DU SENTIMENT DE L'AMOUR
Si l'amour n’étoit qu'une sensation physique, je ne voudrois que laisser raisonner et agir deux amans conséquemment aux loix physiques du mouvement du sang, de la filtrauon du chyle et des autres humeurs du corps, pour en dégoûter le plus vil libertin; son acte principal même est acCOMpPagNÉ du sentiment de la honte , dans les hommes de tous les pays. Il n’y à point de peuple qui se prostitue publiquement ; et quoique des voyageurs éclairés aient avancé que les habitans de l’île de Taïti avoient cet infime usage, des observateurs plus attenufs ont vérifié depuis, qu'il n’étoit parüculier dans cette nation qu'aux filles du plus bas étage , et que les autres classes y conservoient les apparences de modestie communes à tous les hommes.
Je ne saurois trouver dans la nature de cause directe de la pudeur. Si lon dit que l’honime a honte de l’acte vénérien , parce qu'il le rend sem-
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blable aux animaux, cette raison ne suffit pas; car le sommeil , le boire et le manger l'en rapprochent encore plus souvent, et toutefois il n’en a aucune honte. À la vérité, il y a une cause de la pudeur dans l'acte physique : mais d’où vient celle qui en occasionne le sentiment moral? Non-seulement on dérobe cet acte à la vue, mais même le souvenir. La femme le regarde comme un témoignage de sa foiblesse : elle apporte une longue résistance aux attaques de l’homme. D'où vient que la nature a mis dans son cœur cet obstacle , qui y triomphe souvent du plus doux des penchans et de la plus fougueuse des passions ?
Independamment des causes particulières de la pudeur, qui me sont mconnues , je crois en trouver une dans les deux puissances dont l’homme est formé. Le sens de l'amour étant, pour ainsi dire, le centre auquel viennent aboutir toutes les sensaüons physiques, comme celles des parfums, de la musique, des couleurs et des formes agréables, du toucher, des douces températures et des saveurs ; il en résulte une opposition très-forte avec cette autre puissance mtellectuelle , d’où dérivent les senumens de la Divinité et de limmortalité. Leur contraste est d'autant plus tranché , que l'acte du premuer est en lui-même brut et aveugle, et que le sentiment moral qui accompagne d’ordimaire l'amour est plus développé et plus sublime. Aussi les amans,
pour subjuguer leur maitresse , ne manquent Jamais de faire précéder celui-ci, et d'employer tous leurs efforts pour l’'amalgamer avec l’autre sensation. Ainsi la pudeur vient, à mon avis, du combat de ces deux puissances , et voilà pourquoi les enfans n’en ont point naturellement, parce que le sens de l'amour n’est pas encore développé en eux; que les jeunes gens en ont beaucoup, parce que ces deux puissances ont en eux toute leur énergie ; et que la plupart de nos vieillards n’en ont point du tout, parce qu'ils ont perdu le seus de l'amour, par la défaillance de la nature en eux, où son sentiment
moral, par la corruption de la société, ou, ce qui
arrive souvent , tous les deux ensemble, par Île concours de ces deux causes.
Comme la nature a fait ressortir à cette passion qui devoit reperpétuer la vie humaine , toutes les sensations animales , elle y a réuni aussi tous les sentimens de l'ame; en sorte que l'amour présente à deux amans, non-seulement les sentimens qui se lient avec nos besoins et à l’instinci de notre misére, comme ceux de protection, de secours, de confiance , de support, de repos , mais encore tous les instincts sublimes qui élèvent l’homme au-dessus de l'humanité. C’est dans ce sens que Platon définissoit l'amour , une entremise des dieux envers les jeunes gens (1).
(1) Cest par l'influence sublime de cette passion que Îes
Qui voudroit connoître la nature humaine, n’auroit qu'à étudier celle de l'amour ; 1l verroit naître tous les sentimens dont j'ai parlé , et une foule d’autres que je n'ai n1 le temps ni le talent de développer. Nous remarquerons d’abord que cette affecuon naturelle développe dans chaque être son caractére principal , en lui donnant toute son extension. Ainsi, par exemple, c’est dans la saison où chaque
Thébains formèrent un bataillon de héros appelé la bande sacrée ; ils périrent tous ensemble à la bataille de Chéronée. On les trouva couchés tous sur la même ligne, l’estomac percé de grands coups de piques, et le visage tourné vers l'ennemi. Ce spectacle tira des larmes des yeux de Philippe même, leur vainqueur. Éycurgue avoit employé aussi le pouvoir de l’amour dans l’éducation des Spartiates , etil en fit un des grands soutiens de sa république. Mais comme le. contre-poids animal de ce sentiment céleste ne se trouvoit plus dans l’objet aimé , il jeta quelquefois les Grecs dans des désordres qu’on leur a justement reprochés. Leurs législateurs ne jugèrent les femmes que propres à donner des enfans; ils ne virent pas qu’en favorisant amour entre les hommes, ils afloiblissoient celui qui devoit réunir les sexes, et que pour resserrer les liens de leur politique, ils rompoient ceux de la nature.
La république de Lycurgue avoit encore d’autres défauts naturels, entre autres, l’esclavage des Ilotes. Ces deux points exceptés, je le regarde comme le plus sublime génie qui ait existé; encore peut-on l’excuser par les obstacles de toute espèce qu’il rencontra dans l'établissement de.ses loix.
I y a dans les harmonies des différens âges de la vie
DE LA NATURE. 505 plante se reperpétue par ses fleurs et ses fruits, qu’elle acquiert toute sa perfection et les caractères qui la détermment invariablement. C’est dans la saison des amours , que les oiseaux qui chantent redoublent leur mélodie , et que ceux qui excellent par leurs couleurs ont leurs beaux plumages , dont ils prennent plaisir à fare éclater les nuances en se rengorgeant, en faisant la roue avec leur queue ,
ou en étendant leurs ailes à terre. C’est alors que le
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humaine, de si doux rapports, de la foiblesse des enfans à ja force de leurs parens, du courage et de l'amour entre les jeunes gens des deux sexes à la vertu et à la religion des vieillards sans passions, que je m'étonne qu'on n'ait pas présenté au moins un tableau d’une société humaine, concordante ainsi avec tous les besoins de la vie et les loix de la nature. IL y en a quelques essais dans le T'élémaque, entre autres, dans les mœurs des peuples de la Bœtique; mais ils ne sont qu'indiqués. Je crois qu’une pareille société, ainsi lice dans toutes ses parties, atteindroit au plus grand degré de bonheur social où puisse parvenir la nature humaine sur la terre, et seroit inébranlable à tous les orages de la politique. Loin de craindre ses voisins, elle en feroit la conquête sans armes, comme l’ancienne Chine, par le seul spectacle de sa félicité et par l'influence de ses vertus. J’avois eu dessein détendre cette idée, à l’instigation de J. 3. Rousseau, en faisant l'histoire d’un peuple de la Grèce, bien connu des poètes, parce qu'il a vécu suivant la nature, et par cette raison, presqu’ignoré de nos écrivains politiques ; mais le temps ne m'a permis que d'en ébaucher le plan, ct
d’en achever tout au plus le premier hvre.
fort taureau présente sa tête et menace de la corne, que le coursier léger s'exerce à la course dans les planes , que les bêtes féroces remplissent les forêts de rugissemens, et que la femelle du tigre, exhalant l'odeur du carnage , fait retenuir les solitudes de l'Afrique de ses miaulemens affreux, et paroît remplie d’attraits à ses cruels amans.
C'est aussi dans l’âge d’aimer , que se développeut toutes les affections naturelles au cœur humain. C'est alors que l'innocence, la candeur , la smcériié, la pudeur, la générosité , l’héroïsme, la foi sainte , la piété, s'expriment en graces ineffables dans l’atutude et les traits de deux jeunes amans. L'amour prend dans leurs ames pures tous les caractères de la religion et de la vertu. Ils fuient les assemblées tumultueuses des villes, les routes corrompues de l’ambition , et cherchent dans les lieux les plus reculés quelque autel champêtre où ils puissent jurer de s'aimer éternellement. Les fontaiwes, les bois, le lever de l’aurore ,les constellatons de la nuit, recoivent tour à tour leurs sermens. Souvent égarés dans une ivresse religieuse , ils se prennent l’un et l’autre pour une divinité. Toute maîtresse fut adorée, tout amant fut idolâtre. L’herbe qu'ils foulent aux pieds, l'air qu'ils respirent , les ombrages où 1ls se reposent, leur paroïssent consacrés par leur atmosphère. Ils ne voient dans l’univers d'autre bonheur que de vivre et de mourir
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ensemble, ou plutôt ils ne voient plus la mort. L'amour les transporte dans des siècles infinis , et la mort ne leur paroît que le moyen d'une éternelle réunion. Mais si quelque obstacle vient à les séparer , ni les espérances de la fortune; n1 les anntés des douces compagnes, ne peuvent Îles consoler. Ils ont touché au ciel, ils languissent sur la terre ; ils vont, dans leur désespoir, se retirer dans des cloîtres et redemander à Dieu toute leur vie le bonheur qu'ils n’ont entrevu qu'un instant. Long-temps même après leur séparation, quand la froide vieillesse a glacé leurs sens, quand ils ont été distraits par mille et mille soucis étrangers qui leur ont fat oublier tant de fois qu’ils étoient des hommes, leur cœur palpite encore à la vue du tombeau qui ren ferme l’objet qu’ils ont aimé. Ils l’avoient quitté dans le monde, ils espèrent le revoir dans les cieux. Infortunée Héloïse ! quel sentiment sublime éleva dans votre ame la cendre d’Abaïlard !
Ces émotions célestes ne peuvent être les effets d’un acte animal. L'amour n’est pomt une pete. convulsion , comme l'appelle le divin Marc-Aurèle. C'est aux charmes de la vertu et au sentiment de ses attributs divins qu'il doit tant d'énergie. Le vice même est obligé , pour plaire , d'en emprunter les traits et le langage. Si les femmes de théâtre capüvent tant d'amans , c’est qu'elles les séduisent par les illusions de l’innocence , de la bienveillance et
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dé la grandeur d’ame, dans les rôles de bergères }: d’héroïnes et de déesses qu’elles ont coutume de
représenter. Leurs graces si vantées ne sont que les
apparences des vertus. Si quelquefois , au contraire,
la vertu déplait, c'est qu’elle se montre sous les
apparences de la dureté, de l'humeur , de lennui ;
ou de quelqu’autre vice qui nous rebute.
Ainsi la beauté naît de la vertu , et la laideur du vice ; et ces caractères s’impriment souvent des la plus tendre enfance par l'éducation. On peut m'objecter qu'il y a des hommes beaux et vicieux, et qu'il y en a de laids et vertueux. Socrate et Aleibiade en ont été de fameux exemples dans l’antiquité ; mais ces exemples même prouvent pour moi. Socrate fut malheureux et vicieux dans l'âge où la physionomie prend ses principaux caractères, depuis l'enfance jusqu'à l'âge de dix - sept ans. Il étoit né pauvre ; son père voulut le contramdre d'apprendre le métier de sculpteur , malgré sa répu-. enarice: Il fallut qu’un oracle s’opposät à la tyrannie paternelle. Socrate avoua , d’après le jugement d’un. physionomiste ; qu'il étoit sujet aux femmes et au vin , qui sont les vices où le malheur jette ordinairement les hommes : il se réforma à la fin lui-même ; et rien n’étoit plus beau que ce philosophe quand il parloit de la Divinité. Pour l’'heureux Alcibiade , né au sein dela fortune, les lecons de Socrate et l'amour
de ses parens et de ses concitoyens développerent
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à la fois en lui la beauté de son corps et de son ame ; Mais ayant été à la fin entraîné dans le désordre par de mauvaises sociétés , il ne lui resta que la physionomie de la vertu. Quelque séduisant que soit son premier aspect, on y déméle b'entôt la laideur du vice sur le visage des beaux hommes devenus méchans. On y découvre, malgré leur sourire , je ne sais quoi de faux et de perfide, Cette dissonance se fait sentir jusque dans leur voix. Tout est masqué en eux , comme leur visage. Nous observerons encore que toutes les formes des êtres EXprI= ment des sentimens intellectuels, non - seulement aux yeux de l’homme qui tudie la nature, mais à ceux des animaux , qui sont d’abord éclairés par leur insunct sur ces connoissances, dont la plupart sont si obscures pour nous. Ainsi, par exemple, chaque espèce d'animal a des traits qui expriment son caractère. Aux yeux étincelans et inquiets du tigre , on distmgue sa férocité et sa perfidie. La gourmandise du porc s'annonce par la bassesse de son attitude et l’inclinaison de sa tête vers la terre. Tous les animaux connoissent trés-bien ces caracières, car les loix de la nature sont universelles. Par exemple , quoiqu'il y ait aux yeux d’un homme peu attenuf une différence assez légère entre un renard et une espèce de chien qui lui ressemble , une poule ne s’y méprendra pas. Elle verra celui-ci
sans frayeur auprès d’elle , et elle prendra l’épou- JUL, 9
210 ÉTUDES vante à la vue de l’autre. Nous remarquerons encore que chaque animal exprime dans ses traits quelque passion dominante, telles que la cruauté , la volupté, la ruse , la stupidité. Mais l’homme seul , quand il n’a point été aliéré par les vices de la société, porte sur son visage l'empreinte d’une origme céleste. Il n’y a point de trait de beauté qu'on ne puisse rapporter à quelque vertu : celui-ci à l'innocence , cet autre à la candeur, ceux-là à la générosité, à la pudeur , à l’héroïsme. C'est à leur influence que l'homme doit le respect et Ja confiance ss lui portent les animaux dans tous les pays où 1ls n’ont point été dénaturés par de fréquentes persécutions. Quelques charmes qu'il y ait dans l'harmonie des couleurs et des formes de la figure humame, on ne voit pas que son eflet physique düt influer sur les animaux , s’il ny joignoit l'empreinte de quelque puissance morale. L’embonpoint des formes ou la fraicheur des couleurs devroit plutôt exciter l’appéut des bêtes féroces que leur respect et leur amour. Enfin, comme nous disünguons leur caractere passionné , elles distinguent pareïllement le nôtre, et savent très-bien juger si nous sommes cruels ou pacifiques. Le gibier qui fuit les sanguinaires chasseurs se rassemble autour des paisibles bergers. À On a avancé que la beauté étoit arbitraire chez tous les peuples ; mais nous avons réfuté ailleurs
cette opinion par des preuves de fat. Les muula-
uons des Nègres, leurs découpures de peau , leurs nez écrasés, leurs fronts comprimés ; les têtes plates, longues , rondes et pomtues des Sauvages du nord de l'Amérique ; les lèvres percées des Brésiliens ; les grandes oreilles des peuples de Laos en Asie, et de quelques nations de la Guiane , sont des effets de la superstition ou d'une mauvaise éducauon. Les animaux féroces eux-mêmes sont frappés de ces difformités. Tous les voyageurs rapportent unanimement que quand les lions ou les tigres affamés, ce qui est fort rare , attaquent de nuit quelque caravane , ils se jettent d’abord sur les animaux , et ensuite sur les Indiens ou les noirs. La figure européenne , avec sa simplicité, leur en impose beaucoup plus , que défigurée par les caractères africains ou asiatiques.
Quand elle n’a pomt été altérée par les vices de la société , son expression est sublime, Un Napolitain appelé Jean-Bapuste Porta, s’est avisé d'y trouver des rapports avec les figures des bêtes. Il a fait, à cette occasion, un livre dont les gravures représentent des têtes d'hommes ressemblantes à des têtes de chien, de cheval, de mouton, de porc et de bœuf, Son système favorise nos opinions modernes, et s'allie assez bien avec les altérations que les passions apportent à la figure humaine. Mais je voudrois bien savoir d’après quel animal Pigal a fait ce charmant Mercure que j'ai vu à Berlin , et d'aprés
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les passions de quelles bêtes les sculpteurs grecs firent le Jupiter du Capitole, la Vénus pudique et Apollon du Vatican. Dans quels animaux ont -1ls étudié ces expressions divines ?
Je suis persuadé, comme je lai dit, qu'il n’y a pas un beau trait dans une figure qu’on ne puisse rapporter à quelque sentiment moral relatif à la vertu et à la Divinité. On pourroit rapporter de même les traits de la laideur à quelque affection vicieuse , comme à la jalousie, à l’avarice , à la gourmandise et à la colère. Pour démontrer à nos philosophes combien ils s’égarent lorsqu'ils veulent faire des passions les seuls mobiles de la vie humaine , je voudrois qu’on leur présentät les expressions de toutes les passions réunies dans une seule tête ; par exemple, l'air lubrique et obscène d'une courusane avec l’air fourbe et féroce d’un ambitieux, et qu’on y joignit encore quelques traits de la haine ei de l’envie, qui sont ‘des ambitions négatives. Une tête qu les réuniroit toutes seroit plus hideuse que celle de Méduse ; elle ressembleroit à celle de Néron.
Chaque passion a un caractère animal , comme Va très-bien trouvé Jean-Baptiste Porta. Mais chaque vertu a aussi le sien ; et une physionomie n’est jamais plus intéressante que quand on y distingue une affection céleste combattant contre une passion. Je ne sais même sil est possible d'exprimer une veriu autrement que par un triomphe de cette:
DE LA NATURE. 215 espèce. C’est ainsi que la pudeur paroït si atmable sur le visage d’une jeune personne , parce que c’est le combat de la plus forte des passions animales avec un sentiment sublime. L'expression de la sensibilité rend aussi un visage très-touchant , parce que l'ame s’y montre dans un état de souflrance , et que cette vue excite en nous une Vérin , qui est le sentiment de la piué. Si la sensibilité de cette figure est active, c'est-à-dire si elle naît elle-même de la vue du malheur d’autrui, elle nous frappe encore davantage , parce qu’elle y devient l'expression divine de la générosité.
Je crois que les tableaux et les statues les plus célèbres de l'antiquité n’ont dû leur grande réputation qu’à l'expression de ce double caractere , c'est-à-dire , à l'harmonie qui naît des deux sentumens opposés de la passion et de la vertu. Ce qu'il y a de certain, c'est que les chefs - d'œuvre de la sculpture et de la peinture des anciens , les plus vantés , comportoient tous ce genre de contraste. On en voit assez d’exemplesdans leurs statues, comme dans la Vénus pudique et dans le Gladiateur mourant , qui conserve encore dans sa chute , le respect de sa gloire au moment où la mort le saisit. Tel étoit encore l'Amour lançant la foudre, d’après Alcibiade enfant, que Pline attribue à Praxitèle ou à Scopas. Un enfant aimable lançant de ses petites mains la foudre de Jupiter, devoit faire naître
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à la fois le sentiment de l'innocence et celui de Ja verreur. Au caractére du dieu se joignoit celui d’un homme également attrayant et redoutable. Je crois que les tableaux des anciens exprimoient encore mieux ces harmonies de sentimens opposés. Pline, qui nous a conservé la mémoire des plus fameux, cite, entre autres , un tableau d’Athénion de Maronée, représentant Ulysse cauteleux et fin , quireconnoît Achille déguisé en fille, en lui présentant des hardes de femme , parmi lesquelles il y avoit une épée. Le mouvement brusque avec lequel Achille se saisit de cette épée, devoit faire un contraste charmant avec ses habits et son maintien composé de nymphe ; et il en devoit résulter un autre dans Ulysse qui ne devoit pas être moins intéressant , avec son ar cauteleux et l'expression de sa joie contenue par sa prudence, de peur qu’en découvrant Achille 1l ne vint à se découvrir lui-même. Un autre plus touchant d’Aristide de Thèbes, représentoit Biblis mourante de F’amour qu’elle portoit à son frère. On y devoit distinguer le sentiment de la vertu , qui repoussoit loin d’elle un amour eriminel, et celui de Famitié fraternelle qui rappeloit l'amour sous les apparences même de la vertu. Ces cruelles consonnances , le désespoir d’être trahie par son propre cœur , le desir de mourir pour cacher sa honte, le desir de vivre pour revoir l’objet aimé, la santé flétrie par de si douloureux eombats,
devoient exprimer, au milieu des langueurs de la mort et de la vie, les contrastes les plus Imtéressans sur le visage de cette fille infortunée. Dans un autre tableau du même Aristide, on admiroit une mère blessée à la mamelle , au siége d'une ville, et qui donnoit à téter à son enfant. Elle sembloit craindre , dit Pline, qu'il ne suçät son sang avec son lait. Alexandre en faisoit tant de cas, qu'il le fit transporter à Pella, lieu de sa naissance. Ce devoit être une noble victoire que celle où l'amour maternel triomphoit d’une douleur corporelle. Nous avons vu que le Poussin avoit fat de cette vertu , l'expression principale de son tableau du déluge. Rubens Pa muse d'une manière admirable dans le visage de sa Médicis, où l'on distingue à la fois la douleur et la joie de l’enfantement. Il relève encore la violence de la passion physique, par l’aiütude nonchalante où est jetée la reine dans un fauteuil, et par son pied nu sort de sa pantouffle ; et de l’autre , la sublimité du sentiment moral qu'elle éprouve , par les hautes destinées de son enfant qui lui est présenté par un dieu, et qui est couché dans un berceau de grappes de raisin et d’épis de blé, symboles de la félicié de son règne. C'est ainsi que les grands maïtres ne se contentoient pas d'opposer mécaniquement cles groupes et des vides, des ombres et des lumières, des enfans et des vieil-
lards, des pieds et des mains ; mais 1ls recherchoient,
avec le plus grand soin ces contrastes de nos puissances Intérieures , qui s'expriment sur le visage de l'homme en traits ineffables, et qui devoient faire le charme éternel de leurs tableaux. Les ouvrages de Le Sueur sont pleins de ces contrastes de sentiment : et1l y fait si bien accorder ceux de la nature élémentaire , qu’il en résulte la plus douce et la plus profonde mélancolie. Mais il a été plus aisé à son pinceau de les rendre , qu’il ne l’est à ma plume de les exprimer. Je n’en citerai plus qu'un exemple üré du Poussin , admirable par ses compositions , mais dont le temps a bien maltraité les couleurs. C’est dans son tableau de l’enlévement des Sabines. Pendant que les soldats romains emportent à brassecorps les filles effrayées des Sabins , il y a un officier romain qui en veut enlever une Jeune et johe, qui s’est rélugiée dans les bras de sa mère. Il n’ose user de violence envers elle , et il parle à la mère avec tout l’empressement de l’amour et du respect, Il semble lu dire : « Elle sera heureuse avec moi. » Que je la doive à l’amour et non pas à la crainte! » Je veux moins vous ôter une fille que vous donner » un fils ». C'est ainsi qu’en se conformant , dans les habillemens de ses personnages , à la simplicité de leur siècle , qui les rendoit à-peu-près semblables dans toutes les conditions , il n’a pas distingué l'officier du soldat par les habits, mais par les mœurs. Il à saisi, à son ordinaire , le caractère
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moral de son sujet, quiest d'un bien autre eflet que celui du costume. J'aurois bien voulu voir de la main de cet homme de génie, les mêmes Sabmes, devenues épouses et mères entre les deux armées des Sabins et des Romams , «accourant, comme » dit Plutarque , les unes d’un côté , les autres d’un » autre , avec pleurs, cris et clameurs , se jetant » À travers les armes et les morts gisans sur la terre, » de manière qu’il sembloit qu'elles fussent force- » nées ou possédées de quelque esprit, les unes » portant leurs petits enfans de mamelle entre leurs » bras, les autres déchevelées, et toutes appelant, » ores les Sabins , et ores les Romains , par les plus
doux noms qui soient entre les hommes ( I ds »
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Les plus grands effets de l'amour naissent, comme nous l'avons dit , de sentimens contraires, qui viennent à se confondre , comme ceux de la haine naissent souvent de sentimens semblables qui viennent à se choquer. Voilà pourquoi il ny à point de sentiment plus agréable que de rencontrer un ami dans un homme que nous estinnons notre ennemi, ni de peine plus sensible que de reconnoître pour ennemi celui que nous croyons être notre ami. Ce sont ces effets harmoniques qui rendent souvent un service passager plus recommandable que de longs bons ofhices, et l'offense