‹ Études de la natureChapitre 34 sur 48 · À L'AMOUR DU GENRE HUMAIN · texte numérisé non relu

À L'AMOUR DU GENRE HUMAIN

Au centre il y auroit un autel simple et sans ornemens , sur lequel, à certains jours de l’année, on célébreroit le service divin. Ni la sculpture , ni la penture, ni l’or, ni les pierreries ne seroient dignes de décorer l’intérieur de ce temple ; mais des inscripuons sacrées y annonceroient le genre de mérite qu'on y couronne. Sans doute tous ceux qui reposerolent aux environs ne seroient pas des saints. Mais au-dessus de la principale porte on lroit , sur une table de marbre blanc , ces paroles divines : ON LUI A BEAUCOUP REMIS, PARCE QU'ELLE A BEAUCOUP AIMÉ.

Sur une autre partie de la frise on graveroit celle- 1, qui nous éclaire sur la nature de nos devoirs : LA VERTU EST UN EFFORT FAIT SUR NOUS-MÈMES POURLE BIEN DES HOMMES, DANS L'INTENTION DE PLAIRE À DIEU SEUL.

On y pourroit joindre la suivante, propre à réprimer nos ambitieuses émulations :

LE PLUS PETIT ACTE DE VERTU VAUT MIEUX QUE L'EXERCICE DES PLUS GRANDS FALENS.

L4 394 ÉTUDES Sur d'autres tables on pourroit écrire des maximes d'espérance dans la providence divine, urées des

St: «ce de ioutes les nations, eme que celle- , qui vient des Perses Re :

QUAND ON EST LE PLUS AFFLIGÉ , CEST ALORS QU'IL FAUT ESPÉRER LE PLUS DE CONSOLATION.

LE PLUS ÉTROIT DU DÉFILÉ EST À L'ENTRÉE DE LA PLAINE du

Et cette autre du même pays :

QUICONQUE À ATTACHÉ FORTEMENT SON CŒUR À DIEU , SEST DÉLIVRÉ HEUREUSEMENT DE TOUTES LES AFFLICTIONS QUI LUI PEUVENT ARRIVER EN CE MONDE ET EN L AUTRE.

On y en pourroit mettre de philosophiques sur la vanité des choses de ce monde , telle que celles-ci :

COMPTEZ CHACUN DE VOS JOURS PAR DES PLAI- SIRS , PAR DES AMOURS , PAR DES TRÉSORS ET PAR DES GRANDEURS; LE DERNIER LES ACCU-— SERA TOUS DE VANITÉ.

Ou cette autre qui nous ouvre une perspeclive dans l’autre vie :

CELUI QUI A DONNÉ LA LUMIÈRE AUX YEUX DE L'HOMME , DES SONS À SON OUÏE, DES PARFUMS

marre

(1) Chardin, palais d’Ispahan.

DE JPA NN ATDUIRE 595

A SON ODORAT ET DES FRUITS À SON GOUT, SAURA BIEN REMPLIR UN JOUR SON CŒUR, QUE RIEN NE PEUT SATISFAIRE ICI-BAS.

Et cette autre, qui nous porte à la charité envers les hommes par notre propre intérêt :

QUAND ON ÉTUDIE LE MONDE, ON NE FAIT CAS QUE DES HOMMES QUI ONT DE LA SAGACITÉ; MAIS QUAND ON S’ÉTUDIE SOI-MÈME, ON N’ES- TIME QUE CEUX QUI ONT DE L'INDULGENCE.

Celle-ci seroit inscrite en lettres de bronze antique, autour de la coupole :

MANDATUM NOVUM DO VOBIS , UT DILIGATIS INVICEM SICUT DILEXI VOS, UT ET VOS DI- LIGATIS INVICEM. Joan. cap. 23. v. 54. Jr VOUS DONNE UN DERNIER COMMANDEMENT , QUE VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS ET LES AU TRES, COMME JE VOUS AI AIMÉS MOI-MÈME.

Pour décorer ce temple au-dehors avec une diguuité convenable , 1l ne faudroit d’autres ornemens que ceux de la nature. Les premiers rayons du soleil levant et les derniers du soleil couchant doreroient sa coupole élevée au-dessus des forêts; pendant le jour , les feux du midi, et pendant la nuit, la clarté de la lune , traceroïent sur la pelouse son ombre

Majestueuse , la Seine en répéteroit les reflets dans

ses eaux ; les tempêtes frémiroient en vain. contre son énorme voûte, et lorsque le temps l’auroit bronzée de mousse , les chênes de la Patrie sortiroient de ses antiques claveaux , et les aigles du ciel planant autour, viendroient y faire leurs nids.

Ni les talens , ni la naissance , ni l'or , ne seroient des titres pour avoir un monument dans cette terre patriotique et sainte. Mais, dira-t-on , qui décideroit du mérite de ceux dont on y déposeroit les. cendres? Le roi seul en seroit le juge, et le peuple le rapporteur. Il ne sufliroït pas à un citoyen , pour obtemir ce genre d'illustration , de cultiver une plante dans une serre chaude, ni même dans son jardin ; mais il faudroit qu’elle füt naturalisée en plein champ , et qu’on en portät vendre les fruits au marché. Ce ne seroit pas assez que le modele d’une machine ingénieuse füt dans le cabinet d’un aruste, et approuvé par l'académie des sciences; 1l faudroit que la machine même fût entre les mains du peuple et à son usage. Il ne sufliroit pas , pour constater le succès d’un ouvrage littéraire , qu'il eüt été couronné par l'académie française , mais il faudroit: qu'il ft lu de la classe d'hommes à laquelle 1l est. destiné. Ainsi, par exemple, une ode à la Patrie. seroit réputée ne rien valoir , si elle n’étoit chantée. dans les rues par le peuple. Le mérite d’un homme de guerre où de mer ne se décideroit pas d’après. les gazeties, mais d’après la voix des soldats ou des.

matelots. À la vérité, le peuple ne connoïît guére dans les citoyens d’autre vertu que la bienfaisance : il ne consulte que son premier besoin ; mais son instinct sur ce point est conforme à la loi divine ; car toutes les vertus aboutissent à celle-là, même celles qui en paroissent le plus éloignées ; et quand il y auroit des riches qui chercheroïient à le captiver en lui faisant du bien , c’est précisément là ce que nous nous proposons de leur inspirer. Ils rempliroient leurs devoirs , et les grandes conditions se rapprocheroient des petites.

Il résulteroit d’une pareille institution le rétablissement d’une des loix de la nature les plus importantes à une nation; je veux dire une perspective inépuisable de l'infini, aussi nécessaire au bonheur d’un peuple qu’à celui d’un particulier. Telle est , comme nous l’avons entrevu ailleurs, la nature de esprit humain ; s’il ne voit l'infini dans ses vues , il se reploie sur lui-même , et il se détruit par ses propres forces. Rome présenta au patriotisme ‘de ses concitoyens la conquête du monde; mais ce but étoit trop borné : sa dernière victoire eût été le commencement de sa ruime. L'établissement que je propose n’a point cet inconvénient. Il n'y à point pour l’homme d'objet plus étendu et plus profond que celui de sa propre fin. Il n’y a point de monumens plus variés et plus agréables que ceux de la Yertu. Quand on n’éleveroit chaque année dans cet

398 ÉTUDES Elysée qu’un socle de marbre de Bretagne ou de granit d'Auvergne il y auroit de quoi tenir toujours le peuple en haleme par le spectacle de la nouveauté. Les provinces du royaume plaideroïent contre la capitale, pour y faire placer leurs habitans vertueux. Quel auguste tribunal on pourroit former d'évêéques illustres par leur piété, de magistrats intégres , de généraux d'armée célèbres, pour examiner leurs diverses prétentions! Que de mémoires paroîtroient au jour, propres à intéresser le peuple, qui ne voit dans sa bibliothèque que des arrêts de mort des fameux scélérats, ou la vie des saints , qui sont hors de sa portée? Que de sujets nouveaux pour nos gens delettres , qui ne savent plus que rebattre éternellement le siècle de Louis x1V, ou étre les facteurs de la réputation des Grecs et des Romains? Que d’anecdotes curieuses pour nos riches voluptueux ! Ils paient fort chèrement l’histoire d’un msecte de l'Amérique , gravé de toutes les manières, et étudie au microscope , minute par minute , dans toutes les phases de sa vie. Ils n’auroient pas moins de plaisir , connoître les mœurs d'un pauvre charbonnier , éleyant vertueusement sa famille dans les forêts, au miliéu des contrebandiers et des brigands ; ou celles d’un misérable pêcheur , qui, pour fournir aux délices de leurs tables, vit comme une mauve au milieu des tempêtes.

Je ne doute pas que ces monumens, exécutés

DE LA, NY APTU RE. 599 avec le goût dont nous sommes capables, n’attirassent à Paris une foule de riches étrangers. Ils y viennent aujourd'hui pour y vivre, ils y viendroient encore pour y mourir. Ils chercheroient à bien mé riter d’une nation devenue l'arbitre des vertus de l'Europe, et à acquérir un dernier asyle dans la terre sainte de cet Elysée, où tous les hommes vertueux et bienfaisans seroient réputés citoyens. Cet établissement, qu’on peut sans doute former d’une maniere bien supérieure à la foible esquisse que j'en présente, serviroit à rapprocher les grandes condiuons des petites, bien mieux que nos églises même, Où l’avarice et l'ambition mettent souvent , entre les citoyens, des distinctions plus humiliantes qu’il n’y en a dans la société. Il attireroit les étrangers à Ja capitale, eu leur offrant les droits d’une bourgeoisie illusire et immortelle. Il réuniroit enfin la religion à la Patrie et la Patrie à la religion, dont les mutuels sont bientôt près de se rompre.

hens

Je n'a pas besoin de dire que cet établissement ne coûteroit rien à l'Etat. On en feroit les frais ,

on l’entretiendroit par le revenu de quelque r

et iche abbave, puisqu'il seroit consacré à la religion et aux récompenses de la vertu. Il ne faudroit pas qu'il devint, comme les monumens de Rome mode et même comme plusieurs de nos monumens royaux, un objet de lucre pour des parücukers, qui en ven-

dent la vue aux curieux. On se garderoit bien d’en

ne,

bannir le peuple quand il est mal vêtu, et d'en chasser, comme dans nos jardins publics, les pauvres et honnétes ouvrières en casaquin , tandis que des courtisanes bien parées se promènent avec effronterie dans leurs grandes allées. Les plus peutes gens du peuple pourroient y entrer en tout temps. C’est à vous, Ô malheureux de toutes les conditlons , qu'apparüendroit la vue de ces amis de l'humanité, et vos patrons ne sont désormais que parmi les statues des hommes vertueux ! Là, un militaire, à la vue de Catinat, apprendroit à supporter la calomnie. Là, une fille du monde, lassée de son misérable métier, baisseroit les yeux en soupirant, en voyant la statue de la Pudeur honorée; mais à la vue de celle d’une femme de son état, retournée vers la vertu , elle les releveroit vers celui qui pré féra le repenur à lmnocence.

On pourra m’objecter que notre peuple ne tarderoit pas à porter la destrucüon dans tous ces monumens. C’est en effet ce qu'il ne manque guère de faire à l'égard de ceux qui ne l'intéressent point. Il y auroit sans doute une police dans ce lieu; mais le peuple respecte les monumens qui sont à son usage- Il ravage un parc, mais 1l ne détruit rien dans les campagnes. Il prendroit bientôt l'Elysée de la Patrie sous sa protection , et il s'y surveilleroit lui-même bien mieux que les suisses et les gardes.

Il y auroit encore plus d'un moyen de lui rendre

DE LA NATURE. , 4OI ce lieu respectable et cher. Il faudroit qu'il fût un asyle imviolable pour tous les infortunés ; par exemple, pour les pères endettés de mois dé nourrice de leurs enfans, et pour ceux qui ont fait des fautes légères et inconsidérées : il faudroit qu'on n'y pût arrêter un homme que par un ordre exprés du roi, sioné de sa main. Ce seroit là aussi où pourroient s'adresser des familles laborieuses qui manquent de travail. Il seroit défendu d'y faire l’'aumône , mais pérnuis d'y faire du bien. Des gens vertueux, qui savent connoïître et employer les hommes, vien" droient y chercher des sujets, en faveur desquels ils pussent employer leur crédit ; d’autres, pour honorer la mémoire de quelque homme illustre, donneroient des repas au pied de sa statue, à quelque fanulle de pauvres gens. L'Etat en donneroit l'exemple à certaines époques chères à la patrie . comme à la fête du roi. Il y feroit donner des vivres au petit peuple, non pas en lui jetant des pains à la tête, comme dans nos réjouissances publiques; mais on les lui distribueroiten le faisant asseoir sur l'herbe, par corps de métiers, autour des statues de ceux qui les ont inventés ou perfectionnés. Ces repas ne ressembleroient point à ceux que nos gens riches donnent quelquefois aux misérables, par cérémomie, oùils les servent respectueusement avec des serviettes sous le bras. Ceux qui les donneroient seroient obligés de se mettre à table et de manger

Page 1