‹ Études de la natureChapitre 9 sur 48 · JI · texte numérisé non relu

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fois (r). Nous allons présenter un lécer ensemble de leurs harmonies ; après quoi nous suivrons les traces du sentiment céleste qui nous est naturel dans nos sensations les plus communes.

Je vous suppose donc , lecteur, fatigué des maux de nos sociétés , cherchant vers les extrémités de l'Afrique quelque terre heureuse, inconnue aux Européens. Votre vaisseau voguant sur la Méditerranée est jeté , à l'entrée de la nuit » par une tempète, sur une côte où 1l fait naufrage. Par la faveur du ciel vous vous sauvez à térre, vous vous réfugiez dans une grotte que vous apercevez à la lueur des éclairs au fond d'un peut vallon. Tà, retiré dans cet asyle, vous entendez toute la nuit: le tonnerre gronder et la pluie tomber par torrens. Au point du jour vous découvrez derrière vous une ceinture de grands rochers, escarpés comme des murailles. De leurs bases sortent €à et là des touffes de figuiers couverts de figues blanches et rouges , et des bouquets de carouges chargés de siliques brunes ; leurs sommets sont couronnés de pins,

(1) On peut rapporter à ces deux instincts toutes les sensations de la vie, qui semblent souvent se contredire. Par exemple , si l'habitude: et la nouveauté nous paroïssent agréables, c’est que l'habitude nous rassure sur nos relations physiques, qui sont toujours les mêmes, et la nouveauté promet de nouveaux points de vue à notre instinct divin, qui veut toujours étendre ses jouissances,

d'oliviers sauvages et de eyprés à demi courbés par la violence des vents. Les échos de ces rochers répêtent dans les airs les rumeurs confuses de Ia tempête , et les bruits rauques de la mer irritée que : l’on aperçoit au loin. Mais le petit vallon où vous êtes est le séjour du calme et du repos. C’est dans ses flancs mousseux que l’alouette de mer fait son nid , et sur ses grèves solitaires que la mauve attend Ja fin des orages.

Déjà les prenuers feux de l’aurore se prolongent sur les stæchas fleuris et les nappes violettes de thym qui tapissent ses collines. Ses rayons vous font apercevoir , au sommet d’un des plateaux VOISINS, une cabane à l'ombre des arbres. Il en sort un berger , sa femme et sa fille, qui s’acheminent vers la grotte , en portant sur leurs têtes des vases et des corbeilles. C’est le spectacle de votre malheur qui ature ces bonnes gens auprès de vous. Ils vous apportent du feu, des fruits, du pain, du vin et des vêtemens. Ils s’'empressent de vous rendre tous les devoirs de l’hospitahté. Les besoins du corps satisfaits , ceux de l'ame se font sentir : vous promenez vos regards sur la mer , et vous cherchez en vousmême à counoître dans quelle parue du monde vous vous trouvez; mais ce berger vous tire d'inquiétude, en vous disant : « Cette île éloignée que vous voyez » au nord , est Mycone. Voilà Délos un peu sur la » gauche , et Paros devant nous. Celle où nous

» sommes est Naxos ; vous êtes dans cette partie de » l'ile où Ariadne fut autrefois abandonnée par Thé- » sée. C’est sur cette longue dune de sable blanc » qui s'avance là-bas dans la mer, qu'elle passoit » les jours à considérer le lieu de l'horizon où le » vaisseau de son amant infidèle avoit disparu à sa » Vue ; et c'est dans cette grotte même où vous êtes, » qu'elle se reuroit pendant les nuits pour pleurer son » départ. À droite, entre ces deux coteaux au haut » desquels vous voyez des ruines confuses, étoit une » ville florissante appelée Naxos. Les femmes qui » l’habitoïent , touchées des malheurs de la fille de » Minos, vinrent chercher à la consoler. Elles ten- » térent d’abord de la distraire par leurs conversa- » uons ; Mais rien ne pouvoit lui plaire que le nom » et le souvenir de Thésée. Ces femmes feignirent » alors des lettres de ce héros , remplies d'amour et » adressées à Ariadne. Elles coururent les lui porter, » en lui disant : Consolez-vous, belle Ariadne, » Thésée reviendra bientôt ; Thésée pense toujours » à vous. Ariadne, hors d'elle-même, lisoit ces » lettres , et d’une main tremblante se hâtoit d'y » répondre. Les Naxiennes emportoient ses ré- » pouses, et lui promettoient de les faire parvenir » bientôt à Thésée. C’est amsi qu'elles trompoient » sa douleur. Mais quand elles s’apercurent que » la vue de la mer la plongeoït de plus en plus dans » la mélancolie, elles l’amenèrent au milieu de ces

grands bocages que vous apercevez là-bas dans les terres. Là , elles inventérent toutes sortes de fêtes pour charmer ses ennuis. Tantôt elles formoient autour d'elle des chœurs de danses, et représentoient , en se tenant par la main, les divers détours du labyrinthe de Crète, d'ou, par son secours , étoit sorti l'heureux Thésée : tantôt elles feignoient de tuer le terrible minotaure. Ariadne rouvroit son cœur à la joie, en voyant des spectacles quiluirappeloientla puissance de son pére, la gloire de son amant , et le triomphe de ses charmes qui avoient réparé les destinées d'Athènes : mais quand les vents , malgré le son des tambours et des flûtes, lui apportoient le bruit lointain des flots qui se brisoient sur le rivage d’où elle avoit vu parur le cruel Thésée , elle se tournoit du côté de la mer, etse mettoit à pleurer. Ainsi les Naxiennes connurent que l’amour malheureux trouve , jusqu'au milieu des jeux , à redoubler ses peines, et qu'on ne perd le souvenir de ses maux qu’en perdant celui de ses plaisirs. Elles cherchérent done à éloigner Ariadne des lieux et des bruits qui pouvoient lui rappeler son amant. Elles l’engagerent à venir dans leur ville , où elles lui donnérent de grands festins dans des salles magnifiques , soutenues par des colonnes de granit. Là, 1l n’étoit

permis à aucun homme d’entrer , et aucun bruit

» du dehors ne se faisoit entendre. Elles en avoient

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» couvert le pavé, les murs, les portes et les fené- » tres, de tapisseries où elles avoient représenté des » prairies , des vignobles , et d’agréables solitudes. » Elles les éclairoient avec des lampes et des flam- » beaux. Elles faisoient asseoir Ariadne au milieu » d'elles sur des coussins ; elles meuoient une cou- » ronne de lierre , avec ses grappes noires, sur ses » cheveux blonds et autour de son front päle ; elles » posoient ensuite à ses pieds des urnes d’albâtre , » pleines de vins excellens ; elles les versoient dans » des coupes d’or, et les lui présentoient en lui. » disant: Buvez, aimable fille de Minos; cette île pro- » duit les plus doux présens de Bacchus : Puvez, le » vin dissipe les chagrins. Ariadne , en souriant , se » laissoit aller à leurs invitations. En peu de temps » les roses de la santé reparurent sur son visage , et » aussi-tôt le bruit courut dans Naxos, que Bacchus » étoit venu au secours de l’amante de Thésée. Les » habitans , transportés de joie , élevèrent à ce dieu » un temple, dont vous voyez encore quelques co- » lonnes et le frontispice sur ce rocher au milieu » des flots. Mais le vin ne fit que donner des forces À » l'amour d’Ariadne. Elle fut À la fin consumée par » ses regrets, et même par ses espérances. Voilà au » bout de ce vallon, sur un petit tertre couvert d’ab- » sinthe marine , son tombeau et sa statue qui regarde » encore vers la mer. On y reconnoît à peine la » figure d’une femme ; mais on y distingue toujours

DE LA NATURE. 135 » l'attitude inquiète d’une ämante. Ge monument , » ainsi que ious ceux de ce pays, à été mutlé par » le temps, et encore plus par les barbares ; mais » le souvenir de la vertu malheureuse nest pas, » sur la terre , au pouvoir des tyrans. Le tombeau . » d’Ariadne est chez le Turcs, et sa couronne est » parmi les étoiles. Pour nous, échappés aux regards » des puissances du monde, par notre obscurité » même , nous avons , par la bonté du ciel , trouvé » la liberté loin des grands ; et le bonheur dans des » déserts. Etranger, si les biens naturels vous tou- » chent encore , vous serez le maître de les partager } avec nous ». À ce récit, des larmes douces coulent des yeux de son épouse et de sa jeune fille, qui soupire au souvenir d'Ariadne; et je doute qu'un athée même , qui ne connoît plus dans la nature que les loix de la matière et du mouvement, pût être msensible au sentiment de ces convenances présentes et de ces antiques ressouvenirs.

Hommes voluptueux ! il n’y a que la Grèce, ditesvous , qui offre des scènes et des points de vue aussi touchans : aussi Ariadne est dans tous les jardins , Ariadne est dans tous les cabinets de peinture. Du donjon de votre château , Jetez un coup-d'œil sur vos campagnes. Leurs lointains présentent de plus beaux horizons que ceux de la Grèce désolée. Votre appartement est plus commode qu’une grotte, et

vos sofas sont plus doux que des gazons. Les ondes

156 ÉTUDES et les murmures des herbes de vos prauries , sont plus agréables que ceux des flots de la Méditerranée. Votre argent et vos jardins vous donnent plus d'espèces de vins et de fruits, qu'il n y en à dans tout l’Archipel. Voulez-vous méler : à ces Jouissances celle de la Divinité ? Voyez sur cette colline, cette petite église de village entourée de vieux ormeaux. Parmi les filles qui se rassemblent sous son portail rustique , il y a sans doute quelque Ariadne trompée par son amant (1). Elle n’est pas de marbre, —————— (1) 11 y a dans nos campagnes des filles plus respectables qu’'Ariadne, dont nos historiens, qui parlent tant de vertu, ne s'occupent guère. Une personne de ma connoissance vit nn dimanche, à la porte de l’église d’un village, une fille toute seule qui prioit Dieu pendant qu’on chantoit vêpres. Comme il séjourna quelque temps dans ce lieu, il observa, les dimanches suivans, que cette même fille n’entroit point dans l’église pendant Foffice. Frappé de cette singularité, ilen demanda la cause aux autres paysannes, qui lui répondirent que c’éloit sans doute sa volonté de s’arrêter à la porte, puisque rien ne l’empêchoit d’entrer , et qu'elles l’en avoient souvent pressée inutilement. Enfin, voulant en savoir la raison , il s’adressa à la fille même , dont la conduite lui paroissoit si extraordinaire. [’abord elle parut troublée ; mais s'étant bientôt rassurée, elle lui dit : « Mon- » sieur, j'avois un amant pour lequel j’eus une foiblesse ; je » devins grosse , et mon amant étant tombé malade , mourut » sans m'avoir épousée. Jai desiré que mon exil de l’église » servit toute ma vie d’expiation à ma faute ,et d'exemple » à mes compagnes ».

mais elle est vivante ; elle n’est pas Grecque, mais Française ; elle n’est pas consolée, mais méprisée de ses compagnes. Allez sous son pauvre toit, soulager sa musére. Faites le bien dans cette vie, qui passe comme un 1orrent. Faites le bien, non par ostentation et par des mains étrangéres ; mais Pour le ciel et par vous-même. Le fruit de la vertu perd sa fleur, quand il est cueilh par la main d'autrui. Ah! si vous-même la soulagez dans ses peines , si par votre compassion VOUS la relevez à ses propres regards; vous verrez à vos bienfaits son front rougir, ses yeux 8€ remplir de larmes, ses lèvres convulsives se mouvoir sans parler ; et SON CŒUF, longtemps oppressé par la honte, se rouvrir à la vue d'un consolateur, comme au sentiment de la Divinité. Vous apercevrez alors dans la figure humaine des traits inconnus aux ciseaux des Grecs et aux pinceaux des Van-Dyck. Le bonheur d'une infortunée vous coûtera moins que la statue d'Ariadne ; et , au lieu d'illustrer le nom d'un artiste dans votre hôtel pendant quelques années , il immortalisera le vôtre , et le fera durer long-temps aprés que vous ne serez plus, lorsqu'elle dira à ses compagones et À ses enfans : « C’est un Dieu qui na urée du mal- » heur ».

Nous allons suivre mauntenant linstinet de la Divinité dans nos sensations physiques , et nous finirons cette Etude par les sentimens purement intellec-

9 à . . « n iuels de l'ame. Nous donnerons ainsi une foible idée de la nature humaine.

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