‹ Études de la natureChapitre 24 sur 48 · ÉTUDE XL · texte numérisé non relu

ÉTUDE XL

A pplication des Loix de La Nature aux maux | : de la Société.

J Ar exposé, dans cet Ouvrage, les erreurs de nos opinions , les maux qui en sont résultés pour les mœurs el pour le bonheur social; j'ai réfuté ces opinions et jusqu'aux méthodes de nos sciences ; j'ai recherché quelques loix de la nature ; j'en ai fait une appheation , Jose dire heureuse , à l’ordre végétal ; mais tout ce grand travail seroit vain , à mon avis, Si je ne l’employois à trouver quelques remcdes aux maux de la société.

Un Prussien , qui a beaucoup écrit de nos jours , s’est abstenu de rien dire sur l'adnunistrauon de son pays, ( parce qu'étant passager , dit-il, sur le , vaisseau de l’état , ce n’est pas à lui à se mêler de » sa manœuvre». Cette pensée, comme tant d’autres qu'il a prises dans nos livres, est une phrase de belesprit. Elle ressemble à celle de cet homme, qui, voyant le feu prendre dans une maison , s’en fut sans l’éteindre , « parce que, disoit-il, la maison » m’étoit pas à lui». Pour moi , je me crois d'autant plus obligé de parler du vaisseau de létat, que jy suis passager , et que je dois m'intéresser à la prospérité de sa navigauon. Je dois employer

DE Eù NAMUR EL. 249 le loisir où me met mon passage même , à averur les pilotes des désordres que jy aperçois. Il me semble que ce sont là les exemples que nous ont donnés les Montesquieu, le Fénélon , et tant d'hommes à jamais illustres , qui ont consacré , dans chaque pays, leurs veilles au bonheur de leurs compatriotes. Tout ce qu'on peut m'objecter avec fondement , c'est ma propre insuflisance. Mais j'a vu beaucoup d’injustices ; jen ai été moi-même la victime. Les images du désordre n'ont fait naître des idées d'ordre. D'ailleurs mes erreurs peuvent servir à faire paroître la sagesse de ceux qui les relèveront. Quand je ne présenterois qu'une idée utile à mon prince, dont les bienfaits m'ont soutenu jusqu'ici, quoique mes services soient restés sans récompense , j'aurai obtenu la plus précieuse de toutes, si je peux me flatter d’avoir essuyé les larmes de quelque infortuné : ce souvenir effacera les miennes au dernier moment.

Les hommes qui profitent des maux de la patrie me reprocheront d’en être lennenu ; avec leur phrase ordinaire , que les choses ont toujours été ainsi, et que tout va bien, parce que tout va bien pour eux. Mais ce ne sont pas ceux qui découvrent les maux de leur patrie qui en sont les ennenns , ce sont ceux qui la flattent. Certainement les écrivains, comme Horace et Juvénal , qui présageoient à Rome

sa destruction, au milieu même de sa grandeur ,

246 ÉTUDES étoient plus attachés à son bonheur que ceux qui en flaitoient les tyrans qui profitoient de ses désordres. Combien l'empire Romain a-1-il survécu à la prédiction des premiers ? Les bons princes même qui en prirent dans la suite le gouvernement , ne purent le rétablir , parce qu'ils furent trompés par les écrivains contemporains , qui n’osérent jamais attaquer les causes morales et pohuques de la corrupuon. Ils se contentérent de porter leur réforme sur eux-mêmes , et n'eurent pas même le courage de l’étendre à leur famille. Ainsi ont régné les Trius et les Marc-Aurele. Ils ne furent que de grands philosophes sur le trône. Pour moi je croirois avoir déjà bien mérité de ma patrie, quand je ne lui aurois dit que cette terrible vérité : qu’elle renferme dans son sein plus de sept millions de pauvres, et que leur nombre va en croissant chaque année , depuis le siècle de Louis x1v. |

À Dieu ne plaise que je souhaïte la destrucuon des différens ordres de l’état. Je ne desire que de les ramener à l'esprit de leur insutution naturelle. Plût à Dieu que le clergé mérnât, par ses vertus, la première place accordée à la sainteté de ses foncüons; et que la noblesse protégeñt les citoyens et ne se rendit redoutable qu'aux ennemis du peuple ; que la finance, faisant couler ses trésors dans les canaux de l’agriculture et du commerce, laissât au mérite les chemins ouverts à tous les emplois; que

DE BX NATURE. 247 claque femme, exemptée, par la foiblesse de sa constitution, de la plupart des fardeaux de lasociéte, s'occupat à remplir ses douces destinées d'épouse et de mère en faisant le bonheur d'une seule fanulle; que revêtue de graces et de beauté, elle se constdérât comme une fleur de cette chaine de plaisirs dont la nature a attaché l’homme à la vie; et que tandis qu’elle feroit la couronne et la joie de son époux en parüculier , la chaîne entière de son sexe resserrät les nœuds du bonheur national !

Je ne cherche point à mériter les applaudissemensdu peuple; 1l ne me lira pas : d’ailleurs, ilest vendu aux riches et aux puissans. À la vérité il en médit sans cesse, et il applaudit même ceux qui agissent envers eux avec quelque fermeté ; mais 1l les abandonne dès qu'il les voit les .objets de la hame des riches ; il wemble aux menaces: de eeux-cx, ou 1l rampe à leurs pieds à la moindre marque de bienveillance. J'entends par peuple, non-seulement la dernière classe de la société, maïs un grand nombre d’autres qui se croient bien au-dessus.

Le peuple: n'est point mon idole. Si les puissances qui le gouvernent sont corrompues , il en est lui-méme la cause: On se récrie contre les règnes de Néron et de Caligula mais ces princes méchans Curent les fruits de leur siècle, comme de mauvais fruits. sont produits par de mauvais: arbres: ils n'auroient point été des tyrans , sis wayoient WMouvé

248 ÉTUDES parmi les Romains des délateurs , des espions , des satellites , des empoisonneurs , des filles prostituées, des bourreaux et des flatteurs qui leur disoient que tout alloit bien. Je ne crois point la vertu le par tage du peuple, mais je la crois répartie dans toutes les conditions, rare chez les peuts , chez les médiocres et chez les grands, et si nécessaire au mainuen de tous les ordres de la socitté, que si elle y étoit entiérement détruite , la patrie s’écrouleroit comme un temple dont onauroit sapé les fondemens. Mais , si ce ne sont ni les louanges ni les vertus du peuple qui m'intéressent particulièrement, ce sont ses travaux. C'est du peuple que sortent la plupart de mes plaisirs et de mes maux ; c’est lui qui me nourrit, qui m'habille, qui me loge, et qui s’occupe souvent de mon superflu , tandis qu'il manque quelquefois du nécessaire ; c’est de lui aussi que sortent les épidémies, les vols, les séditions , et n'y eüt-l pour moi que le simple spectacle de son bonheur ou de son malheur, il ne sauroit m’être indifférent. Sa joie me donne involontairement de la joie , et sa misère m’attrisie. Je ne suis pas quitte envers lui, en payant ses services avec de l'argent. C’est une maxime d'homme riche et dur : « Je suis » quiite envers cet ouvrier, dit-il, je l'ai payé ». L'argent que je donne au peuple pour ses services ne crée rien de nouveau pour son usage, cet argent cireuleroit également, et peut-être plus utilement

pour lui , quand je nexisterois pas. Le peuple donc porte , Sans aucun retour de ma part, le poids de mon existence : c’est bien pis, quand 1l est encore chargé de celui de mesdésordres. Je lui suis comptable de mes vices et de mes vertus plus qu'aux magistrats. Si je lui enlève une portion de sa subsistance , je forcerai celui à qui elle manquera de devenir un mendiant ou un voleur ; si j ÿ COrromps une fille, je lui enlève une mère de famille; si je manque de religion à ses YEUX j'affoiblis les espérances qui le soutiennent dans ses travaux. D'ailleurs, Ja religion me fit un commandement formel de l'aimer. Quand elle mm'ordonne d'aimer les hommes, c’est le peuple qu'elle me désigne , et non pas les grands ; c'est à lui qu'elle attache toutes les puissances de la société, qui n'existent que par lui et pour lui. Bien éloignée de notre politique moderne, qui présente les peuples aux rois comme leurs domaines , elle présente les rois aux peuples comme leurs défenseurs et leurs pères. Les peuples ne sont point faits pour les rois, mais les rois pourles peuples. Je dois done , moi qui ne suis rien et qui ne peux rien tendre au moins de tousmes vœux Vers sa félicné.

D'ailleurs , je dois rendre cette justice au nôtre , que je n'en counois point en Europe de plus généreux, quoique ce Soit le plus misérable que JV eonnoisse , à la liberté pres. Je pourrois giter Une

mulutude de traits de sa bienfaisance , si le temps

me Île permeuoit, Nos beaux-esprits ürent souvent des caricatures de nos poissardes et de nos paysans, parce qu'ils n’ont d’autre but que d’amuser les riches ; mais ils leur donneroient de grandes leçons de vertus , s'ils savoient étudier celles du peuple ; pour mot, j'y ai trouvé plus d’une fois des lingots d’or sur du fumier.

J'ai remarqué, par exemple , que beaucoup de peuts marchands livrent leurs marchandises à un plus bas prix à un homme pauvre qu’à un riche , et quand je leur en ai demandé la raison , ils m'ont répondu : «Il faut, Monsieur , que tout le monde » vive». J’ai observé aussi que beaucoup de gens du peut peuple ne marchandent jamais lorsqu'ils aghetent à des pauvres comme eux : « I] faut, disent- » 1ls, qu'ils gagnent leur vie ». Un Jour , je vis un petit enfant acheter des herbes à une fruitière : elle lu en remplit son tablier pour deux soûs; et, comme Je m'étonnois de la quantité qu’elle lui en donnoit , elle me dit : « Monsieur , je n’en donne- » TOIS pas tant à une grande personne ; mais je me » ferois un grand scrupule de tromper un enfant». J'avois dans la rue de la Magdeleine un porteurd'eau , Auvergnat, appelé Christal, qui a nourri pendant cinq mois, gratis , un tapissier qui lui étoit inconnu , et qui étoit venu à Paris pour un procés, « Parce que , me ditl, ce tapissier , le long de la » route , dans la voiture publique , avoit donné de

» temps en temps le bras à sa femme malade ». Ce même homme avoit un fils de dix-huit ans, né paralytique et imbécille , qu'il nourrissoit avec le plus tendre attachement, sans jamais avoir voulu le mettre aux Incurables, quoique des personnes qui en avoient lecrédit, le lui eussent offert. « Dieu, » me disoit-il, me l’a donné, c’est à moi à en pren » dre soin ». Je ne doute pas qu'il ne Île nourrisse encore , quoiqu'il soit obligé de le faire manger lui-même, et que sa femme soit souvent malade. Je me suis arrêté une fois avec admiration à contempler un pauvre honteux assis sur une borne, dans la rue Bergère , près des boulevards. Il passoit prés de lui des messieurs bien vêtus, qui ne lui donnoient jamais'rien ; mais il y avoit peu de servantes ou de femmes chargées de hottes, qui ne s'arrêtassent pour lui faire la charité. Il étoit en perruque bien poudrée , le chapeau sous le bras, en redingote , en linge blanc , et si proprement arrangé, qu'on eût dit, quand ces pauvres wens lui faisoient l’aumône, que c’étoit lui qui la leur donnait. On ne peut certainement pas rapporter ce sentiment de générosité dans le peuple à aucun retour secret d'intérêt sur lui-même, ainsi que le prétendent les ennemis du genre humain, qui ont voulu nous expliquer les causes de la pitié. Aueune de ces pauvres bienfaitrices ne se mettoit à la place de cet infortuné , qui, disoit-on, avoit été horloger ,

et avoit perdu la vue ; mais elles étoient émues par cet imsunct sublime, qui nous intéresse plus aux malheurs des grands qu’à ceux des autres hommes, parce que nous mesurons la grandeur de leurs maux sur celle de leur élévation et de leur chute, Un horloger aveugle étoit un Bélisaire pour des servantes.

Je ne finirois pas sur ces traits ; 1ls seroient dignes de Fadmiration des riches s'ils étoient tirés de lhistoire des Sauvages où de celle des empereurs romains, s'ils étoient à deux mille ans ou à deux mille lieues de nous. Hs amuseroient leur imaginauon et wanquilhserotient leur avarice. Certainement notre peuple mérite d’être aimé. Je pourrois prouver que sa bonté morale est le plus ferme soutien du gouvernement , et que , malgré ses besoins , c'est lui qui subvient à la mauvaise paye de nos soldats, et qui sustente de son nécessaire le nombre prodigieux de pauvres dont le royaume est plein.

SALUS POPULI SUPREMA LEX ESTO , duisoient les anciens : le bonheur du peuple est la loi suprême, parce que son malheur est le malheur général. Cet axiome doit être d'autant plus sacré aux législateurs et aux réformateurs, qu'aucune loi ne peut être durable , et qu'aucun plan de réforme ne peut avoir lieu , que préalablement le bonheur du peuple ne soit établi. Ce sont ses malheurs qui font naître les abus, qui les entreuennent et qui les renouvellent. C’est pour n’avoir pas bâti sur cette base fonda-

Fr

DE LA INATURE. 25

meutale que tant d'illustres réformatenrs Ont. vu s'écrouler l'édifice de leur poliuque. Si Agis et Cléomène échouërent dans la réforme de Sparte , c'est parce que les Ilotes malheureux virent avec indifférence un système de bonheur où ils n'étoient pas compris. Si la Chine à été conquise par les Tartares , c’est que les Chinois mécontens géMISSOIent sous la tyrannie de leurs mandarins:; sans que leur prince en sût rien. Si la Pologne a été partagée de nos jours par 568 voisins, c'est que ses: paysans esclaves et ses gentilshommes domestiques ne l'ont pas défendue. Si tant de réformes au sujet du :clergé;; du militaire , de la finance , de la justice , du eommerce et du concubinage ont été tentées chez nous inutilement , c’est que le mallieur du peuple reproduit sans cesse les mêmes abus. is Je n'ai pot vu dans tous mes voyages de pays plûs florissant que là Hollande. On conipte au moms cent quatre-vingt mille habitans dans sà capitale. Un commerce immense offre dans cette villemille objets de tentation ; cependant on n'y emtend pomt parler de vols : on ne s'y sert pas même de soldats pour y monter la garde. Lorsque j'y étois ,; én 1702, il y avoit onze ans qu'Onn'y avoit exécuté personne à mort. Les loix y sont cependant sévères; mais le peuple , qui trouve aisément à gagner 8a VIe, n’est point tenté de les enfremdre. Il est mémé digne de

remarque que, quoiqu'il ait gagné des millions à é

imprimer toutes nos extravagances én morale , en politique et en religion , ses opinions ni ses mœurs n’en ont point été altérées , parce qu'il est content de son sort. Les crimes ne naissent que de l’indigence et de l'extrême opulence. Lorsque j'étois à Moscou, un vieillard génevois qui étoit dans cette ville du temps de Pierre 1, me dit que depuis qu'on avoit ouvert au peuple différens moyens de subsister par l'établissement des fabriques et du commerce , les sédiuons, les assassinats, les vols et les incendies y étoient bien plus rares qu'autrefois. S'il n’y avoit pas eu à Rome des foules de misérables , il ne s’y seroit pas élevé des Caulina. La police, à la vérité , prévient à Paris les désordres d'éclat : on peut dire même qu'il se commet moins de crimes dans cette capitale que dans les autres villes du royaume , à proporuon de leur population; maïs la tranquillité du peuple à Paris, vient de ce qu'il y trouve plus de moyens de subsistance que dans les autres villes du royaume, parce que les riches de toutes les provinces viennent y demeurer. Après tout , les frais de police en gardes, en espions, en maisons de force et en prisons, sont à la charge de ce même peuple , et se tournent en frais de châtimens lorsqu'ils pourroient se tourner en bienfaits. D'ailleurs, ces moyens ne sont que des répercussions qui jettent le peuple dans des désordres obscurs qui ne sont pas moims dangereux.

Le premier moyen de diminuer limdigence da peuple , c’est d’affoiblir l'opulence extrême des riches. Ce n’est point elle qui fait vivre le peuple, comme le prétendent les politiques modernes. Ils ont beau calculer les richesses d’un Etat , la masse en est certainement limitée ; et si elle se trouve toute entière dans les mains d’une petite portion de citoyens, elle n’est plus au service de la mulütude. Comme ils voient toujours en détail les hommes dont ils se soucient fort peu, el en gros capitaux l'argent qu'ils aiment beaucoup, ils trouvent qu'il est plus avantageux pour le royaume que cént nulle éeus de rente soient réunis sur là même tête , que répartis entre cent fanulles, « parce que’, disent: »'ils. les grands capitalistes font de grandes entre- » prises » ; mais ils sont en cela dañs une perni< cieuse erreur: Le financier qui les posséde ne füt vivre que quelques laquais de plus , et étend le resté de son superflu à des objeis-de luxe ét de corrup2 tion : encore faut-il qu'il en jouisse À sa manière ; car s'il est avare, cet argent est tout-à-fait perdu pour la société. Mais cent familles de bons citoyens vont vivre. à. l'aise avec un pareil révenu: Elles élé2 veront un grand nombre d'enfans, et ellés feront vivre une multitude d'autres familles du peuple par des aéts-utiles:et-anxis des-bonnésihéætrs.

1L faudroit donc pour affoiblir l’opulence sans toutefois fare d'injustice aux riches, détruire la

vénalité des emplois , qui les doune tous à la portion de la société qui peut s’en passer le plus aisé ment pour vivre , puisqu'elle les donne à ceux qui ont de l'argent. Il faudroit détruire la duplicité , la triplicité et la quadruplicité, qui les accumulent sur une. seule, tête, ainsi que les survivances qui les perpétuent dans les mêmes familles. Par cette abolition on détruiroit sans doute celte aristocratie de l'or qui s'étend de plus en plus au sem de la monarchie ,et qui mettant une barrière impénétrable entre le.prince et ses sujets , devient à la longue lé plus dangereux de tous les gouyernemens. Par-là on releveroit la dignité des emplois ; qu seront plus dignes, d'estime lorsqu'ils seront la récompense du mérite et non le Pux de l'argent : on affoibliroit le respect de l'or, qui a, corrompu nos mœurs, et on releveroit celui qui est dû à la vertu : ‘on rouvriroit à tous les ordres de l'Etat. la carrière publique ; qui est depuis un siècle le-patrimoine de quatre à cinq mille familles qui sé passent tous les emplois de main en main, sans en faire part anx autres ct0yens qu'à proportion qu'ils cessent de l'être, c’est-à-dire qu ils leur vendent leur liberté, leur Non et leur conscience, ko $

.-On a persüadé à nos rois qu'il étoit plus sûr pour eux de se fier-à-la bourse de deurs: sujets qu'à. leur probité. Voilà l'origine de da vénalité ‘dans l’état civil; mais ce-sophisme tombe lorsque l'on cousi-

DE LA NATURE. 257 dère qu'elle ne subsiste ni dans l’état ecclésiastique, ïi dans l’état militaire, et que ces grands corps Sont , quant à leurs individus, ce qu'il y a encore de mieux ordonné dans l'Etat, du moins par rapport à leur police et à leurs intérêts particuliers.

La cour emploie fréquemment les variétés des modes pour fare vivre le peuple du superflu des riches. Ce palliauf est bon, quoiqu'il ait de dangereux inconvéniens ; mais au moins il faut qu'il tourne au profit des pauvres , et qu'on imterdise en France tout commerce de luxe étranger, car il seroit bien inhumain que les riches qui urent tout l'argent de Ja nation , en fissent passer tous les ans une parue considérable aux Indes,à la Chine , pour se procurer des mousselines , des soies et des porcelaines qu’ils peuvent trouver dans le royaume. Le commerce des Indes et de la Chine ne convient qu’à des peuples qui n’ont, comme les Hollandais et les Anglais, ni mûriers mi vers à soie. C’est à ceux-là aussi qu'il convient d'acheter du thé et d’en boire, parce qu'ils m'ont pas de vin dans leur pays. Mais toutes les fois que nous achetons au Bengale une pièce de coton, nous empéchons un habitant de nos îles de cultiver les plantes qui en aurotent produit la matière , et une famille en France de la filer et de l’ourdir. C’est : encore une obligation morale de rendre aux femmes les métiers qui leur appartiennent, comme ceux d’accoucheuses , de coiffeuses, de couturières , de

als. R

258 ÉTUDES marchandes de linge et de modes, ét tous ceux qui ne demandent que de l'adresse et une vie sédentaire , afin d'en reurer un grand nombre de l’oisiveté et de la prostitution où la plupart d’entre elles cherchent les moyens de soutenir üne vie misérable. On rouvrira encore un grand canal de subsistance au peuple ; en supprimant les priviléges des compagnies de commerce €t de manufactures. Ces compagnies , dit-on, font vivre tout un pays. Leurs établissemens , en effet , en imposent au premier coup d'œil, sur-tout dans une campagne. Ils présentent de grandes avenues d'arbres, de vastesbätimens, des cours multiplices, des palais; mais ils font aller les entrepreneurs en carrosse, et le reste du village en sabots. Je n'ai pas vu de paysans plus musérables que dans les villages où 11 ÿ à des manufactures privilégiées. Les priviléges contribuent plus qu'on ne pense à arrêter l'industrie d’un pays. Je citerai à celte occasion ce que dit un anonyme anglais , trèsestimable par son jugement sain et par s0n impartalité. « J'ai passé, dit=1l, par Montreuil , Abbe- » ville, Péquign1..….. La seconde de ces villes a ausst » son château ; ses habitans imdigens exaltent beau » coup leur manufacture de drap ; mais elle est moins » considérable que celles de bien des villages du » pays d'York (1)». Je pourrois aussi opposer aux

rt

(1) Voyage en France , en Italie et aux îles de l’Archipe! ,

en 1720, quatre vol. petit 27-12.

DE LA NATURE 25) inänufactures de draps des villages du pays d’York, celles de mouchoirs, de toiles de coton, d’étoffes de laine des villages du pays de Caux, qui ÿ sont très-florissantes , et dont les paysans sont fortriches, parce qu’il n’y a point parmi eux de privilèges. Les entrepreneurs privilégiés se trouvant sans Concurrence dans un pays, en taxent les ouvriers à volomé: D'ailleurs ils ont mille ruses pour les réduire à Ja plus peuté paie possible: Ils leur donnent, par exemple , de l'argent d'avance ; et quand ils en ont fait des débiteurs insolvables, ce qui est l'affaire de quelques éeus , alors ils les ont à leur discrétion. Je connois une branche considérable de pêche mariume presque totalement perdue dans un de nos ports, par ce genre sourd de monopole. Les bourgeois de cette ville achetèrent d'abord le poisson des pêcheurs pour le saler et le vendre; ensuite ils firent construire des bateaux de pêche ; après cela ils avancèrent de l'argent aux femmes des pêcheurs pendant l'absence de leurs maris. Ceux-ci étant de retour , furent obligés, pour s'acquitter envers les bourgeois, de se mettre à leurs gages. Quand les bourgeois ont été l'es maîtres des bateaux, des pécheurs et de leurs poissons, ils ont réglé à leur gré’ les conditions de la pêche. La plupart des pêcheurs se sont dégoütés alors de la modicité de leurs profits, et la pêche, quirendoit autrefois cette ville très-florissante , y est aujourd’hui réduite presque à rien.

D'un autre côté, sije desire qu’on ne s'empare point des moyens de subsistance que la nature donne à chaque état de la société, et à chaque sexe, je voudrois encore moims que des monopoleurs s'emparasssent de ceux qu’elle donne à chaque homme en particulier. Par exemple , l'auteur d’un livre , d'une machine ou de quelque invention uule ou agréable , dans laquelle un homme a mis son temps, ses peines, son génie enfin, devroit être pour le moins aussi bien fondé à tirer à perpétuité un droit sur ceux qui vendent son livre ou se servent de son invention, qu’un seigneur l’est à percevoir des droits de lods et ventes sur ceux qui bâussent sur son terrein , et Sur ceux même qui y revendent leurs maisons. Ce droit me paroïitroit encore plus fondé sur le droit naturel que celui deslods etventes. Si le public s'empare tout d’un coup d'une invention utile, c’est à l’état à en dédommager l’auteur, afin que la gloire de celui-c1 ne tourne point à saruine. Si cette loi équitable existoit, on ne verroit pas vingt libraires vivre fort à l’aise aux dépens d’un auteur qui n’a quelquefois pas de pain. On n’auroit pas vu de nos jours la postérité de Corneille et de La Fontame réduite à l’aumône, tandis que des hbraires à Paris ont acquis des châteaux en vendant leurs ouvrages.

Les grandes propriétés en terre sont encore plus nuisibles que celles en argent et en emplois, parce qu’elles ôtent à la fois aux autres citoyens le patrio-

DE LA NATURE. 261 tisme social et le naturel. D'ailleurs , elles deviennent à la longue le partage de ceux qui ont Îles emplois et l'argent ; elles mettent à leur discrétion tous les sujets de l’état, et elles ne donnent à ceuxci d'autre ressource pour subsister , que de se corrompre en flattant les passions de ceux qui ont entre les mains la richesse et la puissance , ou de s’expatrier. Ces trois causes combinées , et sur-tout la dernière , ont entraîné la rume de l'empire Romain, comme le remarquoit fort bien Pline dés le règne de Trajan. Elles ont déjà fait sorur de la France plus de sujets que la révocation de l’édit de Nantes. Lorsque j'étois en Prusse, en 1765, on y comptoit dans les cent cinquante mille hommes de troupes réglées qu’entretenoit alors le rot, cinquante mille déserteurs français. Je ne crois point qu'on men ait exagéré le nombre , car j'ai remarqué que toutes les grandes gardes où j'ai passé étoient composées d’un tiers de Français , et on trouve de ces grandes gardes aux portes de toutes les villes , et dans tous les villages qui sont sur les grandes routes, sur-tout vers la frontière, Pendant que j'étois au service de Russie, on comptoit à Moscou près de trois mille maîtres de langues de ma nation, parmi lesquels j'ai connu beaucoup de personnes de famulle honorable, des avocats, de jeunes ecclésiastiques, des gentilshommes et même des ofliciers. L/Allemagne est pleine de nos malheureux compatriotes. On ne

voit dans les cours du midi et du nord, que des danseurs et des comédiens français. C’est ce que nous avons de commun aujourd’hui avec les Ttaliens, et qui nous l'a été avec les Grecs du Bas-Empire. Nous cherchons pour subsister , une autre patrie que celle qui nous a vus naître. On ne voit point errer ainsi les autres nations de l’Europe, si ce ne sont des Suisses qui commercent , mais qui revien— nent chez eux après avoir fait fortune. Nos compatriotes ne reviennent point, parce que les états précaires qu'ils exercent, ne leur permettent pas d’amasser de quoi vivre un jour dans la patrie. Nos gens de lettres qui n’ont pas sorti, ou qui réfléchissent peu, crient de temps en témps contre la révocation de l’édit de Nantes. Mais s’ils croient rappeler en France les enfans des réfugiés français, ils se trompent beaucoup. Certamément ceux qui sont riches et qui sont bien établis dans les pays étrangers, ne quitteront pas leurs étabhissemens pour retourner en France ; il n’y reviendroit donc que les protestans pauvres. Mais qu'y feroient-ils , lorsque tant de catholiques nationaux sont obligés de s'expatrier faute de subsistance ? Je me suis étonné plus d'une fois de ce que nos prétendus politiques redemandent tant de citoyens à la religion, et de ‘ce qu'ils en abandonnent, par leur silence ; un si ‘grand nombre à l'avidité de nos grands propriétai-

res. Il faut dire la vérité : ils ont écrit plus par

DE EA NATURE. 263 haine pour les prêtres que par amour pour les hommes. L'esprit de tolérance qu'ils veulent établir est un van prétexte dont ils se couvrent, car les protestans qu'ils veulent rappeler sont tout aussi intolérans qu'ils accusent les catholiques de lêtre, comme l'ont fait voir 1l y a quelques années, dans le pays même de la liberté, en Angleterre , ceux qui ont mis le feu à la chapelle de l'ambassadeur d'Espagne. L'intolérance est un vice de l’éducauon européenne , et qui se mamfeste en htiérature , en systèmes et en panuns. Il y a encore une autre ralson de ces clameurs : €’est la même raison qui les fait parler pour lanoblissement du commerce, et garder le silence sur celui de l’agriculture, le plus noble de tous les états par sa nature même. C'est, puisqu'il faut le dire , parce que les riches commercans et les grands propriétaires donnent de bons soupers , où se trouvent de jolies femmes qui font et défont les réputations en tout genre , et que les laboureurs et les gens qui s’expatrient n’en donnent point. La table est aujourd’hui le grand ressort de l'aristocratie des riches. C’est par son moyen qu’une opinion, d'où dépend quelquefois la ruine d’un état, prend de la pondération, C’est encore là que l'honneur d'un homme de guerre,d’un évêque, d'un magistrat, d’un homme de lettres, dépend souvent d'une femme qui à perdu le sien.

La politique moderne a avancé encore une tres-

grande erreur , en disant que les richesses se mettent toujours de niveau dans un état, Quand une fois les imdigens s’y sont mulupliés à un certain point, c’est à qui d’entre ces malheureux se donnera à meilleur marché. Tandis que d’une part l’homme riche, tourmenté par ses compatriotes affamés qui lui demandent de l'occupation , hausse le prix de son argent ; ceux-C1, pour être préférés, baissent le prix de leur travail, tant qu’à la fin ils ne trouvent plus à subsister. Alors on voit tomber dans les meilleurs pays , l’agriculture , les manufactures et le commerce. Consultez à ce sujet les relations des diverses contrées de lTtalie , et , entre autres ,ce que M. Brydone dit dans un voyage très-bien raisonné (1), malgré les réclamations d'un chanome de Palerme, du luxe et des prodigieuses richesses de la noblesse

(1) Je cite beaucoup de livres de voyages, parce que ce sont ceux que j'aime ct que j'estime le plus de la littérature moderne. J'ai beaucoup voyagé, et je puis assurer que je les ai trouvés presque toujours d’accord sur les productions et les mœurs de chaque pays, quand ils n’y portent pas l’esprit de leur nation ou de leur parti. (Il en fant excepter un petit nombre, dont le ton romancier frappe d’abord.) Tout le monde les décrie, et tout le monde les consulte. C’est chez eux que puisent sans cesse les géographes , Les physiciens, les naturalistes , les navigateurs , les commerçans, les écrivains politiques, les philosophes, les compilateurs en tout genre, les historiens des nations étrangères , et même ceux

de notre pays, quand ils veulent connoître la vérité.

et du clergé de la Sicile, et de la misère extrême de ses paysans , vous ver rez si l'argent s'y met de niveau. J'ai été à Malte , qui n'est en aucune facon “AO parabie en fertilité de sol à la Sicile, car ce n'est qu'un rocher tout blanc ; mais ce rocher est fortriche de richesses étrangères, par le revenu perpétuel des commanderies de l’ordre de Saint-Jean, dont les fonds sont situés dans tous les états catholiques de l'Europe, et par les responsions ou dépouilles des

chevaliers qui meurent dans les pays étrangers , et qu’on y apporte tous les ans. Il pourroit l'être bien davantage par la commodité de son port, le plus avantageusement situé de tous ceux de la Méditerranée ; cependant le paysan y est trèés-nusérable. Il n’est vêtu, pour tout habit, que d'un calecon qui lui vient aux genoux , et d'une chemise sans manches. Quelquefois 1l se ent sur la place publique, la poitrine, les jambes et les bras nus, à demibrûlé du soleil, pour se louer moyennant vingtquatre sous par Jour, avec une voiture à quatre places attelées d’un cheval, depuis le point du jour jusqu'à minuit, et pour parcourir tel endroit de l'île qu'il plait aux voyageurs, sans qu'ils soient tenus de donner un verre d’eau ni à lui ni à sa bête. Il conduit sa carriole courant toujours pieds nus dans les roches devant son cheval qu'il tent par la bride, et devant l’oisif chevalier qui ne lui parle bien souvent qu’en le traitant de faquin, tandis

que son conducteur ne lui répond que le bonnet à la main , en l’appelant votre seigneurie illustrissime. Le trésor de la république est plein d’or et d'argent, et on n’y paie le peuple que d’une monnoie de cuivre , appelée pièce de quatre tarins, qui vaut de valeur idéale , seize de nos sous, et de valeur mtrinsèque , environ deux de nos liards. Elle à pour üimbre cette devise, non æs sed fides. « Ce n'est » pas le cuivre, c’est la confiance ». Quelle distance les propriétés exclusives et l’or mettent entre les hommes ? Un grave porte-faix, en Hollande, vous demande en gout gueldt, c’est-à-dire en bon argent, pour porter votre malle du bout d'une rue à l’autre , autant que ce que recoit l'humble bastaze de Malte pour vous voiturer tout un jour avec trois de vos amis. Le Hollandais est bien vêtu , et sa poche est pleine de pièces d’or et d'argent. Sa monnoie est timbrée d’une devise bien différente de celle de Malte, on y lit : Concordiä res parvæ crescunt. « Les petites choses croissent par leur con- » corde ». Il ÿ a en effet autant de différence de puissance et de félicité d’un état à l’autre, qu'entre. les devises et les matières de leur monnoie.

C’est dans la nature qu’il faut chercher la sub= sistance d’un peuple , et dans sa liberté le canal par où elle doit couler. L'esprit de monopole en a détruit parmi nous beaucoup de branches qui comblent

nos voisins de richesses ; telles sont, entre autres,

DE LA NATURE. 207 les pêches de la baleme, de la morue et du hareng. Je conviens cependant à cette occasion, qu'il y a des entreprises qui demandent le concours d’un grand nonbre de mains , tant pour leur conservaüon et leur proiection , que pour accélérer leurs opérations ; telles sont les pêches maritimes ; mais c’est à l'Etat à se charger de leur administration. Aucunes compagnies n’ont eu chez nous l'esprit patriotique ; elles ne s ‘établissent , pour ainsi dire, que pour former de petits états parücuhers. n'en est pas de même chez les Hollandais. Par exemple, comme ils vont pêcher le hareng au-delà de l'Ecosse, éar ce poisson est d'autant meilleur qu'on le pêche plus avant dans le nord, ils ont des vaisseaux de guerre pour en protéger la pêche. Ils en ont d’au-

tres à large ventre , appelés buzes, qui le prennent

5) nuit et jour avec des filets, et des vaisseaux de course très-fins voiliers , qui le chargent et l'emportent tout frais en Hollande. Il y a de plus des prix F pour le premier vaisseau qui en apporte à Amsterdam avant les autres. Le poisson du premier baril y est payé à l’'hôtel-de-ville , à raison d'un ducat d’or, ou onze livres cinq sous la pièce, | et celui du reste de à cargaison , à raïson d’un florim

ou de quarante-Cinq sous. Ces encourascemens en-

gagent les pêcheurs à s’avancer le plus qu'ils peu-

vent au nord, pour aller au-devant de ces poissons ,

qui y sont et d’une grandeur et d'une délicatesse

bien supérieures à ceux que nous prenons dans le voisinage de nos côtes. Les Hollandais ont élevé uné statue à celui qui le premier a trouvé l’imvention de les fumer et d’en faire ce qu’on appelle des harengs saurs. [ls ont cru, avec raison, que le citoyen qui procure à sa patrie un nouveau moyen de subsistance et une nouvelle branche de commerce , mérite d'être mis sur la même ligne que ceux qui l’éclairent ou qui la défendent. On voit par ces attentions avec quelle vigilance ils veillent sur tout ce qui peut contribuer à l’abondance publique. Il est mconcevable quel paru ils ont üré d’une mfinité de productions que nous laissons perdre , et de leur pays sablonneux, marécageux, et naturellement pauvre et ingrat. Je n’en ai pot vu où 1l y ait une si grande abondance de toutes choses. Ils n’ont point de vignes , et 1l y a plus de vins dans leurs caves que dans celles de Bordeaux; 1ls n’ont point de forêts, et 1l y a plus de bois de construction dans leurs chantiers qu'il n’y en a aux sources de la Meuse et du Rhin , d’où 1ls ürent leurs chênes ; 1ls ont fort peu de terres labourées, et 1l y a plus de blés de la Pologne dans leurs greniers, que ce royaume n’en réserve pour la nourriture de ses habitans. Il en est de même des choses de luxe ; car, quoiqu'ils soient fort simplement vêtus et logés, il y a peut-être plus de marbre à vendre dans leurs magasins, qu'il

e) n’y en a de taillé dans les carrières de l'Italie et de

l’Archipel , plus de diamans et de perles dans leurs cassettes , que dans celles des bijoutiers de Portugal, et plus de bois de rose , d’acajou, de sandal et de cannes d'Inde , qu'il n’y en a dans tout le reste de l'Europe, quoique leur pays ne produse que des saules et des ülleuls. Le bonheur des habitans présente un spectacle encore plus imtéressant. de n’y ai pas vu un seul mendiant, ñiune maison à laquelle il manquât une brique où un carreau de vitre. Mais c’est le coup d’œil de la Bourse d'Amsterdam qui est digne d’admiration! C'est un grand bâtiment d’une architecture assez simple, dont Îa cour quadrangulaire est-entourée d’une colonnade. Chacune de ses colonnes , qui sont en grand nom bre , porte au-dessus de son chapiteau le nom de quelqu’une des principales villes du monde , comme Constantinople, Livourne , Canton, Pétersbourg , Batavia , &e. et est pour ainsi dire le centre de son commerce en Europe. Il y en a peu où il ne se traite chaque jour pour des millions d’affaires. La plapart des gens qui s’y rassemblent , sont habillés de brun et sans manchettes. Ce contraste me parut d'autant plus frappant, que cinq jours auparavant Je m'étois trouvé à la même heure au Palais-Royal, rempli de gens vêtus d’habits de couleurs brillantes , galonnés d'or et d'argent, qui ne parloient que d'opéra, de littérature , de filles entretenues , ou de telles autres bagaelles , et qui n’avoient pas, pour la plupart, um

écu à eux dans leur poche. Il y avoit avec nous uit jeune négociant de Nantes , dont les affaires étoient dérangées, et qui étoit venu se réfugier en Hollande, où il ne connoissoit personne. Il s'éLoit ouvert sur Sa position à mon compagnon de voyage, appelé M. Le Breton. Ce M. Le Breton étoit un officier Suisse au service de Hollande , moitié militaire, moitié négociant, le meilleur homme du monde, qui le rassura d'abord, et le recommanda dès son arrivée à son frère aîné, négociant, qui demeuroït dans la même pension où nous fümes loger. M. Le Breton l'aîné mena cet infortuné voya= geur à la Bourse, et le recommanda, sans compliment et sans une , à un agent du ecommerce , qui demanda seulement au jeune négociant Français une feuille de son écriture; ensuite 1l eraÿonna son nom sur un portefeuille, et 1l lui dit de revenir le lendemain au même lieu et à la même heure. Je ne manquai pas de m'y trouver avec Jui et M. Le Breton. FT” agent parut, et présenta à mon compair iote une liste de sept où huit places de commis à choisir chez des négocians, dont les unes valoient huit cents livres de notre argent avec la nourriture ; d’autres, quatorze cents livres sans la pension. Il fut ainsi placé sur-le-champ sans aucune sollicitation. Je demandai à M. Le Breton lPainé d’où venoit l’active vigilance de cet agent, à l'égard d’un étranger el d'un inconnu. Il me répondit : « C'est

DE LA NATURE: 7 i » son métiér ; 1l a pour revenu le premier mois des » appointemens de ceux qu'il place. Ne vous en » étonnez pas, ajouta-t-il ; on fait ici commerce de » tout, depuis un soulier dépareillé jusqu'à des » escadres ».

Il ne faut cependant pas se laisser éblouir par les illusions d’un grand commerce , et c’est en quoi notre politique nous a souvent égarés. Les fabriques et les manufactures font, dit-on, entrer des nullions dans un état; mais les laines fines , les temtures, l'or et l'argent, et les autres apprêts qu'on tire des étrangers, sont des tributs qu'il faut leur rendre. Le peuple n’en eût pas moins fabriqué pour son compte les laines du pays, et si ses draps eussent été de moindre qualité, ils eussent au moins tourné à son usage. Le commerce illimité d'un pays ne convient qu'à un peuple qui a un territoire ingrat et borné, comme aux Hollandais. Ils exportent, non leur superflu , mais celui des autres nations; et ils ne courent pas risque de manquer du nécessaire, comme il arrive fréquemment à plusieurs puissances territoriales. À quoi sert à un peuple d'habiller toute l'Europe de ses laines , s’il va tout nu ; de recueillir les meilleurs vins, s’il ne boit que de l’eau; et d’exporter les plus belles farines, s’il ne mange que du pain de son? On pourroit trouver des exemples tréscommuns de ces abus en Pologne, en Espagne, et

. . Le dans les pays qui passent pour être mieux gouvernes,

C’est dans l’agriculture principalement qué la France doit chercher les prmcipaux moyens dé subsistance pour son peuple. D'ailleurs, l’agriculture conserve les mœurs et la religion. Elle rend les mariages faciles, nécessaires et heureux. Elle fait naître beaucoup d’enfans qu’elle emploie des qu'ils savent à peine marcher , à recueillir les biens de la terre ou à garder les troupeaux ; mais elle ne produit tous ces avantages que dans les petites propriétés. Nous l'avons dit, et nous ne saurions trop le répéter , les petites propriétés doublent et quadruplent dans un pays les récoltes et les culuvateurs. Au contraire , les grandes propriétés changent un pays en vastes solitudes. Elles font naître chez les riches laboureurs l'amour du faste des villes , et le dégoût des occupations champêtres. Ceux-ci mettent leurs filles dans des couvens, pour les faconner en demoiselles, et font étudier leurs enfans , pour en faire des avocats où des abbés. Ils ôtent aux enfans des bourgeois leurs ressources; car si les gens de campagne tendent toujours à s'établir dans les villes, ceux des villes ne reviennent jamais aux campagnes , parce qu'elles sont flétries par les tailles et les corvées.

Les grandes propriétés exposent l'état à un autre inconvénient dangereux , auquel je ne crois pas qu'on ait fait encore attenuon. Les terres qu'elles

guluvent reposent au moins une fois tous les trois.

DE LA NATURE. 275 ans, él souvent tous les deux ans. 11 doit donc arriver , comme dans toutes les choses qui se font au hasard, que tantôt il y à un grand nombre de ces terres qui reposent à la fois, et que tantôt il n'y en à qu'un peut nombre. Certainement dans les années où la plus grande partie de ces terres est en Jachéres, on doit recueillir beaucoup moins de blé dans le royaume qu'à l'ordinaire. Cet inconvément, dont je ne sache pas que les gouvernemens se soient jamais occupés, est la cause des disettes ou des chertés imprévues qui arrivent de temps en. temps, non-seulement en France, mais dans les diverses contrées de l'Europe. La nature a partagé avec l'homme l'administration de l’agriculture. Elle s'est réservé les vents, les pluies , le soleil, le développement des plantes, et elle est bien exacte à ordonner les élémens suivant les Saisons ; mais elle a laissé à l’homme les convenances des végétaux avec les terreins , les proportions que leur culture doit avoir avec la société qui s’en nourrit , el tous les autres soins que demandoient leur conservation à leur distribuuon et leur police. Je crois cette remarque assez importante pour établir parmi nous la nécessité d’un ministre particulier de Pagriculture (1). S'il ne pouvoit empêcher les combinaisons D on astagmsnnen TD NEVER us D ME! Lane iire 25 à

(1) Il y a bien d’autres raisons qui motiveroient la nécessité d’un ministre de l’agriculture. Les capaux d'arrosage

JIT, 5

du hasard dans les terres qui peuvent se rencontrer en jachères toutes à la fois, il empécheroït du moins que dans les années où elles sont dans leur plus grand rapport, on ne transportât les grains du pays ; puisque c’est une preuve quasi sûre que l’année suivante elles rapporteront d'autant moins, qu'elles seront alors en repos pour la plupart.

Les petites propriétés ne sont point sujettes à ces vicissitudes ; elles rapportent tous les ans et presque en toute saison. Comparez, comme Je lai déjà dit, la quantité de fruits, de racines, de légumes, d'herbes et de graines qu'on recueille toute l’année et en tout temps sur le terrein des environs de Paris , appelé le Pré-Saint-Gervais, dont le fonds d'ailleurs médiocre, est situé à mi-côte , et exposé au nord , avec Îles productions d'une égale poruon

de terrein, prise dans les planes du voisinage , el

absorbés par le luxe des seigneurs, ou par le commerce des villes ; les mares et les voieries qui empoisonnent les villages, et entretiennent des foyers perpétuels d’épidémies ; a sûreté des grands chemins ; Ja police de leurs auberges ; les milices et les corvées des paysans; les injustices qu'ils éprouvent, sans qu'ils osent quelquefois se plaindre ; lui offriroient une multitude d’établissemens utiles à faire, où d'abus à réformer. de sais que la plupart de ces fonctions sont réparties dans divers départemens; mais elles ne peuvent avoir d'harmonie et d’ensemble, que lorsqu'elles seront

yéunies sur une même tête.

culuvée par la grande culture : vous en verrez la prodigieuse différence. Il y en a encore une aussi grande dans le nombre et le caractère moral de leurs culuvateurs. J'ai oui dire à un ecclésiastique respectable que les premiers alloïent régulièrement à confesse tous les mois, et que bien souvent il n'y avoit pas dans leurs confessions matière àabsolution. Je ne parle pas de l’agrément infini qui résulte de leurs travaux , de leurs champs d’œillets, de violettes, de blé , de petits pois , de pied-d’alouettes, des bordures de lilas etde vigne, qui divisent leurs peutes possessions, des quartiers de prairies qui y font voir cà et là des clarières, des bocages de saules et de peupliers, qui laissent apercevoir sous leurs ombrages, à plusieurs lieues de distance , ou des montagnes qui se perdent à l'horizon, ou des châteaux inconnus, ou les clochers des villages de la plaine, dont on entend parfois les carillons champêtres. On y trouve cà et là des fontaines d’une eau limpide, dont ja source est couverte d'une voûte close de toutes parts de grandes dalles de pierre, qui la font ressembler à un monument anuque. J’y ai quelquefois lu ces mots crayonnés avec du charbon :

Colin et Colette, ce 8 mars.

Antoinette et Bastien, ce 6 mai.

Ces imscripüions m'ont fait plus de plaisir que celles de l'académie. Quand les familles qui eulu-

vent ce lieu enchanté sont dispersées avec leurs enfans dans ses fonceaux ou sur ses croupes, €b que l’on entend au loin la voix d’une jeune fille qui chante sans qu'on l’apercoive , où qu’on voit un jeune homme monté sur un pommier, avec son panier et son échelle , qui regarde çà et là et prête l'oreille, comme un autre Vertumne ; il n'y a point de parce avec ses statues , ses marbres et ses bronzes, qui lui soit comparable.

O riches ! qui voulez vous entourer de pares délicieux, enfermez dans leurs murs des villages heureux! Combien de terres abandonnées dans le royaume pourrôient offrir le même spectacle ! Jai vu la Bretagne et d'autres provinces couvertes à perte de vue de landes, où il ne croît que du jan, espèce de genét épInCUX , noir et jaunätre. Nos compagnies d'agriculture , qui y ont employé en vain leurs grandes charrues, les ont jugées frappées d’une perpétuelle stérilité ; mais ces landes montrent , par d'anciennes divisions de champs, et par des ruines de masures et d'anciens fossés , qu’elles ont été autrefois cultivées. Elles sont encore entourées de métairies qui prospérent sur le même sol. Combien d’autres seroient encore plus fécondes , telles que celles de Bordeaux , qui sont couvertes de grands pins! Une terre qui produit un grand arbre, peut certainement nourrir un épi de blé,

Nous avons donné, en parlant de l'ordre végétal,

D £ SEA NY ATESU R FA Phare

fes moyens de reconnoître les analogies naturelles des plantes, avec chaque latitude et chaque territoire. Il n’y a point de terrein, fütal de sable tout pur où de vase , où, par un bienfait particulier de la Providence , quelqu'une de nos plantes domestiques ne puisse réussir, Mais avant tout, il faudroit ressemer les bois qui abritoient jadis ces lieux, exposés maintenant à l'action des vents qui mangent les germes de tout ce qu'on y séme. Ces moyens, et plusieurs autres, ne peuvent étre du ressort des compagnies avides , m de leurs grands alignemens , ni des corvées de la province , mais de l'assiduité locale et pauente de familles libres, qui soient propriétaires pour elles-mêmes, qui ne soient point soumises à des tyrans, et qui ne dépendent que du prince. C’est par ces moyens patriotiques que les Hollandais ont réussi à faire venir à Schéveling , village auprès de la Haye , des chênes dans du sable marin tout pur, comme je lai vu moimême. Nous le répétons, ce n’est point dans les grands domaines, c’est dans les paniers des vendangeurs et dans les tabliers des moissonneuses, que Dieu verse du ciel les fruits de la terre.

Ces grands espaces de terre perdue dans le royaume , ont attiré l’attention de la cupidité ; mais il y en a une bien plus grande quantité qui lui est échappée, parce qu’on n’a pu en faire mi des marquisats , ni des vicomtés, et que d’ailleurs les grandes

charrues y sont tout-à-fait inutiles. Ce sont,

entre autres , les lisières des chemins, qui sont en

nombre infini. Nos grandes routes, à la vérité , sont

fécondes pour la plupart, puisqu'elles sont bordées d’ormes. L’orme est sans doute utile, il sert au

charronnage ; mais nous avons un arbre qui lui est

bien préférable , parce que l'insecte n’attaque jamais

son bois, qu'il est excellent pour la charpente , et” qu'il donne en abondance des fruits nourrissans :

c’est le châtaignier. On pouvoit juger de la durée et

de la beauté de son bois, par l’ancienne charpente

de la foire S. Germain , avant qu’elle fût brülée : les

solives en étoient d’une grosseur et d’une longueur

prodigieuse, et parfaitement saines, quoiqu elles

eussent plus de quatre cents ans d’antiquité. On peut

encore voir la durée de ce bois dans la charpente de

l'ancien château de Marcoussi, qui a été bäu sous

Charles vr, à cinq lieues de Paris. Nous avons toutà-fait négligé cet arbre, qu'on ne laisse plus croître

qu'en taillis dans nos forêts. Cependant son port est trés-majestueux , son feuillage est beau, et il

porte une si grande abondance de fruits, en étages multiphiés les uns sur les autres, qu'il n’y à pomt

de terrein de la méme étendue semé en froment, qui

puisse rapporter une subsistance aussi abondante,

A la vérité, comme nous l'avons vu en parlant des

caractères des végétaux, cet arbrene se plaitque sur

les lieux secs et élevés; mais nous en avons un autre

pour les vallées et les lieux humides, qui n'est guére moins utile par son bois et ses fruits, et dont le port est aussi majestueux : c’est le noyer. Ces beaux ar-bres pareroient magnifiquement nes grandes routes, On y en pourroit aussi mettre d'autres qui sont pro— pres à chaque territoire. Ils annonceroient aux VOyageurs les provinces du royaume; la vigne , la Bourgogne; le pommier , la Normandie ; le mürier , le

Dauphmé; l’ohvier, la Provence. Leurs tiges mr sées de fruits déterminerotent bien mieux que les poteaux surmontés de carcans et que les affreux gibets des justices crimmelles , les limites de chaque province et les douces et diverses seigneuries de la nature, |

On peut m'objecter que les passans en recueille roient les productions , mais ils ne touchent guêère aux raisins des vignobles, qui bordent quelquefois les chemins. D'ailleurs, quand ils les recueilleroient, quel grand mconvénient y auroit-1l? Quand le rot de Prusse fit planter plusieurs grandes routes de la: Poméranie, d'arbres fruiters , on lui représenta que les fruits en serotent volés : « Les hommes au: » moins en profiteront» , répondit-il. Nos chemins de traverse présentent peut-être encore plus de terrein perdu que nos grandesroutes. Si vous songez que c’est par eux que communiquent les petites villes , les bourgs, les villages, les hameaux, les

have: les châteaux , et même de simples mai-

sons de campagne; que plusieurs d’entre eux abouüssent au même lieu, et que chacun d'eux a au moins de largeur celle d’un chariot; vous trouverez que l’espace qu'ils emploient doit être très-considérable. Il faudroit d’abord commencer par les aligner, car la plupart vont en serpentant, ce qui leur donne quelquefois un üers plus de longueur qu’ils n’en devroient avoir. J’avoue cependant que je trouve leurs smuosités agréables , sur-tout sur la croupe des collines , sur la pente des montagnes , dans les lieux agrestes et au milieu des forêts. Mais on les rendroit susceptibles d’un antre genre de beauté , en les bordant d'arbres fruitiers qui s'élèvent peu , et qui fuyant en perspective, augmenterolent à la vue l’étendue du pays. Ces arbres donneroïent encore de l'ombre aux voyageurs. À la vérité , les laboureurs disent que ces ombres , si agréables aux passans , nuisent à leurs grains. [ls ont sans doute raison , pour plusieurs espèces de grains ; mais il y en à qui réussissent mieux dans les lieux un peu ombragés , que par-tout ailleurs, comme on peut le voir au Pré-Saint-Gervais. De plus , les laboureurs seroient dédommagés avec usure par le bois des arbres fruitiers, et par la récolte des fruits. On pourroit même encore concilier les intérêts des laboureurs et des voyageurs , en plantant seulement les chemins qui vont du nord au sud, et le côté méridional de ceux qui vont de l’est à l’ouest, de

sorte que l'ombre de leurs arbres ne tomberoit presque point sur les terres labourées.

Il faudroit encore , pour augmenter les subsistances nationales , remettre en terres à blé beaucoup de terres qui sont en pâturages: Il n’y a presque point de prairies dans la Chine, qui est si peuplée. Les Chinois sèment du blé et du riz par-tout, et ils nourrissent leurs bestiaux de la paille qui en provient. Ils disent « qu'il vaut mieux que les bêtes , vivent avec l’homme, que l'homme avec les bêtes». Leurs troupeaux n en sont pas moins gras. Les chevaux allemands , si vigoureux , ne sont nourris que de paille hachée, où l’on méle un peu d'orge ou d'avoine. Nos paysans adoptent de jour en jour des usages tout-à-fait contraires à cette économie. Ils mettent, comme je lai observé en plusieurs provinces, beaucoup de terres qui jadis produisoient du blé, en médiocres pâturages, pour éviter les frais de culture, et sur-tout ceux de la dixme , parce que les curés ne la perçoivent point sur Îles prairies. J’ai vu en Basse-Normandie , beaucoup de terres qui ont été ainsi dénaturées , au grand détriment du bien public. Voici ce qu'on me raconta à la vue d’un ancien champ de blé qui avoit subi une pareille métamorphose. Le curé , fâché de perdre une partie de son revenu ; Sans pouvoir s'en plaindre, dit au maître de ce champ, en forme de conseil : « Maître Pierre , il me semble que si VOUS

» duez les caillous de ce terrein-là, que vous le » fumiez bien , que vous le labouriez bien , et que » vous y semiez du blé, vous pourriez encore v » faire de bonnes moissons ». Le laboureur fin et rusé , qui pressentit l'intention de son décimateur , lui répondit : « Vous avez raison, M. le curé, si » vous voulez faire à ce champ toutes les facons que » vous dites là, je ne vous en demande que la » dixme ».

On ne donnera à notre agriculture toute l'activité dont elle est capable, qu’en lui rendant sa dignité naturelle. Il faut donc engager une mulutude. de bourgeois aisés et oïsifs qui végétent dans nos petites villes , à aller vivre à la campagne. Pour les. y déternuner , 1l faut exempter les culuvateurs des droits humihans de taille, de corvée, et même de ceux de la nuhice, auxquels 1ls sont assujettis. L'Etat sans doute doit être servi dans ses besoins; mais pourquoi a-t-on attaché à ses services des caraeteres d’humihauon ? Ne peut-on pas les faire remplir avec de l'argent? Il en faudroit beaucoup , disent nos pohuques. Oui, sans doute; mais nos bourgeois ne paientils pas aussi beaucoup d’impositions dans nos villes pour suppléer à ces mêmes services ? D'ailleurs, plus la campagne auroit d’hâbitans, moins ses contribuables seroient chargés. Un homme bien élevé aime encore mieux quil en coûte à sa bourse qu'à son amour-propre.

Par quelle fatale contradicuon avons-nous rendu la plus grande partie des terres de la France roturières, tandis que nous avons ennobli celles du nouveau monde ? Le même culuvateur , qui paieroït la taille en France, et iroit, la pioche à la main, travailler sur les grandes routes, peut faire entrer ses enfans dans la maison du roi, s’il est habitant d'une des îles de l'Amérique. Ce genre d’ennoblissement n’a pas été moins funeste à ces terres étran— scres, où il a introduit l'esclavage, qu'aux terres de la patrie, aux laboureurs desquelles 1l a enlevé une multitude de ressources. La nature appeloit dans l'Amérique déserte la surabondance des peuples de l'Europe : elle y avoit tout disposé, avec des attentions maternelles, pour dédommager les Européens de l'éloignement de leur patrie. Il n’est pas besoin là de se brûler au soleil pour moissonner les grains, ou de se morfondre à la gelée pour faire paitre les troupeaux, ou de fendre la terre avec de lourdes charrues pour lui faire produire des alimens, ou de fouiller ses entrailles pour en ürer le fer, la pierre , l'argile, et les matières premieres de nos meubles et de nos maisons. La nature, facile, y a placé sur des arbres, à l'ombre et à la portée de la main, tout ce qui est nécessaire et agréable à la vie humaine. Elle y a mis le laitage et le beurre dans les noix du cocotier, les crêmes parfumées dans les pommes d’atte, du linge detable et des mets dans les

384 ÉTUDES grandes feuilles satinées et dans les figues du bananier, des pains tout prêts à cuire dans les patates et les racines du manioc, du duvet plus fin que la laine des brebis dans les gousses du cotonnier , de la vaisselle de toutes les formes dans les courges du calebassier. Elle ÿ avoit ménagé des habitations impénétrables à la pluie et aux rayons du soleil, sons les rameaux épais du figuier d'Inde, qui s’élevant vers les cieux, et descendant ensutie vers la terre où ils prennent racine , forment , par leurs nombreuses arcades, des palais de verdure. Elle avoit dispersé, pour les délices et le commerce, le long des fleuves, au sein des rochers et dans le lit des torrens, le maïs, la canne à sucre, le cacao , le tabac, avec une mulutude d’autres végétaux utüles; et, par la ressemblance des lautudes de ee nouveau monde avee celle des diverses contrées de l’ancien, elle promettoit à ses futurs habitans d'adopter , en leur faveur, le café, l’indigo et les productions végétales les plus précieuses de l'Afrique et de l'Asie. Pourquoi l’ambition de l'Europe a-t-elle fait couler le sang et les iarmes des hommes dans ces heureux climats ! Ah ! si la liberté et la vertu en avoient rassemblé les premiers culuvateurs, que de charmes l’industrie francaise eût ajoutés à la fécondité du sol et à l’heureuse température des tropiques !

Il n’y a là mi frimas, ni chaleurs excessives à

cramdre; et, quoique le soleil y passe deux fois

DE LA NATURE. 265 année au zénith, chaque jour , lorsqu'il s'élève sur l'horizon , il amène avec lui, de dessus la mer, un vent frais qui rafraîchit jusqu’au soir les forêts, les montagnes et les vallons. Que de retraites heureuses eussent trouvées, dans ces îles fortunées, nos pauvres soldats et nos paysans sans possessions ! Que de frais de garnison y eussent été € pargnés ! Que de petites seisneuries y fussent devenues les récompenses ou de braves officiers, ou de bons citoyens! Que d'habiles marins s'y seroient formés, par la pêche des tortues dont les écueils voisins sont couverts, ou par celle des morues du bane de Terre-Neuve, encore plus abondante! Il n’en eût guere coûté à l'Etat que les frais d'établissement des premières familles. Avec quelle facilité on eût pu les étendre au lom successivement , en les formant, à la maniéré même des Caraïbes, de proche en proche, et aux frais de la communauté! Certainement si on eût suivi cette marche naturelle, notre puissance s’étendroit aujourd’hui jusqu’au centre du conunent de l'Amérique , et y seroit inexpugnable.

On a persuadé à la cour, que de la prospérité de nos colonies naîtroit leur mdépendance; et on cite en preuves les colonies Anglo - Américaines. Mais ce n’est pas pour les avoir rendues trop heureuses que l'Angleterre les a perdues ; c’est au contraire , pour les avoir opprimées. De plus, l'Angleterre à fait

une grande faute en y introduisant trop d'étrangers.

LÉ

Il y a d’ailleurs beaucoup de différence du génie de l'Anglais au nôtre. L’Anglais porte par-tout sa patrie avec lui; s’il fait fortune dans un pays, il en embellit le séjour, 1l y introduit les manufactures de sa naion, 1l y vit et il y meurt; ou sil revient dans sa patrie , il retourne habiter le lieu de sa naissance. Les Français ne sentent pas ainsi; tous ceux que j'ai vus aux îles, s’y regardent toujours comme des étrangers. Pendant vingt ans de séjour dans une habitation, ils ne planteront pas un arbre devant la porte de leur maison, pour s’y procurer de l'ombre; à les entendre, ils s’en vont tous l’année prochaine. S'ils font en effet fortune, ils partent, et même souvent sans la faire, et 1ls s’en retournent, non pas dans leur province ou dans leur village, mais à Paris. Ce n’est pas ici le lieu de développer la cause de cette haine nationale pour le lieu de la naissance, et cette prédilection pour la capitale ; elle est une suite de plusieurs causes morales, et, entre autres, de l'éducation. Quoi qu'il en soit, ce tour d’esprit suffiroit seul pour empêcher nos colonies d’être jamais indépendantes. Les frais énormes que nous coûte leur conservation , et la facilité avec laquelle on les prend, auroiïent dû nous faire revenir de ce préjugé. Elles sont toutes dans un tel état de foiblesse, que si leur commerce cessoit quelques années avec la métropole, elles manqueroient bientôt des choses de première nécessité; 1l est mème irés- digne de

DE LA NATURE. 297 remarque qu’on n’y manufacture pas une seule denrée du pays. On y culuve de très-beau coton, mais on n’en fait point de toile comme en Europe ; on ne sait pas même le filer comme les sauvages, ni tirer, comme eux , parti des fils de pitte , de ceux du bananier ou des feuilles du palmiste. Il ÿ croît des cocotiers qui font la richesse des Indes orientales, et on n’y fait presque aucun usage de leur fruit m de leur caire. On y recueille de lindigo, mais on ne Îy emploie à aucune teinture. I n’y a donc que le sucre auquel on dsane les dernières facons, parce qu'il ne peut entrer dans le commerce sans être fabriqué; encore est-on obligé de le rafliner en Europe, pour lui donner sa perfection.

Il y a eu, à la vérité, quelques séditions dans nos colonies , mais elles ont été bien plus fréquentes dans leur état de foiblesse que dans celui de leur opulence. C’est le mauvais choix des sujets qu'on y à fait passer , quiles a remplies en tout temps de discorde. Comment peut-on espérer que des citoyens qui ont troublé une société ancienne , puissent COncourir à en faire prospérer une nouvelle ? Les Romains et les Grecs employoient la fleur de leur jeunesse et leurs meilleurs citoyens pour fonder leurs colonies : elles sont devenues des royaumes et des empires. Ce sont les céhbataires militaires, marins , de robe et de tout état ; ce sont les états majors, si nombreux et si inutiles , qui remplissent

les nôtres des passions de l'Europe, du goût des modes , d’un vain luxe, d'opinions corrompues et de mauvaises mœurs. On n’eût craint rien de semblable de la part de nos simples culuvateurs. Le travail du corps charme les soucis de lame ; il en fixe l'inquiétude naturelle , 1l fait fleurir parmi les peuples la santé , le patriotisme , la religion et le bonheur. Mais je veux qu'à la longue ces colonies se fussent séparées de la France. La Grèce versat-elle des larmes quand ses colonies florissantes porièrent sa gloire et ses loix sur les côtes de l’Asie et sur les bords du Pont-Euxin et de la Méditerranée ? Fut-elle dans les alarmes quand elles devinrent les uges d'où sorürent de puissans royaumes et d'illustres républiques ? Pour s'en être séparées, devinrent - elles ses ennemies , et n’en fut-elle pas au contraire souvent protégée ? Quel grand mconvénient y eüt-leu, que des rejetons de l'arbre de la France eussent porté des lis en Amérique et ombragé le Nouveau - Monde de leurs majestueux rameaux ?

Avouons la vérité : peu d'hommes, dans les conseils des rois , s'occupent du bonheur des hommes. Quand on perd de vue ce grand objet, on perd biensôt de vue le bonheur national et la gloire du prince. Nos politiques , en tenant nos colonies dans un état perpétuel de dépendance , d’agitation et de pénurie, ont méconnu le caractère de l’homme, qui ne

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s'atiache au lieu qu'il habite que par le bonheur. En y mtroduisant l'esclavage des Noirs , 1ls leur ont donné des liens avec l'Afrique, et ont rompu ceux qui devorient les attacher à leurs pauvres concitoyens : 1ls ont de plus méconnu le caractère européen, qui craint sans cesse sous un climat chaud, de voir son sang se dénaturer comme celui de ses esclaves , et qui soupire toujours après de nouvelles alliances avec ses compatriotes , pour faire circuler dans les vemes de ses peuts-enfans les couleurs vives et fraîches du sang européen , et les sentimens de la patrie, encore plus intéressans. En leur donnant perpétuellement de nouveaux chefs militaires et civils, des magistrats qui leur sont étrangers , qui les ennent sous un joug dur , des hommes enfin avides de fortune , ils ont méconnu le caractère francais qui n’avoit pas besoin de ces barrières pour le retenir dans l'amour de la patrie, puisqu'il en regrette par-tout les producuons , les honneurs , et jusqu'aux désordres. Ils n’ont donc réussi à en faire n1 des colons pour l'Amérique , ni des patriotes pour la France, et ils ont méconnu à la fois les intérêts de leur nation et de leurs rois, qu'ils vouloient servir.

Je me suis étendu un peu sur ces abus , parce qu'ils ne sont pas sans remède à plusieurs égards , et qu'il y a encore des terres dans le Nouveau-Monde où on peut changer la nature de nos établissemens :

III, 1e

mais ce n’est pas ici le temps ni le lieu d’en développer les moyens. Après avoir proposé quelques remèdes sur le mal physique de la nation, passons à son mal moral , qui en est la source. La principale cause est l'esprit de division qui règne entre les différens ordres de l'Etat. Il y a deux moyens d'y remédier : le premier est de détruire les moufs de division , le second est d'augmenter Îles moufs de réunion.

La plupart de nos écrivains vantent l'esprit de société de notre nation; et les étrangers , en effet , la regardent comme celle qui est la plus sociable de l'Europe. Les étrangers ont raison , parce qu'en effet nous les accueillons et les recherchons avec empressement ; mais nos écrivains ont tort. Oserai-je le dire ? c’est parce que nous n'aimons point nos compatriotes, que nous caressons tant les étrangers. Pour moi, je n'ai vu cet esprit d'union mi dans les familles , ni dans les corps , n1 dans les gens de la même province ; je n’en excepte que les habitans d’une seule province , que je ne veux pas nommer ; dés qu'ils en sont sortis , ils se recherchent avec le plus grand empressement. Mais, puisqu'il faut le dire, c’est plutôt par antipathie pour les autres habitans du royaume, que par amour pour leurs compatriotes ; Car , de tout temps , leur province a été célèbre par ses divisions intesunes. Eu général , le véritable esprit patriotique, qui est le premier sen-

DE LA NATURE, 501 timent de l'humanité , est fort rare en Europe , et principalement chez nous.

Sans pousser plus loin ce raisonnement , cher chons-en des preuves qui soient à la portée de tout le monde. Lorsque vous lisez quelque relation des coutumes et des mœurs des peuples de l'Asie, vous êtes touché du sentiment d'humanité qui rapproche parmi eux les hommes les uns des autres, malgré le flegme silencieux qui règne dans leurs assemblées. Si, par exemple, un Asiatique en voyage prend son repas , ses valets et son chamelier viennent se ranger autour de lui, et se mettent à sa table. Si un étranger vient à passer , il s'y met aussi : et aprés avoir fait une inclinaison de tête au chef de famille, et loué Dieu, il continue sa route sans que personne lui demande qui il est, d’où il vient et où 1l va. Cette coutume hospitalière est commune aux Arméniens , aux Géorgiens , aux Turcs , aux Persans , aux Siamois , aux noirs de Madagascar et aux diverses nations de l’Afrique et de FAmérique. Dans ces pays l’homme est encore cher à l’homme. Si vous entrez au contraire à Paris dans une salle d’auberge où 1l y ait une douzaine de tables, et qu'il y vienne successivement une douzaine de personnes , vous voyez chacune d'elles prendre sa place en particulier à une table séparée , sans dire un mot. S'il n’arrivoit pas successivement de nouveaux convives, chacun des douze premiers man-

geroit seul comme un chartreux. D'abord il règne entre eux un profond silence, jusqu'à ce que quelque étourdi inis de bonne humeur par son diné , et pressé du besoin de se communiquer , s’avise d'ouvrir la conversation. Alors toute la société lève les yeux sur l’orateur , et l’examinme d'un coup d'œil de la tête aux pieds. S'il a l'air de ce qu'on appelle un homme comme il faut, c’est-à-dire riche , on lui laisse le dé. Il trouve même des flatteurs qui confrment sa nouvelle et qui applaudissent à son Opinion littéraire ou à son propos liberun. Mais sil n’a rien qui le distingue , eût-il nus en avant une sentence de Socrate , à peine est:l au commencement de sa thèse, qu'on l'interrompt pour le contredire. Ses critiques sont contredits à leur tour par d’autres beaux-esprits qui entrent dans la hice; alors la conversauion devient générale et tumultueuse. Les sarcasmes , les mots durs , les sous-entendus perfides , les injures grossières mettent fin pour l'ordinaire à la séance , et chacun des convives se retire fort content de soi et fort mécontent des autres. Vous retrouverez les mêmes scènes dans nos cafés et dans nos promenades. On s’y rend pour tâcher de se faire admirer , et pour critiquer les autres. Ce n’est pot l'esprit de société qui uous rassemble, c’est l'esprit de division. Chez ce qu'on appelle la bonne compagnie , c’est encore pis. Si on veut y être bien

recu , il faut payer son diné aux dépens de la mai-

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