Pad > PO vu qu'il puis forcer en lui le sentiment intellectuel.
De la Fue.
Tout ce que nous avons dit en rapportant quelques loix générales de la nature , des harmonies , des consonnances, des contrastes et des oppositons , aboutit principalement au sens de la vue. Je ne parle pas des convenances, car elles appartiennent au sentiment de la raison , et sont entièrement disünctes de la mauére. À la vérité les autres relations sont fondées sur la raison même de la nature, qui nous réjouit par les couleurs et les formes génératives et engendrées , et qui nous attriste par celles qui nous annoncent la décomposition et la destruction. Mais sans rentrer dans ce vaste et inépuisable sujet , je ne parlerai 1cique de quelques effets d’opüque, qui font naître involontairement en nous le senument de quelques attributs de la Divinité.
Une des causes les plus ordmaires du plaisir que nous éprouvons à la vue d’un grand arbre, vient du
DE LA NATURE. 145 sentiment de l'infini qui s'élève en nous par sa forme pyramidale. Les dégradations de ses divers étages de rameaux et des teintes de verdure qui sont toujours plus légères à l'extrémité de l'arbre que dans le reste de son feuillage , lui donnent une élévation apparente, qui n’a point de terme. Nous éprouvons les mêmes sensations dans le plan horizontal des campagnes , Où nous apercevons souvent plusieurs plans de collines quifuient les unes derrière les autres, et dont les dernières se confondent avec le ciel. La nature produit les mêmes effets dans les grandes plaines, au moyen des vapeurs qu’élèvent les rivages des lacs ou les canaux des rivières et des fleuves qui les traversent ; leurs contours sont d’autant plus mulüpliés, que les plaines ont plus d’étendue , comme je l'ai souvent remarqué. Ces vapeurs se présentent sur différens plans : tantôt elles s'arrêtent comme des rideaux sur les lisièéres des forêts ; tantôt elles s'élèvent en colonnes le long des ruisseaux qui ser- : pentent dans les prairies : quelquefois elles sont ioutes grises ; d’autres fois elles sont éclairées et pénétrées par les rayons du soleil. Sous tous ces aspects elles nous montrent, si j'ose dire, plusieurs perspectives de linfini dans l'infini même.
Je ne parle pas du spectacle ravissant que le ciel nous présente quelquefois par la disposition de ses Nuages. Je ne sache pas qu'aucun philosophe ait SOupconné que leurs beautés avoient des loix. Ce
qu'il y a de certain, c’est qu'il n'y-a point d'animal
qui vive à Ja lumière, qui ne soit sensible à leurs effets. J'ai dit ailleurs quelque chose de leurs carac-
tères d'amabilité ou de terreur, qui sont les mêmes
que ceux des animaux et des végétaux aimables ow dangereux , conformément à ceux des jours et des
saisons qu'ils nous annoncent. Les loix que j'en ai
esquissées offtiront des méditations délicieuses à
qui voudra les étudier, autrement qu avec les moyens
mécaniques de nos baromètres et de nos thermo-
mètres. Ces instrumens ne sont bons que pour
régler les aumosphères de nos chambres ; 1ls nous
déguisent trop souvent l'acüon de la nature; ils an-
noncent la plupart du temps les mêmes températures
aux jours qui font chanter les oiseaux , et à ceux qui
les font taire. Les harmonies du ciel ne peuvent être senties que par le cœur humain. Tous les peuples,
frappés de leur langage ineffable , lèvent les yeux
et les mains vers le ciel, dans les mouvemens invo-
Jontaires de la joie et de la douleur. La raison cependant leur dit que la Divinité est partout. Pourquoi est-ce que nul d’entre eux ne tend les bras vers la terre ou à l'horizon, pour linvoquer ? D'où vient
ce sentiment qui leur dit que Dieu est au ciel ?
Est-ce parce que le ciel est le séjour de la lumiere ?
Est-ce parce que la lumière elle-même , qui nous
fait apercevoir tous les objets, n'étant point ,
comme nos matières terreslres , sujette à étre divi-
sée, corrompu, détruite et renfermée, semble pré= senter quelque chose de céleste dans sa substance ?
C’est au sentiment de l'infini que nous inspire la vue du ciel, qu'il faut attribuer le goût de tous les peuples pour bâtir des temples sur les sommets des montagnes , et le penchant mvincible qu’avoient les Juifs à adorer, comme les autres nations, sur les lieux élevés. I1n’y a point de montagne dans les iles de l’Archipel qui n’ait son éghse, ni de coteau à la Chine qui n'ait sa pagode. Si, comme le prétendent quelques philosophes, nous ne jJugions Jamais de la nature des choses que par des résultats mécaniques des comparaisons d’elles à nous , la hauteur des montagnes devroit humilier notre petitesse. Mais c’est parce que ces grands objets en s’élevant vers le ciel y élévent nos ames par le sentiment de l'infini , et qu'en nous éloignant de la terre ils nous portent vers des beautés plus durables.
Les ouvrages de la nature nous présentent sou vent plusieurs sortes d’infinis à la fois; ainsi » par exemple, un grand arbre dont le tronc est caverneux et couvert de mousses, nous donne le sentiment de l'infini dans le temps , comme celui de Pinfini en hauteur. Il nous offre un monument des siècles où nous n'avons pas vécu. S'il s’y joint l'infini en étendue , comme lorsque nous apercevons à tra= vers ses sombres rameaux de vastes lointains, notre
respect augmente. Ajoutez-y encore les diverses 154% K
croupes de sa masse , qui contrastent avec la profondeur des vallées et avec le mveau des prairiés : ses demi-jours vénérables, quis’opposent et se jouent avec l’azur des cieux, ete sentiment de notre misére, qu'il rassure par les idées de protecuon qu'il nous présente dans l'épaisseur de son tronc inébranlable comme un rocher , et dans sa cime auguste agitée des vents , dont les majestueux Mmurmures semblent entrer dans nos peines. Un arbre avec toutes ces harmonies nous inspire je ne sais quelle vénératlon religieuse. Aussi Pline dit que les arbres ont été les premiers temples des Dieux.
L'impression sublime qu’ils produisent est encore plus profonde lorsqu'ils nous rappellent quelque sentiment de la vertu, Comme le souvenir des grands hommes qui les ont plantés, où de ceux dont ils ombragent les tombeaux. Tels étoient les chènes d'Tulus à Troie. C'est par un effet de ce sentiment que les montagnes de la Grèce et de Fialie nous paroissent plus respectables que celles du reste de l'Europe, quoiqu'elles ne soient pas plus anciennes dans le monde, parce que leurs monumens, tout ruinés qu'ils sont, nous rappellent les vertus de ceux qui les ont habitées. Mais ce sujet n’est pas de
cet article.
En général les diverses sensations de l'infini aug-
mentent par les contrastes des objets physiques qui Les font naître. Nos peires ne sont pas assez atten-
DE LAWNAMURE, 147 if au choix de ceux qu'ils mettent sur les devants de leurs tableaux. Ils douneroient bien plus d'effet au fond de leurs scènes , s'ils lui en opposoient le fronuspice, non-seulement en couleurs et en formes, comme ils font quelquefois, mais en nature. Ainsi, par exemple , si on veut donner beaucoup d’intérêt à un paysage riant et agréable, il faut qu'on l'aperçcoive à travers un grand ärc de triomphe ruiné par le temps. Au contraire, une ville remplie de monumens étrusques ou égyptiens, naroît encore plus antique quand on la voit de dessous un berceau de verdure ou de fleurs. I faut imiter la nature, qui ne fait jamais venir les plantes les plus aimables dans toute leur beauté, telles que les mousses , les violettes et les rèses, qu'au pied des rustiques rochers.
Ce n’est pas que les consonnances ne produisent aussi de grands effets, sur -tout quand elles r'Approchent des objets qui sont étrangers les uns aux autres. C’est ainsi, par exemple, que la coupole du collége des Quatre-Nations présente un point de vue magnifique , lorsqu'on l’apercoit du milieu de la cour du Louvre, à travers l’arcade de ce palais qui est vis-à-vis ; car alors on la. voit toute entière avec une parte du ciel sous les claveaux de la voûte , comme si elle étoit une parte du Louvre. Mais dans cette consonnance même, qui donne tant d'étendue à notre opüuque , 1] y a encore un con-
149 ÉTAUND ES iraste de la forme concave de l’arcade à la forme convexe de la coupole.
Le grand art d’émouvoir est d'opposer des objets sensibles aux intellectuels. L/ame prend alors un grand essor. Elle passe du visible à l’imvisible, et jouit, pour amsi dire, à sa manière, en s'étendant dans les vastes champs du sentiment et de l'intelligence. Chez certains peuples de la Tartarie , quand un grand est mort, son écuyer après l’enterrement prend par la bride le cheval, qu'il avoit coutume de monter ; il met dessus l’habit de son maitre, et le promène en silence devant l’assemblée, que ce spectacle fait fondre en larmes.
Quand les sous-entendus se muluplhent et se lent à quelque affection vertueuse , les émotions de l’ame redoublent. Ainsi, lorsque dans l’Enéide, Iule promet des présens à Nisus et à Euryale, qui vont chercher son père à Palamée, il dit à Nisus :
Bina dabo argento perfecta atque aspera signis Pocula, devictà genitor quæ cepit Arisbà; Et tripodes geminos, auri duo magna talenta,
Cratera antiquum quem dat Sidonia Dido.
Lib. 9, v. 265.
«Je vous donnerai deux amphores d'argent , avec » des figures en relief d’une ciselure parfaite, Mon » père s'en rendit maître à la prise d’Arisba. J’y join- » drai deux wrépieds pareils, deux grands talens d'or
» et une coupe antique que m'a donnée la reme » Didon ».
Il promet à ces deux jeunes gens que l’amitié ren doit si unis , des présens doubles , deux amphores ; deux trépieds pour les poser à la maniére des anciens , deux talens d’or pour les remphr de vin, mais une seule coupe pour le boire ensemble. Encore quelle coupe ! il n’en vante ni la matière ny le travail, comme dans les autres présens ; 11 y attache des qualités morales bien plus précieuses pour des amis. Elle est antique , elle n’a point été le prix de la violence , mais elle est un présent de l'amour. Sans doute Iule l’avoit reçue de Didon, lorsqu'elle crut avoir épousé Enée.
Dans toutes les scènes de passions où l’on veut produire de grandes émouons, plus l'objet principal est circonscrit, plus le sentiment intellectuel qui en résulte est étendu. I ÿ en a plusieurs raisons , dont la plus importante est que les contrastes accessoires , comme ceux de la petitesse à la grandeur , de la foïblesse à la force, du fini à l'infini, concourent à augmenter le contraste du sujet. Quand le Poussin a voulu faire un tableau du déluge universel , il n’y a représenté qu'une famille. On voit un vieillard à cheval qui se note, et, dans un bateau , un homme , qui est peut-être son fils , présente à sa femme, grimpée sur un rocher, un petit enfant vêtu d’une cote rouge , qu , de son
côté, cherche à s'aider de ses petits pieds pour : parvenir sur la roche. Le fond du paysage est affreux par sa noire mélancohe. Les herbes et les arbres ÿ sont trempés d'eau , la terre mêmeen est pénétrée , comme on le voit par ce long serpent qui s’empresse de quitter son souterrain. Les torrens coulent de tous côtés ; le soleil paroît dans le ciel comme un œil crevé. Mais les plus grands intérêts y portent sur le plus foible objet : un père et une mére près de périr, ne s'occupent que du salut de leur enfant. Tous les sentimens sont éteints sur la terre, et l'amour maternel vit encore. Le genre humain est détruit à cause de ses crimes, et l’innocence va être enveloppée dans sa punition. Ces eaux débordées , ces terres noyées, cette noire atmosphere , ce soleil éteint , ces solitudes déso= lées , cette famille fagiuve , tous les effets de: cette ruine universelle du monde se réunissent sur un enfant. Cependant il n’y a personne qui, en voyant le peut groupe de personnages qui l'environne , ne s’écrie : « Voilà le déluge universel ». Telle est la nature de notre ame ; loi d’être matérielle , elle ne saisit que les convenances, Moins vous lui montrez d'objets physiques, plus vous lui faites naître de sentimens intellectuels.
DE LA: N'AUTUU R E: 15€ De L’Ouie.
Platon appelle l’ouie et la vue les sens de l’ame. Je crois qu'il les quaklie particulièrement de ce nom , parce que la vue est affectée de la lunuere, qui n'est point une matière à proprement parler, et l’ouïe, des modulations.de l'air , qui ne sont point en elles-mêmes des corps. D'ailleurs, ces deux sens. ne nous apportent que le sentiment des convenances et des harmonies , sans nous mêler avec la matiére, comme l’odorat quin’est affecté que des émapations des corps, le goût de leur fluidité, et le toucher de leur solidité, de leur mollesse , de leur chaleur et de leurs autres qualités physiques. Quoique l’ouie et la vue soient les sens directs de l'ame, il n’en faut pas conclure cependant qu'un homme né sourd et aveugle seroit imbécile, comme on l'a prétendu. Lame voit et entend par tous les sens. C’est ce que prouvent les princes aveugles de Perse, dont les doigts ont tant d'intelligence, au rapport de Chardin, qu'ils tracent et calculent toutes les figures de la géométrie sur des tablettes. Tels sont encore les sourds et muets, auxquels M. l'abbé de l'Epée a appris à converser.
Je n’ai pas besom de m’étendre sur les rapports intellectuels de l’ouïe. Ce sens est l’organe immédiat de l'intelligence; c'est lui qui reçoit la parole
qui n'appartient qu'à l'homme , et qui est, par ses
modulations infinies , l'expression de toutes les convenances de la nature et de tous les sentimens du cœur humain. Maïs il ÿ à un autre langage qu paroît appartenir encore plus particulièrement à ce premier principe de nous-mêmes » Que nous avons appelé le sentiment : c’est la musique. Je ne m’étendrai pas sur le pouvoir incompréhensible qu'elle a de calmer et d’exciter les passions d’une manière indépendante de la raison , et de faire naître des affections sublimes die de toute percepüon mtellectuelle ; ses effets sont assez connus. J’observerai seulement qu “elle est si naturelle à l'homme, que les premières prières adressées à la Divinité et les premières loix chez tous les peuples , ont été mises en chant. L'homme n’en perd le goût que dans les sociétés policées , dont les langues même perdent à à la longue leurs accens. C’est qu'une mulutude de relations sociales y détruisent les convenances naturelles. On y raisonne beaucoup, et on n'y sent presque plus.
L'Auteur de la nature a jugé l'harmonie des sons si nécessaire à l’homme, qu’il n’y a point de site sur la terre qui n'ait son oiseau chantant. Le serin des Canaries fréquente ordinairement dans ces îles les ravines caïllouteuses des montagnes. Le chardonneret se plaît dans les dunes sablonneuses , l’alouette dans les prairies , le rossignol dans les bocages le long des ruisseaux, le bouvreuil , dont le chant est