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puissances, l’une physique et l'autre intellectuelle ; qui l'affectent perpétuellement de deux sentimens contraires, dont l’un est celui de sa nüsére, et l’autre celui de son excellence. J'ai démontré que ces deux puissances éoichttrès-heureusement satisfaites dans les diverses périodes des passions , des âges et des occupations auxquelles la nature a destiné l’homme, comnie l'agriculture, le mariage, l'établissement de Ia postérité, la religion. Je me suis arrêté principalement sur les affections de la puissance imtellectuelle, en faisant voir que tout ce qui nous paroissoit délicienx et ravissant dans nos plaisirs naïsoit du sentiment de l'infini, ou de quelque autre attribut de la Divinité ; qi se montroit à nous à l'extrémité de nos perspecives. J'ai démontré au contraire que la source de nos maux et de nos erreurs venoit de ce que dans l'état social nous croisons souvent ces sentimens naturels par les préjugés de l'éducation et de la société ; en sorte que noûs portions souvent le senti= ment de l'infini sur lës objets passagers de ce monde ; : et celui de notre misère et de notre foiblesse sur les
plans :mmortels de la mature. Je n'ai fait qu’effleurer cette riche et sublime matière, mais j'ose dire que par cêtie seule roûte Jai prouvé suffisamment la né-
cessité de la vertu, étque J'en aiindiqué la véritable” source , nôn où nos philosophes modernes là cher-
chent, c'est-à-dire dans nos insütuuons politiques,
qui Jui sont souvent contraires, mais dans l'état
DE LA NATURE, 479 naturel de l’homme , et dans son propre cœur: J'ai appliqué ensuite de mon mieux l'action de ces deux puissances au bonheur de la société , ên faisant voir d’abord que la plupart de nos maux ne sont que des réactions sociales , qui ont toutes pour origine principale les grandes propriétés en emplois ; en honneurs , en argent et en terre. J'ai prouvé que ces grandes propriétés produisoient lindigence phy- Sique et morale d’une nation ; que cette incdisgence engendroit à son tour une foule d'hommes corrom pus, qui employoient toutes les ressources de laruse et de l’industrie, pour faire rendre aux riches la portion de leur nécessaire ; que le célibat et les inquiétudes qui Paccompagnent étoient, dans un grand nombre de citoyens, des effets de cet état de pénurie et d'angoisse où ils se trouvoient réduits : et que leur célibat produisoit par contre-coup la prostitution des filles du monde, parce que tout homme qui se prive du mariage , de gré ou de force, voue une fille au célibat ou à la prosütution. Cet effet résulte nécessairement d’une des loix harmoniques de la nature, puisque chaque homme vient au monde et en sort avec sa femme » OU, ce qui est la même chose, les mâles naissent et meurent en nombre égal aux femelles dans l’espéce humaine. J'ai tiré de ces principes plusieurs conséquences importantes.
d'a démontré enfin qu'une parte de nosmaladies
480 ÉTUDES physiques et morales. venoit des châtimens , des récompenses et de la vanité de notre éducation.
J'aihasardé différentes vues pour fournir au peuple des moyens abondans de subsistance et de population , et pour ranimer chez lui l'esprit de religion et de patriotisme , en lui présentant quelques perspectives de l'infini, sans lesquelles le bonheur d’une nation, comme celui d'un parüuculier , est nul et bientôt épuisé, quand on le composeroit d’ailleurs des plans les plus avantageux de finance, de commerce et d'agriculture. Il faut pourvoir à la fois à Thomme , comme animal et comme être intellectuel. J'ai terminé ces différens projets par présenter l'esquisse d’une éducation nationale, sans laquelle 1l ne peut y avoir aucune espèce de législation m de patriotisme durable. J'ai tâché d'y développer à la fois les deux puissances physique et intellectuelle de l'homme, et de les diriger vers la Patrie et la religion.
Sans doute je me serai souvent égaré dans des routes si nouvelles et si étendues. J ’aurai été bien des fois au - dessous de mon sujet par la coupe de mes plans, par mon inexpérience, par l'embarras même de mon style; mais, je le répète, pourvu que mes idées en fassent naître de meilleures à d’autres, je suis content. Cependant si le malheur est le chemin de la vérité, je n'ai pas manqué de moyens
pour me diriger vers elle. Les désordres dont j'ai
été souvent le témoin et la victime, m'ont fait naître des idées d'ordre. J'ai trouvé quelquefois sur ma route des grands accrédités et des hommes appartenans à des corps respectables qui avoient Loujours à la bouche les mots de patrie et d'humanité. Je me Suis approché d’eux pour m'éclairer de leurs lu miéres, et pour me mettre sous la protecuon de leurs vertus ; mais je n’ai trouvé que des intrigans, qui n’avoient d’autres objets que leur fortune personnelle , et qui m'ont bientôt persécuté , parce qu'ils ont vu que je n’étois propre à être ni l'agent de leurs plaisirs ; ni la trompette de leur ambition. Je me suis alors rangé du côté de leurs ennemis, croyant que J'y trouverois l'amour de la vérité et du bien publie , mais queique variés que soient nos sectes, nos partis €L nos Corps; j'ai rencontré partout les mêmes hommes , couverts seulement d’habits différens. Quand les uns et les autres ont vu queje refusois d’être leur sectateur, ils m'ont calomnié à la manière perfide de ce siècle, c’est-à-dire en faisant mon éloge. On vante beaucoup le temps Où HOUS VIVONS; mais si nous avons sur le trône un prince rival de Marc-Aurèle , notre siècle est l’émule de celui de Tibère.
Si je mettois au jour les Mémoires de ma vie(r),
(Gi) Au fond, ce seroit bien peu de chose sans doute; maïs quelque solitaire que soit aujourd’hui ma vie, elle a été II, x h
je ne voudrois pas d’autres preuves du mépris que mérite la gloire de ce monde, que de montrer à découvert ceux qui en sont les objets. Pendant que,
mêlée de grandes révolutions. J'ai donné , à l’occasion de la Pologne, un Mémoire fort détaillé au bureau des Affaires étrangères, où je prédisois son partage par ses voisins, plusieurs années avant qu’il ait élé effectué. Je me suis trompé seulement, en ce que j'avois compté que les Puissances co-partageantes la prendroient toute entière ; et je m'étonne encore de ce qu’elles ne l'ont pas fait. Au reste, ce Mémoire n'a été utile ni à ce pays, ni à moi-même, quoique jy euss® couru de grands risques, en me jetant, au sortir du ser vice de Russie, dans le parti des Républicains polonais , que la France et l'Autriche protégeoient. J’y fus fait prisonnier en 1765, lorsque j'allois, avec l'agrément de l’ambassadeur de l'Empire et du ministre de France à Varsovie , me jeter dans l’armée du prince Radsjivil. Ce malheur m'arriva à trois milles de Varsovie, par l'indiscrétion de mon guide. Je fus ramené dans cette ville, mis en prison, et menacé d’être livré aux Russes, du service desquels je sortois , si je w’avouois que l'ambassadeur de Vienne et le ministre de France avoient concouru à Me faire faire cette démarche. Quoique j'eusse toul redouter de la part des Russes, et que j'eusse pu envelopper dans ma disgrace deux personnes illustres par leurs emplois, et la rendre par conséquent plus éclatante, je persistai à la prendre entièrement sur mor compte. Je disculpai aussi de mon mieux mon guide, à qui Javois donné le temps de brûler les lettres dont il étoit porteur, en m'opposant, le pistolet à la main, aux Houllands qui vinrent nous surprendre la nuit dans la maison de poste
où nous fimes noire premier campement, au milieu des
sans nuire à personne, après une infinité de voyages, de services et de travaux infructueux , Je préparois dans la solitude ces derniers fruits de mon Cxpé-
D er rennes bois. Je n’ai eu aucune sorte de récompense pour ces deux
genres de services, qui m'ont coûté beaucoup de temps et d'argent. Il n’y a pas même long-temps que j’étois encore redevable d’une partie des frais de mon voyage à M.ennin, mon ami, qui étoit alors ministre de France à Varsovie, qui est aujourd’hui premier commis des Affaires étrangères à Versailles, et qui s’est donné à ce sujet bien des peines inutiles. Sans doute , si M. le comte de Vergennes eût été dans ce temps-là ministre des Affaires étrangères, J’eusse été convenablement récompensé, puisqu'il m’a aecordé quelques légères gratifications. Cependant je suis encore rede= vable , à cette occasion , de plus de quatre mille livres à plusieurs amis en Russie, en Pologne et en Allemagne.
Je n’ai pas été plus heureux à l’île de France, où jai été envoyé capitaine-ingénieur de la colonie ; car j'ai d’abord été persécuté par les ingénieurs ordinaires qui y étoient, parce que je n’étois pas de leur corps. On m’avoit fait passer dans ce pays pour y faire fortune; et Je m’y serois considérablement endetté, si je n’y avois pas vécu d'herbes. Je ne parlerai pas de tous les maux particuliers que jy ai éprouvés. Je dirai seulement que je cherchai à m'en distraire, en m'occupant de ceux qui afligeoient l'ile en général. C’est dans la seule vue d’y remédier que je publiai à mon reiour, an 1773, mon Voyage à l'ile de France. Je crus d’abord rendre un service essentiel à ma Patrie, en faisant voir que cette Île, que l’on remplissoit de troupes, n’étoit propre en aucune manière à être l’entrepôt ni la citadelle de notre
commerce des Indes, dont elle est éloignée de quinze cents
mh 2
rience et de mes veilles, mes enhenus secrets ; c’est-à-dire les hommes dont jé n'ai pas voulu être le paruüsan , m'ont fait retrancher un bienfait que je devois chaque année à la bienfaisance du prince. C'étoit le seul moyen que j'eusse de subsister et d'aider ma famille. À cette catastrophe se sont jomts des altérations de santé et des maux domestiques inénarrables. Je me suis donc hâté de cueillir le fruit encore vert de l'arbre que Je cultivois avec tant de constance , avant qu’il füt renversé par les tempêtes.
Mais je ne veux de mal à aucun de mes persécuteurs. Si je suis forcé un jour à cet égard de parler de leur conduite secrète envers mo1, ce ne sera que RL LR A GPS MUR LCR ARS Re FA
lieues. Ce que j'ai prouvé même par les événemens des guerres précédentes , où Pondichéri nous a été toujours enlevé, quoique l’île de France fût pleine de soldats. La guerre dernière a confirmé de nouveau la vérite de mes observations. Pour ces services, ainsi que pour plusieurs autres, je n’ai reçu d’autres récompenses que des persécutions indirectes, et des calomnies de la part des habitans de cette île, à qui j'ai reproché leur barbarie pour leurs esclaves. Je n’ai pas même été dédommagé suffisamment d’une espèce de naufrage que j’éprouvai à mon retour à l’île de Bourbon , ni de la modicité de mes appointemens , qui m'alloient pas à la moitié de ceux des ingénieurs ordinaires de mon grade. Je suis bien sûr que sous un Ministre de la Marine équitable , j'aurois recueilli quelques fruits de mes veilles et de mes services.
DE LEA NATURE. 485 pour justifier la mienne, Je leur ai d’ailleurs obligation. Leurs persécutions ont causé mon repos Je dois à leur ambition dédaigneuse une hberté préférable à leur grandeur. C’est à eux que je dois les études délicieuses auxquelles je me suis livré. La providence ne n'a point abandonné comme eux.
Elle m'a suscité des amis qui n'ont servi dans le temps auprés de mon prince, et elle m'en susciiera d’autres auprés de lui lorsqu'il sera nécessaire. Si J'avois eu en Dieu la confiance que j’ai donnée aux hommes, j'aurois été toujours tranquille ; les preuves de sa providence à mon égard dans le passé devoient me rassurer pour l’avenir. Mais par un vice de mon éducation, les opinions des hommes ont encore trop d’empire sur moi. Ce sont leurs craintes ct non les miennes qui me troublent. Cependant je me dis quelquefois à moi-même : Pourquoi vous embarrassez-vous de l'avenir ? Avant de venir au monde, vous êtes-vous inquiété de quelle manière s'assembleroient vos membres, et se développeroient vos nerfs et vos os? Quand vous êtes venu ensuite à la lumiére , avez-vous étudié l'optique pour savoir comment vous apercevriez les objets, et l'anatomie pour apprendre à mouvoir votre corps et pour lui donner de l'accroissement? Ces Opérauons de la nature , bien supérieures à celles des hommes, se sont faites en vous à votre insu, sans que vous vous en soyez mêlé, Si vous ne vous êtes pas inquiété du
486 ÉTUDES naître , pourquoi du vivre, et pourquoi du mourir ? N’êtes-vous pas toujours dans la même main ?
Cependant, d’autres sentimens naturels m'ont attristé. Par exemple, de n’avoir pas acquis, après tant de courses et de services , seulement un petit lieu agreste où j’eusse pu , au sem du repos , mettre en ordre mes observations sur la nature, qui sont les seules qui n’aient paru aimables et intéressantes sous le soleil. Un autre regret encore plus vif, est de n'avoir pas attaché à mon sort une compagne sim ple, douce, sensible et pieuse, qui bien mieux que la philosophie eùt adouci mes peines, et qui, en me donnant des enfans semblables à elle, m'eût laissé une postériié plus chère qu'une vaine réputation. J’avois trouvé cet asyle et ce rare bonheur en Russie , au milieu d’un service honorable ; mais J'ai renoncé à tous ces avantages , pour chercher, à l'instigation de nos ministres, de l'emploi dans ma Patrie , où je n’avois rien de semblable à prétendre. Cependant , je puis dire que mes études particulières ont réparé la première privation, en me donnant de jouir, non-seulement d’un petit coin de terre, mais de toutes les harmonies répandues dans. le grand jardim de la nature. Une épouse estimable ne peut pas être aussi aisément remplacée ; mais si je peux me flatter que cet ouvrage contribue à muk tiplier les mariages, à les rendre plus heureux, et à adoucir l'éducation des enfans, je croirai perpé=«
DE LA NATURE. 487 tuer en eux ma famille, et je considérerailes femmes et les enfans de ma Patrie comme m'appartenant en quelque chose.
Il n’y a de durable que la vertu. La beauté du corps passe vite ; la fortune inspire de vains desirs ; la grandeur fatigue ; la réputation est inconstante ; le talent et le génie même s’affoiblissent : mais la vertu est toujours belle, toujours variée , toujours égale et toujours forte , parce qu’elle est résignée à tous les événemens , aux privations comme aux jouissances , à la mort comme à la vie.
Heureux donc, et mille fois heureux si j'ai pu contribuer à réparer quelques-uns des maux de ma Patrie, et à lui ouvrir quelque nouvelle perspective de bonheur ! Heureux si j'ai pu , d'une part, essuyer les larmes de quelque imfortuné, et ramener, de Vautre , ces hommes égarés par la volupté, à la Divinité vers laquelle la nature , le temps, nos propres misères et nos affections secrètes nous entrainent avec tant de rapidité !
Il me semble quil se prépare pour nous quelque révolution favorable. Si elle arrive , on en sera redevable aux lettres : elles ne mènent aujourd’hui à rien ceux qui les culuüvent parmi nous ; cependant elles régissent tout. Je ne parle pas de l'influence qu’elles ont par toute la terre, gouvernée par des livres. T/Asie est régie par les maximes de Confucius, les Korans, les Beths, les Védams, &c.Mais,
en Europe, ce fut Orphée qui le premier rassembla ses habitans , et qui les üra de la barbarie par ses poésies divines. Ensuite le génie d'Homére fit naître les législations et les religions de la Grèce : il anima Alexandre, et le porta à la conquête de l'Asie. Il influa sur les Romains, qui cherchèrent, dans ses poésies sublimes , la généalogie du fondateur et des souverains de leur empire , comme les Grecs y avoient cherché les origmes de leurs républiques et de leurs loix. Son ombre auguste préside encore à la poésie, aux arts libéraux, aux académies et aux monumens de l'Europe : tant ont de pouvoir sur l'esprit humain les perspectives de la Divinité qu'il lui a présentées! Ainsi la parole qui créa le monde, le gouverne encore : mais quand elle fut descendue elle-même du &el, et qu’elle eut montré aux hommes la route du bonheur dans la seule vertu , une lumiere plus pure que celle qui avoit brillé sur les îles de la Grèce, éclaira les forêts des Gaules. Les sauvages qui les habitoient, auroient été les plus heureux des hommes , s'ils eussent été libres ; mais ils avoient des tyrans , et ces tyrans les replongèrent dans une barbarie sacrée , en leur présentant des fantômes d'autant plus effrayans , que les objets de leur confiance étoient devenus ceux de leur terreur. C’en étoii fait du bonheur des peuples , et même de la religion , lorsque deux hommes de lettres, Rabelais et Michel Cervantes, s'éleve-
PIB EPA ENFA TIAUIR PR: 489 rent, l'un en France, et l’autre en Espagne, et ébranlèrent à la fois le pouvoir monacal (r) et celui de la chevalerie. Pour renverser ces deux colosses, 1ls n’employérent d’autres armes que le ridicule, ce contraste naturel de la terreur humaine. Semblables aux enfans , les peuples rirent et se rassurèrent : ils n’avoient plus d’autres impulsions vers le bonheur que celles que leurs princes vouloient leur donner, si leurs princes alors avoient été capables d’en avoir. Le Télémaque parut, et ce livre rappela l'Europe aux harmonies de la nature. Il produisit une grande révolution dans la poliuque. Il ramena les peuples et les rois aux arts uuüles, au commerce, à l’agriculture , et sur-tout au sentiment de la Divinité. Cet ouvrage réunit à l’imagimauon d'Homere la sagesse de Confucius. Il fut traduit dans toutes les
langues de l'Europe. Ce n’est pas en France où 1l
(1) À Dieu ne plaise que je veuille parler des véritables religieux ! Quand ils n’auroient d’autre mérite dans cette vie que de la passer sans faire de mal, ils seroient respectables aux yeux même de l’incrédulité. Il ne s’agit point ici des hommes vraiment pieux, qui ont quitté le monde pour embrasser, sans obstacle, l'esprit de la religion; mais de ceux qui se revêtent d’un habit consacré par la religion, pour se procurer des richesses et des honneurs dans le monde; de ceux contre lesquels S. Jérôme a tant crié en vain, et qui ont vérifié sa prophétie dans la Palestine et dans l'Egypte, en décréditant la religion par leurs mœurs, leur avarice et leur ambition.
a été le plus admiré ; il y a des provinces en Angleterre où on y apprend encore à lire aux enfans. Quand les Anglais enirerent dans le Cambraisis , avec l’armée des alliés, ils voulurent en enlever lauteur qui y vivoit loin de la cour, pour lux: donner dans leur camp une fête militaire ; mais sa modestie se refusa à ce triomphe : 1l se cacha. Je n’ajouterai qu'un trait à son éloge ; ce fut le seul homme vivant dont Los x1v fut jaloux : et 1l avoit raison de l'être ; car , pendant qu’il cherchoit à se faire eraindre et adnurer de l'Europe par ses armées , ses conquêtes, ses fêtes, ses bâtimens et son faste, Fénélon s’en faisoit adorer avec un livre (r}.
(1) On a beau comparer Bossuet et Fénélon : je ne suis pas capable d'apprécier leur mérite; maïs le second me paroît bien préférable à son rival. Il a rempli, ce me semble, les deux points de la loi: [x À AIMÉ Dieu ET LES HOMMES.
On ne sera pas fiché de savoir ce que pensoit à son sujet Jean-Jacques Rousseau. Un jour, étant allé avec lui promener au Mont-Valérien , quand nous fümes parvenus au sommet de la montagne, nous formämes le projet de demander à dîner à ses hermites pour notre argent. Nous arrivâmes chez eux un peu avant qu'ils se missent à table, et pendant qu'ils étoient à l’église. J. J. Roussean me proposa d’y entrer, et d’y faire notre prière. Les hermites récitoient alors les litanies de la Providence, qui sont très-belles. Après que nous eûmes prié Dien dans une petite chapelle, et que les hermites se furent acheminés à leur réfectoire , J. J. me dit avec attendrissemént : « Maintenant J'éprouve ce qui est
Plusieurs gens de lettres inspirés par son génie ont changé parmi nous l’esprit du gouvernement et les mœurs. C’est à leurs écrits que nous sommes redevables de la destruction de plusieurs coutumes barbares, telles que de condamner à mort pour crime prétendu de sorülège , d'appliquer indifféremment tous les criminels à la question, l'abolition des restes de l'esclavage féodal , de usage de porter des épées dans le sein des villes et de la paix, &c..... C'est à eux qu’on doit le retour des goûts et des devors de la nature, ou du moins leurs images. {ls ont rendu à plusieurs enfans les mamelles de leurs méres , €t aux riches le goût de la campagne, qui les porte aujourd'hui à quitter le centre des villes pour en
e Pere
» dit dans l'Evangile : Quand plusieurs d’entre vous seront » rassemblés en mon nom, je me trouvera au milieu d'eux. » Il ya ici un sentiment de paix et de bonheur qui pénètre » l'ame ». Je lui répondis : « Si Fénélon vivoit, vous seriez » catholique ». Il me repartit hors de fui et les larmes aux yeux: «Oh! si Fénélon vivoit, je chercherois à être son » laquais pour mériter d’être son valet-de-chambre ». Ayant trouvé, il y a quelque temps, sur le Pomt-Neuf une de ces petites urnes de trois ou quatre sous que vendent les Italiens dans les rues, l’idée me vint d’en ériger, dans ma solitude, un monument à la mémoire de J. J. et de Fénélon, à la manière de ceux que les Chinois élèvent à celle de Confucius. Comme il y a deux petits écussons sur cette urne, J'écrivis sur l’un ces mots : J, J. Roussrau; et sur l’autre,
F. Fén£ron. Je la posai ensuite à six pieds de hauteur dans
habiter les faubourgs. Ils ont inspiré à toute la nation celui de l'agriculture , qui est dégénéré à l’orchnaire en fanatisme , dès qu’il est devenu un esprit de corps. Ce sont eux qui ont ramené la noblesse vers le peuple, dont elle s’étoit déjà rapprochée À la vérité par ses alliances avec la finance ; ils l'ont rappelée à ses devoirs par ceux de l'humanité. Ils Out dirigé toutes les puissances de l'Etat, et même les femmes , vers les objets patriotiques , en les couvrant d’agrémens et de fleurs.
O hommes de lettres ! sans vous l’homme riche
un angle de mon cabinet, et je plaçai auprès d’elle cette inscription :
À la gloire durable et pure De ceux dont le génie éclaira les verius, Combattit à la fois l’erreur et les abus, Et tenta d’amener le siècle à la nature.
Aux Jean-Jacques Rousseau , aux François Fénelons , J’ai dédié ce monument d’argile, Que j'ai consacré par leurs noms Plus augustes que ceux de César et d'Achille. Ils ne sont point fameux par nos malheurs:
Ils n’ont point , pauvres laboureurs, Ravi vos bœufs ni vos javelles ; Bergères , vos amans ; nourrissons , vos mamelles : Rois , les Etats où vous régnez:
Mais vous les comblerez de gloire, .
Si vous donnez à leur mémoire
Les pleurs qu'ils vous ont épargnés.
DEN RAPONPA EURE. 493 n’auroit aucune jouissance intellectuelle ; son opulence et ses dignités lui seroient à charge. Vous seuls nous rappelez les droits de l'homme et de la Divinité. Par-tout où vous paroissez, dans le militaire , dans le clergé , dans les loix , dans les arts, l’intelligence divine se montre , et le cœur humain soupire. Vous êtes à la fois les yeux et la lumière des nations. Nous serions peut-être mamtenantbien près du bonheur , si plusieurs d’entre vous voulant plaire à la multitude , ne l’eussent égarée en flattant ses passions et en prenant leurs voix trompeuses pour celle de la nature humaine.
Voyez comme ces passions vous ont égarés vousmêmes pour vous être trop rapprochés des hommes ! C'est dans la solitude, et réunis entre vous , que vos talens se communiquent des lumières mutuelles. Souvenez-vous des temps où les La Fontaine, les Boileau , les Racme , les Molière vivoient entre eux. Quel est aujourd’hui votre sort ? Ce monde , dont vous flattez les passions , vous arme les uns contre les autres. Il vous livre à la gloire comme les Romans livroient des malheureux aux bêtes. Vos lices saintes sont devenues des arênes de gladiateurs. Vous êtes, sans vous en douter , les instrumens de l'ambition des corps. C’est par vos talens que leurs chefs se procurent des dignités et des richesses ÿ tandis que vous restez dans l'obscurité et lindi-
pence. Songez à la gloire des gens de lettres chez
les peuples qui sortoient de la barbarie : ils préseiiièrent la vertu aux nations, et ils en furent les dieux. Songez à leur avilissement chez les peuples tombés dans la corrupüon : ils en flattérent les passions , et ils en furent les victimes. Dans la décadence de l'empire romain les lettres ne devinrent plus le partage que de quelques Grecs affranchis. Laissez courir la foule sur les pas des riches et des voluptueux. Que vous proposez-vous dans la sainte carrière des lettres, simon de marcher sous la protection de Minerve ? Quel respect le monde auroitil pour vous , s1 vous n’étiez couverts de son égide sacrée ? El vous fouleroit aux pieds. Laissez-le tromper ses adorateurs ; mettez votre confiance dans le ciel, dont les secours viendront vous chercher pariout où vous serez.
Un jour la vigne, en pleurant , se plaignoit au ciel de l'injustice de son sort. Elle envioit celui du roseau. « Je suis plantée, disoit-elle, dans des ro- » chers arides, et je suis obligée de produire des » fruits pleins de jus, tandis qu'au bas de cette , vallée le roseau , qui ne porte qu'une bourre » sèche , croît à son aise sur le bord des eaux ». Une voix lui répondit du ciel : « O vigne ! ne vous plai- » gnez pas de votre destinée. L'automne viendra , » le roseau périra sans honneur sur le bord des » marais ; mais les pluies du ciel tront vous cher-
, cher dans la montagne , et votre jus müri dans les
DE BA NATURE. 493 » rochers servira un jour à consoler les hommes et à » réjouir les dieux ». |
Nous avons encore un grand espoir de réforme dans l'affection que nous portons à nos rois. Chez nous l’amour de la Patrie n’est que l'amour du prince. C'est le seul bien qui nous réunisse , et qui plus d'une fois nous a ‘empéchés de nous séparer. D'un autre côté , les peuples sont les véritables monumens des rois. Tous ces monumens de pierre dont tant de princes croient éterniser leur mémoire , ne servent souvent qu'à la faire détester. Pline dit que les Egyptiens de son temps maudissoient la mémoire des rois d'Egypte qui avoient bâti les pyramides , encore avoient-ils oublié leurs noms. Les Egypüens de nos jours disent que c’est le diable qui les a faites , sans doute parle sentiment des peines que ces travaux ont coûtées aux hommes. Notre peuple attribue souvent la même origine à nos anciens ponts et aux grands chemins taillés dans des rochers qui sont à la hauteur des nues. On à beau frapper pour lui des médailles, il n'entend rien à leurs emblèmes ni à leurs inscriptions. Mais c’est le cœur des hommes qu'il faut empreindre par des bienfaits ; le timbre en est ineffacahle. Le peuple a perdu la mémoire de ses monarques qui ont présidé à des conciles, mais il chérit encore celle de ceux qui ont soupé chez des meûniers.
Le peuple n'affectionne dans son prince qu'une
seule qualité, c’est sa popularité ; car c'est d'elle que découlent toutes les vertus dont il.a besoin. Un acte de justice rendu à l’imprévu et sans faste à une pauvre veuve , à un charbonnier , le remplit d’admiration et de joie. Il regarde son prince comme un dieu, dont la providence veille partout; et il a raison , car un seul événement de cette nature qui arrive bien à propos, uüent tous les oppresseurs en crainte, et tous les opprimés en espérance. Aujourd’hui la vénalité et l’orgueil ont élevé entre le peuple et le roi mille murs impénétrables , d’or, de fer et de plomb. Le peuple ne peut plus aller vers son prince , mais le prince peut encore descendre vers son peuple. On a rempli à ce sujet nos rois de frayeurs et de, préjugés. Cependant il est tres-remarquable que , dans ce grand nombre de princes de toutes les nations qui ont été les victimes de diverses factions , pas un seul n’a péri faisant le bien, allant à pied et incognito ; mais tous , ou dansleurs carrosses , où à table, au sein des plaisirs; ou dans leur cour , au milieu de leurs gardes et au centre de leur puissance.
Nous voyons de nos jours l'empereur et le roi de Prusse parcourir en simple voiture, avec un ou deux domestiques et sans gardes , leurs Etats dispersés , quoique remplis en partie d'étrangers et de peuples conquis. Les grands hommes et les princes les plus
‘lustres de l'antiquité, tels que Scipion , Germani-
cus , Marc-Aurèle, VOyageolent sans suite à cheval, et souvent à pied. Combien de provinces de son royaume n'a pas parcourues ainsi, dans un siècle de troubles et de factions, notre grand Henri 1y ?
Un roi , dans ses Etats , doit être comme le soleil sur la terre , où il n'y a pas une seule petite plante qui ne recoive à son tour l’influence de ses rayons. De combien de grandes vérités nos rois sont privés par les préjugés des courtisans ! Combien ils perdent de plaisirs par leur vie sédentaire ! Je ne parle pas de ceux de la grandeur , lorsqu'ils voient à leur approche les peuples accourir en foule sur les chemins, les remparts des villes s’enflammer du tonnerre de l'artillerie, et les escadres sortant de leurs ports couvrir la mer de pavillons et de feux. Je les crois las des plaisirs de la gloire; mais je les crois sensibles à ceux de l'humanité , dont on les prive perpétuellement, On les force toujours d’être rois, on ne leur permet jamais d’être hommes. Quel plaisir pour eux de voiler leur grandeur comme des dieux, et d’aparoître au milieu d’une famille vertueuse, comme Jupiter chez Philémon et Baucis ! Combien peu il leur fandroit pour faire chaque jour des heureux ! Souvent ce qu'ils donnent à une seule famille de courtisans suffiroit pour fare le bonheur d'une province. Souvent leur simple apparition y rempliroit d’effroi tous les Lyrans, et en consoleroit les malheureux. On les croiroit par-tout quand on
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ne les sauroit nulle part. Un ami fidèle , quelques serviteurs robustes sufliroient pour rapprocher d'eux tous les agrémens des voyages, et pour en écarter tous les inconvéniens.
Ils sont les maîtres de varier les saisons à leur gré ; Sans sortir du royaume , et d'étendre leurs plaisirs aussi loin que leur puissance. Au lieu d’habiter des maisons de campagne sur les bords de la Seïne ou au milieu des roches de Fontainebleau , 1ls en peuvent avoir sur les bords de l'Océan et au pied des Pyrénées. Il ne tient qu'à eux de passer les ardeurs brûlantes de l'été au sein des montagnes du Dauphiné , entourées d’un horizon de neige ; l'hiver en Provence , sous des oliviers et des chênes verts ; l'automne dans les prairies toujours vertes el Sous les pommiers de la riche Normandie. {ls verroient aborder, sur les rivages de la France.des gens de mer de toutes les nations , des Anglais, des Espaenols , des Suédois, des Hollandais , des Italiens, vivant tous avec les costumes et les mœurs de leur pays. Nos rois ont, dans leurs. palais, des comédies, des bibliothèques, des serres, des cabinets d'histoire naturelle ; mais toutes ces collecuons ne sont que de vaines images des hommes et de la pature. Ils n’ont pas de jardins plus dignes d’eux que leur royaume , ni de bibliothèques plus instructuives que leur peuple. |
Ah ! si un seul homme peut être sur la terre l'es-
DE LA NATUR £. 449 por du genre humain , c’est un roi de France. Il régne sur son peuple par l'affection , son peuple sur l’Europe par les mœurs , l'Europe sur le reste du monde par la puissance. Rien ne l'empêche de faire le bien quand il lui plaît. Il peut , malgré la vénalité des emplois , humilier le vice superbe, et élever l’humble vertu. 11 peut encore descendre vers ses sujets , ou les faire monter vers lui. Beaucoup de rois se sont repentis d’avoir mis leur confiance dans des trésors , dans des alliés , dans des corps et dans des grands, mais aucun de s'être fié à son peuple et à Dieu. Ainsi ont régné les populaires Charles v et les S. Louis. Ainsi vous aurez régné un jour, 6 Louis xv1 ! Vous avez, dès vos premiers pas au trône , donné des loix pour le rétablissement des mœurs ; et ce qui étoit plus difficile, vous en avez montré l'exemple au milieu d’une cour francaise. Vous avez détruit les restes de l'esclavage féodal, adouci le sort des malheureux prisonniers, ainsi que les pumtons militaires et civiles , donné aux habitans de quelques provinces la Hberté de réparür entre eux les impositions nationales , remis à Ja nation les droits de votre avénement à la conronne , assuré aux pauvres matelots une portion des fruits de la guerre , et rendu aux gens de lettres Île privilége naturel de recueillir ceux de leurs veilles. Tandis que d’une main vous aidiez les infortunés de la nation , de l’autre vous éleviez des statues à ses