‹ Études de la natureChapitre 29 sur 48 · DE LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

DE LA NOBLESSE

Les anciens peuples de l'Europe imaginérent } Pour porter les hommes à la vertu , d’anoblir les descendans de leurs citoyens vertueux. Ils sont tombés dans de grands inconvéniens , eñ rendant la noblesse héréditaire , Car ils ont interdit par - là aux autres citoyens les routes de l'illustration. Comme elle est l'apanage perpétuel d’un certain nombre de familles , elle cesse d’être la récompensé nationale, sans quO1 toute une nation deviendroit noble à la fin; ce qu y produiroit une léthargie fatale aux arts et aux métiers , Comme il est arrivé en Espagne et à une partie de l'Italie. 11 eh résulte encore bien d’autres maux, dont le principal est de former dans un Etat deux nations qui, à la fin, n'ont plus rien de commun ; le patriotisme s’y détruit, et elles ne tardent pas à être subjuguées,

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tagne , où la noblesse trop nombreuse et trop aluere formoit une classe absolument disüuncte du reste des citoyens. Il est digne de remarque que ces pays , quoique républicains , quoique si puissans au jugemeht de nos écrivains politiques , par la liberté de leur consütution , ont été subjugués fort aisément par des princes despotiques, qui ne commandent dit-on , qu’à des esclaves. C’est que le peuple, par out pays, aime mieux avoir un souverain que mille tyrans , et que son sort décide toujours celui de ses maîtres. Les Romains affoiblirent les disuncons imjustes et odicuses qui se trouvoient entre les Patriciens et les Plébéiens , en accordant à ces derniers des priviléges et des charges de la plus haute considérauon.

Al y avoit encore parmi eux des moyens, à mon oré plus puissans , d'y rapprocher les deux classes de citoyens ; c’étoient les adopüons. Que de grands hommes se formèrent dans le peuple, pour mériter ces sortes de récompenses; aussi illustres et plus touchantes que celles de la patrie ! C'est ainsi que s'élevèrent les Gatons et les Scipions, pour être oreftés dans des familles patriciennes. C'est ainsi que le plébéien Agricola obtint en mariage la fille

d'Auguste. Je ne sache pas, et c'est peut-être un

DE LA NATURE. 575 effet de mon ignorance, que les adopuons aient jamais été en usage parmi nous, si ce n'est entre quelques grands seigneurs, qui, faute d'héritiers, ne savoient , en mourant, à qui laisser leurs domaines. Je crois les adoptions bien préférables aux anoblis. semens faits par l'Etat. Elles feroient revivre des familles illustres, dont les descendans languuissent aujourd'hui dans la plus étroite pauvreté. Elles rendroient la noblesse chère au peuple, et le peuple cher à la noblesse. Il faudroit que le privilége de les conférer devint un genre de récompense pour les nobles eux-mêmes. Ainsi, par exemple , un pauvre genul-. homme qui se seroit illustré, pourroit adopter un bomme de la bourgeoisie qui se disungueroit. Un gentilhomme seroit en quête de la vertu parmi le peuple; etun homme vertueux du peuple chercheroit un. homme de bien pour patron parmi les nobles. Ces liens politiques me paroissent plus puissans et plus honorables que ceux des mariages de finance, qui, en rapprochant deux citoyens de classes différentes, aliènent souvent leurs familles. La noblesse acquise ainsi me paroîtroit bien préférable à celle que donnent le charges publiques, qui, ne s’obtenant que par la vénalité , perd par cela même de son respect.

Avec tout cela, 1l resteroit toujours linconvément de l’hérédité, qui multiplie trop à la longue la classe des nobles. On à eru y remédier parmi

mous en déclarant plusieurs états nobles, tel que le

commerce maritime. D'abord c’est une question de savoir si l'esprit du commerce peut bien s’accorder avec la loyauté d’un gentilhomme. D'ailleurs, quel commerce fera celui quin’arien? Ne faut-l pas payer des pensions chez un négociant pour en apprendre les élémens ? Et comment en viendront à bout tant de pauvres gentilhommes qui n’ont pas seulement de quoi vêur leurs enfans ? J'en ai vu en Bretagne , qui descendoient des plus anciennes maisons de la province, et qui étoient obligés, pour vivre, d'aller en journées faucher les foins des paysans. Plüt à Dieu que tous les étais fussent nobles, et sur-tout l’agriculture; car c’est celui-là parüculièrement dont toutes les fonctions conviennent à la vertu. Pour être laboureur , il n’est pas besoin de tromper, de flatter, de s’avilir, de faire violence à personne. On ne doit point ses profits au vice ou au luxe de son siècle, mais aux bienfaits du ciel. On tient au moins à la Patrie par le com de terre qu'on y cultive. Si l'état de laboureur étoit anobli , 1l en résulteroit une multitude d'avantages pour les habi= tans du royaume. Il suffiroit même qu'il ne fût pas roturier. Mais voici une ressource que l'Etat peut employer au soulagement de la pauvre noblesse. La plupart des anciennes seigneuries s’achètent aujourd'hui par des gens qui n'ont d'autre mérite que d’avoir de l'argent, de sorte que les honneurs de ces illustres maisons sont tombés en partage à des

hommes qui, en vérité, n'en sont guère dignes. Le roi devroit acheter ces seigneuries lorsqu'elles sont à vendre ; s’en réserver les droits seigneuriaux , avec une portion de terre, et former de ces petits domaines des bénéfices civils et militaires, qui seroient les récompenses des bons officiers , des ce utiles et des familles nobles et pauvres, à-peu-prés

comme sont en Turquie les Timariots.

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