‹ Études de la natureChapitre 4 sur 48 · TRES N AT UNE · texte numérisé non relu

TRES N AT UNE

Mathiole , dans son utile commentaire sur Dioscoride , dit qu'il n’y a point de matière plus propre que le charbon de ces arbres, à fondre promptement les mines de fer, dans le voisinage desquelles ils se plaisent. Ils sont de plus chargés de mousses, dont quelques espèces s’enflamment à la moindre étincelle. Il raconte qu'étant une nuit obligé de coucher dans les hautes montagnes du détroit de Trente , où il herborisoit, 1l y trouva quantité de mélèzes ou larixs, toutes barbues, ditAl, et toutes blanches de mousses. Les bergers du lieu, voulant lui procurer quelque amusement , mirent le feu aux mousses de quelques-uns de ces arbres, qui s’embrasérent aussi-tôt avec la rapidité de la poudre à canon. Il sembloit, au milieu de lobscurité de la nuit , que la flamme et les éincelles montassent jusqu’au ciel. Elles répandoient, en brûlant , une fort bonne odeur. Il remarque encore que le meilleur agaric croît sur les mélezes, et que les arquebusiers de son temps s’en servoient à conserver le feu et à faire des mêches. Ainsi la nature, en couronnant les sommets des montagnes froides et ferrugimeuses de ces grandes torches végétales, en a mis les allumettes dans leurs branches, l’'amadou à leurs pieds, et le briquet à leurs racines.

Au midi, au contraire , les arbres présentent dans leurs feuillages des éventails , des parapluies et des parasols. Le latanier porte chacune de ses feuilles

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plissée comme un éventail , attachée à une longue queue , et semblable , dans son développement parfait, à un soleil rayonnant de verdure. On peut voir deux de ces arbres au Jardin des Plantes. Celle du banamier ressemble à une longue et large ceinture, ce qui lui a fait donner sans doute le nom de figuier d'Adam. La grandeur des feuilles de plusieurs espèces d'arbres augmente à mesure qu’on s'approche de la ligne. Celle du cocotier à fruit double des îles Séchelles , a douze ou quinze pieds de long, et sept ou huit de large. Elle suflit pour couvrir une nombreuse famille. Il y a aussi une de ces feuilles au Muséum d'Histoire naturelle. Celle du talpot de l’île de Ceylan a à-peu-pres la même grandeur. L’intéressant et infortuné Robert Knok, qui a donné la meilleure relation de cette île que je connoisse, dit qu'une de ces feuilles peut couvrir quinze ou vingt personnes. Quand elle est sèche , ajoute-t-1l , elle est à la fois forte et mamiable, en sorte qu’on peut l’étendre et la resserrer à son gré, étant naturellement plissée comme un éventail. Dans cet état, elle n'est pas plus grosse que le bras , et extraordinairement légère. Les habitans la coupent par triangles, quoiqu’elle soit naturellement ronde, et chacun d'eux en porte un morceau sur sa tête, tenant de la main le bout le plus pointu en avant, pour s'ouvrir un passage à travers les buissons. Les soldats se servent de cette feuille pour fare leurs tentes. Ils la

regardent avec raison comme un des plus grands bienfaits de la Providence , dans un pays brülé du soleil, et inondé de pluies la moitié de l'année. La nature à fait, dans ces climats, des parasols pour des villages entiers ; car le figuier , qu'on appelle aux Indes figuier des Banians , et dont on voit le dessin dans Tavernier et dans plusieurs autres voyageurs, croît sur le sable même brülant du rivage de la mer, en jetant de l'extrémité de ses branches une multitude de jets qui s’inchnent vers la terre, ÿ prennent racine , et forment, autour du tronc principal, quantité d’arcades couvertes d’un ombrage impénétrable.

Dans nos climats tempérés, nous éprouvous une bienveillance semblable de la pärt de la nature. C’est dans la saison chaude et sèche qu’elle nous donne quanuté de fruits pleins d’un jus rafraïchissant, tels que les cerises, les pêches, les mélons; et à l'entrée de l'hiver, ceux qui échauffent par léurs huiles , tels que les amandes et les noix. Quelques naturalistes même ont regardé les coques ligneuses de ces fruits, comme des préservatifs de leurs semences contre le froid de la mauvaise saison; mais ce sont, comme nous l'avons vu, des moyens de surnager et de voguer. La nature en emploie d’autres que nous ne connoissons pas , pour préserver les substances des fruits des impressions de l'air. Par exemple , elle fait durer pendant tout

46 ÉTUDES l'hiver plusieurs espèces de pommes et de poires ; qui n’ont d’autres enveloppes que des pellicules si minces , qu'on ne peut en déterminer les épaisseurs. La nature a mis d’autres végétaux aux lieux humides et arides , dont les qualités sont inexplicables par les loix de notre physique , mais qui sont admirablement d'accord avec les besoins de l'homme qui les habite. C’est le long des eaux que croissent les plantes et les arbres les plus secs , les plus légers, et par conséquent les plus propres à les traverser. els sont les roseaux qui sont creux, et les joncs remplis d'une moelle inflammable. Il ne faut qu'une botte médiocre de jonc, pour porter sur l’eau un homme fort pesant. C’est sur les bords des lacs du nord , que croissent ces vastes bouleaux dont il ne faut que l'écorce d’un seul arbre pour faire un grand canot. Cette écorce est semblable à un cuir par sa souplesse , et Si imcorruptible à l'humidité , que jen a vu ürer, en Russie, de dessous js terres dont on couvre les magasins à poudre, qui étoient parfaitement saines , quoiqu'on les y eût nuses du temps de Pierre-le-Grand. Suivant le témoignage de Pline et de Plutarque , on trouva à Rome, quatre cents ans après la mort de Numa, les livres que ce grand roi avoit fait mettre avec lui dans son tombeau. Son corps étoit totalement détruit ; mais ses livres , Qui traitoient de la philosophie et de la religion , étoient si bien conservés,

DE LA NATURE. 47 que le préteur Péulius en prit lecture par ordre du sénat, Sur le rapport qu'il en fix, 1l fut décidé qu’on les brüleroit. Ils étoient écrits sur des écorces de bouleau. Ces écorces se lévent en dix ou douze feuillets blancs et ninces comme du papier , et en tenoient lieu aux anciens. La nature présente à l'homme d’autres irajecules sur d’autres rivages. Elle à mis sur les bords des fleuves de l'Inde, le bambou , grand roseau qui s’y élève quelquefois à soixante pieds de hauteur , et qui y croît de la grosseur de la cuisse. L’intervalle compris entre deux de ses nœuds , suflit pour soutenir un homme sur l'eau. Un Indien s’y met à califourchon, et traverse ainsi les rivières en nageant avec les pieds. Le Hollandais Jean-Hugues de Linschoten., voyageur digne de foi , assure que les crocodiles ne touchent jamais aux gens qui passent ainsi les rivières ; quoiqu'ils attaquent souvent les canots et les chaloupes même des Européens. Il attribue la retenue de cet animal vorace , à une antipathie qu'il a contre ce roseau. Francois Pyrard , autre voyageur qui a fort bien observé la nature , dit qu'il croît sur les rivages des îles Maldives, un arbre appelé Candou , d'un bois si léger, qu'il sert de hége aux péchieurs (1). Je crois avoir eu en ma possession une souche d'arbre de la même espèce. Elle étoit dé- RU ne 4 0% ne ne

(1) Voyez Pyrard, Voyage aux îles Maldives, page 38.

pouillée de son écorce, toute blanche, de la grOS= seur du bras , de six pieds de longueur, et silégere, que Je la levois avec deux doigts avec la plus grande facilité. C’est dans les mêmes îles et sur les mêmes sables , que s'élève le cocotier, qui y vient plus beau que dans aucun autre lieu du monde. Ainsi, l'arbre le plus uule aux marins croît sur le bord des mers les plus naviguées. Tout le monde sait qu'on y bätit un vaisseau de son bois, qu’on en fait les voiles avec ses feuilles , le mât avec son tronc, les cordages avec l’étoupe appelée caire qui entoure son fruit, et qu'on le charge ensuite avec ses cocos. Il est éncore remarquable que le coco renferme, avant sa maturité parfaite, une liqueur qui est un excellent antu-scorbutique. N'est-ce donc pas une merveille de la nature, que ce fruit vienne plein de lait dans des sables arides et sur les bords de l’eau salée ? Ce n’est même que sur les bords de la mer, que l'arbre qui le porte parvient dans toute sa beauté ; car on en voit peu dans l’intérieur des térres. La nature a placé un palmier de la même famille , maïs d’une autre espèce, au sommet des montagnes des mêmes climats: c’est le palmiste. La üge de cet arbre à quelquefois plus de cent pieds de hauteur : elle est parfaitement droite : elle porte à son sommet , pour unique feuillage , un bouquet de palmes, du milieu de laquelle sort un long rouleau de fewlles phissées , semblables au füt

DE LA NATURE. 49 d'une lance. Ce rouleau renferme, dans une espèce de fourreau coriace , les feuilles naïssantes , qui sont trés-bonnes à manger avant leur développement. Le tronc du palmiste n’a de bois qu’à la circonfé-

rence ; mais 1l est si dur , qu'il fait rebrousser le

u tranchant des meilleures haches. Il se fend d’un , bout à l’autre avec la plus grande facilité, et il est rempli au-dedans d’une substance spongieuse qu'on enlève aisément. Quand il est ainsi préparé, il sert à faire , pour la conduite des eaux souvent dévoyées par les rochers qui sont au sommet des montagnes , des tuyaux qui sont imcorruptibles à l'humidité. Ainsi les palmiers donnent aux habitans de ces pays de quoi faire des aqueducs à la source des riviéres , et des vaisseaux à leur embouchure. D'autres espèces d'arbres leur rendent ailleurs les mêmes services. C’est sur les rivages des îles Anulles que croît l’acajou, qu'on y appelle Improprement cèdre, à cause de son imcorrupübilité. Il y vient si gros, que d’un seul de ses troncons on fait des pirogues qui portent jusqu’à quarante hommes (1). Cet arbre a une autre qualité qui, au Jugement des meilleurs observateurs , auroit dû le rendre précieux à notre marine; c’est qu'il est le seul de ces rivages que les vers marins n’atta-

quent jamais , quoiqu'ils soient si redoutables à

(à) Voyez les PP. Labat et du Tertre.

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