‹ Études de la natureChapitre 36 sur 48 · ÉTUDE XIV · texte numérisé non relu

ÉTUDE XIV

De lÉducation.

 quoi, dit Plutarque (1), devoit Numa plutôt employer son étude qu’à faire bien nourrir les enfans et à exercer les jeunes gens , afin qu'ils ne fussent différens de mœurs , ni turbulens pour la diversité de leur nourriture, mais fussent tous accordans ensemble pour avoir été, dans leur enfance , acheminés à une même trace , et moulés sur une même forme de la vertu ? Cela, outre les autres uülités , servit encore à maintenir les foix de Lycurgue; car la crainte du serment que les Spartiates avoient Juré eût eu bien peu d’eflicace, si, par l'institution et la nourriture, il n'eût, par manière de dire, teint en laine les mœurs des enfans, et ne leur eût , avec le lait de leurs nourrices , presque fait sucer l'amour de ses loix et de sa police ».

Voilà un ] ugement qui condamne toutes nos édu-

cations en faisant l'éloge de celle de Sparte. Je ne

balance pas } attribuer à'nos éducations modernes

l'esprit inquiet , ambitieux , haineux , tracassier et

re

(1) Plutarque , comparaison de Numa ct de Lycurgue.

DE AA EINUASTEUUR P: 4ut

intolérant de la plupart des Européens. On en peut voir des effets dans les malheurs des peuples. Il est remarquable que ceux qui ont été les plus agités au-dedans et au-dehors , sont précisément ceux où notre éducation si vantée a été le plus florissante. C'est ce qu’on peut vérifier pays par pays , stécle par siècle. Les politiques ont cru voir la cause des malheurs publics dans les différentes formes de gouvernemens. Mais la Turquie est tranquille , et l'Angleterre est souvent agitée. Toutes formes politiques sont indifférentes an bonheur d'un Etat, comme nous l’avons dit, pourvu que le peuple + soit heureux. Nous aurions pu ajouter, et pourvu que les enfans le soient aussi.

Le philosophe Laloubère , envoyé de Louis x1+ à Siam, dit, dans la relation de son voyage , que les Asiatiques se moquent de nous quand nous leur vantons l'excellence de la religion chrétienne pour le bonheur des Etats. Ils demandent , eu lisant nos histoires, comment il est possible que notre religion soit si humaine , et que nous fassions la guerre dix fois plus souvent qu'eux? Que dirotent-1ils donc s'ils voyoient parmi nous nos procès perpétuels, les médisances et les calomnies de nos sociétés , les jalousies des corps, les batteries du petit peuple, les duels des gens bien élevés, et nos haines de tout genre , auxquels on ne voit rien de comparable

en Asie, en Afrique , chez les Tartares ni chez les

41% ÉTUDES Sauvages , au témoignage même des missionnaires ? Pour moi je trouve la cause de tous ces désordres particuliers et généraux dans notre éducation ambitieuse. Quand on à bu dés l'enfance dans la coupe de l'ambition , la soif en reste toute la vie, et elle dégénére en fièvre au pied des autels.

Certainement ce n’est pas la religion qui en est la cause. Je ne sais pas comment des royaumes soidisant chréuens ont pu adopter l'ambition pour base de l'éducation publique. Indépendamment de leur constitution pohtique , qui interdit à tous ceux de leurs sujets qui n’ont pas d'argent , c’est-à-dire au plus grand nombre , il n’y a point de passion si constamment proscrite par la religion. Nous avons observé qu'il n’y avoit que deux passions dans Île cœur humain , l’amour et l'ambition. Les loix civiles portent de grandes peines contre les excès de la premiére ; elles en répriment tant qu'elles peuvent les mouvemens. Il y a des peines infamantes contre la prosutution , et même en quelques lieux il y en a de mort contre l’adultère. Mais ces mêmes loix vont au-devant de la seconde; elles lui proposent par-tout des récompenses et des honneurs. Ces opinions règnent jusque dans les cloîtres. Il y a un grand scandale dans un couvent, si les intrigues amoureuses d’un moine viennent à y éclater : mais que d’éloges y sont donnés à celles qui le font cardinal ! Que de railleries, d’imprécations et de malé-

DE LA NATURE. 413 dictions contre la foiblesse imprudente ! Que de termes doux et honorables pour la ruse audacieuse ! Noble émulation , amour de la gloire , esprit , intellgence , mérite récompensé , de combien de noms glorieux pallie-t-on l'intrigue, la flatterie , Ïa simonie , la perfidie, et tous les vices qui marchent dans tous les états à la suite de l’ambiueux !

Voilà comme juge le monde; mais la religion , toujours conforme à la nature , porte sur les caractères de ces deux passions un jugement bien diffé rent. Jésus appelle à lui la foible Samaritame , al pardonne à la femme adultère, 1l absout la pécheresse qui baigne ses pieds de larmes ; mais écoutez comme il sévit contre les ambitieux : « Malheur à » vous, scribes et pharisiens , qui aimez les pre-

micres places dans les festuins, et les premières

LA

chaires dans les synagogues ; qui aimez qu'on vous » salue dans les places publiques, et que les hommes » vous appellent maîtres ! Malheur aussi à vous, » docteurs de la loi, qui chargez les hommes de

» fardeaux qu'ils ne sauroient porter , et qui ne

LA

voudriez pas les avoir touchés du bout du doigt 1 » Malheur aussi à vous, docteurs de la loi , qui vous

êtes saisis de la clef de la science , et qui, n’y

LA st

LA

) étant point entrés vous-mêmes , l'avez encore

Le

fermée à ceux qui vouloient y entrer, &c. (1) »!

(1) S. Matthieu, chap. 23 et suiv.

Il leur déelare que , malgré leurs vains honneurs dans ce monde , les prostituées les précéderont au royaume de Dieu. Il nous ordonne en plusieurs endroits de prendre garde à eux , et il nous avertit que nous les reconnoîtrons à leurs fruits. Dans des jugemens si différens des nôtres 1l juge nos passions suivant leurs convenances naturelles. Il pardomne à la prostitution , qui est en elle-même un vice , Mais qui n’est après tout qu'une foiblesse par rapport à l'ordre de la société , et il condamne sans imdulgence l'ambition comme un crime , qui est à la fois contre l’ordre de la société et celui de la nature. La première ne fait que le malheur de deux coupables, mais la seconde fait celui du genre humain.

A cela, nos docteurs répondent qu'il ne s’agit, dans l'éducation de nos enfans , que de leur inspirer lémulation de la vertu. Je ne crois pas qu'il soit question , dans nos colléges, d’exercices de vertu, si ce nest pour faire, à ce sujet, quelques thèmes ou quelques amplifications. Mais on leur donne une véritable ambition, en leur apprenant à se disputer les premières places dans les classes, et en leur faisant adopter mille systèmes intolérans. Aussi, quand ls ont une fois la clef de la science dans leurs poches, ‘ls sont bien déterminés, comme leurs maîtres, à n’y laisser entrer personne que par leur porte.

La vertu et l'ambition sont incompatibles. La gloire de l'ambition est de monter, et celle de la

vertu de descendre. Voyez comme Jésus repri= mande ses apôtres, lorsqu'ils lui demandent lequel d'entre eux doit être le premier. I prend un enfant, etle met au milieu d'eux. Sans doute ce n’étoit pas un enfant de nos écoles. Ah ! lorsqu'il nous recommande lhumihté, si convenable à notre foible et misérable nature , c’est qu'il n’a pas cru que la puissance, même suprême , pût faire notre bonheur dans ce monde ; et 1l est digne de remarque , que ce ne fut pas au disciple qu'il aimoit le plus qu'il donna la primauté sur les autres ; mais, pour prix de son amour qui fut fidelle jusqu’à la mort, il lui légua en mourant sa propre mére.

Cette prétendue émulation , inspirée aux enfans, les rend pour toute leur vie intolérans, vains , changeans au moindre blâime où au plus peut éloge d’un inconnu. On leur donne, dit-on , de l'ambition pour leur bonheur, afin qu'ils fassent fortune dans le monde. Mais la cupidité naturelle suffit au-delà pour remplir cet objet. Est-ce que les marchands, les ouvriers, et toutes les professions lucrauves, c'est-à-cre , tous les états de la société, ont besoin d'un autre stimulant ? Si on n’inspiroit d’ambition qu'à un seul enfant, destiné à remplir un Jour de grands emplois, cette éducation , qui ne seroit pas sans inconvénient, séroit au moins convenable à la carrière qu'il doit parcourir. Mais en l’inspirant à

tous , vous donnez à chacun d’eux autant d’ennemis

qu'il a de compagnons; vous les rendez malheureux les uns par les autres. Geux qui ne peuvent s'élever par leurs talens , cherchent à réussir auprès de leurs maîtres par des flatteries, et à faire tomber leurs égaux par leurs médisances. Si ces moyens ne leur réussissent pas, ils prennent en haine les objets de leur émulation , qui valent à leurs camarades des applaudissemens , et qui sont pour eux des sources perpétuelles d’ennui , de châümens et de larmes. Voilà pourquoi tant d'hommes bannissent de leur mémoire les temps et les objets de leurs premieres études , quoiqu'il soit naturel au cœur humain de se rappeler avec délices les époques de l’enfance. Combien voient encore avec une tendre émotion les berceaux d’osier et les poëlons rustiques qui ont servi à leurs premières couches et à leurs premières tables , et ne peuvent voir sans aversion un Turselin ou un Despautère ! Je ne doute pas que ces dégoûts de l'éducation n’influent beaucoup sur l'amour que nous devons porter à la religion, parce qu'on ne nous en montre de même les élémens qu'avec iris tesse, orgueil et inhumanité.

La poliique de la plupart des maîtres consiste sur-tout à composer l'extérieur de leurs élèves. Ils modelent à la même forme une multitude de caracières que la nature a rendus différens. L'un les veut graves et posés , COMME si c’étoient de petits présidens ; les autres , en plus grand nombre, les veulent

DE LA NATURE. 417 prompits et vifs. Un des grands refreins de leurs lecons est de leur crier sans cesse: « Allons , dépé- » chez-vous ; ne soyez pas paresseux ». J’attribue à cette seule impulsion l’étourderie générale QUI ca ractérise notre Jeunesse, et qu'on reproche à notre nauon. C’est l’impatience des maîtres qui produit d'abord l’étourderie des écoliers. Elle s'accroît en suite dans le monde par l’impatience des femmes. Mais est-ce que, dans le cours de la vie , la réflexion n'est pas plus utile que la promptitude? Combien d'enfans sont destinés à y remplir des états graves ! La réflexion n'est-elle pas la base de la prudence, de la tempérance, de la sagesse et de la plupart des qualités morales ? Pour moi, J'ai toujours vu les honnêtes gens assez tranquilles , mais les fripons toujours alertes.

Il y a à cet égard une différence bien sensible entre deux enfans, dont l’ur à été élevé dans la maison paternelle , et lauire dans une ecole pu blique. Le premier est, sans contredit , plus poli, plus honnête, moins jaloux ; par cela seul qu'il a été élevé sans envie de surpasser personne, etencore moins de se surpasser lui-même, suivant notre grande phrase à la mode, vide de sens , COMmMe tant d’autres. Un enfant, rempli d’'émulation de collége, n'est-1l pas obligé d’y renoncer dès les premiers pas qu'il fait dans le monde, s'il veut être supportable à ses égaux et à lui-même ? S'ilne s'y propose d'autre

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