‹ Études de la natureChapitre 37 sur 48 · III. D d · texte numérisé non relu

III. D d

butique son avancement , n’y sera-t-1l pas affigé de la prospérité d'autrui? Ne s'y remplira-t-1l pas de haines , de jalousies et de desirs qui le dépraveront au physique et au moral ? La philosophie et la religion ne le forcent-elles pas de travailler chaque jour de sa vie à détruire ces vices de l’'éducauon ? Le monde même l'oblige d'en masquer l'aspect hideux. Yoilkune belle perspective ouverte à la vie humaine, où il faut employer la moitié de nos jours à détruire avec mille efforts, ce qu'on à élevé dans l’autre avec tant de larmes et d'appareil !

Nous avons pris ces vices des Grecs, sans songer qu'ils avoient contribué à leurs divisions perpéquelles et à ieurs ruines finales. Au moins la plupart de leurs exercices avoient pour but VPuulité de la Patrie. S'il y avoit, chez les Grecs, des prix pour la lutte, le pugilat, le disque , la course à pied et en charriot, c’est que ces exercices étoient nécessares à la guerre. S'ils en avoient établi pour, l’éloquence ; c’est qu'elle servoit à défendre les intérêts de la Patrie, de ville à ville, ou dans les assemblées générales de la Grèce. Mais à quoi employons-nous

les longues études des langues mortes et des cou-

4 a = A x . « tumes étrangeres à noire pays ! La plupart de nos .

:nsutuuons, par rapport aux anciens, ressemblent beaucoup au paradis des Sauvages de l'Amérique. Ces bonnes gens disent qu'après la mort, les ames

de leurs compatriotes vont dans un certain pays où

elles chassent les ames des castors avec les ames des fléches, en marchant sur l'ame de la nelge avec lame des raquettes ; et qu'elles font cuire l'ame de leur gibier dans l'ame des marnutes. Nous avons de même des images de colysée , où il né se donne point de jeux; des images de péristyles et de places publiques , où l’on ne peut point se promener : des images de vases antiques, où l’on né peut mettre aucune liqueur, mais qui servent beaucoup à nos images de grandeur et de patriotisme. Les vrais Grecs et les vrais Romains se croiroient chez nous dans le pays de leurs ombres. Heureux si nous n'avions emprunté d'eux que de vaines images , et si nous n'avions pas naturalisé chez nous leurs maux réels, en ÿ transportant les jalousies, les haines et les vaines émulations qui les ont rendus malheureux!

C'est Charlemagne, dit - ON; Qui à institué nos études ; quelques-uns disent que ce fut pour diviser ses sujets et leur donner de l'occupation : il y a fort bien réussi. Sept années d'humanités, deux de pli losophie, trois de théologie, douze ans d’ennu: ÿ dambition et de suflisance , sans compter les années que de bons parens font doubler à leurs enfans » Pour les renforcer, disent -ils. Je demande Si, au sortir de là, un écolier est, suivant la déiomination de ces mêmes études, plus humain, plus philosophe, et croit plus en Dieu qu'un bon paysan qui ne sait pas Lire ? À quoi donc tout cela sert-il à la plapart

pd 2

des hommes ? Quelle uülité le plus grand mombre en tre-t-il dans le monde pour la perfecuon de ses propres lumières et pour la pureté de sa dicuon ? Nous avons vu que les auteurs classiques eux-mêmes n’ont puisé leurs connoissances que dans la nature, et que ceux de notre nation qui se sont le plus distingués dans les sciences et dans les lettres, tels que Descartes, Michel Montaigne, J. J. Rousseau, &C. n’ont réussi qu'en s'écartant de la route de leurs modèles, et en en prenant souvent une opposée. C’est ainsi que Descartes attaqua et ruina la philosophie d’Aristote : VOUS diriez que les sciences et ’éloquence sont précisément hors des barrières de nos institutions gothiques.

J'avoue cependant qu'il est heureux , pour beaucoup d’enfans qui ont de mauvais pareps, qu'il y nit des colléges ; ils y sont moins malheureux que dans la maison paternelle. Les défauts de leurs maitres étant exposés à la vue, sont en partie réprimés par la crainte de la censure publique ; mais il n'en est pas ainsi de ceux de leurs parens. Par exemple, lorgueil d'un homme de lettres est babillard, et quelquefois instrucuf; celui d'un ecclésiausque est dissimulé, mais flatteur'; celui d’un gentilhomme est alüuer, mais franc ; celui d’un paysan est insolent , mais naïf : mais l'orgueil d’un bourgeois est morne et stupide ; c’est l’orgueil à son aise, l’orgueil en

robe de chambre. Comme un bourgeois n’est jamais

contredit, si Ce n'est par sa femme, ils se réunissent l’un et l’autre pour rendre leurs enfans malheureux sans même s’en douter. Peut-on eroire que , dans une société où tous les moralistes conviennent que les hommes sont corrompus, où les citoyens ne se maintiennent que par la crainte des loix , ou par la peur qu'ils ont les uns des autres , les enfans foibles et sans défense ne soient pas abandonnés à la discrétion de la tyrannie ? Il n’y a rien de si borné et de si vain que la plupart des bourgeois ; c'est chez eux que la sotuse jette des racines profondes : vous en voyez heaucoup, hommes et femmes, mourir d’apoplexie pour mener une vie irop sédentaire, pour manger du bœuf et prendre du bouillon de viande étant malades, sans se douter un moment que ce régime leur soit nuisible. H n'y a rien de si sam, disent-1ls; 1ls l'ont toujours vu observer à leurs tantes. C’est-là qu’une foule de faux remèdes et de superstitions conservent les réputauons qu'ils perdent dans le monde; c’est dans leurs armoires que Île cassis, espèce de poison, passe encore pour une panacée universelle. Le régime de léducation de leurs malheureux enfans ressemble à celui de leur santé ; 1ls les forment à de tristes usages; ils leur font apprendre, la verge à la main , jusqu’à l'évangile ; 1ls les uennent sédentaires tout le long du jour, dans l’âge où la nature les force de se mou-

voir pour se développer. Soyez sages , leur disent-ils

422 SA ÉINDIDAS

sans cesse , et cette sagesse consisle à ne pas remuer les jambes. Une femme d'esprit qui aimoitles enfans, vit un jour chez une marchande de la rue Saint- Denis, un petit garcon et une petite filie qui avoient l'air fort sérieux. .« Vos enfans sont bien tristes , dit- » elle à la mère. — Ah ! madame, répondit la bour- » geoise , ce n’est pas manque que nous ne les » fouettions bien pour ça ».

Les enfans rendus misérables dans leurs jeux et dans leurs études, deviennent hypocrites et sournois devant leurs pères et leurs meres. Enfin 1ls grandissent. Un soir la fille met son mantelei sous prétexte d'aller au salut, et elle va voir son amant ; bientôt sa grossesse se déclare ; elle s'enfuit de Îa maison paternelle, elle devient fille du monde. Un beau matin , le fils s'engage. Le père et la mére sont au désespoir. Nous n’avons rien épargné , disent-ils, pour leur éducation: nous leur avons donné des maîtres de toutes espèces. Insensés ! vous avez oublié le point principal, qui étoit de vous en faire amer.

Ils jusufient leur tyrannie par ce cruel adage : « Il faut corriger les enfans ; la nature humaine est » corrompue ». Ils ne s’apereoivent pas que ce sont eux-mêmes qui la corrompent par leurs chàtimens (1), et que par-tout pays où les pères sont

bons, les enfans leur ressemblent.

(:) J'attribue à ce geure de châtiment, non-seulement la

corruption physique el morale des enfans, et de plusieurs

D. ELA NATURE: 423 Je pourrois démontrer par une foule d'exemples, que la dépravation de nos plus fameux scélérats a

commencé par la cruauté même de leur éducation,

D ordres de moines, mais même de la nation. Vous ne sauriez faire un pas dans les rues, que vous w’entendiez les bonnes et les mères dire à leurs enfans : Je vous fouetterai. Je n'ai point été en Angleterre, mais j'étois persuadé que la férocité qu’on attribue aux Anglais, devoit venir d’une pareille cause. J'ai ouï dire, en effet, que ce genre de punition étoit plus cruel et plus fréquent chez eux que chez nous. Voyez ce que disent à ce sujet les illustres auteurs du Spectateur ; ouvrage qui a, sans contredit, centribué à adoucir leurs moœurs et les nôtres. Ils reprochent à la noblesse anglaise de permettre qu'on imprime ce caractère d’infamie à ses enfans. Voyez les lettres 51 et 52 du tome septième. Voici comment se termine la cinquante-unième : «Je ne voudrois » pas qu’on inférât de ce que je viens de dire, que nos savans, » tant d'église que de robe, qui ont été fouettés à l’école, » ne sont pas des hommes d’un caractère noble et.généreux, » mais je suis bien sûr que leur caractère seroit plus géné- » reux et plus noble, s'ils n’avoient jamais souffert une » pareille infamie ».

Le gouvernement doit proscrire ce genre de châtiment, non-seulement dans les écoles publiques, comme a fait la. Russie, mais dans les couvens, sur les vaisseaux, chez les particuliers, dans les pensions : il corrompt. à la fois les pères, les mères, les précepteurs et les enfans. J'en pourrois citer des réactions terribles, si la pudeur me le permettoif. N’est-il pas bien étonnant que des hommes, au demeurant bien composés à l’extérieur , posent pour base d’une éduca-

tion chrétienne la douceur, l'humanité, la chasteté, et

depuis Guillery jusqu'à Desrues. Mais, pour sorur tout-à-fait de cette perspective odieuse , nous ne ferons plus que cette réflexion : c’est que, si la nature humaine étoit corrompue , comme le prétendent ceux qui s’arrogent le pouvoir de la réformer, les enfans ne manqueroient pas d'ajouter une corruption nouvelle à celle qu'ils trouvent déja introduite dans le monde, lorsqu'ils y arrivent. Ainsi, la société humaine atteimdroit bientôt le terme de sa destruction. Ce sont les enfans au contraire qui l’éloignent, en y apportant des ames neuves et innocentes. Il faut de longs apprentissages pour leur faire naître le

goût de nos passions et de nos fureurs. Les généra-

punissent les timides et innocens enfans du plus cruel et du plus obscène de tous les supplices ? Nos gens de lettres , qui ont réformé tant d'abus depuis un siècle, n’ont pas attaqué celui-ci comme il le mérite ; ils ne s’occupent pas assez des malheurs de la génération future. Ce seroit une question de droit intéressante à traiter, savoir si l'Etat peut laisser le droit d’infliger l’infamie à des hommes qui n’ont pas droit de vie et de mort? Il est certain que l’infamie d’un citoyen a des réactions plus dangereuses sur la société que sa propre mort. Ce n’est rien , dit-on, ce ne sont que des enfans ; mais c’est parce qüe ce sont des enfans que toute ame généreuse

doit les protéger, et parce que tout enfant misérable devient un homme méchant.

Au reste, il s’en faut bien que ce que j'ai dit sur les maïtres en général , ait été dans l’intention de les rendre odieux.

Je veux les avertir seulement que ces châtimens, dont ils

DE LA NENPATMINROE: 425

tions nouvelles ressemblent aux rosées et aux pluies du ciel qui rafraîchissent les eaux des fleuves, ralenues dans leurs cours, et prêtes à se corrompre ; changez les sources d’un fleuve, vous le changerez dans tout son cours ; changez l'éducation d'un peuple, vous changerez son caractère et ses mœurs. Nous hasarderons quelques idées sur un sujet si important, et nous en chercherons les indications dans la nature. Lorsqu'on examine le nid d’un oiseau, on y trouve non-seulement les nourritures qui sont agréables à ses petits; mais , à la mollesse des fourrures qui le tapissent, à sa situation qui l’abrite du froid , de la pluie et du vent, et à une multitude d’autres précautions, il est aisé de reconnoître que

ont emprunté l’usage des Grecs corrompus du Bas-Empire, influent beaucoup plus qu’ils ne pensent sur la haine que jeur porte , ainsi qu'aux autres ministres de la religion, tant moines qu’ecclésiastiques, le peuple plus éclairé qu’antrefois. Dans le fond, les maîtres traitent leurs élèves comme ils ont été traités eux-mêmes : ce sont des malheureux qui forment d’autres malheureux , souvent sans s’en douter. Tout ce que je prétends établir ici, c’est que l’homme a été abandonné à sa propre providence; que tous les maux qu’il fait à ses semblables rejaillissent sur lui tôt ou tard. Cette réaction est le seul contrepoids qui puisse le ramener à l’humanité. Toutes les sciences sont encore dans l’enfance ; mais celle de rendre les hommes heureux n’est pas encore au jour, même à la Chine, dont la politique est si supérieure à la nôtre,

226 ÉATUUND Æ 5

ceux qui l'ont construit, ont réuni autour de leurs peuts toute l'intelligence et toute la bienveillance dont ils étoient capables : leur père même chante à quelque distance de leur berceau, excité plutôt , je pense, par les sollicitudes de l'amour paternel que par celles de l'amour conjugal; car ce dernier sentment finit, chez la plupart, dès que leur couvée commence. Si nous examinons sous le même aspect les écoles des enfans des hommes, nous aurions une bien mauvaise idée de l'affection de leurs parens. Des verges, des férules, des fouets, des cris, des larmes , sont les premières lecons données à la vie humaine : à la vérité, on démêle quelques récompenses parmi tant de châtimens ; mais, symboles de ce qui les attend dans la société, la douleur y est en réalité, et le plaisir n’y est qu’en image.

Il est digne de remarque que , de toutes les espèces d'êtres sensibles, l'espèce humaine est la seule dont les petits soient élevés à force de coups. Je ne voudrois pas d'autre preuve dans le genre humain, d’une dépravaüon origmelle. L’espéce européenne surpasse à cel égard toutes les nations du monde, comme aussi en méchanceté. Nous ces des muis-

o sionnaires même , avec quelle douceur les sauva-

avons remarqué , d'après les témoigna

ges élèvent leurs enfans , et quelle affection ceux-e1 portent à leurs parens. Les Arabes étendent leur

humanné jusqu à leurs chevaux ; jamais 1ls ne les

frappent ; ils les dressent à force de caresses , et ils les rendent si dociles, qu'il n’y en a point dans le monde qui leur soient comparables en beauté et en bonté. Ils ne les attachent point dans leur camp;ils les laissent errer en paissant aux environs , d'où ils accourent à la voix de leurs maîtres. Ges animaux dociles viennent la nuit se coucher dans leurs tentes au milieu des enfans , sans jamais les blesser. Si un cavalier tombe dans une course , son cheval s'arrête sur le champ, et reste auprés de lui sans le quitter. Ces peuples sont parvenus, par l'influence invincible d’une éducation douce, à faire de leurs chevaux les premiers coursiers de l'univers. On ne peut lire sans attendrissement ce que rapporte à ce sujet le vertueux consul d’Arvieux , dans son voyage du Liban. Un pauvre Arabe du Désert avoit pour tout bien une magnifique jument : le consul de France à Seide lui proposa de la lui vendre, dans l'intention de l’envoyer à Louis x1v. L'Arabe, pressé par le besoin, balanca long-temps ; enfin il y consentit et en demanda un prix considérable. Le consul, n’osant de son chef donner une si grosse somme, écrivit à sa cour pour en obtenir l’agrément. Lous x1v donna ordre qu'elle füt délivrée. Le consul sur le champ mande l’Arabe , qui arrive monté sur sa belle coursière, et 1l lui compte l'or qu'il avoit demandé. L’'Arabe couvert d’une pauvre

natte, met pied à terre, regarde l'or ; il jette ensuite

les yeux sur sa jument , il soupire, et lui dit : « À » qui vais-je te livrer? à des Européens qui l'alia- » cheront, qui te battront, qui te rendront malheu- » reuse : reviens avec moi, ma belle, ma mignonne, » ma gazelle ! sois la joie de mes enfans ! » En disant ces mots, il sauta dessus, et reprit la route du Désert.

Si les pères battent les enfans chez nous, c'est qu'ils ne les aiment pas; s'ils les mettent en nourrice dès qu'ils sont venus au monde, c'est qu'ils ne les. aiment pas ; s'ils les envoient, dès qu'ils grandissent, dans des pensions et des colléges, c'est qu'ils ne les aiment pas ; s'ils leur procurent des états hors de leur état et de leur province, c'est qu'ils ne les aiment pas : ils les éloignent d'eux à toutes les époques de la vie, sans doute parce qu'ils les regardent, comme leurs héritiers.

J'ai cherché long-temps la cause de ce sentiment dénaturé , non pas dans nos livres, car leurs auteurs , pour faire la cour aux pères qui achètent leurs: ouvrages , n’y parlent que des devoirs des enfans ; et si quelquefois ils s'occupent de ceux des péres ,. ceux qu'ils leur prescrivent envers leurs enfans sont si tristes, qu'ils semblent leur donner de nouveaux moyens de s’en faire haïr.

Cette apathie paternelle tient au désordre de nos mœurs, qui à détruit parmi nous tous les sen-

timens de la nature. Chez les anciens et même chez

DE LA NATURE. 429 les sauvages, la perspecuve de Ja vie sociale leur présentoit une suite d'emplois depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse , qui étoit parmi eux l’âge des grandes magistratures et du sacerdoce. Les espérances de leur religion venoient alors terminer la fin de leur carrière, et achevoient de rendre le plan de leur vie conforme à celui de la nature. C’est ainsi qu'ils entretenoient toujours dans l'ame de leurs citoyens cette perspective de l'infini, si naturelle au cœur humaim. Mais la vénalité et les mauvaises mœurs , ayant renversé parmi nous l’ordre ;de la nature, le seul âge de la vie qui ait conservé ses droits, est celui de la jeunesse et des amours. C’est là l'époque où tous les citoyens dirigent leurs pen sées. Chez les anciens, c’étoient les vieillards qui gouvernoient ; chez nous, ce sont les jeunes gens. On force , dans tous les emplois, les vieillards de se reurer. Leurs chers enfans leur paient alors le fruit de l'éducation qu'ils en ont recue.

Il arrive donc de-là qu’un père et une mère, fixant chez nous l’époque de leur bonheur vers le milieu de la vie, ne voient qu'avec peine leurs enfans s’en approcher , dans le temps qu’eux-mêmes s’en éloignent. Comme leur foi est à-peu-prés détruite , la religion ne leur présente aucune consolauon. Ils ne voient plus que la mort au bout de leur perspective. Ce point de vue les rend tristes, durs , et souvent

cruels. Voilà pourquoi les pères, chez nous, n'ai

ment point leurs enfans, et que nos vieilles gens affectent tant de goût frivoles , pour se rapprocher d'une génération qui les repousse.

C'est par une suite de ces mêmes mœurs, qu'il n’y à point de patriotisme chez nous. Il y en avoit au contraire , beaucoup chez les anciens. Les anciens se proposoient ; non-seulement de grandes récompenses dans le présent, InaIS de bien plus grandes pour l'avemr. Les Romains, par exemple , avoient des oracles qui promettoient \ Rome d’être la capitale du monde, et elle le devint. Chaque citoyen; en particuher , se flatioit d'influer sur ses desuns, et de présider un Jour, comme un dieu tutélaire , sur ceux de sa propre postérité: Ils n’ambiionnoient rien plus que de voir leur siècle honoré et distingué par-dessus tous ceux de la république. Ceux qui parmi nous Ont quelque ambiuon pour l'avenir , la boruent à être disungués eux-mêmes de leur propre siècle, par leur savoir ou leur philosophie. Voilà àpeu-près à quoi se termine notre ambition naturelle, dirigée par notre éducation.

Les anciens cherchoïient à deviner ce que deviendroit leur postérité, et nous, Ce qu'ont été nos ancêtres. Ils regardoient en avant, €t nous en arriére. Nous sommes dans PEtat, comme des passagers €mbarques de force dans un vaisseau ; nous regardons x la poupe et non à la proue; la terre d’où nous

partons , et non celle où nous devons aborder. Nous

DEV LAN A TU RE: 451 recueillons avec empressement des manuscrits gothiques, des monumens de chevalerie, des médaillons de Chuldéric ; nous ramassons avec ardeur toutes ces pièces usées de l’ancienne manœuvre de notre vaisseau. Nous les suivons de la vue derrière nous le plusloin que nous pouvons. Nous étendons même ce souci de l'antiquité aux monumens qui nous sont étrangers, à ceux des Grecs et des Romains. Ils sont, comme les nôtres, des débris de leurs vaisseaux qui ont péri sur la vaste mer des siècles , sans pouvoir parvenir Jusqu'à nous. Îls nous accompasneroient , et nous devanceroient même , s'ils eussent été bien gouvernés. On peut encore les reconnoître à leurs débris. A la simplicité de sa construction et à la légéreté de sa coupe , voilà le vaisseau de Eacédémone. I étoit fait pour voguer éternellement ; mais il n’avoit point de carène ; 1l survint une grande tempête, et les Ilotes ne purent le ramener à son équilibre. À la hauteur de ses châteaux de poupe , vous reconnoissez la superbe Rome. Elle ne put supporter le poids de ses hautes manœuvres ; ses grands la renversérent. On pourroit graver ces inscripuions sur

les différens écueils où ils ont échoué :

AMOUR DES CONQUÊTES , GRANDES PROPRIÉTÉS , VÉNALITÉ DES CHARGES, CORRUPTION DES MŒURS. Et sur tous : MÉPRIS DU PEUPLE.

Les flots du temps mugissent encore sur leurs vastes

452 ÉTUDES débris, et en détachent des parcelles qu'ils dispersent parmi les nations vivantes pour leur instrucon. Ces ruines semblent leur dire : « Nous som- » mes des restes de l’ancien gouvernement des Tos- » cans, de Dardanus et des peuis-fils de Numitor. » Les états qu'ils ont transmis à leurs descendans » nourrissent encore des naüons, mais elles n’ont » plus les mêmes langages , ni les mêmes religions , » ni les mêmes dynasties de souverains. La Provi- , dence divine, pour sauver les hommes du nau- » frage, a noyé les pilotes et brisé les vaisseaux ». Nous admirons , au contraire, dans nos sciences fivoles leurs conquêtes, leurs grands et inutiles bâtimens , et tous les monumens de leur luxe, qui sont les écueils même où1ls ont péri. Voilà où nous ménent nos études et noire patriotisme. Si la postérité s'OCCUPE des anciens , c’est que les anciens ont travaiilé pour elle ; mais si nous ne faisons rien pour la nôtre, certainement elle ne s'occupera pas de pous. Elle S’entretiendra , comme nous le faisons sans cesse, des Grecs et des Romains, sans se soucier en rien de ses pêres.

Au lieu de nous extasier sur des médailles romaines et grecques, à demi rongées par le temps, ne seroit-il pas aussi agréable et plus uüle de jeter nos vues et nos conjecturcs sur nos enfans frais, viB , potelés, et de chercher à reconnoître

daus leurs inclinations , quels seront les coopéra-

DE LA NATURE. 435 ieurs futurs de notre Patrie? Ceux qui dans leurs Jeux aiment à bâtir, lui éléveront un jour des monumens. Parmi ceux qui se plaisent à faire entre eux des guerres innocentes , se formeront des Sci pions et des Epaminondas. Ceux Qui sont assis sur l'herhe , spectateurs tranquilles des jeux de leurs compagnons, lui donneront un jour de graves magistrats et des philosophes maîtres de leurs passions. Ceux qui, dans léurs courses inquiètes aiment à s'écarter des autres, seront d'illustres VOÿageurs et des fondateurs de colonies, qui porteront les mœurs et la langue de la France parmi les sauvages de l'Amérique , ou dans l’intérieur de l’Afrigne même, Si: nous sommes bons envers nos enfans , ils béniront notre mémoire ; ils transmettront sans altératüon nos coutumes , nos modes, notre éducation, notre gouvernement et notre souvenir à Ja postérité la plus reculée. Nous serons pour eux des dieux bienfaisans, qui les auront soustraits à la barbarie gothique. Nous satisferions le goût inné de l'infini, encore mieux eh jetant notre vue à deux nulle ans dans l’avenir qu’à deux mille ans dans le passé. Cette manière de voir , plus conforme à notre nature divine, fixeroit notre bienveillance sur des objets sensibles, qui existent et qui doivent encore exister (1). Nous nous ménagerions à nous-mêmes pour Enr RR CLP ON Loi

Q) I y a un grand caractère dans les ouvrages de la Div:

111, ce ECG

454 ÉTUDES nos vieux jours si tristes et si rebutés , la reconnoissance de la génération qui va venir nous remplacer; et en assurant son bonheur et le nôtre, nous concourrions de tous nos moyens à celui de la Patrie. Pour contribuer à cette heureuse révolution , je hasarderai encore quelques idées rapides. Je suppose donc que j'aie à employer utilement une parue des douze années que perdent nos jeunes gens dans les

nité, Non-seulement ils sont parfaits, mais ils vont toujours en croissant de perfection. Nous avons dit quelque chose de cette loi, en parlant des harmonies des plantes. Un jeune plant vaut mieux que la graine qui l’a produit ; un arbre en fleurs et en fruits, mieux qu’un jeune plant; enfin un arbre n’est jamais plus beau que quand , devenu vieux. il

estentouré d’une forètde jeunes arbres sortis de ses semences.

Il en est de même de l’homme. L'état d’un embryon vaut

mieux que celui du néant ; celui de l’enfance, que l'état

d’embryon; l'adolescence est préférable à l'enfance ; et la

jeunesse , saison des amours , l'emporte sur l'adolescence.

L'homme dans l’âge viril , chef d’une famille , est préférable

à un jeune homme. La vieillesse qui l'entoure d’une posté-

rité nombreuse ui , par son ex érience, l’admet aux con- | ? ?

seils des nations, qui De suspend en lui l'empire des pas-

sions que pour donner plus de pouvoir à celui de sa raison;

Ja vicillesse qui semble le mettre au rang des dieux par les

espérances multipliées que lui ont données l’exercice de la

vertu et les loix de la Providence , vaut mieux que tous les âges de la vie. Je voudrois qu’il en fût ainsi de l’âge de la France, et que le siècle

ceux qui l'ont précédé.

présent surpassât en bonheur tous

D E 4L'A UN/AÏIT'U R E. 435 collèges. Je réduis le temps de leur éducation à trois époques de trois années chacune. La première aura lieu à sept ans, comme chez les Lacédémomiens , et même auparavant : un enfant est sucepüuble d une éducation patriotique dès qu'il sait parler et marcher. La seconde commencera à l’adolescence, et la troisième finira avec elle vers la seizième année, âge où un jeune homme peut être uule à sa Patrie, et embrasser un état.

Je disposerois d’abord, vers lecentre de Paris, un grand édifice bâti intérieurement en amphithéitre circulaire , divisé par gradins. Lies maîtres destinés à l'éducation, se tiendroient au centre dans le bas ; et 1] y auroit en haut plusieurs rangs de galeries , afin de muluplier les places pour les auditeurs, Il ÿ auroit au-dehors et tout autour de ce bâtiment, de larges portiques à plusieurs étages , destinés à recevoir le peuple. On liroit ces mots sur le fronton de l'entrée :

Page 1