DU SENTIMENT DE LA MÉLANCOLIE
La naiure est si bonne, qu'elle tourne à notre plaisir tous ses phénomènes ; et si nous y prenons garde , nous verrons que les plus-communs sont ceux qui nous sont les plus agréables.
Je goûte , par exemple , du plaisir lorsqu'il pleut à verse, que je vois les vieux murs mousseux tout dégouttans d’eau , et que j'entends les murmures des vents qui se mêlent aux frémissemens de ia plie. Ces bruits mélancoliques me jettent, pendant Îa nuit , dans un doux et profond sommeil. Je ne suis pas Je seul homme sensible à ces aflecuons. Pline parle d’un consul romain qui faisoit dresser , lorsqu'il pleuvoit , son lit sous le feuillage épais d’un arbre , afin d’entendre frénur les gouttes de plie , et de s'endormir à leurs murmures.
Je ne sais à quelle loi physique les philosophes peuvent rapporter les sensations de la mélancolie ; pour moi je trouve que ce sont Îles affections de l'ame les plus voluptueuses. « La mélancolie est
182 ÉŒUDES
» friande », dit Michel Montaigne. Cela vient, ce me semble , de ce qu’elle satisfait à la fois les deux puissances dont nous sommes formés, le corps et lame , le sentiment de notre misère et celui de notre excellence.
Ainsi, par exemple, dans le mauvais temps, le sentiment de ma misère humaine se tranquillise , en ce que Je vois qu'il pleut et que je suis à l'abri ; qu'il vente , ei que je suis dans mon lit bien chaudement. Je jouis alors d’un bonheur négatif. Il s’y Joint ensuite quelques-uns de ces attributs de la Divinité , dont les perceptions font tant de plaisir à notre ame , comme de l'infinité en étendue, par le murmure lointain des vents. Ce sentiment peut s’accroître par la réflexion des loix de la nature, en me rappelant que cette pluie qui vient, je suppose de l'ouest, a été élevée du sein de l'Océan, et peut-être des côtes d'Amérique ; qu’elle vient balayer nos grandes villes, remplir les réservoirs de mos fontames , rendre nos fleuves navigables ; et tandis que les nuées qui la versent s’avancent vers l’orient pour porter la fécondité jusqu'aux végétaux de la Tartarie , les graines et les dépouilles qu'elle emporte dans nos fleuves vont vers l'occident se jeter à la mer et donner de la nourriture aux poissons de l'océan Atlantique. Ces voyages de mon intelligence donnent à mon ame une extension convenable à sa nature , et me paroissent d'autant plus doux , que
D Ex LA NIAYTAUUR FE. 183
mon corps, qui de son côté ame le repos, est plus tranquille et plus à l'abri.
Si je suis triste , et que je ne veuille pas étendre mon ame si loin, je goûte encore du plaisir à me laisser aller à la mélancolie que nv'inspire le mauvais temps. Il me semble alors que la nature se conforme à ma situation comme une tendre amie. Elle est d’ailleurs toujours si mtéressante , sous quelque aspect qu’elle se monire , que quand il pleut 11 me semble voir une belle femme qui pleure. Elle me paroît d'autant plus belle, qu’elle me semble plus affligée. Pour éprouver ces sentimens , Jose dire voluptueux , ilne faut pas avoir des projets de promenade , de visite, de chasse ou de voyage, qui nous mettent alors de fort mauvaise humeur , parce que nous sommes contrariés. Il faut encore moins croiser nos deux puissances , ou les heurter l’une contre l’autre, c’est-à-dire porter le sentiment de l'infini sur notre misère , en pensant que cette pluie n'aura point de fin , et celui de notre nusére sur les phénomènes de la nature, en nous plaignant que toutes les saisons sont dérangées, qu'il n’y a plus d'ordre dans les élémens , et nous abandonner à tous les mauvais raisonnemens où se livre un homme mouillé. Il faut, pour jouir du mauvais temps, que notre ame voyage , et que notre Corps se repose:
C'est par l'harmonie de ces deux puissances de
nous-mêmes que les plus terribles révolutions de la
nature nous intéressent souvent davantage que ses tableaux les plus rians. Le volcan de Naples attire plus les voyageurs que les jardins délicieux qui bordent ses rivages ; les campagnes de la Grèce et de l'Italie , couvertes de rumes, plus que les riches cultures de l’Angleterre ; le tableau d’une tempête , plus de curieux que celui d’un calme , et la chute d'une tour, plus de spectateurs que sa construction.
Plaisir de la Ruine.
J'ai cru quelque temps qu'il y avoit dans l’homme je ne sas quel goût pour la destruction. Si le peuple peut porter la main sur un monument, il le détruit. J'ai vu à Dresde , aux jardins du comte de Brubl, de belles statues de femmes que les soldats prussiens s’étoient amusés à muuler à coups de fusil, lorsqu'ils s’emparerent de cette ville. La plupart des gens du peuple sont médisans ; ils aiment à détruire la réputation de tout ce qui s’élève. Mais cet msünct malfaisant ne vient point de la nature, il naît du malheur des individus, à qui l'ambition est imspirée par l'éducation , et interdite par la société , ce qui les jette dans une ambition négative. Ne pouvant rien élever , il faut qu'ils abattent tout. Le goût de la rume, dans ce cas, n’est point naturel , et est simplement l'exercice de la puissance du misérable. L'homme sauvage ne détruit que les monumens de
ses ennemis; ilconserve, avec le plus grand soin, ceux
DR LAUNATURE. 185
de sa nation ; et ce qu prouve que, de sa nature , il est bien meilleur que l’homme de nos sociétés , c’est que Jamais il ne médit de ses compatriotes. Quoi qu'il en soit , le goût passif de la rume est universel à tous les hommes. Nos voluptueux font construire des ruines artificielles dans leurs jardins, les Sauvages se plaisent à se reposer mélancoliquement sur le bord de la mer, sur-tout dans les tempêtes ; ou dans le voisinage d’une cascade au milieu des rochers. Les grandes destructions offrent des effets piitoresques nouveaux; ce fut la curiosité d’en faire naître , jointe à la cruauté , qui porta Néron à mettre le feu à Rome, pour avoir le spectacle d’un mcendie. Le senument d'humanité à part, ces longues flammes qui, au milieu de la nuit, lèchent les cieux, pour me servir de l'expression de Virgile, ces tourbillous de fumée rousse et noire , ces nuées d’éuncelles de toutes les couleurs, ces réverbérations scarlatines dans les rues, au haut des tours, sur la surface des eaux et sur les monts lointains, plaisent même dans les tableaux et les descriptions. Ce genre d’affecuion , qui n’est point lié avec nos besoins physiques , à fait dire à quelques philosophes, que notre ame étant un mouvement , aimoit toutes les émotions extraordinares. Voilà pourquoi, disentils, tant de gens courent voir les exécutions à la Grève. A la vérité,
dans ces sortes de spectacles, il n’y a aucun effet
pittoresque. Mais 1ls ont avancé leur axiome aussi légérement que tant d’autres , dont leurs ouvrages sont remplis. D'abord, c’est que notre ame aime autant le repos que le mouvement. Elle est une harmonie fort aisée à renverser par de grandes émoüons; et quand elle seroit de sa nature un mouvement, je ne vois pas qu’elle dût aimer ceux qui la menacent de sa destrucuon. Lucrèce , à mon avis, a bien mieux rencontré , quand 1l dit que ces sortes de goûts naissent du sentiment de notre sécurité , qui redouble à la vue du danger dont nous sommes à couvert. Nous aimons , dit1l, à voir des tempêtes du rivage. C’est sans doute par ce retour sur luimême , que le peuple aime à raconter , dans les soirées d'hiver , auprés du feu , en fanulle , des hisioires effrayantes de revenans , d'hommes égarés la nuit dans les bois, de voleurs de grand chemin. C’est aussi par le même sentiment que les honnêtes gens aiment à voir des tragédies, et à re des descripüons de batailles, de naufrages et de ruines d’empires. La sécurité du bourgeois redouble par les dangers du guerrier , du marin et du courtisan. Ce genre de plaisir naît du sentiment de notre misére, qui est, comme nous l'avons dit, un des instincts de notre mélancolie. Mais nous avons encore en nous un sentiment plus sublime qui nous fait aimer les ruines , mdépendamment de tout effet pittoresque, et de toute idée de sécurité; c’est celui de
la Divinité , qu se mêle toujours à nos affecuons mélancoliques, et qui en fait le plus grand charme, Nous en allons déterminer quelques caracteres, en suivant les impressions que nous font les ruines de différens genres. Ce sujet est très-neuf et trés-riche: mais le temps et mes forces ne me permettent pas de l’approfondir. J'en dirai toutefois deux mots en passant , pour disculper et relever de mon nueux la nature humaine.
Le cœur humain est si naturellement porté à la bienveillance , que le spectacle d’une rume, qui ne nous rappelle que le malheur des hommes , nous inspire l'horreur , quelque effet pittoresque qu’elle nous présente. Je me trouvai à Dresde, en 1765, plusieurs années après son bombardement. Cette ville , peute , mais très-commerçante et trés-Johe, formée plus qu’à demi de petits palais bien alignés, dont les façades étoient ornées en dehors de pemtures , de colonnades , de balcons et de sculptures, étoit alors plus qu'à denu ruinée. L’ennemi y avoit dirigé la plupart de ses bombes sur l’église luthérienne de $. Pierre , bâtie en rotonde, et si solidement voütée , qu'un grand nombre de ces bombes frapperentl a coupole, sans pouvoir l’endommager, et rebondirent sur les palais voisins, qu'elles embrasérent et firent écrouler en partie. Les choses y étoient encore au même état qu'à la fin de la guerre, quand j'y arriva. On avoit seulement relevé
le long de quelques rues les pierres qui les encombroient , ce qui formoit de chaque côté , de longs parapets de pierres noircies. Il y avoit des moitiés de palais encore debout , fendus depuis le toit jusqu'aux caves. On y distinguoit des bouts d’escaliers , des plafonds peints, de petits cabinets tapissés de papiers de la Chine , des fragmens de glaces de miroir, des cheminées de marbre, des dorures enfumées. Il n'étoit resté à d’autres que les massifs des cheminées qui s’élevoient au milieu des décombres , comme de longues pyramides noires et blanches. Plus du uers de la ville étoit réduit dans ce déplorable état. On y voyoit aller et venir tristement les habitans qui étoient auparavant si gais, qu'on les appeloit les Français de l'Allemagne. Ces ruines , qui présentoient une mulutude d’accidens irés-singuliers par leurs formes, leurs couleurs et leurs groupes , jetoient dans une noire mélancolie, car On ne voyoit là que des traces de la colère d’un rol, qui nétoit pas tombée sur les gros remparts d'une ville de guerre , mais sur les demeures agréables d’un peuple industrieux. J'ai vu même plus d’un Prussien en être touché. Je ne sentis pomt du tout, quoique étranger , ce retour de sécurité qui s'élève en nous à la vue d’un danger dont on est à Couvert ; Mais au contraire une VOIx affligeante se fit entendre dans mon cgur, qui me disoi : «Si » c'étoit [à ta patrie »!
Il n’en est pas ainsi des ruines occasionnées par le temps. Celles-là nous plaisent, en nous jetant dans l'infini ; elles nous portent à plusieurs siécles en arrière , et nous intéressent à proporuon de leur antiquité. Voilà pourquoi les ruines de l'Italie nous affectent plus que les nôtres, celles de la Grèce plus que celles de l'Italie , et celles de l'Egypte plus que celles de la Grèce. La premiére fois que je vis un monument antique, ce fut auprès d'Orange.
C’étoit l'arc de triomphe que Marius éleva après la défaite des Cimbres. Il est à quelque distance de la ville , au milieu des champs. C’est un massif oblong à trois arcades, à-peu-près comme la porte Sant- Denis. Quand j'en fus près, je n'avois pas assez d'yeux pour le regarder. Je m'écriai d'abord : Quoi! voilà un ouvrage des Romains ! Et mon imagination me porta d’une traite à Rome , et au temps de Marius. Il me seroit difficile de décrire tous les senumens qui s’élevèrent successivement en moi. D'abord ce monument, quoique élevé par le malheur des hommes , comme tous les arcs de triomphe en Europe , ne me fit aucune peine, parce que je me rappelai que les Cimbres étoient venus pour envalur l'Italie, comme des brigands. Je remarquai que si cet arc de triomphe étoit un monument des victoires des Romains sur les Cimbres, 1l en étoit un aussi du pouvoir du temps sur les Romains. J’y distinguai, dans Le bas-relief de la frise, qui représente un
combat, une enseigne où on lisoit distinctement ces lettres, S. P, Q. R. Senatus Populus Que Romanus ; et une autre où 1l y avoit M. O... dont : Je ne pus interpréter le sens. Pour les guerriers , 11s étoient si usés , qu’on ne leur voyoit plus ni armes m physionomie. Il y en avoit même qui n’avoient plus de jambes. Le massif de ce monument étoit d’ailleurs bien conservé, à PU d'un des pieds-droits d’une Hodé , qu'un curé du voisinage avoit fait démolir pour réparer son presbytere. Cette ruine moderne me fit naître d’autres réflexions sur l'excellence de la construction des anciens dans les monumens publics ; car, quoique le pied-droit qui supportoit un côté d’une des arcades eût été démoli, comme je ai dit, cependant la partie de la voûte qui en étoit soutenue , étoit restée en l'air sans appui, comme si ses Voussoirs avoient été collés les uns aux autres. Il me vint aussi dans l’idée que le curé démolisseur étoit peut-être descendu de ces anciens Cimbres , comme nous autres Français descendons des anciens peuples du Nord, qui ont envahi l'Italie. Ainsi, la démolition exceptée, que je n’approuvois pas par respect pour l'antiquité, je pensois aux vicissitudes des choses humaines , qui mettent les vamqueurs à la place des vaincus, et les vaincus à celle des vainqueurs. Je me fisurois donc que, comme Marius avoit vengé l'honneur des Romains et détruit la gloire des Cimbres , un des
Lise RES Led ES
2 Ps OR EST
a hole É À
DE LA ON ASTMN RE: IOE
descendans des Cimbres détruisoit à son tour celle de Marius; et que les jeunes filles du voisinage venoient peut-être les jours de fête danser à l'ombre de cet arc de triomphe , sans se soucier n1 de celui qui l’avoit bâti, ni de celui qui le démolissoit.
Les ruines où la nature combat contre l’art des hommes , inspirent une douce mélancolie Elle nous y montre la vanité de nos travaux et la perpétuité des siens. Comme elle édifie toujours lors même qu'elle détruit, elle fait sorur des fentes de nos monumens , des giroflées jaunes , des chænopodium , des graminées , des cerisiers sauvages , des guirlandes de rubus , des lisières de mousses, et toutes les plantes saxatiles qui forment par leurs fleurs et leurs atutudes les contrastes les plus agréables avec les rochers. Je me suis arrêté autrefois avec plaisir dans le jardin du Luxembourg , à l'extrémité de l'allée des Carmes , pour y considérer un morceau d’architecture qui avoit été destiné, dans son origme , à faire une fontaine. D'un côté du fronton qui le couronne , est couché un vieux fleuve sur le visage duquel le temps a imprimé des rides plus vénérables que celles qu'y a tracées le ciseau du sculpteur : àl en a fait tomber une cuisse , à la place de laquelle il a planté un érable. Il ne reste de la Naïade qui étoit vis-à-vis, de l’autre côté du fronton, que la parue inférieure du corps. Sa tête, ses épaules et ses bras ont disparu, Ses mains uennent encore
J'urne d’où sortent , au lieu de plantes fluviaules ; celles qui se plaisent dans les lieux les plus secs, des touffes de giroflées jaunes , des pissenlits et de longues gerbes de graminées saxaules.
Une belle architecture donne toujours de belles ruines. Les plans de l’art s’allient alors avec la majesté de ceux de la nature. Je ne trouve rien qui ait un aspect plus imposant que les tours antiques et bien élevées que nos ancêtres bâussoient sur le sommet des montagnes , pour découvrir de loin leurs ennemis , et du couronnement desquelles sortent aujourd’hui de grands arbres dont les vents agitent les cimes. J’en ai vu d’autres dont les machicoulis et les créneaux, jadis meurtriers , étoient tout fleuris de lilas, dont les nuances d’un violet brillant et tendre , formoient des oppositions charmantes avec les pierres de la tour, caverneuses et rembrunies.
L'intérêt d’une ruine augmente quand il s’y joint quelque sentiment moral, par exemple, quand ces tours dégradées ont été les asyles du brigandage. Tel a été, dans le pays de Caux, un ancien chäteau appelé le château de Lillebonne. Les hauts murs qui forment son enceinte sont écornés aux angles , et sont si couverts de lerre , qu'il y a peu d’endrois où l’on apercoive leurs assises. Du milieu de leurs cours où je ne crois pas qu'il soit facile de pénétrer , s'élèvent de hautes tours crénelées, du
DE LÀ. NATURE: 109 sommet desquelles sortent de grands arbres qui Paroissent dans les airs comme une épaisse chevelüre. On aperçoit cà et là, à travers les tapis de lierre qui en couvrent les flancs , des fenêtres gothiques , des embrasures ét des bréches qui en font entrevoir les escaliers , et qui ressemblent à des entrées de cavernes. On ne voit voler autour de cette habitation désolée que des buses qui planent en silence ; et si l’on y entend quelquefois la voix d'un oiseau , c'est celle de quelque hibou qui y fait son nid. Ce chäteau est situé sur un tertre, au mieu d’une vallée étroite , formée par des montagnes couvertes de forêts. Quand Je me rappelai, à la vue de ce manoir , qu'il étoit autrefois habité par de petits tyrans qui, avant que l'autorité royale füt suflisamment établie dans le royaume , éxercoient de là leurs brigandages sur leurs malheureux vassaux et même sur les passans , il me sembloit voir la careasse et les ossemens de quelque grande bête féroce,
Plaisir des Tonbeaut
Mäisilh y a point de monumens plus : intéressans que les tombeaux des hommes, et Sur-tout ceux de nos pareris. Il est ane que tous les peuples naturels , et même la plupart des peuples Givilisés , ont fait, des tombeaux de leurs ancêtres,
le centre de leur dévotion et une partie essen- LT N
tielle de leur religion. Il en faut excepter ceux dont les pères se font haïr des enfans par une éducation triste et cruelle , c’est-à-dire , les peuples occidentaux et méridionaux de l’Europe: Par-tout ailleurs cette religieuse mélancolie est répandue. Les tombeaux des ancêtres sont, à la Chine , un des principaux embellissemens des faubourgs des villes et des collines des campagnes. Ils sont les plus forts liens de la patrie chez les peuples sauvages. Quand les Européens ont quelquefois proposé à ceux - ci de changer de territoire, ils leur ont répondu : «Dirons- » nous aux os de nos pères , levez-vous , et sUivez- » nous dans une terre étrangère ? » Ils ont toujours regarde cette objection sans solution. Les tombeaux ont fourni aux poésies d'Young et de Gessner des images pleines de charmes. Nos voluptueux qui reviennent quelquefois aux senumens de la Nature, én font construire de factices dans leurs jardins. À la vérité ce ne sont pas ceux de leurs parens. D'où peut leur venir ce sentiment de mélancolie funèbre au milieu des plaisirs? N'est-ce pas de ce que quelque, chose subsiste encore après nous ? Si un tombeau ne leur faisoit naître que l'idée de ce qu'il doit renfermer , c’est-à-dire d’un cadavre , sa vué révolteroit leur imagination. La plupart d’entre eux craignent tant dé mourir ! Il faut donc qu’à cette idée physique il se Joigne quelque sentiment moral. La mélancolie voluptueuse qui en résulte ,
A OGM 2
DE LA NATURE. 195 nait, comme toutes les sensations attrayantes , de l'harmonie de deux principes opposés , du sentiment de notre existence rapide et de celui de notre immortalité , qui se réunissent à la vue de la der mère habitation des hommes. Un tombeau est un Monument placé sur les limites des deux mondes.
Il nous présente d’abord la fin des vaines inquiétudes de la vie et l'image d’un éternel repos ; ensuite 1l élève en nous le sentiment confus d’une immor.talité heureuse, dont les probabilités augmentent à mesure que celui dont il nous rappelle la mémoire a été plus vertueux. C’est-là où se fixenotre vénération. Et cela est si vrai, que quoiqu'il n‘y ait aucune différence entre la cendre de Socrate et celle de N éron, personne ne voudroit avoir dans ses bosquets celle de l’empereur romain, quand même elle seroit renfermée dans une urne d'argent; et qu'il n'ya personne qui ne mit celle du philosophe dans le lieu le plus honorable de son appartement, quand elle ne seroit que dans un vase d'argile.
C'est donc par cet instinct intellectuel pour la vertu , que les tombeaux des grands hommes nous inspirent une vénération si touchante. C’est par le méme sentiment que ceux qui renferment des objets qui ont été amables, nous donnent tant de regrets ; car, Comme nous le verrons bientôt, les attraits de l'amour ne naissent que des apparences de la vertu. Voilà pourquoi nous sommes émus à la
106 ÉTUDES vue du petit tertre’ qui couvre les cendres d'u
enfant aimable , par le souvenir de son imnocence ;
voila encore pourquoi nous voyons avec tant d'at-
tendrissement une tombe sous laquelle repose une
jeune femme , l'amour et l'espérance de sa fanulle par ses vertus. Il ne faut pas, pour rendre recommandables cesmonumens, desmarbres, des bronzes, des dorures. Plus ils sont simples, plus 1ls donnent d'énergie au sentinrent de la mélancolie. ils font plus d'effet, pauvresque riches, antiques que modernes , avec des détails d’iñfortune qu'avec des titres d'honneur , avec les attributs de la vertu qu'avec ceux: de la puissance. C'est sur-tout à la campagne que leur impression se fait vivement sentir. Une simple fosse y fait souvent verser plus de larmes que les catafalques dans les cathédrales (1). C'est-là que la douleur prend de la sublimité ; elle s'élève avec les
ee ——————— ———
(1) Nos artistes font verser des larmes à des statues de arbre auprès des tombeaux des grands. Il faut bien y faire pleurer des statues, quand les hommes n’y pleurent pas. J'ai vu plusieurs enterremens de gens riches; jy ai vu bien rarement quelqu'un verser des larmes, si ce n’est parfois quelque vieux domestique qui se trouvoit peut-être sans ressource. IL y à quelque temps que, passant par une rue assez déserte du faubourg Saint-Marceau, je vis un cercueil à l'entrée d'une petite maison. Il ÿ avoit auprès de ce cercueil une femme à genoux qui prioit Dieu, et qui paroissoit absorbée dans le chagrin. Cette femme ayant aperçu au bout de la rue les prêtres qui venotent faire la levée du corps, 56
DE LA NATURE. 107 vieux 1fs des cimetuéres ; elle s’étend avec les plaines et les collines d’alentour; elle s'allie avec tous les effets de la nature, le lever de FPaurore, le murmure des vents, le coucher du soleil et les ténèbres de la nuit. Les travaux les plus rudes et les destinées les plus humuhantes n’en peuvent éteindre l’impression dans les cœurs des plus misérables. «Pendant » l’espace de deux ans, dit le Père du Tertre, notre » nègre Dominique, après la mort de sa femme, ne » manquoit pas un seul jour , si-tôt qu'il étoit revenu » de la place, de prendre le garçon et la petite fille » qu'il en avoit eus, et de les porter sur la fosse de » la défunte, où il pleuroit devant eux une bonne » demi-heure, ce que ses petits enfans faisoient » souvent à son imitauion». (Aist. des Ant. tr. 8; ch. 3, $.4.) Quelle oraison funébre pour une épouse et pour une mére! ce n’étoit cependant qu'une
pauvre esclave.
leva et s'enfuit, en se mettant les deux mainssur les yeux, et en jetant des cris lamentables. Des voisins voulurent l’arrèter pour la consoler , mais ce fut en vain. Comme elle passa auprès de moi, je lui demandai si elle regrettoit sa fille on sa mère. « Hélas ! monsieur, me dit-elle toute en pleurs, » je regreite une dame qui me faisoit gagner ma pauvre vie; » elle me faisoit aller en journée ». Je m’informai des voisins quelle étoit cette dame bienfaisante : c’étoit la femme d’un petit menuisier. Gens riches, quel usage faites-vous donc des richesses pendant votre vie, puisque personne ne pleure
à votre mort ?-
Il résulte encore de la vue des ruines un autre senument, indépendant de toute réflexion , c’est celui de l'héroïsme. De grands généraux ont employé plus d'une fois leur effet sublime pour exalter le courage de leurs soldats. Alexandre engage son armée , chargée des dépouilles de la Perse, à brûler ses bagages; et dès qu’elle y a mis le feu, elle est prête à le suivre au bout du monde. Guillaume , duc de Normandie , en débarquant en Angleterre , incendie ses propres vaisseaux , et ses troupes font la conquête de ce royaume. Mais 1l n’y a point de ruines qui élèvent en nous de si grands sentimens que celles de la nature. Elles nous montrent cette grande prison de la terre, où nous sommes renfermés, sujette elle-même à la destrucuon , etnous détachent subitement de nos préjugés et de nos passions, comme d’une représentation théâtrale , momentanée et frivole. Lorsque Lisbonne fut renversée par un tremblement de terre, ses habitans , en s’échappant de leurs maisons, s’embrassoient les uns les autres; grands et petits, amis et ennemis, inquusiteurs et juifs, connus et inconnus , chacun partageoïit ses habits et ses vivres avec ceux qui n’avoient rien. J'ai vu arriver quelque chose de semblable, dans des tempêtes , sur des vaisseaux près de périr. Le premier effet du malheur, dit un écrivain célebre, est de roidir l’ame , et le second de la briser. C’est que le premier mouvement de l’homme dans le malheur
est de s'élever vers la Divinité; et le second, de redescendre aux besoins physiques. Ce dernier effet est celui de la réflexion ; mais le sentiment moral et sublime s'empare presque toujours du cœur à l’as-
pect d’une grande destruction.
Ruines de la Nature.
Lorsque les bruits de la fin du monde se répandirent en Europe il y a quelques siècles, une infinité de personnes se dépouillérent de leurs biens ; et il ne faut pas douter qu'on ne vit encore arriver la même chose de nos jours, side pareilles opinions s’accréditoient. Mais ces ruines totales et subites ne sont point à craindre dans les plans infiniment sages de la nature : rien ne sy détruit qui n'y soit réparé.
Les ruines apparentes de la terre, comme les rochers qui en hérissent la surface en tant d’endroits, ont leur uulité. Les rochers ne nous paroissent des ruines que parce qu'ils ne sont ni équarris ni polis, comme les pierres de nos monumens ; mais leurs anfractuosités sont nécessaires aux végétaux et aux animaux qui doivent y trouver de la nourriture et des abris. Ce n’est que pour les êtres végétaufs et sensitifs que la nature à créé le règne fossile , et dès que l’homme en élève des masses inutiles à ces objets sur la surface de la terre, elle se hâte d'y imprimer son ciseau, afin de les employer
à l'harmomie générale.
S1 nous considérions la fin et l’origme de ses ouvrages, ceux des peuples les plus célèbres nous paroîtroient bien frivoles. Il n’étoit pas besom que les nations élevassent de si grands assemblages de pierres pour m'inspirer du respect par leur antiquité. Un petit caillou de nos rivières est plus ancien que les pyramides de l'Égypte : une mulutude de villes ont été détruites depuis qu'il a été créé. Si je veux ajouter quelque sentiment moral aux monumens de la nature, je peux me dire à la vue d’un rocher : c'est peut-être ici que se reposoit le bon Fénélon en méditant son divin Télémaque ; on y gravera peut-être un jour qu'il a fait une révolution en Europe, en apprenant à ses rois que leur gloire consistoit dans le bonheur des hommes, et le bonheur des hommes dans les travaux de lagriculture : la postérité arrêtera ses regards sur la même pierre où Je fixe aujourd’hui les mtens. C’est ainsi que J embrasse le passé et l'avenir à la vue d’un rocher tout brut, et que le consacrant à la vertu par une simple inscripuon, je le rends plus vénérable qu’en le décorant des cinq ordres de l'architecture.
Du plaisir de la Solitude.
C’est encore la mélancolie qui rend la sohtude si attrayante. La sohtude flatte notre mstinet animal en nous offrant des abris d'autant plus tran-
quilles , que les agitations de notre vie ont été plus