‹ Études de la natureChapitre 26 sur 48 · DE BA NATURE. 515 DH PARTIS · texte numérisé non relu

DE BA NATURE. 515 DH PARTIS

Nous avons déjà observé que peu de Français aiment le lieu de leur naissance. La plupart de ceux qui font fortune dans les pays étrangers , viennent demeurer à Paris. Au fond, ce n’est pas un mal pour l'Etat. Moins ils sont attachés à leur pays, plus il est aisé de les fixer à Paris. 11 faut dans un grand peuple un seul point de réumon. Tous les peuples fameux par leur patriotisme , en ont fixé le centre à leur capitale, et souvent à quelque monument de cette même capitale; les Juifs, à Jérusalem et à son Temple ; les Romains , à Rome et au Capitole ; les Lacédémoniens , à Sparte et à ses concitoyens.

J'aime Paris; apres la campagne, et une caimpagne à ma guise , je préfère Paris à tout ce que j'ai vu dans le monde. J'aime cette ville, non-seulement par son heureuse situation , parce que toutes les commodités de la vie y sont rassemblées , parce qu’elle est le centre de ioutes les puissances du royaume , et par les autres raisons qui la faisoient chérir de Michel Montaigne ; mais parce qu'elle est l'asyle et le refuge des malheureux. C'est à que les ambitions, les préjugés , les haines et les tyrannies des provinces viennent se perdre et s’anéanür, Là, il est permis de vivre obseur et libre. FA, il est permis d'être pauvre, sans être méprisé.

L'homme aflligé y est distrait par la gaîté publique,

et le foible s’y sent forüfié des forces de la mulutude. Il a été un temps où, sur la foi de nos écr1vains politiques , je trouvois cette ville trop grande. Mais il s’en faut beaucoup que je la trouve assez étendue etassezmajestueuse pour être la capitale d'un aussi florissant Empire. Je voudrois que, nos ports de mer exceptés, 1l n'y eût pas d'autre ville en France; que nos provinces ne fussent couvertes que de hameaux et de villages à peute culture ; et que, comme il n'y a qu'un centre dans l'Etat, il n'y eût aussi qu'une capitale. Plüt à Dieu qu’elle le füt.de l'Europe entière et de toute la terre; et que, comme des hommes de toutes les nations y apportent leur industrie , leurs passions , leurs besoins et leurs malheurs , elle leur rendit en fortune, en jouissances, en vertus et en consolations sublimes, la récompense de l’asyle qu'ils y viennent chercher !

Certes notre esprit, éclairé aujourd'hui de tant de lumières , n’a point autant de grandeur que celui de nos ancêtres. Au milieu de leurs mœurs simples et gothiques, ils pensoient , je crois, à en faire la capitale de l'Europe. Voyez les traces de ce projet , aux noms que portent la plupart de leurs établissemens : collége des Ecossais, des Irlandais, des quatre Nations; et aux noms étrangers des compaones de la gendarmerie. Voyez ce grand monument 4e Notre-Dame, bâu il y a plus de six cents ans, dans un temps où Paris n’avoit pas la quatrième

parue des habitans qui y sont aujourd'hui ; 1l est plus vaste et plus majestueux que tous ceux de ce genre, qu’on y a élevés depuis. Je voudrois que cet esprit de Philippe Auguste, prince trop peu connu dans notre siècle frivole, présidât encore à ses établissemens, et en étendit l'usage à toutes les nations. Ce n’est pas que les hommes de tous les pays n’y soient bien venus, pour leur argent; nos ennemis même peuvent y vivre tranquillement au milieu de la guerre , pourvu qu'ils soient riches ; mais, ayant tout, je la voudrois rendre bonne et heureuse à ses propres enfans. Je ne sache pas qu'il serve en rien à un Français d’être né dans ses murs, si ce n’est quand 1l est pauvre, de pouvoir mourir dans quelqu'un de ses hôpitaux. Rome donnoit bien d'autres priviléges à ses citoyens ; le plus malheureux d’entre eux y jouissoit de plus de drouiis et d'honneurs , que les rois même alliés de la république.

Ce sont les plaisirs qui atürent la plupart des étrangers à Paris; et ces vains plaisirs, si nous en examinons la source , viennent de la misère du peuple , et du bon marché auquel s'y donnent les filles du monde, les spectacles, les ouvrages de mode, et les autres productions du luxe. Ces moyens ont été bien vantés par nos politiques modernes. Je ne disconviens pas qu'ils n’aturent beaucoup d'argent

dans un pays; mais à la longue , les peuples VOISINS

les imitent ; l'argent des étrangers s’en va, et leurs mauvaises mœurs restent. Voyez ce qu'est devenue Venise, avec ses glaces, ses pommades, ses courtisanes, ses maäscarades et son carnaval. Les arts frivoles , dont nous nous glorifions , ont été enlevés à l'Italie, et ils font aujourd’hui sa foiblesse et son malheur.

Le plusbeauspectacle qu'un gouvernement puisse offrir, est celui d'un peuple laborieux , industrieux et content. On nous apprend à lire dans des livres, dans des tableaux , dans l’algébre , dans le blazon, et point dans les hommes. Des amateurs admirent une tête de Savoyard peinte par Greuze; mais le Savoyard lui-même est au coin de la rue, parlant, marchant, à moiué gelé de froid, et personne ne le regarde. Cette mére de fanülle, avec ses petits

enfans , forme un groupe charmant; le tableau en

est impayable : l'original en est dans le grenier

voisin , et n’a pas un sou pour vivre. Philosophes! vous êtes ravis, avec raison, en contemplant les aombreuses familles d'oiseaux, de poissons et de quadrupèdes dont les insunets sont si variés, et auxquelles un même soleil donne la vie. Exammez les familles d'hommes qui composent les habitans de la capitale; vousdiriezque chacune d’ellesa emprunté ses mœurs et son industrie de quelque espèce d'animal, tant leurs occupations sont différentes. Con-

sidérez dans ces plames , à l'entrée de la ville ; cet

DE LA NATURE. Pi8 officier général , monté sur uu superbe coùrsier ; 1} commande un exercice : voyez les têtes, les épaules et les pieds de ses soldats posés sur la même ligne ; ils n’ont tous ensemble, qu’un regard et qu'un mouvement. Il fait un signe , et à l'instant mille baïonnettes se hérissent ; il en fat ün autre, mille feux sortent de ce rempart de fer. Vous croiriez , à leur précision , qu’un seul feu est sorti d’une seule arme. Il galope autour de ces régimens couverts de fumée , au bruit des tambours et des fifres, vous diriez de l'aigle de Jupiter , qui porte la foudre, et qui plane autour de l’Etna. À cent pas de là est ün insecte parmi les hommes. Regardez ce peut famoneur , de couleur de fumée, avec sa lanterne, sa vielle et ses genouillères de cuir ; il ressemble à un scarabée. Comme celui qui s'appelle , à Suriñam , le porte-lanterne , il luit dans la nuit, et fait entendre le son d’une vielle. Cet enfant, ces soldats, ce général sont les mêmes hommes ; et pendant que la naissance, l’orgueil et les besoins établissent entre eux des différences infinies , la religion les met de niveau : elle abaisse la tête des grands, en feur montrant ly vanité de leur puissance , et elle relève celle des infortunés , en leur présentant des espérances immortelles : elle ramène aimsi tous les hommes à l'égalité où la nature les avoit fait naître, et que la société avoit rompue.

Nos Sybarites croient avoir épuisé toutes Îles

520 ÉTUDES manières de jouir. Nos tristes vieillards se regar= dent comme inutiles au monde; ils ne voient plus devant eux d'autre perspective que la mort. Ah! le paradis et la vie sont encore sur la terre , pour qui peut y faire du bien. |

Si j'avois été tant soit peu riche , j'aurois voulu me donner mille jouissances nouvelles : Paris seroit devenu pour moi une autre Memphis. Son peuple immense nous est inconnu. J ’aurois eu une petite chambre dans un de ses faubourgs , sur les carrières, une autre à l'extrémité opposée , sur les bords de la Seme, dans une maison ombragée de saules et de peupliers ; une autre dans une de ces rues les plus fréquentées ; une quatrième chez un jardinier , dans une maison entourée d’abricouers , de figuiers, de choux et de laitues; une cinquième dans les avenues de la ville, chez un vigneron, etc.

Il est, sans doute , facile de trouver par-tout des logemens de cette espèce à bon compte, mais 1l n’est pas S1 aisé d'y trouver des hôtes et des voisins qui soient des honnêtes gens. Il y a beaucoup de corruption dans le peut peuple ; mais 1l y à plusieurs moyens d'y reconnoître les gens de bien : c’est par eux que je commence les recherches de mes plairs. Nouveau Diogène, je m'en vais à Ja quête des hommes. Comme je ne cherche que des malheureux , je n'ai pas besoin de lanterne. Je me lève au

petit point du jour , et je vais à une première messe,

dans une église encore à demi obscure 2 J y trouve de pauvres ouvriers, qui viennent prier Dieu de bénir leur journée. La piété , sans respect humain , éstune preuve assurée de probité ; l'amour du travail en est une autre. J aperçois, par un temps de pluie et de froidure , une famille entière couchée sur la terre, et sarclant les herbes d’un jardin (x) ; voilà encore des gens de bien. La nuit même ne peut céler la vertu. Vers le minuit , la lueur d’une lampe m'annonce, par les lucarnes d’un grenier , quelque pauvre veuve qui prolonge ses veilles , afin d'élever, par son travail, ses peuts enfans qui dorment auprés d’elle, Ce seront-là mes voisins et mes hôtes. Je m'annonce aupres d'eux comme un Passant , Comme un étranger qui cherche un piedà-terre dans le quartier. Je les prie de me céder une portion de leur logement , ou de n'en trouver ui Le) mt sui cha

(1) En général, les cultivateurs sont d’honnêtes gens. Les plantes portent avec elles leur théologie. J'ai cependant rencontré un jour un moissonneur athée. Il est vrai qu’il n’avoit pas pris ses opinions dans les Campagnes , mais dans des livres. Il paroissoit fort content de ses lumières. Je lui dis en le quittant : « Vous voilà bien avancé d’avoir em-

» ployé les recherches de votre raison à vous rendre misé- » rable » !

Dans les exemples hypothétiques que je rapporte ci-desous , 1] n’y a guère de mon invention que le bien que je n'ai pas fait,

IIT, X

522 ÉTUDES dans leur voisinage. Joffre un bon prix, €t n'Y voilà installé.

Je me garde bien , pour m’attacher ces honnêtes gens, de leur donner de l'argent et de leur faire l'aumône ; j'ai des moyens plus honnètes de gagner leur amitié. Je les charge de me faire des provisions superflues, dont ils profitent ; je donne des récompenses à leurs enfans, pour de petits services qu'ils m'ont rendus ; je mène un jour de fête toute la famille à la campagne, diner sur l'herbe ; le père et la mre retournent le soir à a ville , bien restaurés, et chargés de vivres pour le reste de la semaine. À l'entrée de l'hiver, Je couvre leurs enfans d’étoffes de lame, et leurs petits membres réchauffés me bénissent, parce que mes bienfaits superbes n'ont point glacé leur cœur. C'est le parrain de leur petit frère qui leur a fait présent de leurs habits. Moins on étreint les liens de la reconnoissance , plus ils se resserrent.

Je nai pas seulement le plaisir de faire du bien, et de le faire à propos, j'ai encore celui de namuser et de m'instruire. Nous admirons dans n0$ livres les travaux des artisans , mais nos livres nous enlèvent la moiué de notre plaisir et de la reconnoissance que nous leur devons. Ils nous séparent du peuple , et ils nous trompent en nous montrant Jes arts avec un grand appareil et de fausses In-

mières, comme cles sujets de théâtre et de lanterne

F ÉNUL AMENER TUE: RE! 525 magique. D'ailleurs, il y a plus de savoir dans la tête d’un aruüsan que dans son art, et plus d'intellgence dans ses mains que dans le langage de l’écrivan qui le traduit. Les objets portent avec eux leur expression : em verba sequuntur. L'homme du peuple a de plus une manière d'observer et de senur qui n'est pas indifférente. Tandis que le philosophe s'élève tant qu'il peut dans les nues, il se üent lui au fond de la vallée , et il voit bien d’autres perspectives dans le monde. Le malheur le forme à la longue tout comme un autre. Son langage s'épure avec les années, et J'ai remarqué souvent qu'il y avoit fort peu de différence en justesse , en clarté et en simplicité , des expressions d’un vieux paysan à celles d’un vieux courtisan. Le temps efface de leurs langages et de leurs mœurs la rusücité cet la finesse que la société y avoit introduites. La vieillesse, comme l’enfance, met tous les hommes de niveau, et les rend à la nature.

Dans un de mes campemens, j'ai un hôte qui à fait le tour du monde. Il a été matelot, soldat, fibusuer. Il est circonspect comme Ulysse, mais il est plus sincère. Quand je le fais asseoir à table avec moi, et qu'il a goûté de mon vin, il me raconte ses aventures. Il sait une multitude d’anecdotes. Combien de fois n’a-t-il pas manqué sa fortune ! C’est un autre Fernand Mendès Pinto. Enfin, 1l a une bonne femme , et il vit content.

Dans un autre logement , j'ai un hôte dont la vie a été toute différente ; il n’est presque jamais sorti de Paris, et bien rarement de sa boutique. Quoiqu'il n'ait pas couru le monde, 1l n'en a pas été moins misérable. Il étoit fort à son aise ; il avoit amassé de son travail cinquante doubles louis , lorsqu'une nuit sa femme et sa fille s’en allèrent avec son trésor. Il manqua en mourir de douleur. Il n’y pense plus , dit-il, et 1l pleure encore en m'en parlant. Je le caimespar de bonnes paroles ; je lui donne de loccupation ; il cherche à dissiper son chagrin par le travail. Son industrie m'amuse ; je passe quelquefois des heures entières à le voir forer et tourner des pièces de chêne dures comme livoire.

Je m’arrête quelquefois au milieu de la ville , devant la bouuque dun maréchal; me voilà comme le Lacédémonien Lichès à Tégée , regardant forger et battre le fer. Dès que cet homme me verra attentif à son ouvrage , j'aurai bientôt sa confiance. Je ne cherche pas, comme Lichés, le tombeau d'Oreste (1); mais j'ai besoin de l’art d’un maréchal; si ce n’est pas pour moi, c'est pour d’autres. Je commande à celui-ci quelques pièces solides de mé nage, dont je veux faire un monument pour conserver ma mémoire dans quelque pauvre famille. Je

veux encore m'acquérir l'amitié d'un ouvrier; je

{1} Voyez Hérodote, div. 2

pe ET LS

DE LA NAPTÉÈRE. 392

sais bien sûr que l'attention que je donne à son travail l’engagera à y mettre tout son savoir - faire. Je ferai ainsi d’une pierre deux coups, Un riche en pareil cas feroit l’'aumône , et n’obligeroit personne. « Un jour, me disoit à ce sujet J. J. Rousseau, je » me trouvai à une fête de village, dans un château » aux environs de Paris. Après diné la compagnie » fut se promener à la foire , et s'amusa à Jeter aux » paysans des pièces de monnoie, pour le plaisir de » les voir se battre en les ramassant. Pour moi, sui- » vant mon humeur solitaire , je m'en fus promener » tout seul de mon côté. J’aperçus une pete fille

» qui vendoit des pommes sur un éventare qu'elle

et

portoit devant elle. Elle avoit beau vanter sa mar- » chandise , elle ne trouvoit plus de chalands. Com- » bien toutes vos pommes, lui dis-je ?— Toutes mes » pommes ? reprit-elle , et la voilà en même temps. » à calculer en elle-même. — Six sous, Monsieur, » me dit-elle. — Je les prends , lui dis-je, pour ce: » prix, à condition que vous les irez distribuer à ces »n petits Savoyards que vous voyez là-bas; ce qu'elle » fit aussi-tôt. Ces enfans furent au comble de la » joie de se voir régalés, ainsi que la petite fille de » s'être défaite de sa marchandise. Je leur aurois fut » beaucoup moins de plaisir, si je leur avois donné » de l'argent. Tout le monde fut content, et per- » sonne ne fut humilié ». C’est un grand art de bien

faire le bien. La reliion nous en apprend le secret,

en nous ordonnant de faire à autrui ce que nousvoudrions qu'on nous fit.

Je m'en vais quelquefois sur le grand chemin faire , comme les anciens patriarches , les honneurs de la ville aux étrangers qui y arrivent. Je me rappelle le temps où j'ai été moi-même voyageur hors de mon pays , et la bonne réception que J'ai éprouvée chez des étrangers. J’ai entendu plusieurs fois des seigneurs de Pologne et d'Allemagne se plaindre de nos grands ; ils disent qu'ils les reçoivent dans leurs pays en leur donnant beaucoup de fêtes, et que, quand ils viennent en France à leur tour, ils en sont tout-à-fait négligés. Ils en recoivent un dîné à leur arrivée , et un autre à leur départ : voilà à quoi se termine leur hospitialité. Pour moi, qui ne peux pas leur rendre le bon accueil qu'ils n'ont fait, je m'acquite envers leur peuple. J’apercois un Allemand qui chemine à pied; je l'engage à venir se reposer chez moi. Un bon souper et de bon vin le disposent à me raconter le sujet de son voyage. Il est officier; il a servi en Prusse et en Russie ; 1l a vu le partage de la Pologne. Je linierromps pour lui demander des nouvelles du maréchal de Munich, des généraux de Villebois et du Bosquet, du comte de Munchio et de mon ami M. de Taubenheim , du prince Xatorinski , ancien maréchal de la confédération de Pologne , dont j'ai été le prisonnier. La plupart sont morts, me dit-il; les autres ont vieilli

EN EU ONAMEUURE. 627

et se sont retirés des affaires. Oh ! qu'il est triste, m'écriai-je , de voyager hors de son pays, et d'y connoître des hommes estimables quon ne doit revoir jamais ! Oh ! que la vie est une carrière ra pide ! heureux qui peut l’employer à faire du bien! Mon hôte me raconte une parue de ses aventures ; j'y prête la plus grande attention , par leur ressemblance avec les miennes. Il n’a cherché qu'à bien mériter des hommes , et il en a été calommié et parsécuté. Il est malheureux ; il vient se mettre en France sous la protection de la reme ; il espéré beaucoup de ses bontés. Je forufie ses espérances par l'idée que l'opinion publique m'a donnée du caraciére de cette princesse, et par celui que la nature a imprimé dans ses traits. Je rouvre , me dit-il, son cœur à la consolation. Plein d'émotion, il me serre la main. Ma récepüon lui est d'un favorable augure ; il n'en eût pas trouvé une semblable dans son propre pays. Oh ! que de douleurs profondes peuvent être calmées par une simple parole, ei par une foible marque de bienveillance !

Je me rappelle qu’un jour je trouvai vers la grille de Chaillot, à l'entrée des Champs - Elysées , une jeune femme assise avec un enfant sur ses genoux , sur le bord d’un fossé. Elle étoit jolie, si on peut donner ce nom à une femme accablée de mélancolie. Je passai dans l'allée écartée où elle étoit, et des qu'elle m’eut apercu , elle détourna les yeux de

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moi ; sa timidité et sa modestie fixérent les nuens sur elle. Je remarquai qu’elle étoit vêtue fort décemment et en linge très-blane ; mais sa robe et son fichu étoient si remplis de rentraitures, qu'on eût dit que des araignées en avoient filé les toiles. Je m’approchai d’elle avec le respect qu'on doit aux malheureux; je la saluai d'abord, et elle me rendit mon salut avec honnêteté , mais avec froideur. Je tfchai ensuite de lier conversation , en hui parlant de la pluie et du beau temps : elle ne me répondit que par des monosyllabes. Enfin, m'étant avisé de lui demander si elle venoit de se promener à la campagne , elle se mit à sangloter et à pleurer sans me dire un mot. Je m'assis auprès d'elle , et j'insistai , avec toute la circonspection possible , pour savoir le sujet de ses peines. Elle me dit : « Monsieur , mon » mari vient d’essuyer à Paris une banqueroute de » cinq mille livres; je viens de le reconduire jus- » qu'à Neuilly ; il est allé à pied à soixante lieues » d'ici, chercher quelque peu d'argent qu'on nous » doit. Jeluiai donné mes bagues et tout celui que » j'avois pour faire son voyage ; il ne me reste’plus » que vingt-quatre Sous pour nourrir moi etmon en- » fant. — De quelle paroisse êtes - vous, Jui dis-je, » madame ? — De Saint-Eustache, reprit-elle. — Le » curé, lui reparts-je, passe pour être fort chart- » table. — Oui , monsieur , me dit-elle ; mais appre-

» nez qu'il n'y a pas de charité dans les paroisses

» pour nous autres misérables Juifs ». À ces mots elle redoubla ses larmes , et se leva pour continuer sa route. Je lui offris un bien foible secours, que je la suppliai de recevoir au moins comme une marque de ma bonne volonté. Elle l’accepta, et elle me fit plus de révérences, de remercimens, et me combla de plus de bénédicuions que Si J'AVOIS rétabli sa fortune. Que de jouissances délicieuses auroit un homme qui dépenseroit ainsi dix mulle hvres de rente !

Mes différens établissemens dispersés dans la capitale et dans ses environs répandent beaucoup de

variété et d'agrément sur ma vie. L'hiver je me loge

dans celui qui est exposé au plein soleil du midi; l'été j'occupe celui qui est au nord , sur le bord de l'eau; je suis une autre fois campé dans les environs de la rue d'Artois, par mi les pierres de taille, voyant s'élever autour de moi des palais, des frontons avec des sphinx , des dômes , des kiosques. Je me sarde bien de m’informer quels en sont les maîtres : l’ignorance est la mère des plaisirs et de l'admirauon. Je suis en Egypte, à Babylone , à la Chine. Aujourd’hui je soupe sous un acacia, et je suis en Amérique ; demain je dinerai au milieu des jardins potagers, SOUS une treille et à l'ombre des lilas, je serai en France.

Mais , dira-t-on, n’y a-t-il rien à craindre dans ce

genre de vie ? Puissai-je trouver le terme de mes

550 ÉMEUUDLESS

jours dans l'exercice de la vertu ! J'ai bien oui dire que des gens ont péri dans des parties de chasse et de plaisir, et dans des voyages , mais rarement dans des actes de bienfaisance. L'or est pour le peuple un puissant porte-respect. Je lui paroîtraï assez riche pour lui inspirer des égards, mais pas assez pour lui donner la tentation de me voler. D'ailleurs la police de Paris est dans le meilleur ordre. Papporte la plus grande attention au choix de mes hôtes; et si je n’apercois que je me suis trompé sur leur compte, le terme de mon logement est payé d'avance, et je n'y reviens plus.

Je n’ai besoin dans ce plan de vie, ni d’aturail de ménage, ni de domestiques. Avec quelle tendre inquiétude je suis attendu dans chacun de mes logemens ! Quelle joie y inspire mon arrivée ! que d’atiention et de zèle dans mes hôtes pour prévenir mes besoins ! J’y jouis des plus doux liens de la société sans en éprouver les inconvéniens. Nul ne se met à ma table pour dire du mal d'autrui, et nul n’en sort pour en dire de moi. Je wat point d'enfans ; mais ceux de mon hôtesse sont plus empressés de me plaire qu’à leurs parens. Je n’ai pont de femme : le plus grand charme de l'amour est de faire le bonheur d'autrui. J’aide à faire des mariages heureux, ou à maintenir dans le bonheur ceux qui sont faits, Je charme ainsi mes propres ennuis ; je donne le

change à mes passions en leur proposant sur la terre

DE LA NATURE. 35it

le plus noble but où elles puissent atteindre. Je me suis approché des malheureux pour les consoler , et ce seront peut-être eux qui me consoleront moiméme.

C’est ainsi que vous pourriez VIvre ; 6 grands ! et muluplier vos jours rapides sur cette terre où vous n'êtes que des voyageurs. C'est ainsi que VOUS apprendriez à connoître les hommes , que vous ne formeriez plus , avec votre nation , un peuple étranger , un peuple conquérant qui vit de ses dépouilles. C’est ainsi que lorsque vous sortiriez de vos palais entourés d’une foule de cliens qui vous combleroïent de bénédictions , vous nous rappelleriez le souvenir des prenuers patricieDs , si chers aux Romains. Vous cherchez tous les jours quelque spectacle nouveau :il ny en a point de plus nouveau que le bonheur des hommes. Vous en voulez d’intéressans:ilnyena point de plus intéressant que celui de voir des familles de pauvres paysans ré pandre la féconduié dans vos vastes el solitaires domaines , ou de vieux soldats qui ont bien mérité de la patrie y trouver d'heureux asyles. Vos com patriotes valent encore mieux que des héros de tragédie et que des bergers d'opéra comique.

L'imdigence du peuple est la cause première des maladies physiques et morales des riches. C’est à l'administration à y pourvoir. Quant aux maux de

> - . : : : ; lame qui en résultent , Je desirerois bien y trouver

32 E T'Y Das

quelques palliaufs. Pour cet effet je souhaiterois quil se formät à Paris quelque établissement semblable à ceux que de charitables médecins et de sages jurisconsultes y ont formés pour remédier aux maux du corps et de la fortune ; je veux dire des conseils de consolation, où un infortuné , sûr du secret et même de l’incognito, pût porter le sujet de ses peines. Nous avons , à la vérité , des confesseurs et des prédicateurs , à quu la sublime fonction de consoler les malheureux semble réservée; niais. fes confesseurs ne sont pas toujours à la disposition de leurs pénitens, sur-tout quand ceux-ci sont pauvres et qu'ils ne leur sont pas connus. Il y à même beaucoup de confesseurs qui n’ont ni les talens , m1 l'expérience nécessaire pour consoler les malheureux. Il ne s’agit pas d’absoudre un homme qui s’accuse de ses péchés, mais de lui aider à supporier ceux d'autrui, qu lui pesent bien davantage. Quant aux prédicateurs, leurs sermons sont ordinatrement trop vagues et trop mal appliqués aux différens besoins de leur auditoire. Il vaudroit bien nueux qu'ils en annoncçassent les sujets au pubhie que les titres de leurs dignités. Ils déclamerontcontre l’avarice à un prodigue , ou contre la prodiganié à un avare. Ils parleront des dangers de lPambition à un jeune homme amoureux etoisif, et de ceux de l'amour à une vieille dévote. Ils insisteront sur le précepte de faire laumône à ceux qui la recoivent , et sur lhu-

DE LA NATURE. 335 milité à un porteur d’eau. Il y en a qui préchent la pénitence à des imfortunés, qui promettent le paradis à des cours voluptueuses , et qui menacent de l’enfer de pauvres villages. J'ai vu à la campagne unc misérable paysanne devenue folle par Jun de ces sermons. Elle se croyoit damnée , et restoit toujours couchée sans parler et sans remuer. On ne prêche point contre l’ennui , la tristesse , les scrupules, la mélancolie, le chagrin, et tant d'autres maladies qui affectent l’ame. D'ailleurs , que de circonstances changent pour chaque auditeur la nature de la peme qu'il éprouve , et rendent inutile pour lu tout l'échafaudage d’un beau discours ! Il west pas aisé de trouver dans une ame navrée et timide le point précis de sa douleur , et de mettre sur sa blessure le baume et la main du Samaritain. C’est un art qui n’est connu que des ames sensibles qui ont ellesmêmes beaucoup souffert , et qui n'est pas toujours le partage de celles qui ne sont que vertueuses.

Le peuple sent ce besoin de consolauon,; et ne trouvant point d'homme à qui il puisse en demander , il s’adresse à des pierres. J'ai lu quelquefois avec attendrissement , dans nos églises, des billets affichés par des malheureux au com de quelques piliers dans une chapelle obscure. C’étoient des femmes maltraitées de leurs maris, des jeunes gens dans l'embarras; ils ne demandoient point d'argent,

ils desiroient des prières. Ils étoient pres de tomber

Fu

dans le désespoir. Leurs peines étoient inénarrables. Ah ! si des hommes qui ont la science de la douleur se réunissoient de tous les états, et présentoient aux malheureux leur expérience et leur sensibilité, plus d'un illustre infortuné viendroit chercher auprés d'eux des consolations, que les prédicateurs , les livres , et toute la philosophie du monde ne sauroient donner. Souvent pour soulager les pemesde l'homme du peuple , il lui sufliroit de trouver à qui s'en plaindre.

Une société formée d'hommes tels que je me les imagine , s’occuperoit du som de déraciner les vices et les préjugés du peuple. Elle tâcheroit , par exemple, d'apporter quelque remède à la barbarie avec laquelle il surcharge ses misérables chevaux , et les maltraite en faisant retentir la ville de juremens horribles. Elle engageroit aussi les riches à avoir piué des hommes à leur tour. Vous voyez dans les grandes chaleurs, des taïlleurs de pierres exposés au plein soleil et à Ja réverbératon brûlante de leurs pierres blanches. Ces pauvres gens y attrapent souvent des fièvres ardentes et des maux d’yeux qui les rendent aveugles. D’autres fois ils essuient de longues pluies d'hiver ou de rudes froids qui leur causent des fluxions de poitrine. En coûteroit -1l beaucoup à un entrepreneur , qui a de l'humanité , d'établir sur ses ateliers quelque toit volant de natie

ou de paille porté sur des piquets, pour mettre ses

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DÉBUPES AN ATMNERE: 535 ouviiers à l'abri? On leur sauveroit à la fois, par ces précautions , plusieurs maladies du corps et de l'esprit; car la plupart d’entre eux, comme je la vu, se piquent à cet égard d’un faux point d’honneur., et n’osent chercher des abriscontre les ardeurs du soleil ou contre le mauvais temps, de peur que leurs compagnons ne se moquent d'eux.

On peut encore faire goûter la morale au peuple sans y ajouter beaucoup d’apprêt. Le déguisement même lui rend la vérité suspecte. J'ai vu plusieurs fois de simples ouvriers verser des larmes à la lecture de nos meilleurs romans, ou à la représentation de quelques tragédies. Ils demandoiïent ensuite si le sujet qui les avoit fait pleurer étoit bien vrai; et quand on leur répondoit qu'il étoit imaginé, ils n’en faisoient plus de compte; ils étoient fâchés de s'être attendris en vain. Il faut des fables aux riches pour leur faire goûter la morale , et la morale ne peut faire goûter la fable au pauvre , parce que le pauvre attend encore son bonheur de la vérité , et que le riche ne l’espère plus que de Pillusion.

Les riches cependant n’ont pas moins besom que le peuple d’affecuons morales. Elles sont, comme nous l'avons vu , les mobiles de toutes les passions humaines. Ils ont beau rapporter le plan de leur bonheur à des objets physiques , ils sont bientôt dégoütés de leurs châteaux, de leurs tableaux et de leurs

parcs, quand au lieu de sentimens, ils n’en éprouvent

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plus que des sensations. Cela est si vrai, que Si au milieu de leur ennui un étranger vient admirer leur luxe, toutes leurs joussances sont renouvelées. Ils semblent avoir consacré leur vie à une volupté obscure; mais présentez-leur un rayon de gloire au Sein même de la mort, ils vont y voler. Offrez-leur des régimens, ils courent à limmortalité. C’est donc le sentiment moral qu'il faut épurer et diriger dans les hommes. Ce n’est donc pas en vain que la reli= gion nous ordonne la vertu, qui est le sentiment moral par excellence, puisqu'il est la route de notre bonheur dans ce monde et dans l’autre.

Cette société porteroit encore ses attentions jusque dans les asyles même de la vertu. J ai remarqué qu il se fait , vers l’âge de quarante-Cinq ans , Une grande révolution dans la plupart des hommes; et pour dire la vérité, que c'est alors qu'ils s'empirent et deviennent sans principes. C'est alors que les femmes se font hommes, suivant l'expression d'un écrivain célèbre, c’est-à-dire qu'elles se dépravent tout-àfait. Cette révolution fatale est une suite des vices de notre éducation et de notre société. L'une et l’autre ne nous présentent le benheur de l’homme que vers le milieu de la vie, dans la fortune et les honneurs. Quand nous avons gravi cette pénible montagne, et que nous sommes parvenus au sommet, vers le milieu de notre âge nous la descendons les yeux

ournés vers la jeunesse, parce que nous n'avons plus

de

à ep pe" vi EE de

DE LA NATURE. 557% devant nous d'autre perspective que la mort. Ainsi la carrière de notre vie se trouve partagée en deux parües, l’une en espérances, l’autre en ressouvenirs; et nous n'avons saisi dans notre route que des illusions, Les premières au moins nous soutiennent en nous donnant des desirs; mais les autres nous accablent en ne nous laissant que des regrets Voilà pourquoi nos vieillards sont bien moins suscepubles de vertu que nos jeunes gens, quoiqu'ils en parlent beaucoup plus, et qu'ils sont bien plus tristes parmi nous que chez les peuples sauvages. S'il avoient été dirigés par la religion et par la nature, ils devroient se réjouir des approches de leur fin, comme des vaisseaux qui sont pres d'aborder au port. Combien plus malheureux sont ceux qui, ayant donné leur jeunesse à la vertu, séduits par cette voix trompeuse du monde, regardent en arriere, et regrettent les plaisirs de la jeunesse , qu'ils n'ont pas connus ! Le vain éclat qui environne les méchans les éblouit; ils sentent leur foi s'ébranler , et 1ls sont prêts à s’écrier, comme Brutus : «O vertu! tu n'es qu'un vain nom». Où trouvera-t-on les livres , et les prédicateurs qui les raffermissent dans ces orages, qui ont troublé même les saunts? Ils blessent lame de plaiés secrètes et d’ulcères rongeurs que l’on n’ose découvrir. I n’y a que des hommes vertueux et éprouvés par toutes les combinaisons du malheur, qui puissent venir à leur secours, et qui, au défaut des vains argumens

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de la raison, les rappellent au sentiment de la veriü; au moins par celui de leur amitié.

J] me semble qu'il y a à la Chine un établissement semblable à celui que je propose. Du moins quelques voyageurs ; et,entre autres, Fernand Mendès Pinto, parlent d’une maison de la Miséricorde, qui plaide les tauses des pauvres et des opprimés, et qui va dans une :nfinité de circonstances audevant des besoins des malheureux, bien plus loin que nos dames de charité. L'empire a accordé les plus nobles privilèges \ ses membres, et les tribunaux de justice ont la plus grande déférence pour leurs requêtes. Une pareille société , occupée à bien agir , mériteroit, au moins parmi nous , autant de ogatives que celles qui n’ont d'autre souci que

prér bien parler; et en mettant en évidence les

celui de vertus de nos citoyens obseurs , elle mérueroit de la Patrie autant , pour le moins , que celles qui ne l'entretiennent que des sentences des sages , et souvent des forfaits brillans de l'antiquité.

fl faudroit bien se garder de donner à cette assOCIaon la forme d'une académie ou d'une confrérie. Graces à notre éducation et h nos mœurs, tout Ce qui forme parmi nous Corps; congrégation, secte , est communément ambitieux ét intolérant. Si qui les composent s’approchent d'une pas allumée, c’est pour l’étendre;

paru les hommes lumiérequ'is n'ont de la vertu d'autrui, c’est pour la flétrir. Ce n'est

DE LA NATURE. 559 pas que la plupart des membres de ces COrps n'aient en parüculier d'excellentes qualités ; mais leur ensemble ne vaut rien, par cela seul qu'il leur pré sente des centres différens du centre commun de Ja Patrie. Qu'est-ce qui a rendu le mot si doux d’humanité théatral et vain ? Quel sens attache-t-on aujourd'hui à cel de charité, dont le nom grec yèpis signifie attrait, grace, amour ? Y a-t-il rien de plus humiliant que nos charités de paroisse, et que l'humanité de nos philosophes ?

Je laisse ce projet à développer à quelque homme de bien, qui aime Dieu et les hommes, et qui fasse les bonnes actions comme l’évangile l’ordonne , sans que la main gauche sache ce qu'a fait la main droite. Le bien est-1l donc si difficile à fre ? Prenons le contre - pied de ce que font les ambitieux et les méchans. Ils ont des espions qui leur rapportent toutes les anecdotes scandaleuses ; ayons - en pour épier les bonnes œuvres secrètes. Ils vont au-de. vant des hommes qui s'élèvent, pour les ranger sous leurs drapeaux ou pour les abattre: allons à la recherche des hommes vertueux qui sont dans l'oubli, pour en faire nos modéles. Ils ont des trom pettes pour prôner leurs propres actions, et pour décrier celles des autres; cachons les nôtres, et Soyons les hérauts de celles d'autrui. Les vices se raflinent ; perfectionnons nos vertus.

Je sens que’ mes écarts me ménent loin. Mais

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