D'AU
540 ÉMDUDAE :S
quand je n’aurois fait naître qu'une bonne idée à quelqu'un de plus éclairé que moi; quand je ne contribuerois qu'à empêcher un jour à venir un Homme au désespoir de s’aller noÿer, où dans ane vengeance d'assommer son ennenu, où dans la léthargie de l'ennui d'aller perdre son argent el sa santé chez des filles du monde, je n’aurois pas barbouillé du papier inutilement.
Paris offre aux malheureux beaucoup d’asyles connus sous le nom d’hôpitaux. Que Dieu récompense la charité de ceux qui les ont fondés, et les vertus encore plus grandes de ceux et de celles qui les desservent ! Mais d'abord, sans adopter les exagérauons du peuple qui croit que ces maisons ont des revenus immenses ; il est certain qu'une personne bien connue el bien instruite des finances publiques , ayant entrepris d'établir un hospice pour des malades, trouva que la dépense de chacun n'y revenoit qu’à dix-sept sous par jour ; qu'ils £&toient beaucoup mieux entrelenus à ce prix et à meilleur marché que dans les hôpitaux. Pour moi je pense que ces mêmes dix-sept sous distribués chaque jour dans la maison d'un pauvre malade , produiroient encore une plus grande économie, en faisant vivre sa femme et ses enfans. Un malade du peuple n'a guère besom que de bon bouillon; sa famille profiteroit de la viande qui serviroit à le
£ure. Mais les hôpitaux sont sujets à bien d’autres
D'EAU NE APTEURR F4 Tr
inconvémens. Il s’y forme des maladies d’un caractère particulier , souvent plus dangereuses que celles. que les malades y apportent. Elles sont assez connues, particulièrement celles qu’on appelle fièvres. d'hôpital. Il en résulte encore de plus grands maux. pour le moral. Une personne qui a de l'expérience * n’a assuré que la plupart des criminels qui finissent. leurs jours au gibet ou aux galères, sortotent des. hôpitaux. Ceci revient à ce que j'ai déjà dit, que tous. les corps sont dépravés, mais surtout, un COrps de gueux. Je voudrois done que, loin de rassembler les. malheureux, on les défrayät chez leurs propres parens, ou qu’on les confiât à de pauvres familles qui en prendroient soin. Il faut des prisons publiques ; mais je desirerois que les hommes qui y sont ren-fermés fussent moins misérables. Sans doute, la justice en les privant de la liberté, se propose nonseulement de punir leur caractère moral, mais dele réformer. L'excès de la nusère et la mauvaise société ne peuvent que l’altérer de plus en plus. L'expérience prouve encore que c’est là où les mechans achévent de se dépraver. Tel y est entré foible et coupable qui en sort scélérat. Comme ce sujet a été traité par une plume célèbre, je n’en dirai pas. davantage. J’observerai seulement, qu'on ne peut réformer les hommes qu’en les rendant plus heureux. Combien d'hommes qui vivoient dans le crime
eu Europe, sont devenus gens de bien dans les îles.
542 É {LIU D! ES | de l'Amérique où on les a fait passer ! Ils y sont devenus honnêtes gens, parce qu'ils y ont trouvé plus de liberté et plus de bonheur que dans leur Patrie. Il y a une autre classe d'hommes encore plus dignes de pitié, parce qu'ils sont innocens : ce sont les fous. On les enferme, et ils ne manquent guère de devenir encore plus-fous qu'ils n’étoient. Je remarquerat à cette occasion, que je ne crois pas qu'il y ait dans ioute l’Asie un seul lieu où on les enferme, excepté cependant à la Chine. Les Turcs les respectent singulièrement, soit parce que Mahomet étoit sujet luimême à des absences d'esprit , soit à cause de l’opi= nion religieuse où 1ls sont, que lorsqu'un fou met le pied dans une maison , la bénédiction de Dieu y entre avec lui. Ils s’empressent de lui présenter à manger, et ils lui font toutes sortes de caresses. On n’entend jamais dire qu'ils aient offensé personne. Nos fous, au contraire , sont dangereux, parce qu'ils sont misérables. Dès qu'il en paroît un dans les rues, les enfans, déjà rendus malheureux par l’éducation , et ravis de trouver un être humain sur lequel ils puissent impunément exercer leur haine. les poursuivent à COUPS de pierres et se plaisent à les mettre en fureur. J’observerai encore que chez les, Sauvages 1l n'ya point de fous; et je ne voudrois pas d'autre preuve, que leur consütuuon politique
les rend plus heureux que les peuples polices à
puisque le dérangement de l'esprit ne vient que de l'excès des chagrins.
Parmi nous, le nombre des fous enfermés est très-grand. Il n'y a point de ville de province un peu considérable , qui n'ait une maison destinée à cet objet. Leur traitement y est certainement digne de pitié et mériteroit l'attention du Gouvernement , puisqu'enfin si ce ne sont plus des citoyens, ce sont encore des hommes, et des hommes innocens. Lorsque.je faisois mes études à Caen, je me rappelle en avoir vu dans la tour aux fous, qui étoient renfermés dans des eachots.où ils n’avoient pas vu la lumiere depuis plus de quinze ans. J'accompagnai un soir dans une de ces.horribles cavernes le bon curé de Saint-Martin, chez lequel J'étois en pension, et qui fut appelé pour administrer les derniers sacremens à un de ces malheureux qui étoit près d’expirer. Il fut obligé, amsi que moi, de se boucher lenez pendant tout le temps qu'il fut aupres de lui; mais la vapeur qui s’exhaloit de son fumier étoit si infecte , que mon habit en conserva l'odeur plus de deux mois, et même mon linge, après avoir été plusieurs fois. au. blanchssage. Je pourrois citer des traits qui feroient horreur sur la manière dont ces malheureux sont traités. Mais je n’en rapporterai qu'un qui est. encore tout frais à ma mémoire.
H y a quelques années que passant à l’Aigle , peuite
44 ÉTUDES ville de Normandie, je fus me promener hors de la ville vers le coucher du soleil. J’aperçus sur une petite colline un couvent situé dans une position charmante. Un religieux qui se tenoit sur la porte, m'invita à entrer pour voir la maison. Il me promena dans de vastes enclos où le premier objet que japerçus fui un homme d'environ quarante ans, la tête couverte de la moitié d’un chapeau, qui. s’en vint droit à moi , en me disant: «Donne-mot » de ton couteau de chasse dans le cœur, donne- » moi de ton couteau de chasse dans le cœur ». Le moine qui m’accompagnoit , me dit : « Monsieur , ne » SOYEZ pas étonné ; c’est un pauvre capitaine qui à » perdu l'esprit à cause d’un passe-droit qu'on Jui à » fait dans son régiment ».
« Cette maison, Jui dis-je, sert donc à renfermer » des fous? Oui, me dit-il : j’en suis le supérieur ». 11 me promena d’enelos en enclos, et me conduisit dans une petite enceinte où il y avoit plusieurs cellules de maçonnerie, et où nous entendions parler avec beaucoup d'action. Nous y trouvâmes un chanoine en chemise et les épaules découvertes, qui conversoit avec un homme d’une belle figure, assis prés d’une petite table devant une de ces cellules. Le moine s'approche du malheureux chanoine, et Jui donne de toutes ses forces un coup sur l’épaule nue , en lui disant de sortir. Sur le champ son cama-
rade prend la parole et dit au mome, en propres
DEN AN NA IMUNRS PI 345 termes : « Homme de sang, vous faites un acte bien » cruel; ne voyez-vous pas que ce pauvre miséra- » ble a perdu la raison » ? Le moine assez Imterdit se mord les lèvres et le menace des yeux. Mais Pautre, sans s'étonner, lui dit: « Je suis votre victime, » vous pouvez faire de moi ce que vous voulez ». Alors s'adressant à moi, il me montre ses deux poignets entamés jusqu'au vif par des menottes de fer qui les attachoient.
«Vous voyez, Monsieur, me dit:il, comme Je » suis traité » ! Je me tourne vers ce religieux, et lui témoigne mon indignation d’un traitement aussi cruel. Il me répond : « Oh! je le ferai déraisonner » quand je voudrai ». Cependant j'adresse quelque parole de consolation à cet infortuné , qui, me regardant avec confiance , se mit à me dire : « Je » crois, Monsieur , vous avoir vu à la S. Hubert, » chez M. le maréchal de Broglie ». Vous vous » trompez , Monsieur , luirépondis-je , je n’ai jamais » été chez M. le maréchal de Broglie ». Là-dessus le voilà cherchant à se rappeler les différens lieux où 1l croyoit m'avoir vu, avec des circonstances si bien détaillées et si vraisemblables , que le moine piqué de ses reproches et de son bon sens , jugea à propos d'interrompre sa conversation en lui parlant de mariage, d'achats de chevaux, &c. Des qu'il eut touché la corde de sa folie, il lu fit per-
dre la tête. Ce religieux, en sortant , me dit que ce
pauvre fou étoit un homme trés-bien né. J'appris, à quelque temps de là, qu'il avoit trouvé le moyen de s'enfuir de sa prison, et que la raison lui étoit revenue.
On se sert beaucoup de remedes physiques pour guérir la folie ; et elle naît souvent d'une cause morale , puisqu'elle vient du chagrin. Ne pourrott-on pas employer, pour rendre la raison à ces. malheureux , des moyens opposés à ceux qui la leur ont fait perdre , je veux dire, la joie, les plaisirs, et sur-tout ceux de la musique? Nous voyons par. l'exemple de Saul et par beaucoup d’autres , combien la musique a de pouvoir pour rétablir lame dans son harmonie. {1 faudroit y joindre les traitemens les plus doux, et mettre ces infortunés lorsqu'ils sont dans des crises de fureur, non pas dans. les chaînes, mais dans des lieux matelassés, où 1ls ne pourroient faire aucun mal, ni à eux, Ni aux autres. Je crois qu'en prenant ces précautions humaines, on en rétabhiroit beaucoup., sur-tout, lorsque ceux qui en seroient chargés n’auroient aucun intérêt à perpétuer leur folie , comme 1l n'arrive que trop SOUVENL aux familles qui jouissent de leurs biens, et aux maisons qui reçoivent leurs pensions. Il faudroit aussi, ce me semble, confier le soin des hommes dont esprit est égaré à des femmes , et celui des femmes aux hommes, à cause
de la pitié mutuelle des deux sexes l’un pour l’autre.
Je ne voudrois pas qu'il y eût dans le royaume un art ni un méter, dont les retraites et les récompenses ne fussent à Paris. Parmi les diverses classes de citoyens qui les exercent, et dont la plupart sont peu connues dans la capitale, 1l ÿ en a une trés-nombreuse qui ne l’est point du tout, quoiqu'’elle soit fort misérable , et que ce soit celle à laquelle les riches ont le plus d'obligauons : ce sont les matelots. Ce sont ces gens rudes et grossiers qui vont leur chercher des voluptés jusqu'aux extrémités de l'Asie , et qui exposent sans cesse leur vie sur nos côtes pour fournir à la délicatesse de leurs tables. Leurs conversations sont au moins aussi naïves que celles des nos paysans, et mcomparablement plus intéressantes par leur manière de voir, et par la singularité des pays où ils ont voyagé. Au récit de leurs misères de toutes espèces, et des tempêtes où 1ls s'exposent pour vous apporier des objets de jouissances de toutes Îles parties de la terre, heureux du siecle, vous en aimeriez mieux votre repos ! Votre bonheur augmenteroit par ces contrastes.
Je ne sais si ce fut pour se procurer un plaisir semblable , ou pour donner au parc de Versailles un air de marine très-piquant , que Louis x1v établit sur le grand canal qui est en face du château des gondoliers vénitiens. Leurs descendans y subsistent encore. Cet établissement mieux dirigé eùt
548 É TUVDIE 8
donné des reiraites plus convenables à nos propres matelots. Mais ce grand roi, souvent mal conseillé , porta presque toujours le sentiment de sa gloire audehors de son peuple. Quel contraste ces hommes. à demi couverts de goudron , avec des visages battus des vents, et semblables à des veaux marins, les uns venant du Groënland , les autres des côtes de Guinée, eussent présenté au milieu des statues de: marbre et des berceaux de verdure du parc de Versailles ! Louis x1v eût puisé plus d’une fois parmi ces hommes francs, des vérités et des connoissances que ni les livres, ni même les officiers généraux de sa marine , ne lui ont jamais données ; et d’un autre côté , la nouveauté de leur costume , et celle de leurs réflexions sur sa propre grandeur , lui eussent pré ‘paré des spectacles plus amusans que ceux qu imagmoient à grands frais les beaux-esprits de sa cour. D'ailleurs, quelle émulation de semblables postes n’eussent-1ls pas excitée parmi nos matelots ! J’attribue une partie de la perfection de la marine des Anglais, à la simple mfluence de leur capitale, et à ce qu'elle est sans cesse sous les yeux de ie cour. Si Paris étoit comme Londres un port de mer, que d’inventions BÉRERES perdues dans nos ae et dans nos opéras, se dirigeroient au profit de la navigation ? Si on ÿ VOYOIE seulement des matelots comme on y voit des soldats , le goût de la marme s'y répandroit davantage. Le
DE LA NATURE. 549 sorti de nos matelots devenus plus intéressans à la nation et à ses chefs, s’amélioreroit; et en même temps s’affoibliroit le despotisme brutal de ceux qui ne les gouvernent souvent qu'à force de jurer après eux et de les frapper. C’est une bonne et facile polhuque, d'afloiblir les vices en rapprochant les hommes les uns des autres et en les rendant plus heureux. Nos gentilshommes de province n’ont cessé de battre leurs paysans , que lorsqu'ils ont-vu que ces hommes si utiles devenoient des objets intéressans dans nos livres et sur nos théâtres.
Ce n’est pas que je desire pour nos matelots, un établissement semblable à celui de l'hôtel des Invalides. L’Archuecture de ce monument me plait beaucoup, mais je plains le sort de ceux qui l’habitent. La plupart sont mécontens et murmurent toujours , comme on peut s’en convaincre en conversant avec eux : je ne crois pas que ce soit avec fondement ; mas l'expérience prouve que les hommes, rassemblés en corps, se dépravent tôt ou tard, et sont toujours malheureux. Il faut suivre les loix de la nature, et les réunir par familles. Je voudrois , comme font les Anglais chez eux, étabr nos matelots invalides aux bacs des rivitres , sur tous ces petits batelets qui traversent Paris, et les répandre le long de la Seine comme des tritons dans nos campagnes. On les verroit remonter en
Chaloupe et en voiles latines le cours de nos rivières,
en louvoyant , et ils y introduiroient des moyens de navigation plus prompte et plus commode , qui
sont encore inconnus. Quant à ceux que l'âge ou les blessures mettroient tout-à-fait hors de service, ils seroient défrayés convenablement , dans une maison semblable à celle que les Anglais ont établie à Greenwich, pour leurs matelois invalides. Mais, pour dire la vérité, je suis persuadé que VEtat trouveroit plus d'économie à leur faire des pensions , et que Ces mêmes matelots seroient beaucoup mieux dans le sein de leurs familles : cela n’empêcheroit pas qu’on ne bätit dans Paris, un monument majestueux et commode, qui serviroit de retraite à ces braves gens. La capitale en fait peu de compte, parce qu’elle ne les connoîit pas ; mais 1 y à tel d’entre eux qui, en passant chez l'ennemi , est capable de faire réussir une descente dans nos colomes, et même sur nos côtes. Nos matelots désertent en aussi grand nombre que nos soldats, et leur désertion est bien plus coûteuse à l'Etat, parce qu'il faut plus de temps pour les former, et que leurs connoissances locales sont plus importantes à nOS ennemis que celles de nos cava- Liers ou de nos fantassins.
Ce que je viens de dire sur nos matelots peut s'étendre à tous les autres états du royaume ; Sans excepuon. Je souhaiteroïs qu'il n’y en eût aucun
qui n’eût son centre » Paris, et qu n'y trouvât un
lieu d’asyle , une retraite , une petite chapelle. Tous ces monumens de diverses classes de crtoyens qui donnent la vie au corps politique , décorés avec les attributs particuliers à chaque industrie , y figure roient parfaitement bien.
Apres avoir rendu la capitale trés - heureuse et très-bonne pour les hommes de la nation , jy imviterois les peuples étrangers de toutes les parues du monde. O femmes, qui réglez nos destins , combien devez-vous contribuer à réunir les hommes dans la ville où vous régnez ! Ils s'occupent de vos plaisirs par toute la terre. Pendant que vous n'êtes occupées qu'à jouir , un Lapon va , au milieu des tempêtes , harponner la baleine , dont les barbes serviront à faire bouffer vos robes ; un Chinois met au four la porcelame où vous prendrez le café, qu’un Arabe de Moka est occupé à cueillir pour vous ; une fille du Bengale file votre mousseline sur le bord du Gange, tandis qu'un Russe abat, au milieu des sapins de la Finlande , le mât du vaisseau qui vous l'apportera. La gloire d’une grande capitale est de réunir dans ses murs des hommes de toutes les na üons qui concourent à ses plaisirs. Je voudrois voir à Paris des Samoïedes avec leurs habits de peau de Veau marin , et leurs bottes de peau d’esturgeon, et des nègres Iolofs , avec leurs pagnes bardées de rouge et de bleu. J’y voudrois voir des Indiens 1mberbes du Pérou , vêtus de plumes de la tête aux
pieds, se promener sans crainte dans nos places publiques , autour de la statue de nos rois, auprés des fiers Espagnols en manteau et en moustaches. J'aurois du plaisir à y voir des Hollandais s'établir sur les croupes sèches de Montmartre, et, se hvrant à leur inclination hydraulique , comme les castors , trouver le moyen de sy procurer des canaux pleins d’eau, tandis que des habitans de l'Orénoque vivroient à sec au-dessus des terreins imondés de la Seine , dans le feuillage des saules et des aunes. Je souhaiterois que Paris füt aussi grand , et d'une population aussi diversifiée que ces anciennes villes d'Asie , telles que Ninive et Suze, où il falloit employer trois jours pour en faire le tour , et où Assuérus voyoit deux cents naüons s’incliner devant son trône. Je voudroïis que tous les peuples de la terre correspondissent à cette ville , comme les membres au cœur dans le corps humain. Quels secrets avoient les Asiatiques pour faire des cités si vastes et si populeuses ? Ils sont en tout genre nos aînés. Ils permettoient à toutes les nations de s'y établir. Présentez aux hommes la liberté et le bonheur , vous les attirerez de toutes les parties du monde.
Il seroit bien digne de l'humanité de quelque grand prince de proposer cette question à l'Europe! «Le bonheur d’un peuple ne dépend-il pas de celui
» de ses voisins » ? L'affirmative bien prouvée fe-
DE ULA NN ACTIORIE. 553 roit tomber la maxime contraire de Machiavel ) qui gouverne depuis long-temps notre politique européenne. Il seroit fort aisé d’abord de démontrer que la simple bonne intelligence avec ses voisins feroit licencier ces armées de terre et de mer qui sont si à charge à chaque peuple. En second lieu , on feroit voir que chaque peuple a partagé les biens et les maux de ses voisins , par l'exemple des Espagnols, qui ont découvert l'Amérique, et qui en ont disperse les biens et les maux dans le reste de l'Europe. On prouveroit encore cette vérité par Ja prospérité et la grandeur où sont parvenus les peuples qui ont eu soin de se concilier leurs voisins , Comme les Romains, qui leur accordoient le droit de bour-geoisie de proche en proche , et vinrent, par ce moyen , à ne faire qu'une seule naton de toutes celles de l'Italie. Ils n’auroient sans doute fait qu'un seul peuple de tout le genre humain , si leur coutume barbare de se faire servir par des esclaves étrangers n’avoit mis des restrictions à une politique aussi humaine. On démontreroit ensuite le malheur des souvernemens , qui , étant d’ailleurs bien ordonnés au-dedans , ont vécu dans un état d’anxiété perpétuelle , toujours foibles et divisés, parce qu'ils n'étendoient pas l'humanité au-delà de leur territoire. Tels ont été les Grecs ; telle est de nos jours la Perse , qui est tombée dans un état de foiblesse extrême immédiatement après le régune brillant de
III, z
354 ÉTUDES Scha Abbas , dont la maxime politique étoit de s’en tourer de déserts ; SOn Pays ; : la fin ,en est devenu un comme ceux de ses voisins. On en trouveroit encore d'autres exemples chez les Puissances de l'Asie, auxquels des poignées d'Européens font la loi. Hénri 1V avoit formé le projet céleste de faire vivre toute l'Europe en paix ; mais son projet n’étoit pas assez étendu pour se maintenir : la guerre Y seroit venue des autres parues du monde. Nos destins sont liés avec ceux du genre humain. C’est un hommage qu'il faut rendre à notre religion , et qu’elle mérité seule ; la nature nous dit: «Aimez-vous vous » seul » ; l'éducation domestique : « Aimez votre , famille » ; la nation : « Aimez la Patrie » ; mais la religion nous ordonne d’aimer tous les hommes sans exception. Elle connoît mieux nOS intérêts quenotre :nstinct naturel , nos parens et notre politique. Les sociétés humaines n€ sont pas paruelles comme celles des animaux. Il importe fort peu aux abeilles de la France qu'on détruise les ruches en Amérique. Mais les larmes des hommés , dans le Nouveau Monde , font couler leur sang dans l'ancien , et le cri de guerre d'un Sauvage sur le bord d’un lac, a retenti plus d’une fois en Europe, et ya troublé le repos des rois. La religion qui nous défend de nous aimer nous-mêmes et qui nous ordonne d'aimer tous les hommes , ne $€ contredit point ; comme
l'ont prétendu quelques sophistes ; elle n’exige le
ex
DE LA NATURE. 555 sacrifice de nos passions que pour les diriger vers le bonheur général , eten nous ordonnant d'aimer tous les hommes, elle nous donne le seul moyen véritable de nous aimer nous-mêmes.
Je souhaiterois done que nos relations politiques avec toutes les nations du monde aboutissent à bien recevoir leurs sujets dans la capitale du royaume, Quand nous n’y emploierions qu’une parue de nos dépenses en affaires étrangères, nous ne nous en irouverions pas plus mal. Les peuples de l'Asie n’enyoient ni consuls ,ni ministres , Ni ambassadeurs au-dehors , si ce n’est dans des cas extraordinaires , et tous les peuples de la terre viennent aborder chez eux. Ce n’est point en envoyant à grands frais des ambassadeurs chez nos voisins » que nous nous concilierons leur amitié. Bien souvent notre faste devient une source secrète de haine et de jalousie parmi leurs grands. C’est en accueillant chez nous leurs propres sujets, foibles, persécutés , Malheureux. Ce furent nos réfugiés français qui donncrent une parte de notre industrie et de notre puissance à la Prusse et à la Hollande. Que de relations secretes de commerce et de bienveillance nationale se sont formées par de pareilles réceptions ! Un bon Allemand qui se retire en Autriche aprés avoir fait Une peute fortune en France , fait passer chez nous cent de ses compatriotes , et dispose tout le canton où 1l s'établit à nous vouloir du bien. C’est par de
semblables liens que les amitiés nationales se forment, bien mieux que par des traités diplomatiques ; Car l'opinion d'un peuple détermine toujours celle de son prince.
Après avoir rendu la ville des hommes très-heureuse, Je m'occüperois à embellir et à rendre commode la ville de pierre. J'y éleverois une multitude de monumens ; ŸY voudrois , le long des maisONS , des arcades comme à Turin ,et des trottoirs COMME à Londres , pour la conimodité des gens de pied ; dans les rues, des arbres et des canaux , s’il étoit possible “comme en Hollande , pour la facilité des transports ; dans les faubourgs, des caravanserails comme dans les villes de l'Orient, pour loger à peu de frais Les voyageurs étrangers ; vers le centre de la ville , des marchés vastes et entourés de maisons de six à sept étages pour le petit peuple ;quine sait bientôt plus où se loger. de mettrois beaucoup de variétés dans leur plan et leur décoration. On verroit dans leur pourtour des temples , des palais de justice , des fontaines publiques ; les principales rues viendroient y aboutir. Ces marchés ombragés d'arbres et divisés par orands compartimens ; présenteroient dans le plus grand ordre tous les dons de Flore , de Cérès et de Pomone. J'éleverois au centre la statue d'un bon roi, car on ne sauroit la placer dans un lieu plus honorahle à sa mémoire qu'au milieu de l'abondance de ses sujets.
DE LA NATURE. 557 Je ne connois rien qui me donne une idée plus précise. de. la police d'une ville et du bonheur de son peuple, que la vue de ses marchés. À Pétersbourg , chaque marché est distribué par quartiers destinésà la vente-d’une seule espèce demarchandise, Cet ordre plaît au premier coup-d’œ1l, mais il fatigue bientôt par son uniformité. Pierre premier aimoit les formes régulières , parce qu’elles étoient favorables au despotisme. Pour moi je desirerois y voir la plus grande concorde parmi nos marchands, et les plus grands contrastes dans leurs marchandises. En ôtant les rivalités qui naissent du commerce. des mêmes objets, on banniroïit d’entre eux les jalousies qui y font naître tant de querelles. Je voudrois que l’abondance y versât toutes ses cornes péle-méle; on ÿ verroit des faisans , des morues fraîches, des. coqs de bruyére , des turbots , des verdures , des piles d'huîtres, des oranges, des canards sauvages, des fleurs , &c..…..; 1l seroit permis d'y exposer en vente toutes les espèces de marchandises, et ce seul privilége suffiroit pour détruire bien des monopoles. Jéleverois dans la ville, des temples. en. petit nombre , mais augustes., immenses., avec des galeries au-dedans et au-dehors , et capables de contenir les jours de fêtes le tiers de la populauon de Paris. Plus les temples se multiplient dans un Etat Fe plus la religion s’y affoiblit. Ceci paroît un paradoxe , mais voyez la Grèce et l'Italie couvertes de clochers,
tandis que Constantinople estrempliderenégats grecs et italiens. Indépendamment des causes politiques et même religieuses qui occasionnent ces dépravations nationales, il y en a une naturelle, dont nous avons déjà reconnu les effets dans la foiblesse de l'esprit human. C’est que notre affection diminue lorsqu'elle est partagée entre trop d'objets. Les Juifs , si étonnans par leur attachement pour leur religion, n’avoient qu'un seul temple , dont le souvenir excite encore leurs regrets.
Je construirois dans Paris des amphithéatres comme à Rome, pour y rassembler le peuple et lui donner de temps en temps des fêtes. Quel superbe local offroit pour cet objet la colline qui est à l'entrée des Champs-Elysées ! Qu'il eût été fac.le de la creuser jusqu'au niveau de la campagne en forme d'amphithéatre , disposé par gradins revêtus de sumple gazon , et couronné de grands arbres à son sommet, qui se füt trouvé à plus de quatre-vingts pieds d'élévauon! Quel coup-d’œil magnifique c'eùt été de voir la un peuple immense rangé tout autour en famille, buvant , mangeant et jouissant du spectacle de son propre bonheur |
Tous ces édifices seroient construits de pierre ; non pas à petites assises, comme les nôtres, Mais par grands blocs , comme les employoient les an-
çiens (1), et comme 1 convient à la ville éternelle.
(1) Et comme les emploient les Sauvages. Les voyageurs
DE LA NATURE. 35ÿ Les rues et les places publiques seroient plantées de grands arbres de différentes espèces. Les arbres sont les véritables monumens des nations. Le temps qui alière bientôt les ouvrages de l'homme, ne fait qu’accroître la beauté de ceux de la nature. C'est aux arbres que nos boulevards, dont la promenade est si recherchée , doivent leurs plus grands charmes. Ils réjouissent la vue par leur verdure ; ils élévent notre ame vers le ciel par la hauteur de leurs tiges ; ils ajoutent au respect des monumens prés desquels
sont fort étonnés lorsqu'ils voient au Pérou les monumens des anciens Incas , formés de grandes pierres irrégulières qui se joignent parfaitement. Leur construction présente d’abord deux grandes difficultés. Comment les Indiens ont-ils transporté ces grandes pierres , et comment sont-ils venus à bout de les faire accorder d’une manière si parfaite, malgré leur irrégularité ? Nos savans ont d’abord supposé des machines pour les transporter, comme sil falloit des machines plus puissantes que les bras de tout un peuple qui travaille de concert. {ls ont dit ensuite que les Indiens leur donroient ces formes irrégulières à force de travail et d’attention. C’est se moquer du monde. Ne leur étoit-il pas beaucoup plus aité de les tailler régulièrement qu'irrégulièrement ? J'ai éti moi-même long-temps embarrassé à me. résoudre ce problême. Enfin ayant lu dans les Mémoires de Dom Ulloa, et aussi dans quelques autres voyageurs, qu'on trouve en plusieurs endroits du Pérou des lits de pierie à la surface de la terre, qui sont remplis de fentes et de e evasses, j'ai compris aussi-tôt l’industrie des anciens Péruviens. Ils ne faisoient
ils sont plantés, par la majesté de leurs formes. Ils contribuent plus qu'on ne pense à nous attacher aux lieux que nous avons habités. Notre mémoire s’y fixe comme à des pomis de réunion qui Ont; avec notre ame, des harmonies secrètes. Ils dominent sur les événemens de notre vie , comme ceux qui s'élèvent sur les bords de la mer et qui servent de renseignemens aux pilotes. Je ne VOIS point de ülleuls , que je ne me rappelle aussi-tÜt la Hollande , ni de sapins, que je ne me représente les forêts de la Russie. Souvent 1ls nous attachent à
autre chose que d’enlever par pièces ces lits horizontaux des carrières, et de les placer perpendiculairement, en en rap prochant les morceaux les uns des autres. Ils avoient ainsi on mur tout fait qui ne leur coûtoit rien à tailler. L'esprit naturel a des ressources très-simples, et fort supérieures à celles de nos arts. Par exemple, les Sauvages du Canada mavoient point de marmites de fer avant l’arrivée des Européens. Ils étoient venus à bout d’y suppléer, en creusant avec le feu le tronc d’un arbre. Mais comment sy prenoientils pour y faire bouillir des bœufs entiers, comme ils faisoient? Je l'ai donné à deviner à plus d'un homme, soidisant de génie, qui ne l’a su trouver. Pour moi, j'avoue que je ne pouvois pas imaginer qu’il fAt possible de faire bouillir de l’eau dans des marmites de bois, qui contenoient souvent plusieurs muids. 11 n’y avoit cependant rien de si aisé pour les Sauvages ; ils faisoient rougir des caillous au feu, et ils Îles jetoient dans l’eau de la mermite, jusqu'à cé qu'elle fût bouillante. Voyez Champlain.
D'EÉUD À CNTAUTIU RE 361
la Patrie, lorsque les autres liens en on été rompus. Je sais plus d’un homme expatrié qui, dans sa vieillesse , a été ramené dans son village par le souvenir de l’ormeau à l'ombre duquel il avoit dansé dans sa jeunesse. J’ai entendu à l'ile de France plus d'un habitant soupirer après sa Patrie à l'ombre des bananiers, et me dire : « Je serois tranquille ie si j'y » voyois seulement de la violette ». Les arbres de Îa Patrie ont encore de plus grands attraits, quand ils se lient, comme chez les anciens, avec quelqu'idée religieuse ou avec le souvenir de quelque grand homme. Des peuples entiers y ont attaché leur patriotisme. Avec quelle vénération les Grecs voyaient à Athènes l'olivier que Minerve y fit naître, et au mont Olympe, l'olivier sauvage dont Hercule avoit été couronné ! Plutarque rapporte que, lorsque à Rome le figuier sous lequel Rémus et Romulus avoient été alaités par une louve venoit à se flétrir , le premier qui s’en apercevoit crioit : « À Peau! à » l’eau » ! et tout le peuple effrayé accouroit avec des marmites et des chaudrons pleins d'eau pour l’arroser. Pour moi, je pense que, quoique nous soyons déjà bien éloignés de la nature, nous ne verrions point sans émotion le prumier de la forêt où notre bon Henri 1v étoit grimpé quand il aper-: cut défiler au fond du vallon voisin l’armée du duc de Mayenne.
Une ville, füt-elle de marbre, me paroîtroit triste ,
si je n’y voyois des arbres et de la verdure (1): d'un autre côté un paysage, füt-ce l’Arcadie, füt-ce les rivages de l’Alphée , ou les croupes du mont Lycée, me sembleroit sauvage, si je ny voyois au moins une petite cabane. Les ouvrages de la nature et ceux de l'homme se prêtent des graces mutuelles. L’esprit d'intérêt a détruit parmi nous le goût de la nature. Nos paysans ne voient de beautés dans nos
MUR ie mots QU jo ne rs ET ÈNTE
(x) Les arbres sont par leur durée les vrais monumens des nations, et ils en sont encore le calendrier par les differens temps où ils poussent leurs feuilles , leurs fleurs et leurs fruits. Les Sauvages n’en ont point d'autre , et nos paysans même s’en servent fréquemment. Je rencontrai un Jour ; vers la fin de l'été, une jeune paysanne qui pleuroit en cherchant son mouchoir qu’elle avoit perdu sur le grand chemin. « Etoit-il beau votre mouchoir, lui demandai-je? »— Monsieur , me dit-elle, il étoit tout neuf; je l’avois » acheté aux fèves ». Jai pensé plus d’une fois que si nos époques historiques , si vantées, étoient datées de celles de la nature , il n’en faudroit pas davantage pour les couvrir d'injustice et de ridicule. Si on lisoit, par exemple, dans nos histoires, qu’un prince Gt massacrer une partie de ses sujets, pour se rendre le Ciel favorable, précisément dans la saison où son royaume étoit couvert de moissons ; qu'on y datât mos batailles sanglantes et nos bombardemens de villes ; de Ja floraison des violettes, des premiers laitages, de la tonte des brebis, il ne faudroit pas d’autres contrastes pour en rendre la lecture abominable. D'un autre côté , ces dates ajouteroient des graces immortelles aux actions des bons
princes , et confondroient leurs bienfaits avec ceux du ciel.
DE LA NATURE, 563 campagnes que là où ils voient leur revenu. Je rencontrai un jour, dans le voisinage de l’abbaye de la Trappe, sur le chemin caillouteux de Notre- Dame d’Apre , une paysanne qui chemmoït avec deux gros pains sous son bras. C’étoit au mois de mai : 1] faisoit le plus beau temps du monde. « Voilà, » dis-je à cetie bonne femme , une charmante saison. « Que ces pommiers en fleurs sont beaux ! Comme » ces rossignols chantent dans ces hois! — Ah! » me répondit-elle, je me soucie bien des bou- » quets et de ces peuts piauleux ; c’est du pain qu'il » nous faut»! L’indigence serre le cœur de nos paysans , et ferme leurs yeux. Mais nos bourgeois ne font pas plus de compte de la nature, parce que l'amour de l'or dirige tous leurs goûts. Si quelquesuns d’entre eux estiment les arts libéraux, ce n’est pas parce que ces aris imitent les objets naturels, cest par le prix qu'atiache à leurs producuons la main des grands maîtres. Tel donne mille écus d’un tableau de la campagne , peint par Le Lorrain , qui ne mettroit pas la tête à la fenêtre pour en regarder le paysage ; et tel met précieusement sur son secrétatre le buste de Socrate, qui ne recevroit pas ce philosophe dans sa maison s'il étoit en vie, et qui contribueroïit peut-être à sa mort, s’il étoit persécuté.
Le goût de nos artistes a été égaré par cehui de
nos bourgeois. Comme 1ls savent que c'est moins la
nature que leur travail qu'on estime , ils re cherchent qu'à se montrer eux-mêmes. De là vient qu ils mettent quantité de riches accessoires dans la plupart de nos monumens, et qu'ils y oublient souvent l'objet prineipal. Ils font, par exemple , pour les jardins , des vases de marbre , où on ne peut mettre aucun végétal ; pour les appartemens, des urnes et des amphores , où l’on ne peut verser aucunë espèce de liqueur ; pour nos villes, des colonnades sans palais, des portes dans des lieux où il n'y à point de murs, des places publiques divisées de barriéres pour empêcher le peuple de s’y rassembler. C’est, dit-on , afin que l’herbe. y pousse. Voilà un beau projet ! Une des plus grandes malédictions que les anciens faisoient contre leurs ennemis, c’étoit qu'ils pussent voir l'herbe pousser dans leurs places pur bliques. Si on veut voir de la verdure dans Îles nôtres , que n’y plante-t-on des. arbres qui donneront à la fois au peuple, de l'ombre et de l'abri? Il y en a qui mettent dans les trophées qui couronnent les hôtels de nos princes , des arcs, des flèches, des catapultes, et qui ont poussé la simplicité jusqu'à y planter des enseignes romaines, où on Ji S. P. Q. R. C’est ce qu'on peut voir au palais de Bourbon. La postérité croira que les Romains étoient , dans le dix-huitième siécle , les maïires de notre pays. Et comment, nous qui SOMMES Si Vains,
préteudons -nous l'accuper de notre mMÉMOUre,
DE LA NATURE. 565 nos monumens , nos médailles, nos trophées, nos drames , nos inseripuons , lui parlent sans cesse des étrangers et de lanuquité ?
Les Grecs et les Romains étoient bien plus conséquens. Jamais ils ne se sont avisés de faire des monumens inutiles. Leurs beaux vases d’albätre et de calcédoime servoient dans les festins à mettre du vin ou des parfums ; leurs péristyles annoncoient toujours un palais; leurs places publiques étoient uniquement destinées à rassembler les citoyens. Ils y placoient les statues de leurs grands hommes, sans être entourées de grilles , afin que leurs images fussent encore à la portée des malheureux, et qu'ils en fussent invoqués après la mort , comme 1ls l'avoient été pendant leur vie. Juvénal parle d’une statue de bronze à Rome, dont le peuple avoit usé les mains à force de les baiser. Quelle gloire pour la mémoire du citoyen qu’elle représentoit ! Si elle existoit encore, sa mutilation la rendroit plus précieuse que la Vénus de Médicis avec ses proporuons.
Notre peuple est, dit-on , sans patriotisme. Je le crois bien, car on fait tout ce qu'on peut pour le lui faire perdre. Par exemple, sur le fronton de ce beau temple qu'on élève à Sainte-Geneviève , qui est trop petit comme tous nos monumens modernes, on a représenté une adoration de croix. Ou yoit , à la vérité , la patrone de Paris daus des bas-
reliefs, sous le pérystile, au milieu des cardiñaux ; maïs n’eût-1l pas été plus convenable de montrer au peuple son humble patrone en habit de bergére ; en petit justaucorps et en cornelte , avec sa pannetière, sa houlette, son chien, ses brebis, ses formes à faire des fromages , et tout le costume de son siècle et de son état , au milieu du fronton de l'église qui lu est dédiée? On eût pu y joindre une vue de Paris, tel qu'il étoit de son temps. Il en eût résulté des contrastes et des objets de comparaison tres agréables. Le peuple , à la vue de ce tableau champêtre, se füt rappelé les temps anciens. Il eût concu de l'estime pour les vertus obscures qui lui sont nécessaires , et il eût été tenté de marcher dans les rudes sentiers de la gloire où s'est élevée son humble patrone , qu'il lui est impossible maintenant de reconnoître avec ses habits à la grecque, et au milieu des prélats.
Nos artistes s’écartent quelquefois de l’objet principal, jusqu'à l'omettre tout-à-fait. On montroit, il y a quelques années , dans un des ateliers du Louvre, le tombeau du Dauphin et de la Dauphine, destiné pour la cathédrale de la ville de Sens. Tout le monde y couroit, et en revenoit extasié d’admiration. J’y fus comme les autres ; la prenuère chose que Je cherchai à yreconnoïtre , fut la ressemblance du Dauphin et de la Dauphine à la mémoire desquels ce monument étoit élevé. Il n’y en avoit pas
DE LA NATURE 367 seulement les médaillons. On y voyoit le Temps avec sa faulx , l’'Hymen avec des urnes, et toutes les idées rebattues de l’allégorie , qui est souvent, pour le dire en passant, le génie de ceux qui n’en ont point. Pour achever d’en éclaircir le sujet , il y avoit sur les panneaux d’une espèce d’autel placé au milieu de ce groupe de figures symboliques, de longues inscriptions latines assez étrangères à la mémoire du grand prince qui en étoit l’objet. Voilà, me dis-je en moi-même , un‘heau monument naticnal ! Des inscriptions latines pour un peuple Franvais, et des symboles païens pour une cathédrale ! Si l’aruste , dont j’admirai d’ailleurs le ciseau , n'y vouloit montrer que ses propres talens, 1l falloit qu'il recommandät à son successeur de laisser imparfaite une petite parue de la base de ce monument, que la mort l’avoit empêché Ini-même d’achever, et d'y graver ces mots : Coustou moriens facicbat. Cette consonnance de fortune l’eût lié à ce monument royal, et eût donné une grande profondeur aux réflexions sur la vanité des choses humaines 2 que doit faire naître la vue d’un tombeau.
Peu d'artistes saisissent l’objet moral ; ils ne cherchent que le pittoresque. « Oh le beau sujet à » mettre en Béhisaire » ! disentils, quand ils entendent parler d’un de nos grands hommes malheureux ! Cependant les arts libéraux ne sont destinés ŒU'à rappeler le souvenir de la vertu , et non pas
la vertu pour donner de l'occupation aux arts hberaux. J'avoue que la célébrité qu'ils procurent est un puissant moyen pour porter la plupart des hommes aux grandes actions, quoi qu'au fond cene soit pas le véritable; mais s'il n'en donne pas le senment , il en fait faire quelquefois les actes. Aujourd’hui nous allons bien au-delà. Ce n’est plus la gloire de la vertu que les corps et les particuhers cherchent à mériter, c’est l'honneur de la distribuer aux autres. Dieu sait l'étrange confusion qui en résulte ! Des femmes de vertu trés-suspecte, Et des filles entretenues, établissent des Rosières : elles donnent des prix à la virgmité. Des filles d'opéra couronnent nos généraux victorieux. Le maréchal de Saxe, disent nos historiens , fut couronné de lauriers sur le théâtre de la Nation : comme si la nation étoit composée de comédiens, et que son Sénat füt un théatre ! Pour moi , je crois la vertu si respectable, qu'il ne faudroit qu'un seul sujet où elle fut bien loyale pour couvrir de ridicule ceux qui osent lui distribuer ces vains et méprisables honneurs. Quelle danseuse ; par exemple , eûteu l'impudence de couronner le front auguste de Turenne ou celui de Fénélon !
L'Académie française seroit bien plus propre à fixer, par les charmes de l’éloquence , les regards de la nation sur n0S grands hommes , si elle cher-
Là
. . \ } . . FE Ft choit moins par SES éloges à faire le panegyrique
DE TBAEEN KE UNR Pr. 369 des morts que la satire des vivans. D'ailleurs , la postérité se méfiera autant des éloges que des satires. D'abord, le mot d'éloge est suspect de flaiterie : de plus, ce genre d'éloquence ne caractérise rien. Pour pemdre la vertu, il faut mettre en évidence des défauts et des vices , afin d’en faire résulter des combats et des victoires. Le style qu'on y emploie est plein de pompe et de luxe. Il est remph &e réflexions et de tableaux souvent étrangers à l’objet principal. I] ressemble à un cheval d'Espagne ; il fait dans sa marche beaucoup de mouvemens , et 1l n'avance pot. Ce genre d’éloquence, indécis et vague, ne convient à aucun grand homme en particulier, parce qu’on peut l’appliquer , en général, à tous ceux qui ont couru dans la même carricre. Si vous changez seulement quelques noms propres dans l'éloge d’un général, vous pouvez y faire entrer tous les généraux passés et à venir. D'ailleurs ; son ton ampoulé est si peu convenable au langage simple de la vérité et de la vertu , que lorsqu'un écrivain veut y introduire des traits de caractère de son héros, afin qu’on sache au moins de qui 1] veut parler , il est obligé de les reléguer dans des notes, de peur de déranger son ordre académique.
Certamement si Plutarque n’eñt écrit que les éloges des hommes illustres, on ne les liroit pas plus aujourd'hui que le panéseyrique de Trajan, qui