‹ Études de la natureChapitre 25 sur 48 · PRE D A, NS TRUE ES · texte numérisé non relu

PRE D A, NS TRUE ES

son. où l’on a soupé la veille. Heureux encore si vous vous tirez d'affaire avec quelques anecdotes scandaleuses , et si, pour plaire au mari, vous n'êtes pas obligé de le tromper en faisant l'amour à sa femme !

La première source de ces divisions vient de notre éducation : elle nous enseigne dés l'enfance à nous préférer à autrui, en nous excitant à être les premniers parmi n0$ COMpPAgNONS d'étude. Comme cette vaine émulation ne présente à la plupart des clioyens ancune carrière à parcourir dans le monde, chacun d'eux s’y préfère par sa province , par sa nalssance , par son état, par Sa figure , par son habn , par le saint de sa paroisse. De là viennent nos hames sociales, et tant de sobriquets injurieux du Normand au Gascon, du Parisien au Champenois, du noble au vilain, de l'homme de robe à lecclésiastique , du jansémuste au moliniste , &c.….... On se préfère sur - tout en opposant ses bonnes qualités aux défauts d'autrui. Voilà pourquoi la médisance est si facile , si agréable, et qu'elle est en général le mobile de toutes nos conversations.

Un homme de grande qualité me disoit un jour qu'il n’y avoit point d'homme , quelque misérable qu'il fùt, quon ne trouvât supérieur à 801-même par quelque avantage où il nous surpasse, soit en jeunesse , en santé , en talens , en figure, en quel-

que bonne qualité , quelles que fussent d’ailleurs

nos perfecuons. Cela est vrai à la lettre; mais cette manière d'envisager les membres d’une société est celle de la vertu , et ce n’est pas la nôtre. Comme la maxime contraire est également vraie , notre orgueil s'arrête à celle-là , et 1l s’y trouve détermine par les mœurs du monde et par notre éducation même, qui nous inspire dès l’enfance le besoin de cette préférence personnelle.

Nos spectacles concourent encore à augmenter parmi nous l'esprit de division. Nos comédies les plus vantées représentent pour l'ordinaire des tuteurs trompés par leurs pupilles , des pères par leurs enfans , des maris par leurs femmes , des maîtres par leurs valets. Les parades du peuple lui oflrent à-— peu-près les mêmes tableaux ; et comme sil n’étoit pas assez porté au désordre , elles y ajoutent des scènes d'ivresse , d’obscénités, de vols et de commissaires battus : elles lui apprennent à mépriser à la fois les mœurs et les magistrats. Les spectacles réunissent les corps des citoyens et aliènent leurs esprits.

La comédie, dit-on , guérit les vices par le ridicule ; castigat ridendo mores, Cet adage est aussi faux que tant d’autres qui font la base de notre morale. La comédie nous apprend à nous moquer d'autrui , et rien de plus. Personne n’y dit: Le portrait de cet avare me ressemble ; mais on y reconnoît fort bien celui de son voisin. Horace a fait 1l y

DE LA NATURE. 209 a long-temps cette remarque. Mais quand on viendroit à s'y reconnoître, je ne vois pas que la réformation du vice s’ensuivit. Est-ce qu'un médecm pourroit guérir un malade en lui présentant un miroir et en se moquant de lui? 51 on se moque de mon vice, le rire d'autrui, loin de m'en tirer , m'y enfonce ; je m’exerce à le cacher ; je deviens hyÿpocrite ; sans compter que le ridicule s'adresse bien plus souvent à la vertu qu'au vice. Ce n’est pas de la femme infidèle ou du fils libertm dont on se moque , c’est de l'époux facile ou du pére indulgent. Pour jusufier notre goût, nous citons celui des Grecs ; mais nous oublions que leurs vains spectacles portérent l'attention publique sur des objets frivoles, qu'on y tourna souvent en ridicule la vertu des plus illustres citoyens , et qu'ils augmentèrent parmi eux les haies et les jalousies qui accélérérent leur rume.

Ce n’est pas que je blâme le rire , et que je crote, avec Hobbes, qu'il vienne d’orgueil. Les enfans rient, et certainement ce m'est pas d’orgueil. Ils rient à la vue d’une fleur, au son d’un grelot. On rit de joie, de contentement, de bien-être. Mais le ridicule est bien différent du ris naturel. Il n’est pas , comme celui-ci, l'effet de quelque harmonie agréable dans nos sensations où dans nos sentimens. Mais il naît d’un contraste heurté entre deux objets, dont l’un est grand et l'autre est peut, dont l'un est

fort et l’autre est foible. Ce qu'il y a de singulier , c’est qu'il est produit par les mêmes oppositions qui produisent la terreur, avec cette différence , que dans le ridicule, l'ame passe d’un objet redoutable à un objet frivole; et dans la terreur, d’un objet frivole à un objet redoutable. L’aspic de Cléopätre dans un panier de fruits ; les doigts qui écrivirent au milieu d’un festin le jugement de Balthazar ; le son de la cloche qui annonce la mort de Clarisse ; le pied d'un Sauvage imprimé dans une île déserte sur le sable, effraient plus l'imagination que tout lappareil des combats, des supplices, des brigands et de la mort. Ainsi, pour imprimer une profonde terreur , il faut d’abord présenter un objet frivole et de peu d'apparence; et pour exciter un grand ridicule , 1 faut débuter par une idée imposante. On peut y jomdre encore quelque autre contraste , comme celui de la surprise , et quelqu'un de ces sentimens qui nous jettent dans l’imfini comme celui du mystère ; alors l'ame ayant perdu son équilibre, se précipite dans l’effroi ou dans le rire, suivant la pente qu’on lui a dressée. Nous voyons fréquemment ces effets contraires produits par les mêmes moyens. Par exemple, si une nourrice veut faire rire son enfant , elle se masque la tête de son tablier, aussi-tôt l'enfant devient sérieux ; puis elle se découvre tout d’un coup, et il se met à rire. Veut-elle

lui faire peur, ce qui n'arrive que trop souvent , elle

DE LA NATURE. 207 ni sourit d’abord, et l'enfant pareillement à elle : puis tout-à-Coup elle prend un air sérieux Où S€ masque le visage, et l'enfant se met à pleurer. Je n'en dirai pas davantage sur CES oppositions viO= jentes; j'en ürerai ceulement cette conséquence ; que ce sont les peuples les plus malheureux qui ont le plus de penchant pour le ridicule. Effrayés par des fantômes politiques et mMOTaux ; ils cherchent d'abord à en perdre le respect ; et ils n’ont pas de peine à en venir à bout, puisque la nature , pour venir au secours de l’homme epprimé , à mis dans la plupart des choses d'institution humaine , Îles sources du ridicule à côté de celles de la terreur. Ils n’ont rien à faire qu'à renverser les objets de leur comparaison. C’est ainsi qu'Aristophane renversa la religion de son pays, par Sa comédie des Nuées. Voyez les écoliers , ils tremblent d'abord devant leur régent : la premiere chose qu'ils font pour se familiariser avec son idée , est de le tourner en ridicule, et c’est à quoi ils réussissent ordinairement fort bien. L'amour du ridicule n’est donc point un signe de bonheur dans un peuple , mais 1l est une preuve de son malheur. Voilà pourquoi les anciens Romains étoient Si graves lorsqu'ils étoient heureux , et que leurs descendans , qui sont aujourd'hui misérables , sont renommés par leurs pasquinades , et fournissent l'Europe d’arlequins et de comédiens.

Je ne discouviens pas que les spectacles , tels que

les tragédies , ne pussent contribuer à rapprocher les citoyens. Les Grecs les ont souvent employés à cet usage ; Mais en adoptant leu:s drames nous nous écartons de leur intention, Ce r’étoient pas les malheurs des autres nations qu'is représentoient sur leurs théatres ,- c’étoient, ceux qu'ils avoient éprouvés , et des événemens tirés de leurs propres hisioires. Nos tragédies nous remplissent d’une pitié étrangére. Nous pleurons sur les malheurs de la famille d'Agamemnon , et nous voyons d’un oil sec celles qui sont misérables à notre porte. Nous n’apercevons pas même leurs maux , attendu qu'elles ne sont pas sur le théatre. Cependant nos héros , bien représentés sur la scène , sufliroient pour porter jusqu'à l'enthousiasme le patriotisme du peuple. Quels concours et quels applaudissemens à attirés Vhéroïsme d’Eustache de Saint-Pierre dans le Siège de Calais ! La mort de Jeanne d’Are produiroit encore de plus grands effets , si un homme de génie osoit effacer le ridicule dont on a couvert parmi nous cette fille respectable et infortunée , à qui la Grèce eût élevé des autels.

J'en dirai ici ma pensée en deux mots , pour en faire naître le desir à quelque homme vertueux. Je voudrois donc que, sans s’écarter de l’histoire, on la représentât honorée de la faveur de son roi, des applaudissemens de l’armée , et au comble de la gloire , délibérant de retourner dans son hameau

DE LA IN AVINUR 5: 299 pour y vivre en simple bergère, inconnue et 19n0= rée. Sollicitée ensuite par Dunois , elle se détermine à s'exposer à de nouveaux dangers pour l’amour de sa patrie. Enfin , prisonnière dans un combat , elle tombe entre les mains des Anglais. Interrogée par des juges inhumains , parmi lesquels sont des évèques de sa propre nation , la simplicité et l'mnocence de ses réponses la rendent victorieuse des questions insidieuses de ses ennemis. Elle est condamnée par eux à une prison perpétwelle. Je voudrois qu'on vii le souterrain où elle &oit passer le reste de ses malheureux jours ;, avec ses longs soupiraux , ses grilles de fer , ses voûtes épaisses , le misérable grabat destiné à son repos , la cruche d'eau et le pan noir qui doivent lui servir de nourriture ; qu'on entendit ses réflexions touchantes sur le néant des grandeurs, ses regrets naïfs sur le bonheur de la vie champêtre , ensuite des retours d'espérance sur ie secours de son prince, et de désespoir à la vue de l’abîme affreux qui s’est fermé sur elle. On verroit ensuite le piége que ses ennemis perfides lui dressent pendant son sommeil, en mettant auprès d'elle les armes dont elle les avoit combattus. Elle aperçoit à son réveil ces monumens de sa gloire. Entraînée par un amour de femme , et en même temps de héros , elle couvre sa tête du casque dont le panache avoit montré à l’armée française décou-

ragée , le chemin de la victoire ; elle prend cette

épée si formidable aux Anglais dans ses foibles inains ; et dans le temps que le sentiment de sa gloire fait couler de ses yeux des larmes de joie, ses lâches ennemis se présentent à elle tout-à-COUP , et d’une voix unanime la condamnent à la plus horrible des morts. C’est alors qu'on verroit, ce qui est digne de laitention même du ciel, la vertu aux prises avec le malheur extrême; on entendroit ses plantes douloureusessur l'indifférence de son prince, qu'elle a si noblement servi ; on la verroit se tronbler à l'idée du supplice affreux qui lui est préparé, et encore plus par la crainte de la calomnie qui doit flétrir à jamais sa mémoire; on l’entendroit , dans ses terribles combats , douter s'il existe une providence protectrice des innocens. Cependant il faut marcher à la mort : c’est dans ce moment que je voudrois voir tout son courage se ranimer. Je voudrois qu’on la représentät sur le bûcher où elle finit ses jours, méprisant les vaines espérances que le monde présente à ceux qui le servent, se représentant à elle-même l’opprobre éternel dont sa mort couvrira ses ennenus , la gloire immortelle qui illustrera à jamais le heu de sa naissance , et celui même de son supplice. Je voudrois que ses dernières pa— roles , animées par la religion, fussent plus sublimes, que celles de Didon , lorsqu'elle s’écrie sur le bi cher :

Exoriare aliquis nostris ex cssibus ultor,

Je voudrois enfin que ce sujet, traité par un homme de génie, à la maniere de Shakespeare, qui ne l’eût certainement pas manqué si Jeanne d'Arc eùt été anglaise, produisit une pièce patriotique ; que cette illustre bergère devint parmi nous la patrone de la guerre, comme Sainte Genevieve l'est de la paix; que son drame füt réservé pour les circonstances périlleuses où l’état peut se rencontrer ; qu’on en donnât alors la représentation au peuple, comme on montre à celui de Constantinople , en pareil cas, l'étendard de Mahomet; et je ne doute pas qu'à la vue de son innocence , de ses services, de ses malheurs, de la cruauté de ses ennemis , Et de l'horreur de son supplice, notre peuple, hors del, ne s’écriñt : «La guerre, la guerre contre » les Anglais (1 )»

Ces moyens, quoique plus puissans que les mi

lices et les engagemens par force et par ruse, qui

TT rennes patentes trier et ECC CT GS

(1) A Dieu ne plaise que je veuille exciter notre peuple x haïr les Anglais, si dignes aujourd’hui de toute notre estime ! Mais comme leurs écrivains, et même leur gouvernement, se sont permis plus d’une fois de nous rendre odieux sur les théâtres de leur mation , J'ai voulu leur montrer qu’il nous étoit bien aisé d’user de représailles. Puisse plutôt le génie de Fénélon, dont ils font tant de cas qu'un de leurs plus aimables beaux-esprits, le lord Lättleton, Pa mis au-dessus de celui de Platon, réunir un jour nos CŒurs ct nos esprits !

servent à nous donner des soldats , sont encore irisuffisans pour faire de vrais citoyens. Ils nous accoutument à n'aimer la patrie et la vertu que quand leurs héros sont applaudis sur le théatre. C’est de là qu'il arrive que la plupart même des gens bien élevés ne sauroient apprécier une acuon s'ils ne la voient rapportée dans quelque journal , ou mise en drame. Ils ne la jugent point d’après leur propre cœur, mais d’après l'opinion d'autrui; non réelle et dans son lieu, mais en image et dans un cadre. Ils aiment les héros quand ils sont applaudis, poudrés et parfumés;, mas s'ils en rencontrent versant leur sang dans quelque lieu obscur, et périssant dans lignominie , ils ne les connoissent plus. Tout le monde voudroit être l’Alexandre de l'Opéra, et personne celui de la ville des Malliens.

Le patriotisme ne doit pas être mis trop souvent en représentation. Il faut qu'il y ait des héros qui se fassent tuer , et dont personne ne parle. Pour remettre done le peuple à cet égard sur le chenun de la nature et de la vertu , 1l faut qu'il se serve de spectacle à lui-même. Il faut lui montrer des réalités et non des fictions; qu'il voie des soldats et non des comédiens, et si on ne peut pas lui offrir le terrible spectacle d’une bataille, qu'il en voie au moms les manœuvres et les apprêts dans les fêtes nuhtaires.

Il faut lier davantage les soldats avec la nation,

er

et rendre leur condiuon plus heureuse. Ils ne sont que trop souvent des sujeis de querelle dans les provinces qu'ils parcourent. L'esprit de corps les anime à tel point, que lorsque deux régimens se rencontrent dans la même ville, il en résulte presque toujours une infinité de duels. Ces hamnes féroces sont entiérement inconnues des régimens prussiens et russes, que je regarde à plusieurs égards comme les meilleures troupes de l'Europe. Le roi de Prusse a inspiré à ses soldats, au lieu de l'esprit de corps qui les divise , l’esprit de patrie qui les réunit. I en est venu à bout en donnant la plupart des emplois civils de son royaume comme récompense du service mihtaure. Tels sont les liens politiques dont il les attache à la patrie. Les Russes n’en emploient qu'un, mais 1l est encore plus fort; c’est celui de Ja religion. Un soldat russe croit que servir son prince c’est servir Dieu. Il marche au combat comme un néophyte au martyre , et 1l est persuadé que s’il vient à être tué 1l va tout droit en paradis.

J'ai oui dire à M. de Villebois , grand-maître d’arillerie de Russie, que les soldats de son corps qui servoient une batterie à l'affaire de Zornedorff, y ayant été tués pour la plupart, ceux qui y restoient, voyant arriver les Prussiens la baïonnetie au bout du fusil, ne pouvant plus se défendre, et ne voulant pas s'enfuir, embrassérent les canons et s’y firent tous massacrer , afin d’être fidèles au serment qu’on

exige d'eux en les recevant dans l'artillerie, qui est qu'ils n’abandonneront jamais leurs canons. Une résistance si opiniätre Gta aux Prussiens la victoire qu'ils avoient gagnée, €t fit dire au roi de Prusse qu'il voit plus aisé de tuer les Russes que de les vaincre. Cette Constance héroïque vient de la relipion. 1 seroit bien difficile de rétablir ce ressort parmi les troupes francaises , formées en partie de la jeunesse débordée de nos villes. Les soldats prussens ét russes SOnL rés de la classe des paysans , et ils s'honorent de leur état. Chez nous au contrare un paysan craint que son fils ne tombe à la milice. L administration contribue de son côté à lui en donner de la frayeur. S'il y a un mauvais sujet dans un village ; le subdélégué lui fait tomber le Lillet noir , COMME si un régiment étoit une galère. Tavois fait j cette OGCasion un mémoire pour remédier à ces inconvéniens , et pour empêcher la déseruon parmi nos soldats ; mais il n’est resté inutile comme tant d’autres. Les principaux moyens de réforme que y présentois étoient d'améliorer l’état Ac oB ol s COMMISE Prusse, par l'espoir des emplois avils, qui sont chez nous en nombre infini ; et pour empêcher les désordres où les jette leur vie célibataire , JE proposois de leur permettre de se marier ; COMME les soldats prussiens et russes le

sont pour la plupart (1). Ce moyen si propre à PME Ne LEE

o Je voudrois aussi qu'on embarquât les femmes des

réformer les mœurs, contribueroit encore à rapprocher nos provinces les unes des autres, par les mariages qu'y contracteroient nos régimens, qui les parcourent conunuellement. Ils resserreroient du nord au midi les liens de la nation, et nos paysans cesseroient de les craindre s'ils les voyoient passer au milleu d'eux en pères de familles. Si nos soldats commettent quelquefois des désordres, c’est à nos institutions militaires qu'il faut s’en prendre. J’en ai vu de mieux disciplinés, mais je n’en connois point de plus généreux. J'ai été témoin d’un acte d’humanité de leur part, dont je doute que beaucoup de soldats étrangers fussent susceptibles. C'étoit en

marins avec leurs maris; elles empêcheroient sur les vaisseaux des désordres de plus d’un genre. D'ailleurs elles y trouveroient beaucoup d’occupations convenables à leur sexe ; telles que de préparer à manger, de laver le linge, de raccommoder Îes voiles , &c.... Elles suppléeroient souvent aux travaux de l'équipage. Elles résistent mieux que les hommes au scorbut et à plusieurs maladies. Le projet d’embarquer des femmes paroîtra sans doute extraordinaire à ceux qui ne savent pas qu'il y a au moins dix mille femmes qui naviguent sur Îles vaisseaux caboteurs des Hollandais, qui travaillent en bas à la manœuvre, et tiennent le gouvernail aussi bien que des hommes. Une jolie femme feroit sans doute naître des désordres dans un vaisseau français; mais des femmes de cette nature, robustes et laborieuses, sont propres , an contraire, à y détruire ceux qui n’y sont que trop fréquens, 111. Y

506 ÉTUDES 1760, à notre armée, qui pour lors étoit en Allemagne , dans le pays ennemi, campée auprés d'une petite ville appelée Stadberg. J'étois logé dans un misérable village, occupé par le quartier général. I y avoit dans la pauvre maison de paysan où Je logeois avec deux de mes camarades, cinq ou six femmes , et autant d’enfans , qui s'y étoient réfugiés, et qui navoient rien à manger ; Car notre armée avoit fourragé leurs blés et coupé leurs arbres fruitiers. Nous leur donnions bien quelques vivres, mais c’étoit peu de chose pour leur nombre et pour leurs besoins. El y avoit parnu elles une jeune femme grosse qui avoit trois ou quatre enfans. Je Ja voyois sortir tous les maüns, et revenir au bout de quelques heures avec son tablier tout plein de tranches de pain bis. Elle les passoit dans des ficelles , et les fxisoit sécher à la cheminée comme des champignons. Je lui fis demander un jour par un de nos sens, qui parlort allemand et français, où elle trouvoit ces provisions , et pourquoi elle leur donnoïit cet apprêt. Elle me répondit qu'elle alloit dans le camp demander l’'aumône parmi nos soldats; que chacun d'eux lui donnoit des tranches de son pain de munition , et qu’elle les faisoit sécher pour les conserver; car elle ne savoit où elle pourroït recouvrer d'autres vivres après notre départ, tout le pays ayant été désolé.

L'état de soldat est un perpétuel exercice de Îa

vertu , par la nécessité où il met l'homme d’éprouver un grand nombre de privations , et d'exposer fréquemment sa vie. Il a donc la religion pour principal appui. Les Russes en conservent l'esprit dans leurs troupes nationales, en n'y admettant aucun soldat étranger. Le roi de Prusse au contraire est parvenu ‘au même but en recevant dans les siennes des soldats de toutes les religions; mais il oblige chacun d’eux de suivre exactement celle qu'il à adoptée. J'ai vu à Berlin et à Postdam, tous les dimanches , les officiers rassembler les soldats à la parade, sur les onze heures du matin, et les conduire en ordre, par détachemens particuliers, catho: liques, calvinistes, luthériens, chacun à leur église, Pour y assister au service divin.

Je voudrois qu’on Ôôtât parmi nous les autres causes de division qui obligent un citoyen à soubaiter , pour vivre , le malheur où la mort d'autrui. Nos politiques ont multiplié ces moyens de haine à l'infini, et ils ont rendu même l’État complice de ces sentimens cruels, par l’établissement des Jote. ries , des tontines et des rentes viagères : « Il est » mort tant de personnes cette année; l'Etat à gagné » tant, isent-ils ». S'il venoit une peste qui emportât la moitié des citoyens, l'État seroit bien riche ! L'homme n’est rien pour eux, l'or est tout. Leur art consiste à réformer les vices de la société pa cles injures faites à la nature : ce qu'il y a d’étrange,

c'est qu'ils prétendent agir ; son exemple. «Elle a ,» voulu, disent-ils, que chaque espèce d'être ne » subsistât que par la ruine des autres espèces. Le » malheur particulier fait le bonheur général ». C'est avec ces barbares et fausses maximes qu'on égare les princes. Ces loix n'existent dans la nature qu'entre les espèces contraires etennemies. Elles n'existent point dans les mêmes espèces d'animaux qui vivent en société. Certainement la mort d’une abeille na jamais tourné au profit de sa ruche. Bien moins encore:, le malheur et la mort d’un homme peut profiter à sa nauon et au genre humain , dont le parfait bonheur consisteroit dans une parfaite harmonie entre ses membres. Nous avons prouvé ailleurs qu'il ne peut arriver le plus peut mal à un simple partis culier , que tout le corps politique ne s’en ressente. Nos riches ne doutent pas que les biens des petits ne parviennent à eux, puisqu'ils jouissent des productions de leurs arts; maïs ils participent également à leurs maux, malgré qu'ils en aient. Non-seulement ils sont les vicümes de leurs maladies épidémiques et de leurs brigandages, mais de leurs opinions morales , qui se dépravent dans le sein des malheureux. Elles s'élèvent, comme les maux qui sorurent de 1a boîte de Pandore , et traversant , malgré les gardes armées , les forteresses et les châteaux , elles viennent se loger dans le cœur des tyrans. Quelque précau-

tion qu’ils prennent pour s’en garant; elles gagnent

leurs voisins, leurs serviteurs, leurs enfans, leurs épouses, et les forcent de s'abstenir de tout au milieu de leurs jouissances.

Mais lorsque dans une société, des corps tournent constamment à leur profit les malheurs d'autrui, ils perpétuent ces mêmes malheurs, et les muluplient à l'infini. C'est une chose aisée à remarquer, que par-tout où 1l y a beaucoup d'avocats et de médecins, les procès et les maladies sont en plus grand nombre que par-tout ailleurs. Quoiqu'il y ait parmi eux des hommes dont les lumueres sont saines, ils ne s’opposent point à des désordres qui tournent au profit de leur corps.

Ces inconvéniens ne sont pas sans reméde; J'ai à citer à cet égard des exemples sans réplique. Lorsque j’entrai au service de Russie, on me reunt le premier mois de mes appomtemens pour les frais de toute espèce de maladie que je pourrois avoir, moi, mes serviteurs et ma famille, si J'étois venu à me marier. On comprenoit dans ces frais ceux du médecin, du chirurgien et de l’apothicaire. On me retint encore pour le même objet, une petite somme montant à un ou un €t demi pour cent de mes appointemens : je laurois payée chaque année ; et chaque fois que je serois monté en grade, j'aurois donné en sus le premier mois des appointemens de ce grade. Veilà la taxe des officiers, au moyen de laquelle ils sont traités eux et leur

famille, de quelque espèce de maladie qu'ils puissent'avoir. Les médecins et les chirurgiens de chaque corps sont très-bien appointés sur ces revenus. Je me rappelle que le médecin du corps où Je ser vois avoit mille roubles ou cinq mille livres d’appontemens, et fort peu d'occupation; car nos maladies ne luirapportantrien, elles étoient de peu de durée. Quant aux soldats, ils sont traités, je pense, sans qu'on fasse aucune retenue sur leur paie. L'apothiéairerie appartient à l'empereur. Elle est à Moscou dans un superbe bâtiment. Les remèdes sont dans des vases de porcelame , et toujours choisis d’une bonne qualité. On les distribue de là dans le reste de l'empire à un prix modique, au profit de la couronne. I n’y a jamais de qui-pro-quo à craindré à leur occasion. Les employés qui les préparent et distribuent sont des hommes habiles, qui n'ont aucun intérêt à les falsifier, et qui, montant en grade et en appointemens , SOnt remplis d'émulation pour bien remplir leurs devoirs (x).

NE DR RARES ES TRE STE" ee...

# (1) On pourroit affoiblir;dans la plupart des citoyens la soif de l'or et du luxe, en leur présentant un grand nombre de ces perspectives politiques. Elles font le charme des petites conditions , en leur présentant les attraits de l'infini, dont le sentiment est naturel au cœur humain, comme nous Vavons vu. C’est par elles que les artisans et les petits marchands sont attachés avec beaucoup plus de force, par de

modiques profits, à leurs petits états remplis d’espérances,

DE LA NATURE. Sri

On pourroïit imiter chez nous Pierre-le-Grand , et éténdre non-seulement à tout le royaume l’ordre qu'il a étabh dans ses troupes à l'égard des médecins et des apothicaires, ce qui rapporteroit un revenu considérable à l'Etat, mais l’établir encore parmi le gens de loi. Il seroit à souhaiter que les procureurs, les avocais et Îles juges fussent payes par l'Etat et réparüs dans tout le royaume, non pas pour pluder les procès, mais pour les appointer. On pourroit étendre ces consonnances à toutes les conditions qüi vivent du malheur publie : alors ious les citoyens trouvant leur repos et leur fortune dans le bonheur de l'Etat, contribueroïent de toutes leurs forces à le maintenir.

Ces causes et beaucoup d’autres, divisent parnn pafoiaps press tro ep sites BRUT à: ORGUE ES que les riches et les grands ne Île sont à des conditions dont ils voient le terme. Il se passe dans la tête des petits, ce qui se passoit dans la tête de la laitière de la fable : Avec ce lait, j'aurai des œufs ; avec ces œufs , des poussins; avec ces poussins, des poulets; avec des poulets, un agncan, Ke. Le plaisir qu’ils éprouvent dans ces progressions sans fin, est. le charme qui les soutient dans leurs travaux ; et il est si réel, que lorsqu'ils viennent à faire fortune et à vivreen bourgeois aisés, leur santé s’altère ; et la plupart d’entre cux finissent par mourir de mélancolie et d’ennui. Politiques modernes , rapprochez-vous donc de la nature ! Ce n'est point des flûtes d’or et d'argent que.se tirent les plus douces

harmonies, mais de celles qui se font avec des roseaux.

nous toutes les classes de la nation. Il n’y a point de province, de ville et de village, qui ne distingue la province , la ville et le village qui l’avoisinent par quelque injurieux sobriquet. Il en est de même d’une condition à l’autre. Divide et impera, disent nos politiques modernes. Cetie maxime a perdu l'Italie, d'où elle est venue, La maxime contraire est bien plus véritable. Plus les citoyens ont d’ensemble, plus la nation qu'ils composent est puis sante et heureuse. À Rome, à Sparte, à Athènes, un citoyen étoit à la fois avocat, sénateur, pouufe, édile, agriculteur, homme de guerre, et même homme de mer. Voyez à quel degré de puissance ces républiques sont parvenues ! Leurs citoyens étoient cependant bien inférieurs à nous du côté des lumières ; mais on leur apprenoit deux grandes sciences que nous ignorons , à aimer les dieux et la patrie. Avec ces senumens sublimes , is: étoient propres à tout. Quand on ne les à pas, on n’est propre à rien. Malgré nos connoïssances encyclopédiques, un grand homme parmi nous ne seroit,

même en talens, que le quart d'un Grec ou d’un Romain. Il se eat beaucoup pour son corps, mais peu pour la Patrie. C'est notre mauvaise COnSttuuon pohtique qui produit dans l'Etat tant de centres différens. Il a été un temps où nous parhons d'être républicains. Certes, si nons n'avions

pas un roi, NOUS vivrions dans une perpétuelle dis-

DEUDA NATURE: 513 corde. Combien de rois même ne nous faisonsnous pas, sous un seul et légitime monarque ! Chaqué corps a le sien, qui n'est pas celui de la nation. Que de projets se font et se défont au nom du roi! Le roi des eaux et forêts s'oppose au roi des ponts et chaussées. Le roi des colonies fait des projets, celui des finances ne veut pomt donner d'argent. Parmi tous ces conflits de la même autorité, rien ne s'exécute. Le véritable roi, le roi du peuple n’est point servi. Le même esprit de division règne dans la religion des Européens. Que de maux se sont faits par eux au nom de Dieu! Tous reconnoissent bien au fond le même Dieu qui a créé le ciel, la terre et les hommes; mais chaque royaume a le sien qu’il faut honorer suivant certain rite. C’est ce Dieu-là que chaque nation particulière remercie à chaque bataille. C'est au nom de celui - là qu'on a détruit les pauvres Américains. Le Dieu de l Europe est un Dieu bien terrible et bien honoré. Mais où sont les autels du Dieu de la paix, du péré des hommes, de celui qu'annonce l'Evangile ? Que nos politiques modernes s’applaudissent des fruits de ces divisions et de nos éducations ambiticuses. La vie humaine, si courte et si misérable, se passe dans ces troubles perpétmels; et pendant que les historiens de chaque nation, bien payés, élévent au ciel les victoires de leurs rois et de leurs ponufes, les peuples s'adressent, en pleurant, au Dieu du

514 ÉTUDES senre humain, et lui demandent où est la voie qu'ils doivent suivre pour se diriger vers lui, et pour vivre heureux et vertueux sur la terre.

Je le répète , la cause de nos maux vient de notre éducation pleine de vanité, et du malheur du peuple, qui donne une grande influence à toutes les opinions nouvelles, parce qu'il attend toujours de la nouveauté, quelque soulagement à l'ancienneté de ses maux. Mais lorsqu'il s'aperçoit que ces opinions deviennent tyranniques à leur tour, il les abandonne aussitôt ; et voilà l’origme de son inconstance. Lorsqu'il trouvera facilement et abondamment à vivre, 1l ne sera point sujet à ces VICISsitudes , comme nous l’avons vu par exemple des. Hollandais, qui vendent et impriment les disputes théologiques, politiques et littéraires de toute l'Europe, sans qu'elles influent en rien sur leurs: opimions civiles et religieuses ; et, lorsque l'éducation publique sera réformée , 1l joura de J’heureuse et constante tranquillité des peuples de l'Asie.

En attendant que nous hasardions quelque idée à ce sujet, nous allons proposer encore quelques moyens de réunion. Je serai suffisamment payé de mes recherches, s'il s'en trouve une seule qui.sg1t adoptée. |

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