XII. E
la terre. À la moindre pluie , Vous les voyez toutes se dresser en l'air par leurs extrémités , comme si c’étolent autant de griffes. Elles résistent aux incendies même qu font périr tant d'arbres dans les forêts. J'ai vu des pays où on met chaque année le feu aux herbes, dans le temps de la sécheresse , se recouvrir , dès qu'il pleut, de la plus belle verdure. Quoique ce feu soit si acuif qu'il fait périr souvent les arbres qui se trouvent dans son voisinage, les racines des herbes n’en sont point offensées. Elles ont de plus la faculté de se reproduire de trois maniéres, par des rejetons qui poussent à leurs pieds, par des traînasses qu’elles étendent au loin, et par des graines trés-volatiles où imdigestibles , que les vents et les Bimaux dispersent de tous côtés. La plupart des arbres , au contraire , ne se régénérent naturellement que par leurs semences. Ajoutez aux avantages généraux des graminées , une variété étonnante de caractères dans leurs floraisons et leurs attitudes , qui les rend plus propres que les végétaux de toute autre classe, à croître dans toutes sortes de sites.
C’est dans cette famille, si J’ose dire cosmopolite, que la nature a placé le principal aliment de l’homme ; car les blés, dont tant de peuples subsistent, ne sont que des espèces de grarninées. Il n’y a point de terre où il ne puisse croître quelque éspèce de blé, Homère, qui avoit si bien étudié Lx
La TE
tal qui hui est propre. Il vante une île pour ses rai
bature, caractérise souvent chaque pays par le vé
sins , une autre pour ses oliviers , une autre pour ses lauriers, une autre pour ses palmiers ; mais il ne donne qu’à la terre l’épithète générale de Zeidora, ou porte-blé. En effet, la nature en a formé pour croître dans tous les sites, depuis la ligne jusqu'aux bordsde la mer Glaciale. I ÿ en a pour les lieux humides des pays chauds , comme lé riz de l'Asie, qui vient en abondance dans les vases du Gange. 1] À en a pour les lieux marécageux des pays froids, comme une espèce de folle-avoiné qui croît naturellement sur les bords des fleuves de l'Amérique septentrionale, et dont plusieurs nations sauvages font chaque année d’abondantes récoltes (1). D'autres blés réussissent à merveille sur les terres chaudes et sèches, comme le millet et le panic en Afrique, et le maïs au Brésil. Dans nos climats, le froment se plait dans les terres fortes, le seigle dans les sables, le sarrasin sur les coteaux pluvieux , l’avoine dans les plaines humides , l’orge dans les rochers. L’orge réussit jusque dans le fond du Nord, J'en ai vu par le 61° degré de latitude nord, dans les roches de la Finlande, des récoltes aussi belles qu'en aient Jamais produit les champs de la Pales- ÈS ;
(1) Voyez le P. Hennepin, récolet ; Champlain, et les autres Voyageurs de l'Amérique septentrionale.
une. LéDIé su A OUEST ec0ins de l’homme.
Avec sa paille, il peut se loger, se couvrir, se chauffer, et nourrir ses brebis, sa vache et son cheval; avec son grain , 1] fait des alimens et des boissons de toutes sortes de saveurs. Les peuples du Nord en brassent de la bière et en tirent des eaux-de-vie plus fortes que celle du vin; telles sont celles de Dantzick. Les Chinois (1) font avec le riz un vin auss; agréable que le meilleur vin d'Espagne. Les Brésiliens préparent avec le maïs, leur ouicou. Enfin , avec l’avoine torréfiée ; on peut faire des crêmes qui ont le parfum de la vanille. Si nous Joignons à ces qualiés celles des autres plantes domestiques, dont la plupart croissent aussi par toute la terre, nous y trouverons les saveurs du girofle, du poivre, des épiceries, et, sans sortir de nos jardins , nous rassemblerons les jouissances dispersées dans le reste des végétaux.
Nous pouvons reconnoître dans l'orge et dans l’avoine les caractères élémentaires dont Jai parlé, qui varient les espèces de plantes du même genre , suivant les sites où elles doivent naître. L’'orge destiné aux lieux secs a des feuilles larges et ouvertes à leur base, qui conduisent les eaux des pluies à sa racine. Les longues barbes qui surmontent les balles qui enveloppent ses grains, sont hérissées de (1) Voyage à la Chine, par Isbrand-Ides.
Diet DA PNA TURC. 69
dentelures propres à les accrocher aux poils des animaux, et à les ressemer dans les lieux élevés et arides. L’avoine , au contraire, destinée aux lieux humides , a des feuilles étroites , arrêtées autour de sa tige, pour intercepter les eaux des pluies. Ses balles renflées, semblables à deux longues demivessies, et peu adhérentes aux grains , les rendent propres à surnager et à traverser les eaux par le secours du vent. Mais voici quelque chose de plus admirable , qui confirmera ce que nous avons dit sur les usages des diverses parties des plantes par rapport aux élémens, et qui étend les vues de la nature au-delà même de leurs fruits, que nous avons regardés comme leurs caractères déterminans ; c’est que l’orge , dans les années pluvieuses, dégénêre en avoine , et l’avoine , dans les années sèches, se change en orge. Cette observation, rapportée par Pline, Galen et Mathiole, commentateur de Dioscoride (1),a été confirmée par les expériences de plusieurs naturalistes modernes. À la vérité, Mathiole prétend que cette transformation de l’orge ne se fait pas en avoine proprement dite, qu'il appelle Bromos, mais en une plante qui lui ressemble au pre mier coup-d'œil, et qu'il appelle Ægilops ou Coquiole. Cette transformation , constatée par les expériences réitérées des laboureurs de son pays, et
sn
(1) Voyez Mathiole sur Dioscoride, Hv. 4, page 432.
ro ÉTUDES
par celle que le père de Galien ft expressément pour s’en convaincre, suffit, avec celle des fleurs de la linaire et des feuilles de plusieurs végétaux, Pour nous prouver que les rapports élémentaires des plantes ne sont que les rapports secondaires et que les rapports des animaux ou humains sont les principaux. Ainsi la nature a placé le caractère d’une plante, non-seulement dans la forme du fruit, mais dans la substance de ce méme fruit.
Je présume de là, qu'ayant fait en général de la substance farineuse la base de la vie humaine , elle Va répandue dans tous les sites sur diverses espèces de graminées; qu'ensuite voulant y ajouter des modificauons relatives à quelques humeurs de notre tempérament, où à quelque influence de la saison ou du climat, elle en a fait d’autres combinaisons qu'elle a placées dans les plantes légumineuses, comme les pois et les fèves, que les Romains comprenoient au rang des blés; qu’enfin elle en à formé d’une autre sorte qu’elle a mises dans les fruits des arbres , comme les châtaignes, ou dans les racines : comme les patates et les pommes-de-terre. Ces convenances de substance avec chaque climat sont si certaines, que par tout pays, le fruit qui y est le plus commun est le meilleur et le plus sain. Je présume encore qu'elle a suivi le même plan par rap. port aux plantes médicinales, et qu'ayant répandu sur plusieurs familles de végétaux , des vertus relae
tives à notre sang , à nos nerfs, à nos humeurs , eile les a modifiées dans chaque pays suivant les maladies que le climat y engendre, et les a mises en opposition avec les caractères paruculiers de ces mêmes maladies. C’est, ce me semble, pour avoir négligé ces observations qu'il s’est élevé tant de doutes et des disputes sur les vertus des plantes. Tel simple qui remédie à un mal dans un pays, l'augmente quelquefois dans un autre. Le quinquina , qui est l'écorce d'une espèce de mangler d’eau douce du Mexique, guérit les fièvres de l'Amérique d’une espèce particulière aux lieux hunudes et chauds , et échoue souvent contre celles de l'Europe. Chaque remède est modifié dans chaque lieu, comme chaque mal. Je ne pousserai pas plus loin cette réflexion, qui me feroit sortir de mon sujet ; mais si les médecins y faisoient l'attention qu'elle mérite, ils étudieroient mieux les plantes de leur pays, et ils ne leur préférerotent pas, comme is font la plupart, celles des pays étrangers, qu'ils sont obligés de modifier de mille maniéres pour leur donner au hasard des convenances avec les maladies locales. Ce qu'il y a de certain, c'est que quand la nature a déterminé une certaine saveur dans quelque végétal, elle la répéie par toute la terre , avec des modifications qui n'empêchent pas cependant de reconnoître sa vertu principale. Ainsi, ayant mis Le cochléaria, ce puissant anu-scorbutique ;
Jusque sur les rivages brumeux du Spitzherg, elle en a répété la saveur et les qualités dans le cresson. de nos ruisseaux , dans le cresson alénois de nos jardms, dans Ja Capucine, qui est un cresson des rivicres du Pérou, enfin dans les graines même du Papayer , qui vient aux lieux humides dans les îles Anülles. On trouve pareillement la saveur, l'odeur et les qualités de notre ail , dans des bois, des écorces et des mousses de l'Amérique (x).
(1) J’observerai ici que l'ail, dont l'odeur est si redoutée de nos petites-maîtresses, est Peut-être le remède le plus Puissant qu’il y ait contre les Vapeurs et les maux de nerfs, auxquels elles sont si sujettes. J'en ai vu plusieurs expériences. Pline assure même qu’il guérit l’épilepsie. 11 est encore anti-putride , et tonte plante qui a son odeur, a les mêmes vertus. Il est très -remarquable que les plantes à odeur d’ail croissent communément dans les lieux marécagcux, Comme un remède présenté par la nature contre les émanations putrides qui s’en exhalent. Tel est » entre autres, le scordium. Galien apporte que l’on reconnut sa vertu anti-putride en ce que, après un combat, les Corps morts qui gisoient sur des plantes de scordium > se trouvèrent bien moins corrompus IME Ceux qui en étoient loin , et que ces Corps étoient principalement restés frais et sains du côté où ils touchoient à ces plantes, Mais l'épreuve que le baron de Busbec en fit sur des COrps Vivans , est encore plus frappante. Ce grand homme revenant de Constantinople, à son premier voyage, un Turc de sa suite fut attaqué de la peste et en mourut. Ses camarades se partagèrent ses dépouilles, malgré les représentations du médecin de Busbec, qui leur
Ces considérations me persuadent que les caractères élémentaires des plantes et leur entière confi-
guration ne sont que des moyens secondaires, EL que
leur caractère prmcipal tentaux besoins de l’homme. Ainsi pour établir dans les plantes un ordre simple et agréable , au lieu de parcourir successivement leurs harmonies élémentaires, végétales , animales et humaines, il faudroit renverser cet ordre, sans toutefois l’altérer , et partir d’abord des plantes qui
UN: DR Re — prédit que la peste ne tarderoit pas à se communiquer à eux. En effet, quelques jours après ils en éprouvèrent les symptômes.
Mais laissons le savant et vertueux ambascadeur rendre compte lui-même des suites de cet événement. « Le jour » suivant de notre départ d’Andrinople, dit-il , ils allèrent » tous le trouver d’un air triste et abattu, se plaignant d’un » grand mal de tête, en lui demandant des remèdes. Ils sen- » tirent bien que c’étoient-là les premiers symptômes de la » peste. Pour lors, mon médecin leur fit une sévère répri- » mande, et leur dit qu’il s’étonnoit qu’ils vinssent chercher » des remèdes contre un mal dont il les avoit prévenus, ct » qu’ils avoient cherché avec empressement. Ce m'étoit pas » cependant qu’il ne voulût bien les soigner. Ilétoit au con- » traire très-inquiet comment il feroit pour les secourir. » En effet, où prendre des remèdes dans une route où les » choses les plus communes scuvent manquent ? La Provi- » dence devint notre seul espoir; elle nous secourut effec- » tivement. Voici comment.
» J'étois accoutumé, aussi-tôt que nous élions arrivés » dans les endroits de notre route, d’aller me promener aux
présentent à l’homme ses premiers besoins , passer de-là aux usages qu'en tirent les animaux , et s’arréter aux sites qui en déterminent les variétés. Cette marche est d'autant plus aisée à suivre, que le premier point du départ est fixé par l’odorat et le goût. Les témoignages de ces deux sens ne sont pas à mépriser ; car ils nous servent à décider les qualités intimes des plantes, bien mieux que les NS ST » environs, et de chercher ce qu’il y avoit de curieux: ce » jour-là, je fus assez heureux pour alier sur les bords d’un » pré. Japerçus dedans une plante qui m’étoit inconnue ; » je pris de sa feuille, je la sentis : elle avoit l’odeur de l’ail. » Aussi-tôt je la donnai à mon médecin, lui demandant s’il » la connoissoit. Après l’avoir examinée avec attention, il » me répondit que c’étoit du scordium. Il leva les mains au » ciel, et rendit graces à Dieu, du remède si à propos qu'’it » nous envoyoit. Il en ramassa à l’instant une grande quan- » ité , qu'il alla mettre dans un chaudron et qu’il fit bien » bouillir. De là, il avertit nos pestiférés de prendre cou- » rage; et, sans perdre un moment, il leur fit boire la décoc- » tion de cette plante, dans laquelle il mit un peu de terre » de Lemnos; ensuite il les fit bien chauffer et les renvoya » coucher , leur ordonnant de ne dormir qu'après qu’ils » auroient bien sué , ce qu’ils observèrent exactement. Dès » le lendemain ils se sentirent très-soulagés. On leur donna » ensuite une seconde potion de cette même drogue, qui » finit enfin de les guérir. C’est ainsi que, par la grace de » Dieu, nous échappâmes à la mort, qui nous sembloit très- » proche ». { Lettres du baron de Busbec, tome 1, pag. 197 et 198.)
décomposiuions de la chine. Ils peuvent s'étendre à tout le règne végétal, d'autant qu'il n'y a pas un seul genre de plante , différencié en ombelle, en rose , en papilionacée, &e. , qui n’offre à l’homme un aliment dans quelque partie du globe. Le souchet d'Ethiopie porte à sa racme des bulbes qui ont le goût d'amandes. Celui qu’on appelle en Italie Trasi, en produit qui ont la saveur des châtaignes (1). Nous avons trouvé en Amérique la pomme-de-terre dans la classe des solanums, qui sont des poisons. C’est un jasmin de l'Arabie qui nous donne le café. L'églantier ne produit chez nous que des baies pour les oiseaux ; mais celui de la terre d’Iesso, qui y croît entre les rochers et les coquillages des bords de la mer, porte des calices si gros et si nourrissans, qu'ils servent d’aliment une partie de l’année aux habitans de ces rivages (2). Les fougères de nos coteaux sont stériles; cependant dans l'Amérique septentrionale 1l en croît une espèce appelée Fix baccifera, qui est chargée de baies fort bonnes à manger (3). L'arbre même des îles Moluques, appelé Libbi par les habitans , et Palmier-sagou par les
(1) Voyez le Catalogue du Jardin des Plantesde Bologne, par Hyacinthe Ambrosino.
(2) Voyez la Collection des Voyages de Thévenot.
(3) Voyez le P. Charlevoix, Histoire de la Nouvelle- France.
voyageurs, n'est qu’une fougère, au jugement de nos botamistes. Cette fougére renferme dans son tronc le sagou , substance plus légère et plus déhcate que le riz. Enfin, 1l y a jusqu’à certaines espèces de fucus de mer, que les Chinois mangent avec délices , entre autres, ceux qui composent les nids d'une espèce d’hirondelle.
En disposant donc dans cet ordre les plantes qui portent la substance principale de l’homme, comme les graminées, on auroit d’abord pour notre pays le froment des terres fortes, le seigle des sables, l'orge des rochers, l’avome des lieux humides, le blé sarrasin des collines pluvieuses ; et pour les autres climats et expositions , le panic, le mil, le millet, le maïs, la folle-avoime du Canada, le riz de PAsie , dont quelques espèces viennent dans les heux secs, &c...…
Il seroit encore uule de déterminer sur la terre des lieux auxquels on pourroit rapporter l’origine de chaque plante comestible. Ce que j'ai à dire à ce sujet n’est qu'une conjecture , mais elle me paroît bien vraisemblable. Je pense done que la nature a mis dans des îles, les espèces des plantes les plus belles et les plus convenables aux besoms de l’homme. Prenuérement , les îles sont plus favorables aux développemens élémentaires des plantes que l’intérieur des continens , car 1l n’y en a point
qui ne jouisse des influences de tous les élémens,
ayant autour d’elle les vents et lamer, et souvent dans son intérieur des planes, des sables , des lacs, des rochers et des montagnes. Une île est un peut monde en abrégé. Secondement , leur température particulière est si variée , qu’on en trouve dans tous les points principaux de longitude et de lautude, quoiqu'il y en ait un nombre considérable qui nous soit encore inconnu , entre autres, dans la mer du Sud. Enfin, l'expérience prouve qu'il n’y a pas un seul arbre fruitier en Europe qui ne devienne plus beau dans quelqu'une des îles qui sont sur ses côtes, que dans le continent. J’ai parlé de la beauté des châtaigniers de la,Corse et de la Sicile ; mais Pline, qu nous a conservé l’origme des arbres fruitiers qui étoient de son temps en Italie , nous apprend que la plupart avoient été apportés des îles de l’Archpel. Le noyer venoit de la Sardaigne ; la vigne , le figuier , l’olivier et beaucoup d’autres arbres fruitiers, étoient originaires des autres îles de la Méditerranée. Il observe même que l'olivier , ainsi que plusieurs autres plantes , ne réussit que dans le voisinage de la mer. Tous les voyageurs modernes confirment ces observations. Tavernier , qui avoit traversé tant de fois l'Asie , dit qu’on ne voit plus d’olviers au-delà d'Alep. Un anonyme Anglois que jai déjà cité avec éloge , assure que nulle part dans le continent on ne trouve des figuiers , des vignes, des mûriers, ainsi que plusieurs autres arbres frui-
58 ÉATAUID ÊS tiers, Qui soient comparables en grandeur et en production à ceux de lArchipel , malgré la négligence de ses mfortunés cultivateurs. Je pourrois \ joindre beaucoup d’autres végétaux qui ne viennent que dans ces îles , et qui fournissent au commerce de l'Europe, des gommes , des mannes et des teintures. Le pommier, si commun en France D Y donne nulle part des fruits aussi beaux et d'espèces aussi variées que sur les rivages de la Normandie , sous l’haleine des vents maritimes de l’ouest. Je ne doute pas que le fruit qui fut le prix de la beauté, n'ait aussi, comme Vénus, quelque île favorite. Si nous portons nos remarques jusque dans la zône torride , nous verrons que ce n’est ni de l’Asie, ni de l'Afrique que se uüre le girofle , la muscade, la cannelle , le poivre de la meilleure qualité , le benjoim , le sandal, le sagou, etc. mais des îles Moluques ; ou de celles qui sont dans leurs mers, Le cocotier ne vient dans toute sa beauté qu'aux îles Maldives. I y a même dans les archipels de ces mers quantité d'arbres fruiuers décrits par Dampier, Qui ne sont pas encore transplantés dans l'an cien conunent, tels que l'arbre à grappes. Le double coco ne Se trouve qu'aux îles Séchelles. Les îles nouvellement découvertes de la mer du Sud, telles que celle de Taïu, nous ont présenté des arbres incounus , comme le fruit à pain et le mürier dont l'écorce sert à faire des étoffes. On en peut dire
autant des productions végétales des îles de l'Amérique , par rapport à leur conunent.
Je pourrois étendre ces observations jusqu'aux oiseaux etaux quadrupèdes même, qui sont plus beaux et d'espèces plus variées dans les îles que par-tout ailleurs. Les éléphans les plus estimés en Asie, sont ceux de l’île de Ceylan. Les Indiens leur croient quelque chose de div; qui plus est, ils prétendent que les autres éléphans reconnoissent cette supériorité. Ce qu'il ÿ a de certain, c’est qu'ils sont beaucoup plus chers en Asie que tous les autres. Enfin , les voyageurs les plus dignes de foi , et qui ont le mieux observé , comme l’anglois Dampier, le Pére du Tertre et quelques autres , disent qu'il n’y a pas un récif dans les mers comprises entre les tropiques, quine soit distingué par quelque sorte d'oiseau, de crabe , de tortue ou de poisson qui ne se trouve nulle part ailleurs , n1 d’especes st variées , m1 en si grande abondance. Je présume que la nature a ainsi distribué ses principaux bienfaits dans les îles pour imviter les hommes à y passer et à parcourir la terre. Ce ne sont que des conjectures ; mais il estrare qu’elles nous trompent , quand on les fonde sur l'intelligence et la bonté de son auteur.
On pourroit donc rapporter la plus belle espèce de blé, qui est le froment , à la Sicile, où l’on prétend en effet qu'il fut trouvé pour la prentière fois.
La fable a immortalisé cette découverte, en y plaçant les amours de Cérès, ainsi que la naissance de Bacchus dans l’île de Naxos, à cause de la beauté de ses vignes. Ce qu'il y a de certain, c’est que le blé n’est indigène qu’en Sicile , si toutefois 1l s’y reperpétue encore de lui-même , comme l’assuroient les anciens. Après avoir déterminé de la même mauière les autres convenances humaines des graminées , avec différens sites de la terre , on chercheroitles graminées qui ont des rapports marqués avec nos animaux domestiques, comme le bœuf, le cheval , la brebis, le chien. On les caractériseroit par les noms de ces animaux. Nous aurions des gramen bovinum, equinum, ovinum , caninum. On distingue roit ensuite les espèces de chacun de ces genres, par les noms des différens lieux où ces animaux les retrouvent sur les bords desfleuves, dans les rochers, sur les sables, dans les montagnes , de sorte qu'en Yÿ ajoutant les épithètes , fluviatile , saxatile , arenosum, montanum , on suppléeroit avec deux mots à toutes les longues phrases de notre botanique. On répartiroit de même les autres graminées aux divers quadrupèdes de nos forêts, comme aux cerfs , aux lièvres, aux sangliers , etc. Ces premières déternunations demanderoient quelques expériences à faire sur les goûts des animaux , mais elles seroient fort nstructives et très-amusantes. Elles ne seroient pas cruelles, comme la plupart de celles de notre phy-
PUR AUNSATAULR Fi OL
sique moderne qui les écorche vifs , les empoisonne ou les’ étouffe , pour connoîïtre leur naturel. Elles ne s’oceuperoient que de leurs appéüts, et non de leurs convulsions. Au reste , il y a déjà beaucoup de ces plantes préférées , qui sont connues de nos bergers. Un d’eux m'a montré aux environs de Paris, une graminée qui engraisse plus les brebis en quinze jours , que les autres espèces ne pourroient le faire en deux mois. Aussi, des qu’elles l’appercoivent, elles y courent avec la plus grande avidité. J’en ai été témoin. Je ne veux pas dire toutefois que chaque espèce d'animal borne son appéut à une seule espèce de mets. Il suffit seulement , pour établir l'ordre que je propose , que chacune d’elles donne, dans chaque genre de plante , la préférence à une espèce , et c'est ce que l’expérience confirme.
La grande classe des graminées étant ainsi distribuée aux hommes et aux animaux, les autres plantes présenteroient encore plus de facilité dans leurs répartitions , parce qu'elles sont bien moins nombreuses. Dans les quinze cent cinquante espèces de plantes reconnues par Sébastien le Vaillant, aux environs de Paris,1l y a plus de cent familles, parmi lesquelles celle des graminées comprend pour sa part quatre-vingt-cinq espèces, sans compter vingtsix variétés, et nos différentes sortes de blés. Elle est la plus nombreuse après celle des champignons,
qui en a cent dix, et celle des mousses, qu en à Ill. g
82 ÉTUDES quatre-vingt-$ix. Ainsi, au lieu des classes systématiques de notre botanique , qui Ac PR Ene point les usagés de la plupart des parties végétales, qui ‘confondént souvent les plantes les plus disparates, et qui séparent celles qui sont du même genre , nous aurions un ordre simple, facile , agréable , et d'une éténdue infinie , qui, passant de l’homme aux animaux , aux végétaux ét aux élémens, nous montreroit lés plantes qui servent à notre usage et à ceux des êtres sensibles , rendroit à chacune d’elles ses relations élémentaires , à chaque site de la terre sa beauté végétale, et remplirort le cœur humain d'admiration ét de reconnoiïssance. Ce plan paroît d'autant plus conforme à celui de la nature, qu'il est éntièremeént compris dans la bénédicuon que son Auteur donha à nos premiers parens, lorsqu'il leur dit(r): «Je vous a donné toutes les herbes » qui portent leurs graines sur la terre , et tous les » arbres qui renferment en eux-mêmes leurs se- » mences, chacun SELON SON ESPÈCE, afin qu'ils » vous servent de nourriture ; et à tous les animaux » de la terre, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce » qui se remue sur la terre , et qui est vivant et » animé , afin qu'ils aient de quoi se nouUrTIT }. Cette bénédiction ne s’est pas bornée, pour
l'homme, à quelque espèce primordiale dans chaque
moe
(1) Genèse, chap. 1, v. 29 et 30.
DE LA NATURE. 85 genre , elle s’est étendue à tout le règne végétal, qui se convertit pour lui en alimens, par le moyen des animaux domestiques. Linnæus leur a présenté les huit à neuf cents plantes que produit la Suède, et 11 a remarqué que la vache en mange deux cent quatre-vingt-six ; la chèvre , quatre cent cinquante huit; la brebis, quatre cent dix-sept; le cheval, deux cent soixante-dix-huit ; le porc, cent sept. Le premier animal n’en refuse que cent quatre-vingt quatre ; le second, quatre-vingt-douze ; le troisième | cent douze ; le quatrième, deux cent sept; le cinquiéme, cent quatre-vingt-dix. Il ne comprend dans ces énumérations que les plantes que ces animaux mangent avec avidité, et celles qu'ils rejettent avec obstüimatuon. Les autres leur sont imdifférentes ; ils en mangent au besoin, et méme avec plaisir lorsqu'elles sont tendres. Il n'y en à aucune de perdue. Celles qui sont rebutées des uns font les délices des autres. Les plus Âcres , et méme les plus venimeuses , servent à en engraisser quelques-uns. La chèvre broute les renoncules des prés qui sont si poivrées, la üthymale et la ciguë. Le porc déyore la prêle et la jusquiame. Il n’a point admis à ces épreuves l’âne, qui ne vit point en Suëde , ni le renne qui l'y remplace si avantageusement dans les parties du nord , ni les autres animaux domestiques, comme le canard, l'oie, la poule , le pigeon, le ebat et le chien. Tous ces animaux réums semblent
Re
destinés a tourner à notre profit tout ce qui végête, par leurs appéuts universels, et sur-tout par Cet insünct inexplicable de domesticité qui les attache à nous , sans qu'on ait pu en rendre susceptibles, ni le cerf qui est sitimide, ni même les petits oiseaux qui cherchent à vivre sous noire protection , telle que l’hirondelle, qui fait son nid dans nos maisons. La nature n'a donné l’imsunet de sociabilité humaine qu'à ceux dont les services pouvoient être utiles à l'homme en tout temps, et elle les a configurés d'une manière admirable pour les différens sites du régne végétal. Je ne parle pas du chameau des Arabes , qui peut rester plusieurs jours sans boire , en traversant les sables brülans du Zara; ni du renne des Lapons , dont le pied très-fendu peut s'appuyer et courir sur la surface des neiges ; n1 du rhinocéros des Siamois et des Péguans, qui, avec les plis de sa peau qu’il gonfle à volonté, peut se dégager des terreins marécageux du Siriam ; ni de l'éléphant de l'Asie, dont le pied divisé en cimq ergots est si sûr dans les montagnes escarpées de la zône torride ; ni du lamas du Pérou, qui gravit avec ses pieds ergotés les äpres rochers des Cordilières. Chaque site extraordinaire nourrit pour l'homme un serviteur commode. Mais sans sortir de nos hameanx , le cheval solipède paît dans les planes, la vache pesante au fond des vallées , la brebis légère
eur la croupe des collines, la chèvre grimpante sur
DE LA NATURE. 85 les flancs des rochers; le porc, armé d'un grom, fouille les racines des. marais ; Voie et le canard, mangent les herbes fluviaules ; la poule ramasse tout ce qui se perd dans les champs; l'abeille aux quatre ailes butine les. poussières des fleurs; et le pigeon rapide va glaner les semences qui se perdent dans les rochers inaccessibles. Tous ces animaux , après avoir occupé pendant le jour les différens sites de la végétation , reviennent le soir à l’habiiauon de l'homme , avec des bêlemens , des murmures et des cris de joie, en lui rapportant les doux tributs des planies changées, par une métamorphose inconcevable , en miel, en lait, en beurre , en œufs et en créme.
J'aime à me représenter ces prenmers temps du monde, où les hommes voyageoient sur la terre avec leurs troupeaux, en mettant à contribution tout le règne végétal. Le soleil les invitoit à s’avancer jusqu'aux extrémités du nord avec le printemps qui le devance , et à en revenir avec l'antomne qui le suit. Son cours annuel dans les cieux semble réglé sur les pas de l’homme sur la terre. Pendant que cet astre s’avance du tropique du Capricorne à celui du Cancer , un voyageur parti de la zône torride à pied, peut arriver sur les bords de a mer Glaciale , et revenir ensuite dans. la zône tempérée , lorsque le soleil retourne sur ses pas , en faisant tout
au plus quatre à cinq lieues par jour, sans éprouver
dans sa route, n1 les chaleurs de l'été , ni les frimas de liver. C’est en se réglant sur le cours annuel du soleil, que veyagent encore quelques hordes tartares. Quel spectacle dut offrir la terre à ses premiers habitans, lorsque tout y étoit à sa place, et qu'elle n’avoit point encore été dégradée par les travaux imprudens ou par les fureurs de l’homme ! Je suppose qu'ils partirent de l'Inde, le berceau du genre humain , pour s’avancer au nord. Ils traversérent d'abord les hautes montagnes de Bember, toujours couvertes de neige , qui entourent comme un rempart l'heureuse contrée de Cachemire, et qui la séparent du royaume brülant de Lahor (1). Elles se présentérent à eux comme d'immenses amphithéatres de verdure, qui portoient du côté du midi tous les végétaux de l'Iude , et du côté du nord tous ceux de l'Europe. Ils descendirent dans le vaste bassin qu’elles renferment, et ils y virent une parte des arbres fruitiers qui devoient enrichir un jour nos vergers. Les abricotiers de la Médie et les pêchers de la Perse bordoient de leurs rameaux fleuris les lacs et les ruisseaux d’eau vive qui l’arrosent. En sortant des vallées toujours vertes de Cachemire , 1ls pénétrèrent bientôt dans les forêts de l'Europe , et se reposérent sous les feuillages des
grands hêtres et des ormes touffus, qui n’avoient
(1) Voyez Bernier, Description du Mogol.
DE LA NATURE. 67 ombragé que les amours des oiseaux, et qu'aucun poëte n’avoit encore chantés. Ils traversérent les vastes prairies qu'arrose l'Irus, semblables à des mers de verdure, et diversifiées çà'et là de longs tapis de lis jaunes, de lisières de ginzengs, et de touffes de rhubarbes aux larges feuillages : en sui vant ses bords, ils s’enfoncèrent dans les forêts du nord, sous les majestueux rameaux des sapins, et sous les ombrages mobiles des bouleaux. Que de riantes vallées s’ouvrirent à eux le long des fleuves, et les invitérent à s’écarter de leur route, en leur promettant encore de plus doux objets! Que de coteaux émaillés de fleurs mconnues, et couronnés d'arbres antiques et vénérables , les engagérent à ne pas aller plus loin ! Parvenus sur les bords de la mer Glaciale, un nouvel ordre de choses s’offrit à eux. Il n’y avoit plus de nuit ; le soleil tournoit autour de l’horizon , et des brumes éparses dans les airs répétoicnt , sur différens plans, sa limière en arcs-en-ciel de pourpre et en éblouissantes parhélies. Mais si la magnificence étoit redoublée dans les cieux , la désolation étoit sur la terre. L’Océan étoit hérissé de glaces flottantes , qui apparoïssoient à l'horizon comme des tours et comme des cités en ruine ; et on ne voyoit sur le continent, pour bocages , que quelques arbrisseaux déformés par Îles vents, et pour prairies , que des rochers couverts de mousses. Sans doute périrent là les troupeaux qu
les avoient accompagnés; mais la nature y avoit encore pourvu aux besoins des hommes. Ces rivages étoient formés d’épais lits de charbon de terre (1). Les mers fourmilloient de poissons, et les lacs d’oiseaux. Il falloit, parmi les animaux, des aides et des domestiques : la renne parut au milieu des mousses ; elle offrit à ces familles errantes les services du cheval dans sa légèreté, la toison de la brebis dans sa fourrure ; et en leur montrant, comme la vache, ses quatre mamelles avec un seul nourrisson , elle sembla leur dire qu’elle étoit destinée comme elle à partager son lait avec des mères surchargées d’enfans.
Mais la parue de la terre qui dut aturer les prenuers regards des hommes, dut être l'Orient. Le lieu de l'horizon où se léve le soleil, fixa sans doute toute leur attention, dans un temps où aucun de nos systêmes n’avoit encore déterminé leurs opinions. En voyant l’astre de la lumière se lever chaque jour du même côté, ils durent se persuader qu'il avoit là une demeure fixe , et qu’il en avoit une autre aux lieux où 1l alloit se coucher. Ces imaginatons, confirmées par le témoignage de leurs yeux , furent sans doute naturelles à des hommes sans expérienee, qui avoient tenté d'élever une tour jusqu'au ciel, et
qui, au milieu même des siècles éclairés, crurent
(:) Voyage en Sibérie, du professeur Gmelin.
comme un point de.religion que le soleil étoit traîne dans un char par des chevaux, et qu'il alloit se reposer tous les soirs dans les bras de Théus. Je présume qu'ils se déterminérent plutôt à le chercher du côté de l’orient que de l'occident, dans la persuasion qu'ils abrégeroient beaucoup leur chemin en allant au-devant de lui. Ce fut, je pense , cette opinion qui laissa long-temps l'occident désert, sous les mêmes latitudes où lorient fut peuplé, et qui entassa d’abord les hommes vers la parte orientale de notre continent , où s’est formé le premuer et le plus nombreux empire du monde, qui est celui de la Chine. Ce qui me confirme encore que les premiers hommes qui s’avancérent vers lorient étoient occupés de cette recherche, et se hâtoient d'arriver à leur but , c’est qu'étant parts de l'Inde, le berceau du genre humain , comme les fondateurs des autres nations, ils ne peuplèrent point, comme ceux-ci, la terre de proche en proche, ainsi que la Perse , la Grèce, l'Italie et Les Gaules l'ont Été sUC— cessivemeut du côté de l'occident; mais laissant désertes les vastes et fertiles contrées de Siam , de la Cochinchine et du Tonquin, qui sont encore aujourd'hui à demi-barbares et inhabitées , 1ls ne s'arrétérent qu'à l'Océan oriental , et ils donnerent aux Îles qu'ils apercevoient au lom, et où ils n’eurent pas de long-temps l'industrie d'aborder , le nom de Gepuen, dont nous avons fait le nom de Japon,
go ÉTUDES et qui signifie, en chinois, naissance du soleil.
Le Père Kircher (1) assure que lorsque les premiers jésuites mathématiciens arrivèrent à la Chme, et yréformerent le calendrier, les Chinois croyoient que le soleil et la lune n’étoient pas plus grands qu'on les voyoit ; qu'ils entroient, en se couchant, dans un antre profond , d’où 1ls ressortoient le matin à leur lever; et que la terre, enfin, étoit une superficie plane et unie. Ces idées, nées du premier témoignage des sens, ont été communes à ious les hommes. Tacite , qui a écrit l’histoire avec tant de jugement , n’a pas dédaigné , dans celle de la Germanie , de rapporter les traditions des peuples occidentaux , qui affirmoient que vers le nord-ouest étoit le lieu où se couchoit le soleil , et qu’on entendoit le bruit qu'il faisoit quand 1l se plongeoit dans les flots,
Ce fut donc du côté de lorient que l’astre de la lumiere atura d’abord la curiosité des hommes. Il y eut aussi des peuples qui se dirigérent vers ce point de la terre , en partant de la pointe la plus méridionale de l'Inde. Ceux-ci s’avancérent le long de la presqu'île de Malaque ; et familiarisés avec la mer qu'ils côtoyoient, ils prirent le parti de profiter des commodités réunies que les deux élémens présentent
aux voyageurs , en naviguant d'îles en îles. Lis par-
(1) Voyez la Chine illustrée, chap. 9.
D'ÉCRAN IASTEU RE: OI coururent ainsi ce grand baudrier d'îles que la nature a jeté dans la zône torride , comme un pont entremêlé de canaux pour faciliter la communication des deux mondes. Quand ils étoient contrariés par les tempêtes ou par les vents, ils tiroient leurs barques sur quelque rivage , semoient des orains sur la terre, les récoltoient , et attendoient, pour se rembarquer, des temps ou des saisons plus favorables. C'est aimsi que voyageoient les premiers navigateurs , ei que les Phéniciens, envoyés par Nécus, roi d'Egypte, firent le tour de l'Afrique en trois ans, en partant de la mer Rouge et revenant par la Méditerranée, suivant le récit qu’en fait Hérodote (x). Lorsque les premiers navigateurs n’apercevoient plus d'îles à l'horizon , ils faisoient attention aux semences que la mer jetoit sur le rivage de celles où ils étoient, et au vol des oiseaux qui s’en éloignoient : sur la foi de ces indices , ils se mettoient en route vers des terres qu'ils ne voyotent pas. Ils découvrirent ainsi le vaste archipel des Moluques, les îles de Guam, de Quiros, de la Société, et sans doute beat coup d’autres qui nous sont encore inconnues. Il n’y en ayoit point qui ne les inviiät à y aborder par quelque commodité particulière. Les unes, couchées sur les flots comme des Néréides, versoient de
leurs urnes des ruisseaux d’eau douce dans la mer :
on EP ÉRE pr r D ed
(1) Voyez Hérodote, Liv. 4.
c’est amsi que celle de Juan-Fernandès, avec ses rochers et ses cascades, se présenta à l'amiral Anson, dans la mer du Sud. D’autres, au contraire, dans la même mer , ayant leurs centres abaissés , et leurs bords relevés et couronnés de cocotiers, offroient à leurs pirogues des bassins toujours tranquilles, remplis d’une infinité de poissons et d'oiseaux de marine ; telle est celle appelée Woæsterland , ou pays d’eau , découverte par le hollandais Schouten. D’autres , le matin, leur apparoissoient au sein des flots azurés, toutes brillantes de la lumière du soleil, comme celle du même archipel, qui s'appelle l'Aurore. D’autres s’annoncçoient , au nulieu de la nuit, par les feux d’un volcan , comme un phare au sein des eaux, ou par les émanations odorantes de leurs parfums. Il n’y en avoit point dont les bois, les collines et les pelouses ne nourrissent quelque animal familier et doux par sa nature, mais qui ne devient sauvage que par l'expérience cruelle quil acquiert des hommes. Ils virent voler autour d'eux, en débarquant sur leurs grèves, des oiseaux de paradis aux plumes de soie, des pigeons bleus, des cacatoës tout blancs, des loris tout rouges. Chaque île nouvelle leur offroit de nouveaux présens : des crabes, des.poissons, des coquillages, des huîtres à perles, des écrevisses, des tortues, de lambre eris; mais les plus agréables étoient sans doute les
Lé »
végétaux. Sumatra leur montra, sur ses rivages , les
poivriers ; Banda, la muscade ; Amboine, le girofle; Céram , le palmier sagou; Florès, le benjom et le sandal ; la Nouvelle-Guinée, des bocages de cocotiers ; Taït, le fruit à pain. Chaque île s’élevoit au milieu de la mer, comme un vase qui supportoit un végétal précieux. Lorsqu'ils découvroient un arbre chargé de fruits inconnus , ils en cueilloient des rameaux , et alloïient au-devant de leurs compagnons en jetant des cris de joie , et leur montrant ce nouveau bienfait de la nature. C’est de ces preniers voyages et de ces anciennes coutumes , que se répandit chez tous les peuples l’usage de consulter le vol des oiseaux avant de se mettre en route, et d'aller au-devant des étrangers un rameau d'arbre à la main , en signe de paix et de réjouissance , à la vue d'un présent du ciel. Ces coutumes existent encore chez les insulaires de la mer du Sud, et chez les peuples libres de l'Amérique. Mais ce ne furent pas les seuls arbres fruitiers qui fixérent l'attention des prenuers hommes. Si quelque acte héroïque , ou quelque perte irréparable avoit excité leur adniration ou leurs regrets, l'arbre voisin en fut ennoblr. Ils le préférérent , avec ces fruits de la vertu ou de l'amour , à ceux qui portoient des alimens ou des parfums. Ainsi, dans les îles de la Grèce et de lItalie , le laurier devint le symbole des triompbhes , et le cyprès celui d’une douleur éternelle. Le chêne
donna d'illustres couronnes aux citoyens , Gt de
simples gramimées décorérent le front de ceux qui avoient sauvé la patrie, O Romains! peuple digne del’empire du monde, pour avoir ouvert à tous vos sujets la carrière du bonheur public, et pour avoir choisi dans l'herbe la plus commune les marques de la gloire la plus éclatante, afin qu’on pût trouver par toute la terre de quoi couronner la vertu.
Ce fut par de semblables atiraits que, d'îles en îles , les peuples de l'Asie parvinrent dans le Nouveau-Monde , où 1ls abordérent sur les côtes du Pérou. Ils y portèrent les noms d’enfans de ce soleil qu'ils cherchoient, Cette brillante chimère les conduisit jusqu'au travers de l'Amérique. Elle ne se dissipa que sur les bords de l'océan Atlantique; mais elle se répandit dans tout le continent, où la plupart des chefs des nations portent encore les titres
d'enfans du soleil (1).
(1) Je ne veux pas dire cependant que l'Amérique n’a été peuplée que par les îles de la mer du Sud. Je crois qu’elle l’a été encore par le nord de l'Asie et de l’Europe. La nature présente toujours aux hommes différens moyens pour la même fin. Mais la principale population du Nouveau-Monde s’est faite par les îles de la mer du Sud. C’est ce que je pourrois prouver par une multitude de monumens qui en subsistent encore , et aux principaux desquels je m'arrêterai : par le culte du soleil établi aux Indes, dans les îles de la mer du Sud , et au Pérou, ainsi que le titre de Soleils ou d'Enfans du Soleil, pris par plusieurs familles de ces contrées ; par
Le genre humaiu , au milieu de tant de biens,
est resté misérable. Il n’y a point de genres d’ani-
maux qui pe viveni dans l'abondance et la liberté *
NRA RS PS les traditions des Caraïbes répandus dans les Antilles et dans le Brésil , qui se disoient originaires du Pérou ; par l’établissement même de cette monarchie du Pérou, ainsi que de celle du Mexique, situées sur la côte occidentale de l'Améique, qui regarde les îles de la mer du Sud , et par le nombre de leurs nations, qui étoient beaucoup plus considérables et plus policées que celles qui habitcient les côtes orientales, ce qui suppose aux premières une plus grande ancienneté ; par l'étendue prodigieuse de la langue taïtienne, dont les différens dialectes sont répandus dans la plupart des îles de la mer du Sud, et dont quantité de mots se retrouvent dans la langue du Pérou, comme l’a prouvé dernièrement un savant, et dans celle même des Malais en Asie, ainsi que j'en ai reconnu moi-même quelques-uns, entre autres, celui de maté, qui signifie tuer; par des usages communs et particuliers aux peuples de la presqu'île de Malaque, des îles de l'Asie , de celles de la mer du Sud et du Brésil, qui ne sont point inspirés par la nature, tel que celui de faire des boissons fermentées et enivrantes, en mâchant des herbes et des racines; par des canaux du commerce de l'antiquité qui couloient par cette voie, tel que celui de l’or, qui étoit fort commun en Arabie et aux Indes du temps des Romains, quoiqu'il y en ait fort peu de mines en Asie; mais sur-tout par le commerce des émeraudes, qui a di prendre cette route dans l'antiquité, pour parvenir dans Vancien continent , où on n’en trouve aucune mine. Voici ce que dit à ce sujet Tavernier, qui est fort croyable lorsqu'il parle du commerce de l’Asie, et sur-tout de celui des
la plupart sans travail , tous en paix avec leur espèce, tous s’unissant à leur choix, et jouissant du bonheur de se reperpétuer par leurs familles ; et plus de la
RE ee D a EN LES RER Lt pierreries. « C’est une ancienne erreur , dit-il, que bien des » gens ont de croire que l’émeraude se trouve originaire- » ment dans l'Orient. La plupart des joaïlliers, d’abord » qu'ils voient une émeraude de couleur haute ,ont coutume » de dire que c’est une émeraude orientale. Mais ils se » trompent; je suis assuré que jamais l’Orient n’en a produit » ni dans la terre ferme, ni dans ses îles. J’en ai fait une » exacte perquisition dans tous mes voyages ». Il avoit fait six voyages par terre dans les grandes Indes. Il en faut conclure que les émeraudes , si estimées des anciens, leur venoient de l'Amérique par les îles de la mer du Sud, par celles de l'Asie, par les grandes Indes, la mer Rouge, et enfin par l'Egypte, d’où ils les tiroient.
On peut objecter la difficulté de naviguer contre les vents réguliers de l’est, pour aller d'Asie en Amérique sous la zône torride ; mais je répéterai à ce sujet que les vents réguliers n’y soufilent point de l’est, mais du nord-est et du sud-est, et dépendent d'autant plus des deux pôles, qu’on approche plus de la ligne. Cette direction oblique du vent suflisoit à des peuples qui naviguoient d’îles en îles, et qui avoient imaginé les bateaux les moins propres à dériver, tels que les doubles pros des îles de Guam, dont la forme semble s'être conservée dans les doubles balses de la côte du Pérou. Schouten trouva un de ces doubles pros naviguant à plus de six cents lieues de l’île de Guar , du côté de lAmérique. De plus, il paroït que la mer du Sud a aussi des moussons qui n’ont pas encore été observées. Voici ce que
dit sur l’inconstance de ses vents un voyageur anglais ano-
moitié des hommes est forcée au célibat. L'autre moitié maudit les nœuds qui l’ont assorüue. La plu-
part redoutent une postérité , dans la crainte de ne
nyme, qui a fait le tour du monde dans le vaisseau où étoient messieurs Bancks et Solander, en 1768, 1769,1770 et 1771, page 83. « Les habitans d'O-Taïti commercent avec ceux » des îles voisines qui sont à l’est de cette île, et que nous » avions découvertes sur notre passage. Pendant trois mois » de l’année, les vents qui soufflent constamment de {a par- » tie de l’ouest, leur sont très-favorables pour cette navi- » gation ». L’amiral Anson trouva aussi, dans ces parages, des vents d’ouest qui le contrarièrent. Le capitaine Cook a confirmé cette observation dans son troisième voyage. Quelques philosophes expliquent les correspondances qui se rencontrent entre les peuples des îles et ceux des continens, en supposant que les îles sont des terres submergées dont 1l n’est resté que les sommets avec quelques habitans. Mais nous en avons dit assez dans cet ouvrage, pour faire voir que les îles maritimes ne sont point des débris du connent, et qu’elles ont des montagnes, des pics, des lacs, des collines proportionnés à leur étendue , et dirigés aux vents réguliers qui soufflent sur leurs mers. Elles ont des végétaux qui leur sont propres, et quine viennent nulle part ailleurs de la même beauté. De plus, si ces îles avoient fait autrefois partie de notre continent, on y trouveroit ceux de nos quadrupèdes qui se rencontrent dans tous les climats. Il n’y avoit point de rats ni de souris en Amérique et dans les Antilles avant l’arrivée des Européens, suivant le témoignage de l’historien espagnol Herrera et du Père du Tertre. On y eût trouvé encore le bœuf, l'âne, le chameau, le che-
val, et il n’y avoit aucun de ces animaux; mais bien des TITI, CG
la pouvoir nourrir. La plupart ; pour subsister , sont asservis à de pénibles travaux et reduits à être les esclaves de leurs semblables. Des peuples entiers sont exposés à la famine, d’autres sans territoires , sont entassés les uns sur les autres , tandis que la plus grande partie du globe est déserte. Il y a beaucoup de terres qui n’ont jamais été culuvées ; mais
1l n'y en a pomt de connue des Européens, qui
poules, des canards, des chiens et des porcs, ainsi que chez les insulaires de la mer du Sud , qui n’avoient eux-mêmes aucun autre de nos animaux domestiques. Il est aisé de voir que les premiers animaux , comme le cheval et la vache, étant d’une taille et d’un poids trop considérables, n’ont pu, malgré leur utilité, passer dans les petites pirogues des premiers navigateurs, qui, d’un autre côté, se sont bien gardés de transporter avec eux des souris et des rats. Enfin, revenons aux loix générales de la nature. Si toutes les îles de la mer du Sud formoient autrefois un continent , il n’y avoit donc point de mer dans l’espace qu’elles occupent. Or il est certain que si on ôtoit aujourd’hui autour d'elles l'Océan qui les environne et le vent régulier qui y souffle, on les frapperoit de stérilité. Les îles de la mer du Sud forment entre l'Asie et l'Amérique un véritable pont de communication, dont nous ne connoïssons que quelques arches, et dont il ne seroit pas difficile de découvrir le reste par les autres concordances du globe. Mais je bornerat ici mes conjectures à ce sujet. J'en ai dit assez pour prouver que la même main qui a couvert la terre de plantes et d’animaux pour le service de l’homme, n’a pas négligé les diverses parties de son habitation.
DE LA NATURE. 99 h'ait été sowillée du sang des hommes. Les solitudes même de la mer englouussent dans leurs abymes des vaisseaux chargés d'hommes , coulés à fond par d’autres hommes. Dans les villes en apparence si florissantes par leurs arts et leurs monumens, l’orgueil et la ruse , la superstition et l’impiété , la violence et la perfidie sont sans cesse aux prises , et remplissent de chagrins leurs malheureux habitans. Plus la société y est policée, plus les maux \ sont multipliés et cruels. Les homes n y Serolentils donc industrieux que parce qu'ils y sont misérables ? Comment l'empire de la terre a-tl été donné au seul animal qui n’avoit pas Pempire de ses passions ? Comment l’homme foible et passager a-t-1l à la fois des passions féroces et généreuses , viles et immortelles ? Comment, étant né sans instinct ; a-t11 pu acquérir tant de connoissances? Il a imité tous les arts de la nature , excepté celui d'être heureux. Toutes les traditions du genre humain ont conservé l’origine de ces étranges contradictions ; mais la religion seule nous en explique la cause. Elle nous apprend que l’homme est d’un autre ordre que le reste des animaux , que sa raison égarée à offensé l’auteur de l'univers ; que par une Juste punition , 1l a été abandonné à ses propres lumiéres ; qu'il ne peut former sa raison qu'en étudiant la raison universelle dans les ouvrages de la nature, et dans les espérances que donne la vertu; que ce ca
100 ÉTUDES n’est que par ces moyens qu'il peut s'élever audessus des animaux, au-dessous desquels il est tombé , et revenir pas à pas dans les senuers de la montagne céleste, d'où il a été précipité”?
Heureux aujourd'hui celui qui, au lieu de parcourir le monde, vit loin des hommes ! Heureux celui qui ne connoît rien au-delà de son horizon, et pour qui le village voisin même est une terre étrangère ! il n’a point laissé son cœur à des objets aimés qu'il ne reverra plus, ni sa réputation à la discrétion des méchans. Il croit que l'innocence habite dans les hameaux, l'honneur dans les palais, et la vertu dans les temples. Il met sa gloire et sa religion à rendre heureux ce qui l'environne. S'il ne voit dans ses jardins, m1 les fruits de l'Asie, ni les ombrages de l'Amérique, 1l culuve les plantes qui font la joie de sa femme et de ses enfans. Il n’a pas besoin des monumens de l'architecture pour ennoblir son paysage. Un arbre, à ombre duquel un homme vertueux s’est reposé, [ui donne de sublimes ressouvenirs, le peuplier dans les forêts lui rappelle les combats d’'Hercule , et les feuillages des chênes les
couronnes du Capitole.
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ÉTUDE XIT