III, P
tendons plus la langue des Gaulois, et qu'un jouf nos descendans n’entendront plus la nôtre? Le bœuf du Bengale mugit comme celui de l'Ukraine, et Je rossignol fait entendre encore dans nos chmats les mêmes harmonies que celles qui ravirent le poëte de Mantoue sur les rivages du P6.
On ne sauroit dire, avec de célèbres écrivains, que les langues sont caractérisées par les climats ; car , sielles en éprouvoient les imfluences, elles ne changeroiïent pas dans chaque pays, où chaque climat est invariable. La langue des Romains a été d'abord barbare , ensuite majestueuse, et est devenue à la fin molle et efféminée. Elles ne sont pas rudes au nord et douces au midi, comme la prétendu J. J. Rousseau, qui a donné sur ce point trop d'extension aux loix physiques, La langue des Russes, dans le nord de l’Europe, est fort douce, étant un dialecte du grec; et le jargon des provinces méridionales de la France est rude et orossier, Les Lapons, qui habitent les bords de la mer Glaciale , ont un langage qui flatte l'oreille; et les Hottentots, qui habitent le climat très-tempéré du Cap de Bonne- Espérance , gloussent comme des coqs-d’Inde. La langue des Indiens du Pérou est pleme de fortes aspirations et de consonnances qui se choquent. On peut, sans sortir de son cabinet, reconnoître Îles divers caractères des langues de chaque peuple,
aux noms que présentent les cartes géographiques
LD
de leur territoire; et se convaincre que leuï rudesse ou leur douceur n’a aucune relation avec celle de leurs latitudes.
D'autres observateurs ont prétendu que c’étoient les grands écrivains d’une nation qui en déterminoïent et en fixoient la langue; mais les grands écri- Vans du siècle d’Auguste n’empéchérent pas que la langue latine ne se corrompit avant le règne de Marc-Auréle. Ceux du siècle de Louis xrv commencent déjà à vieillir parmi nous. Si là postérité fixe le caractère d’une langue aux siècles où ont paru de grands écrivains , ce n’est point, comme on le prétend, parce qu’elle est alors plus pure, car On y trouve autant de ces inversions de phrases , de ces décompositions de mots , et de ces syntaxes embarrassées qui rendent l'étude métaphysique de toute grammaire ennuyeuse et barbare , mais c’est parce que les écrits de ces grands hommes éuüncellent des maximes de la vertu , et nous présentent nulle perspectives de la Divinité. Je ne doute pas que les sentimens sublimes qui les inspirent ne les éclairent encore dans l’ordre et la disposition de Icurs ouvrages , puisqu'ils sont les sources de toute härmonie. Voilà, à mon avis, d’où résulte le charme inaliérable qui en fait aimer la lecture dans tous les temps aux hommes de toutes les nations ; voilà pourquoi Plutarque a effacé la plupart des écrivains de la Grèce , quoiqu'il ne fût ni du siècle de Péri=
elès, ni de celui d'Alexandre , et que sa traduction gauloise , faite par le bon Amyot , ira plus loin dans la postérité que la plupart des ouvrages originaux écrits même soz:s le s'ècle de Louis x1v. C’est la bonté morale d'une génération qui caractérise une langue , et Ja fait passer sans altérauon à celle qui la suit : voilà pourquoi les langues, les coutumes et les fermes des habits passent en Asie inviolablement de générauon en génération, parce que les pères s'y font aimer de leurs enfans. Mais ces raisons n’expliquent pas la diversité de langue qui existe d'une naüon à l’autre. Il me paroîtra toujours surnaturel que des hommes qui jouissent des mêmes élémens , et qui sont assujétis aux mêmes besoins , ne se servent pas des mêmes mots pour les exprimer. Le soleil éclaire toute la terre, et 1l porte différens noms chez différens peuples.
Voici encore l'effet d’une loi peu observée ; c’est qu'il ne s’élève aucun homme célèbre , dans quelque genre que ce soit , qu'il ne paroisse en même temps , ou dans sa nation, où dans la nation VOisine, un antagoniste avec des talens et une réputaton tout-à-fait opposés : tels ont été Démocrite et Héraclite , Alexandre et Diogène , Descartes et Newton , Corneille et Racine, Bossuet et Fénélon, Voltaire et J. J. Rousseau. J’avois rassemblé sur ces deux derniers hommes célèbres , contemporams et
morts dans la même année, une multitude de traits
DE LA NATURE. 220 qui prouvoient qu'ils ont contrasté toute leur vie en talens, en mœurs et en fortunes; mais j'ai abandonné leur parallèle pour n’occuper de ce travail, que j'ai cru plus uule.
Cette balance dans les hommes illustres ne paroitra pas extraordinaire, si on considère qu'elle est une suite de la loi générale des contraires qui gouverne le monde, et d’où résultent toutes les harmonies de la nature : elle doit donc se mamifester parüculièrement dans le genre humain , qui en est le centre , et elle se montre en effet dans l'équilibre admirable avec lequel les deux sexes naissent en nombre égal. Elle ne se fixe pas sur les individus en parüculier, car on voit des fanulles qui sont toutes de filles , et d’autres toutes de garçons ; mas elle embrasse l'agrégation d’une ville entiere ,et d’un peuple dont les enfans mâles et femelles naissent
toujours en nombre à-peu-près égal. Quelque mé
sa lité de sexe qu'il y ait dans les variétés des naissances dans les fanulles , l'égalité se retrouve dans l’ensemble du peuple.
Mais voici une autre balance aussi merveilleuse , et à laquelle je ne crois pas qu’on ait fait aitenuon. Comme 1l y a beaucoup d'hommes qui périssent par fes guerres , les voyages maritimes et les travaux pénibles et dangereux , il s’ensuivroit , à la longue, que le nombre des femmes devroit aller tous les
52e . ” jours en augmentant. En supposant qu'il ne périt
chaque année que la dixième partie des hommes “plus que de femmes, la balance des sexes devroit devenir de plus en plus mégale. La ruine sociale devroit augmenter par la régularité même de l’ordre naturel. Cependant la chose n'arrive pas ; les deux sexes sont toujours à-peu-près aussi nombreux : leurs occupations sont différentes , mais leurs desüns sont les mêmes. Les femmes qui poussent souvent les hommes à des entreprises hasardeuses pour entretenir leur luxe , ou qui fomentent parmi eux des haîines etmême des guerres pour satisfaire leur vanité, SsOni emportées dans la sécurité de leurs plaisirs par des maladies auxquelles les hommes ne sont pas sujets, mais quu résultent souvent des pemes morales, physiques et politiques que ceux-c1 ont éprouvées à leur occasion. Ainsi, l'équhbre de la naissance entre les sexes est rétabli par l'équilibre de la mort.
La nature a multiplié ces contrastes harmoniques dans tous ses ouvrages, par rapport à l'homme; car les fruits qui servent à nos besoins ont souvent en eux-mêmes des qualités opposées quise compensent mutuellement.
Ces effets, comme nous f’avons vu ailleurs, ne sont point des résultats mécaniques des climats , aux qualités desquels 1ls sont souvent opposés. Tous les ouvrages de la nature ont les besoins de l’homme
pour fin, comme tous les sentimens de l’homme out
là Divinité pour principe. Ge sont les intentions finales de la nature qui ont donné à l’homme lintelligence de tous ses ouvrages, comme c'est Finstinct de la Divinité qui a rendu l'homme supérieur aux loix de la nature. C’est cet instinct qui, diversement modifié par les opinions , porte les peuples de la Russie à se baigner dans. les glaces de la Néva au plus fort de l'hiver, ainsi que les peuples du Bengale dans les eaux du Gange ; qui a rendu, sous les mêmes latitudes , les femmes esclaves aux Philippines , et despotiques à l'île Formose; les hommes efféminés aux Moluques, et intrépides à Macacar , et qui forme dans les habitans d'une même ville, des tyrans , des eitoyens et des esclaves.
Le sentiment de la Divinité est le premier mobile du cœur humain. Examinez un homme dans ces momens imprévus, où les plans secrets d'attaque et de défense dont s’environne sans cesse l’homme social sont supprimés, non pas à la vue d’une grande ruine qui les. renverse totalement, mais seulement à la vue d’un animal ou d’une plante extraordinaire : « Ah mon Dieu ! s’écrie-t-1l, que voilà qui est admi- » rable » ! et il appelle les. premiers passans pour partager son étonnement. Son premier mouvement est d'élever sa joie à Dieu , et le second de létendre aux hommes ; mais bientôt la raison sociale le rappelle à l'intérêt personnel. Lorsqu'il voit un certain nombre de spectateurs rassemblés autour de l’obiet,
ex:
de sa curiosité, « C’est moi, dit, qui l'ai vu le » prenner ». Puis, s’il est savant , 1] ne manque pas d'y appliquer son système. Bientôt 1l calcule ce que cette découverte lui rapportera , il y ajoute quelques circonstances pour la faire paroître plus merveilleuse, et ilemploietout le crédit de sa coterie pour la vanter et pour persécuter ceux qui ne sont pas de son opipion. Ainsi, tout sentiment naturel nous élève à Dieu jusqu’à ce que le poids de nos passions et des institutions humaines nous ramène à nous seuls. Voilà pourquoi J. J. Rousseau avoit raison de dire «que l’homme étoit bon, mais que les hommes » étoient méchans ».
Ce fut l'instinct de la Divinité qui rassembla d'abord les hommes, et qui devint la base de Ia religion et des loix qui devoient cimenter leur réunion. Ce fut sur lui que s’appuya la vertu quand elle se proposa d’imiter la Divinité , non-seulement par l'exercice des arts et des sciences que les anciens Grecs appeloient pour cet effet « de peu'es ver- »tus» , mais dans le résutat de l'intelligence et de la puissance divine, qui est la bienfaisance. Elie consista dans les efforts faits sur nous-mêmes pour le bien des hommes, dans l'intention de plaire à Dieu seul. Elle donna à l’homme le senument de son excellence en lui inspirant le mépris des biens terrestres et passagers, et le desir des choses célestes et immortelles. Ce fut cet attrait sublime qu fit du
DE LA NATUR E. 255 courage une vertu , et qui fit marcher l'homme vers la mort parmi tant de soins de conserver la vie. Brave d’Assas , qu'espériez-Vous Sur la terre en versant votre sang la nuit , sans témoin, aux champs de Klosterkam , pour le salut de l’armée française ? Et vous , généreux Eustache de Saint-Pierre , quelle récompense attendiez-vous de votre patrie , lorsque vous parûtes devant ses Lyrans la corde au cou, prêt à périr d’une mort infme pour sauver VOS CON cuoyens? Qu’importoient à vos cendres insensibles les statues et les éloges que la postérité devoit leur offrir un jour ? Pouviez-vous même espérer ce prix de vos sacrifices ou inconnus , OU Couverts d'opprobres ? Pouviez-vous être flattés dans L avenir des vains bommages d’un monde séparé de vous par des barrières éternelles? Et vous, plus glorieux encore à la vue de Dieu , citoyens obscurs qui suecombez sans gloire, à qui vos vertus attirent la honte , la calommie , les persécutions , la pauvreté , le mépris de la part même de ceux qui dispensent les honneurs parmi les hommes, mercheriez-vous dans des routes si äpres et si rudes, si une lueur divine ne luisoit à vos
yeux (x) ?
sl
(1) I est impossible d'avoir de la vertu sans religion. Je ne parle pas des vertus de théâtre qui nous attirent les approbations du public, par des moyens souvent si méprisables, qu’on peut bien les regarder comme des vices. Les
païens eux-mêèmes les ont tournées en ridicule. Voyez ce
C'est le respect de la vertu qui est la source de
celui que nous portons à l'antique noblesse, et qui
a mis, à la longue, des différences injustes etodieuses RL Din | géorne AT Ge Gti tro À qu'en dit Marc-Aurèle. J'entends par vertu, le bien qu’on fait aux hommes sans espoir de récompense de leur part, et Souvent aux dépens de sa fortune, et même de sa réputation. Analysez tous ceux dont les traits vous ont paru frappans, il n’y en a aucun qui ne vous montre la Divinité, éloignée ou présente. J’en citerai un peu connu, et, par son: obscurité même, bien loyal.
Dans la dernière guerre d'Allemagne, un capitaine de cavalerie est commandé pour aller au fourrage. I] part à la tête de sa compagnie, et se rend dans le quartier qui lui étoit assigné. C’étoit un. vallon solitaire, où on ne voyoit guère que des bois. Il y aperçoit une pauvre cabane; il y frappe , il en sort un vieux hernouten à barbe blanche. « Mon père, lui dit Pofficier, montrez-moi un champ où je » puisse faire fourrager mes cavaliers. — Tout-à-l’heure » ; reprit l’hernouten. Ce bonhomme se met à leur tête, ct remonte avec eux le vallon. Après un quart-d’heure de marche, ils trouvent un beau champ d’orge : « Voilà ce qu’il » nous faut , dit le capitaine. — Attendez un moment, lui » dit son conducteur, vous serez content ». Îls continuent à marcher, et ils arrivent , à un quart de lieue plus loin, à un autre champ d’orge. La troupe aussi-tôt met pied à terre, fauche le grain, le met en trousse, et remonte à cheval. T'oficier de cavalerie dit alors à son guide : « Mon père, » vous nous avez fait aller trop loin sans nécessité; le pre- » mier champ valoit mieux que celui-ci. — Cela est vrai J » monsieur , reprit le bon vieillard, mais il n’étoit pas à » MOI ».
TE CEA LIN A STEUR RE 235
parmi les hommes , tandis que dans l'origine il ne devoit apporter parmi eux , que des distincuons respectables. Les Asiatiques , plus équitables, n’ont NON SPRL TP Re OS DNS
Ce trait va au cœur. Je défie un athée d’en faire un semblable. J’observerai que les hernoutens sont une espèce de quakers répandus dans quelques cantons de l'Allemagne. Quelques théologiens ont écrit que les hérétiques n’étoient pas capables de vertu, et que leur vertu étoit sans mérite. Comme je ne suis pas théologien , je ne m’engagerai point dans cette discussion métaphysique, quoique j'eusse à opposer à leur opinion le sentiment de S. Jérôme , et mème celui de S. Pierre, par rapport aux paiens , lorsque celui-ci dit au centenier Corneille : « En vérité, je vois bien que Dieu » n’a point d’égards aux diverses conditions des personnes, » mais qu’en toute nation, celui qui le craint, et dont les » œuvres sont justes, Lui est agréable ». (Actes des Apôtres , chap. 10, v. 54 et 35.) Mais je voudrois bien savoir ce que ces théologiens pensent de la charité du Samaritain qui étoit un schismatique. Il me semble qu’ils n’ont rien à ohjecter au jugement de Jésus-Christ. Comme la simplicité et la profondeur de ses réponses divines font un contraste adm1rable avec la mauvaise foi et les subtilités des docteurs de ce temps-là, je vais rapporter ce trait de l'Evangile tout entier.
«Alors un docteur de la loi se levant, lui dit pour le » tenter : Maître, que faut-il que je fasse pour posséder le » vie éternelle? Jésus lui répondit : Qu'y a-t-il d’écrit dans » la loi ? qu’y lisez-vous ? Il lui répondit: Vous aimerez le » Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre » ame , de toutes vos forces et de tout votre esprit , et voire
» prochain comme vous-même. Jésus lui dit: Vous avez
attaché la noblesse qu'aux lieux illustrés par la verimr. Un vieux arbre, un puits, un rocher, des objets stables, leur ont paru seuls capables de leur en perpétuer le souvenir. Il n’y a pas, en Asie, un arpent de terre qui ne soit illustre. Les Grecs et les. Romains qui en sont sortis, comme tous les peuples du monde, et qui ne s’en éloignèrent pas beaucoup, imitèrent en partie les coutumes de nos premiers pères. Mais les autres nations qui se répandirent dans le reste de l'Europe, où elles furent
long-temps errantes, et qui s’écartérent de ces
» très-bien répondu; faites cela, et vous vivrez. Mais cet » homme voulant faire paroître qu’il étoit juste, dit à Jésus: » Et qui est mon prochain? Et Jésus prenant Ja parole, lui » dit: Un homme qui descendoit de Jérusalem à Jéricho. » tomba entre les mains des voleurs qui le dépouillérent, le » couvrirent de plaies et s’en allèrent, le laissant à demi- » mort. Il arriva ensuite qu’un prêtre descendit par le même » chemin, lequel l'ayant aperçu, passa outre. Un lévite qui » vint aussi au même lieu, l'ayant considéré, passa outre » encore. Mais un Samaritain passant son chemin, vint à » l'endroit où étoit cet homme , et Payant vu , il en fut tou- » ché de compassion ; il s’approcha donc de lui, il versa de » l’huile et du vin dans ses plaies, et les banda; et l’ayant » mis sur son cheval, il l’amena dans l'hôtellerie et eut soin » de lui. Le lendemain, il tira deux deniers qu’il donna à » l'hôte, et lui dit : Ayez bien soin de cet homme; et tout » ce que vous dépenserez de plus , je vous le rendrai à mon » retour. Lequel de ces trois vous semble avoir été je pro-
» chain de celni qui tomba entre les mains des voleurs ? Le
DELA (NSEUPR EF: 257 anciens monumens de la vertu , aimèrent mieux les chercher dans la postérité de leurs grands hommes, et en voir des images vivantes parmi leurs enfans. Voilà, ce me semble, pourquoi les Asiatiques n’ont point de noblesse , et pourquoi les Européens n’ont point de monumens.
Cet instinct de la Divinité fait le charme de nos lectures les plus agréables. Les écrivains auxquels Gn revient toujours , ne sont pas les plus spirituels, c'est-à-dire, ceux qui abondent dans cette raison sociale qui ne dure qu’un moment ; mais ceux qui
» docteur lui répondit : Celui qui a exercé la miséricorde » envers lui. Allez donc, lui dit Jésus, et faites de mème ».
Je me garderai bien d'ajouter ici aucune réflexion. J’observerai seulement que l’action du Samaritain est bien supcrieure à celle de l’hernouten : car quoique le second fasse un plus grand sacrifice , il y est en quelque sorte détermine par la force : il falloit qu’il y eût un champ fourragé. Mais le Samaritain obéit entièrement aux impulsions de l’humanité. Son ‘action est libre et sa charité gratuite. Ce trait, comme tous ceux de l'Evangile, renferme en peu de mots une foule d'instructions lumineuses sur le second de nos devoirs. Il seroit impossible de les remplacer par d’autres, imaginés même à plaisir. Pesez toutes les circonstances de la charité inquiète du Samaritain. Îl panse les plaies d’un malheureux; il le met sur son propre cheval; il expose sa vie en s’arrêtant et en allant à pied dans un lieu fréquenté par les voleurs. Il pourvoit ensuite dans l’hôtellerie, aux besoins tant présens que futurs de cet infortuné, et 1l con-
line sa route sans rien attendre de sa xeconnoissance,
nous rendent l’action de la Providence toujours prés sente. Voilà pourquoi Homère, Virgile, Xénophon, Plutarque, Fénélon, et la plupart des écrivains anciens sont immortels, et plaisent à toutes les nations. C’est par cette même raison que les livres de voyages , quoique la plupart écrits sans art, et quoique décriés par une multitude d'états de notre société , qui y trouvent indirectement leur censure ; sont cependant les plus intéressans de notre litiérature moderne , non-seulement parce qu'ils nous font connoître de nouveaux bienfaits de la naiure, en nous parlant des fruits et des animaux des pays étrangers, mais à cause des dangers de terre et de mer auxquels leurs auteurs échappent souvent contre toute espérance humaine. Enfin , c’est parce que la plupart de nos livres savans s'écartent de ce senüment naturel , que leur lecture est si sèche et si rebutante , et que la postérité préférera Hérodote à David Hume , et la mythologie des Grecs à ious nos traités de physique , parce qu'on aime encore mieux entendre raconter des fables de la Divinité dans l’histoire des hommes, que de voir la raison des hommes dans l’histoire de la Divimité.
Ce sentiment sublime inspire le goût du merveilleux à l'homme qui par sa foiblesse naturelle ; devroit todijours ramper sur la terre dont il est formé. Il balance en lui lé sentiment de sa misère,
qui l'attache aux plaisirs de l'habitude , et il exalte
Le
s ré DE LA NATURE. 259 son ame en lui donnant sans cesse le desir de la ? » L] . L] nouveauté. Il est l’harmonie de la vie humaine , et la source de tout ce que nous y trouvons de délicieux et de ravissant. C’est de lui que se couvrent
les illusions de l'amour , qui croit toujours voir un
objet divin dans l’objet aimé. C’est lui qui présente à l'ambition des perspectives sans fin. Un paysan ne semble desirer rien au monde que de devenir le mareuullier de son village. Ne vous y trompez pas! Ouvrez-lui une carrière sans obstacle : 1l est palefrenier ; il devient brigand, chef de voleurs, général d’armées , roi; 1l finira par se faire adorer. Ce sera Tamerlan, où Mahomet. Un vieux et riche bourgeois , cloué par la goutte dans son fauteuil, n'a plus, dit:l, d'autre ambition que de mourir en paix. Mais 1l se voit revivre éternellement dans sa postérité. Il s’applaudit en secret, de la voir monter à l’aide de son argent, par tous les échelons des dignités et de l'honneur. Lui-même ne pense pas que bientôt 1l n'aura plus rien de commun avec elle, et que pendant qu'il se félicite d’être le prmcipe de sa gloire future, elle met déjà la sienne à cacher la honte de son origine. L’athée même, avec sa sagesse négative , est entraîné par cette impulsion. En vain il se démontre le néant et la révolution de toutes choses : son cœur combat sa raison. Il se flatte intérieurement que son livre ou
ces de Ia
Son tombeau lui attirera un jour les hommag
postérité , ou, peut-être, que le livre et le tombeau de son ennemi cesseront de les recevoir. Il ne méconnoît la Divinité , que parce qu'il se met à sa place.
Avec le sentiment de la Divinité, tout est grand, noble , beau, invincible dans la vie la plus étroite ; sans lui, tout est foible , déplaisant et amer au sem même des grandeurs. Ce fut lui qui donna l'empire à Sparte et à Rome, en montrant à leurs habitans vertueux et pauvres , les dieux pour protecteurs et pour concitoyens. Ge fut sa destruction qui les livra riches et vicieux à l'esclavage, lorsqu'ils ne virent plus d’autres dieux dans l'univers que l'or et les voluptés. L'homme a beau s’environner des biens de la fortune; dès que ce sentiment dsparoît de son cœur , l'ennui s’en empare. Si son absence se prolonge , il tombe dans la tristesse, ensuite dans une noire mélancolie, et enfin dans le désespoir. Si cet état d'anxiété est constant, 1l se donne la mort. L'homme est le seul être sensible qui se détruise lui-même dans un état de liberté. La vie humaine, avec ses pompes et ses délices, cesse de lui paroître une vie quand elle cesse de lui paroître immortelle et divine (1).
oo
(1) Plutarque remarque qu'Alexandre ne se livra au désordre qui souilla la fin de son auguste carrière, que parce
qu'il se crut abandonné des dieux. Non-seulement ce senti-
Quel que :soit le désordre de nos sociétés , cet insunct céleste se plaît toujours avec les enfans des
ment cause nos maux quand il disparoit de nos plaisirs , mais quand , par l’effet de nos passions ou de nos institutions qui pervertissent les loix naturelles, il se porte sur nos maux même. Ainsi, par exemple, quand après avoir donné des loix mécaniques aux opérations de notre ame, nous venons à porter sur nos maux physiques et passagers le sentiment de l'infini ; c’est alors que, par une juste réaction, notre misère devient insupportable. Je n’ai esquissé que foiblement l’action des deux principes de l'homme; mais, à quelque sensalion de douleur ou de plaisir qu’on veuille les appliquer, on sentira la différence de leur nature et leur réaction perpétuelle.
A propos d'Alexandre abandonné des dieux, je serois surpris que l’expression de cette situation n’eût pas inspiré
le génie de quelque artiste de la Grèce. Voici ce que je trouve
ce sujet dans: Addisson : «Il y a dans la même galerie » (à Florence) un beau buste d’Alexandre-le-Grand , le » visage tourné vers le ciel avec un certain air noble de cha » grin et de déplaisir. J’ai vu deux ou trois anciens bustes » d'Alexandre, du même air et de la même posture; et je » suis porté à croire que le sculpteur avoit dans l'esprit, ou » le conquérant pleurant pour de nouveaux mondes, ou »quelques autres circonstances semblables de son histoire ». (Addisson, Voyage d'Italie, tome.:4 de Misson. pag. 293 et 294.) Je pense que la circonstance de l’histoire d'Alexandre à laquelle il faut rapporter ces bustes ,est celle où il se plaint aux dieux de lavoir abandonné. Je ne doute pas qu’elle n'eût fixé l'excellent jugement d'Addisson, s’il se fût rappelé l’observation de Plutarque.
Tire Q
hommes. Il inspire les hommes de génie, en se montrant à eux sous les attributs éternels. Il présente au géomètre les progressions imeffables de Vinfini, au musicien des harmonies ravissantes , à T'historien les ombres immortelles des hommes vertueux. Il élève un Parnasse au poète , et un Olympe aux héros. 11 luit sur les jours infortunés du peuple. il fait soupirer , au milieu du luxe de Paris , le pauvre babitant de la Savoie après les Saints couverts de meige de ses montagnes. Il erre sur les vastes mers, et rappelle des doux climats de l'Inde, le matelot européen aux rivages orageux de l'occident. Il &onne une pairie à des malheureux , et des regrets à ceux qui n’ont rien perdu. Il couvre nos berceaux des charmes de l'innocence, et les tombeaux de nos pères des espérances de l'immortalité. 1! ‘repose au milieu des villes tumultueuses sur les palais des grands rois et sur les temples augustes de Ha religion. Souvent 1l se fixe dans des déserts, et atüre sur des rochers les respecis ‘de, l'univers. C’est amsi qu'il vous a couvertes de majesté , ruines de la Grèce et de Rome; et vous aus ». mystéxieuses pyramides de l'Egypte ! C'est lui que nous cherchons sans cesse au milieu de nos occupations inquietes ; mais dés qu'il se montre à nous dans quelque acte inopiné de vertu , où dans quelqu'un de ces événemens qu'on nomme des coups du cel,
ou dans quelques-unes de ces émouons sublimes
DE LA NUE UR EC CC indéfinissables , qu’on appelle par excellence des traits de sentiment , son premier effet est de produire en nous un mouvement de joie très-vif , et le second , de nous faire verser des larmes. Notre ame , frappée de cette lueur divine , se réjouit à 1 fois d’entrevoir la céleste patrie , et s'afilige d’en être exilée.
Oculis errantibus alto Quæsivit cœælo lucem, ingemuitque repérta.
/Æneid. lib. 1r.