‹ Études de la natureChapitre 7 sur 48 · DE QUELQUES LOIX MORALES DE LA NATURE · texte numérisé non relu

DE QUELQUES LOIX MORALES DE LA NATURE

Foiblesse de la raison ; dwsentiment ; preuves de Ja divinité et de l’immortalité de l’ame par le

sentiment.

T'rrres sont les preuves physiques de l'existence de la Divinité , que la foiblesse de ma raison m'a permis de mettre en ordre. J'en ai recueilh peutétre dix fois autant; mais j'ai VU que je n’étois encore qu’au commencement de la carrière ; que plus j'avancois , plus elle s'étendoit devant moi; que je serois bientôt accablé de mon propre travail, et que, comme dit l'Ecriture , il ne me resteroit, à la fin des ouvrages de la création, qu’un profond étonnement.

C’est un des grands maux de notre vie ,. qu à mesure que nous approchons de la source de la vérité, elle s'enfuie de devant nous , et que quand nous en saisissons par hasard quelques rameaux , nous ne puissions y rester constamment attachés. Pourquoi le sentiment qui m'élevoit hier aux cieux, à la vue d’un rapport nouveau de la nature, a-t-l

disparu aujourd'hui? Archimède ne resta pas lou

Jours.ravi hors de lui-même par sa découverte des rapports des métaux dans la couronne du roi Hiéron. Il en trouva depuis d’autres plus à son gré : tel est celui du cylindre circonscerit à la sphere , qu'il orélonna qu’on gravät Sur son tombeau. Pythagore vit à la fin de sang-froid le quarré de l’hypothénuse , pour la découverte duquel il avoit voué, dit-on , cent bœufs à J upiter. Je me rappelle que lorsque j'eus pour la premiére fois la démonstration de ces sublimes vérités, J en eus une joie presqu'aussi vive que celle des grands hommes qui en avoient été les mventeurs. Pourquoi s’est-elle éteinte? Pourquoi faut-1l aujourd’hui des nouveautés pour me donner des plaisirs? L'animal est sur ce point plus heureux que nous : ce qui lui plaisoit hier lui plaira encore demain; 1l se fixe à un terme, sans aller au-delà; ce qui lui suffit lui semble toujours beau et bon. L’abeille ingémieuse bâut des cellules commodes, et elle ne fabrique ni arcs de triomphe , ni obélisques pour décorer ses villes de cire. Une cabane sufisoit de même à l’homme pour étre aussi bien logé qu’une abeille, Pourquoi lui a-1-l fallu cinq ordres d’architecture , des pyramides, des tours, des kiosques?

Quelle est donc cette faculté versatile , appelée raison , que J'emploie à observer la nature? C’est, disent les écoles, une percepuon de convenances qui distingue essentiellement l’homme de la bête S l’homme a de la raison, et la bête n’a que de l'ins-

net. Mais si cet instinct montre toujours à l'animal ce qui lui est le plus convenable , il est donc aussi une raison , et une raison plus précieuse que lanôtre, puisqu'elle est invariable, et qu’elle ne s'acquiert point par de longues et pénibles expériences. À cela, les philosophes du siècle passé répondoient qu'une preuve que les bêtes n’avoient pas de raison, c’est qu’elles agissoient toujours de la même maniere ; ainsi ils concluoient de la perfection même de leur raison , qu’elles n’en avoient pas. On peut voir parlà combien de grands noms, des pensions , et des corps peuvent accréditer les plus grandes absurdités ; car l'argument de ces philosophes attaque directement l'intelligence suprême elle-même, qui est constante dans ses plans, comme les animaux dans leur instinct. Si les abeilles font toujours leurs alvéoles de la même forme , c’est que la nature fait toujours les abeilles de la même figure.

Je ne veux pas dire toutefois que la raison des bêtes et celle des hommes soïent la même; la nôtre est sans contredit plus étendue que l'instinct de chaque animal en particulier ; mais si l’homme à une raison universelle, ne seroit-ce point parce qu'il a des besoins universels? A la vérité il démêle aussi les besoins des autres animaux ; mais ne seroit-C€ point relativement à lui qu'il a fait cette étude? Si le chien ne s'occupe point de l’avoine du cheval, c’est peut-être parce que le cheval ne sert pas aux

besoins du chien. Nous avons cependant des convenances naturelles qui nous sont propres , telles que lusage de l’agriculture et du feu. Ces connoissances prouveroient sans doute notre supériorité naturelle , si elles n’étoient pas encore des témoi-

gnages de notre misère. Les animaux m'ont pas :

besoin d'allumer de feu et d’ensemencer la terre , puisqu'ils sont vêtus et nourris par la nature ; d'ailleurs, plusieurs d’entre eux ont en eux-mêmes des facultés bien supérieures à nos sciences, qui nous sont au fond étrangères. Si nous avons découvert quelques phosphores , la mouche lumineuse des tropiques a elle-même un foyer de lumitre qui l'éclaire pendant la nuit. Tandis que nous nous amusons à faire des expériences avec l'électricité, la torpille l’emploie à sa défense ; et pendant que les académies de l'Europe proposent des prix considérables pour ceux qui trouveront le moyen de déterminer la longitude en pleine mer, des pailleen-culs et des frégates parcourent tous les jours des trois ou quatre cents lieues entre les tropiques, d’orient en occident , sans jamais manquer de retrouver le soir le rocher d’où 1ls sont partis le maun. C’est bien une autre insuflisance , lorsque les philosophes veulent employer, pour combatire l’inieligence de la nature, cette même raison, qui ne peut servir à la connoître. Voilà de beaux argumens sur les dangers des passions , la frivohité de la vie,

la perte de lhonneur, de la fortune, des enfans. Vous me délogez bien, divin Marc-Aurele , et vous aussi, sceptique Montaigne; mais vous ne me logez pas. Vous n''appuyez sur le bäton de la philosophie, et vous me dites : Marchez ferme; courez le monde en mendiant votre pain; vous voilà tout aussi heureux que nous dans des châteaux avec nos femmes et la considération de nos voisins. Mais voici un mal que vous n'avez pas prévu. Je n'ai recu dans ma patrie que des calomniés pour mes services; je n'ai éprouvé que de l’mgrautude de la part de mes annis, et même de mes patrons; je suis seul, et je n'ai plus de quoi subsister ; j'ai des maux de nerfs, jai besoin des hommes , et mon ame se trouble à leur vue en se rappelant les funestes raisons qui les réunissent, et qu'on ne vient à bout de les intéresser qu’en flattant leurs passions et en devenant vicieux comme eux. À quoi lui a servi d’avoir étudié la vertu ? elle se trouble par ces ressouvemirs, et même sans aucune réflexion , au simple aspect des hommes. La première chose qui me manque est cette raisOn, sur laquelle vous voulez que je m’appuie. Toutes vos belles dialectiques disparoissent précisément quand j'en ai besoin. Mettez un roseau entre les mains d’un malade : la première chose qui lui échappera, s’il lui survient une foiblesse, c’est ce même roseau; et s’il vient à s'appuyer dessus dans sa force, il le brisera et s’en percera peut-être la main. La

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mort VOUS guérira de tout, me dites- vous ; mais pour mourir je n'ai pas besoin de tant raisonner. D'ailleurs, je n’entre pas vivant dans la mort , Mais mourant et ne raisonnant plus, sentant toutefois et souffrant encore (1).

Qu'est-ce d’ailleurs que cette raison dont on fait tant de bruit? Puisqu’elle n’est que la relation des objets avec nos besoins, elle n’est donc que notre intérêt personnel. Voilà pourquoi 1l y a tant de raisons de famille, de corps et d'états, des raïsons cle tous les pays et de tous les âges : voilà pourquoi autre est la raison d’un jeune homme et celle d’un vieillard , d’une femme et d’un hermite , d’un militaire et d’un prêtre. Tout le monde a raison,

(1) Ainsi la religion l'emporte de beaucoup sur la philosophie, parce qu’elle ne nous soutient point par notre raison, mais par notre résignation. Elle ne nous veut pas debout , mais couchés : non sur le théâtre du monde , Mais reposés aux pieds du trône de Dieu ; non inquiets de l’avenir, mais confians et tranquilles. Quand les livres, les honneurs , la fortune et les amis nous abandonnent, elle nous présente pour appuyer notre tête, non pas le souvenir de nos frivoles et comédiennes vertus, mais celui de notre insuffisance ; et au lieu des maximes orgueilleuses de la philosophie, elle ne demande de nous que le repos, la paix et la confiance filiale.

Je ferai encore une réflexion sur cette raison , ou, ce qui revient au même, sur cet esprit dont nous sommes si vains : &est qu'il paroît être le résultat de nos malheurs. Il est très-

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disoit le duc de la Rochefoucauld. Oui sans doute ; et c’est parce que chacun a raison, que personne n’est d'accord.

Cette faculté sublime éprouve de plus, dès les premiers momens de son développement, des secousses qui la rendent en quelque sorte incapable de pénétrer dans le champ de la nature. Je ne parle pas de nos méthodes et de nos systèmes , qui répandent des jours faux sur les premiers principes de notre savoir , en ne nous montrant plus la vériié que dans des livres, au milieu des machines et sur des théatres. J’ai dit quelque chose de ces obsiacles dans les objections que j'ai présentées contre les élémens de nos sciences ; mais ces maximes qu'on nous inspire dès lenfance , faites fortune, Li NOTE RENNES PA ee remarquable que les peuples les plus célèbres par leur esprit, leurs arts et leur industrie, ont été les plus malheureux de la terre par leur gouvernement, leurs passions ou leurs discordes. Lisez la vie de la plupart de nos hommes célèbres par leurs lumières, vous verrez qu’ils ont été fort mnisE— rables, sur-tout dans leur enfance. Les borgnes , les boiteux, les bossus ,ont en général plus d'esprit que lesautres hommes, parce qu’étant plus désagréablement conformés, 1ls portent leur raison à observer avec plus d'attention les rapports de la société , afin d'échapper à son oppression. A la vérité, ils passent pour avoir l'esprit méchant, maïs ce caractère appartient assez à ce que la société appelle de Pesprit. D'ailleurs, ce n’est point la nature qui les a rendus tels, mais les raile-

ries ou les mépris de ceux avec lesquels ils ont vécu.

soyez le premier , suflisent seules pour bouleverser notre raison naturelle; elles ne nous montrent plus le juste et l'injuste que par rapport à nos intérêts personnels et à notre ambition; elles nous attachent pour l'ordimure à la fortune de quelque corps puissant et accrédité , et nous rendent imdifféremment athées ou dévots, libertins ou continens, cartésiens ou newtioniens , suivant qu'il importe à la cause qui est devenue notre unique mobile.

Méfions-nous donc de la raison , puisque Éfrs lé premmers pas elle nous égare dans d recherche de la vérité et du bonheur. Voyons s’il n’est pas en nous quelque faculié plus noble, pius constante et plus étendue. Quoique je n’aie à offrir dans cette recherche que des vues vagues etindétermmées, J'espère que des hommes plus éclairés que moi les fixeront, et les porteront un jour plus loin. C’est dans cette confiance, qu'avec des moyens bien foibles , je vais m’engager dans une carrière digne de toute l'attention du lecteur.

Descartes pose pour base des premières vérités naturelles : je pense ; donc j'existe. Comme ce philosophe s’est fait une grande réputation , qu'il méritoit d’ailleurs par ses connoisances en géométrie, et sur-tout par ses verlus, son argument de l’existence a été fort applaudi, et a acquis la pondération d’un axiome. Mais , selon moi, cet argument pêche essentiellement en ce qu'il n'a point la

DE LA NATURE. 109 généralité d’un principe fondamental ; car il s’ensuit implicitement , que dés qu'un homme ne pense pas , 1l cesse d'exister , ou au moins d’avoir des preuves de son existence. Il s'ensuit encore que les animaux , à qui Descartes refusoit la pensée , n’avoient aucune preuve qu'ils existoient , et que la plupart des étres sont dans le néant par rapport à nous, parce que souvent ils ne nous font uaitre que de simples sensalions de formes, de couleurs et de mouvemens , sans aucunes pensées. D'ailleurs les résultats des pensées humaines ayant été souvent employés , par leur versatilité , à faire douter de l'existence de Dieu , et mêmede la nôtre, comme fit le sceptique Pyrrhon ; ce raisonnement , comme toutes les opérations de notre intelligence, nous est suspect à Juste tire.

Je substitue donc à l'argument de Descartes celuici, qui me paroît et plus simple et plus général : je sens ; donc j'existe. Il s'étend à toutes nos sensations physiques , qui nous avertissent bien plus fréquemment de notre existence que la pensée. Il a pour mobile une faculté inconnue de l'ame, que j'appelle le sentiment, auquel la pensée elle-même se rapporte, Car l'évidence à laquelle nous cherchons à rainener toutes les opérations de notre rai son , n’est elle-même qu'un simple sentiment.

Je ferai voir d’abord que cette faculté mystérieuse

diffère essenuellement des sensations physiques et

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des relations que nous présente la raison , et qu'elle se mêle d'une manière constante et invariable à tout ce que nous faisons , en sorte qu'elle est, pour ainsi dure , l'instinct humain.

Quant à la différence du sentiment aux sensaons physiques , il est évident qu'Iphigénie aux autels nous donne des impressions d’une nature différente du goût d’un fruit ou du parfum d’une fleur ; et quant à ce qui le distingue de l'esprit, il est certain que les larmes et le désespoir de Clytemnestre excitent en nous des émotions d’un autre genre que celles d’une satire , d’une comédie , ou même , si l'on veut, d’une démonstration de géométrie.

Ce n’est pas que la raison n’aboutisse quelquefois au sentiment , quand elle se présente avec l’évidence; mais elle n’est, par rapport à lui, que ce que l'œil est par rapport au corps, c’est-à-dire, une vue intellectuelle : d’ailleurs , le sentiment me paroît être le résultat des loix de la nature, comme la raison le résultat des loix politiques.

Je ne définirai pas davantage ce principe obscur ; mais je le ferai suffisamment connoître si je le fais sentir. C’est à quoi nous nous flattons de parvenir en l’opposant d’abord à la raison. Il est très-remarquable que les femmes qui sont toujours plus près de la nature, par leurs désordres même, que les hommes avec leur prétendue sagesse , ne confon-

dent jamais ces deux facultés, et distinguent la première sous le nom de sensibilité ou de sentiment par excellence , parce qu’elle est en effet la source de nos affections les plus délicieuses. Elles se gardent bien, comme la plupart des hommes ; de confondre l'esprit et le cœur , la raison et le senment. Celle-ci, comme nous l'avons vu , est sou vent notre ouvrage; l’autre est toujours celui de la nature. Ils différent si essentiellement l’un de l’auire, que si vous voulez fare disparoître l'intérêt d’un ouvrage où il y a du sentiment , vous n’avez qu’à y mettre de l'esprit. C’est un défaut où sont tombés les plus fameux écrivains, dans tous les siècles où les sociétés achèvent de se séparer de la nature. La raison produit beaucoup d'hommes d'esprit dans les siècles prétendus policés , et le senument des hommes de génie , dans les siècles prétendus barbares. La raison varie d'âge en âge, et le sentiment est toujours le même. Les erreurs de la raison sont locales et versatiles , et les vérités de sentiment sont constantes et umverselles. La raison fut le mot grec, le moi anglais, le moi turc; et le sentiment, le moi homme et le moi divin. Il faut des commentaires pour entendre aujourd’hui les livres de l’anüquité , qui sont les ouvrages de la raison, tels que ceux de la plupart des historiens et des poètes satiriques et comiques , comme Martial , Plaute , Juvé-

nal , et même ceux du siècle passé , comme Boileau

et Molière ; mais 1l n’en faudra jamais pour être touché des prières de Priam aux pieds d'Achille , du désespoir de Didon, des tragédies de Racine, et des Fables naïves de La Fontaine. Il faut souvent bien des combinaisons pour mettre à découvert quelque raison cachée de la nature ; mais les sentuimens simples et purs de repos, de paix, de douce mélancolie, qu'elle nous inspire , viennent à nous sans effort. À la vérité, la raison nous donne quelques plaisirs ; mais si elle nous découvre quelque poruon de l’ordre de l'univers , elle nous montre en mêmé temps notre propre destruction , attachée aux loix de sa conservation ; elle nous présente à la fois les maux passés et les maux à venir ; elle donne des armes à nos passions, dans le même temps aw’elle nous démontre notre imsuflisance. Plus elle s'étend au loin , plus, en revenant à nous, elle nous rapporte de témoignages de notre néant ; et, bien loin de calmer nos peines par ses recherches, elle ne fait souvent que les accroître par ses lumieres. Le sentiment , au contraire , aveugle dans ses desirs, embrasse les monumens de tous les pays et de tous les temps ; il se flatte, au milieu des ruines, des combats et de la mort même, de je ne sais quelle existence éternelle ; il poursuit, dans tous ses goûts, les attributs de la divinité, l’infinité, l'étendue, la durée, la puissance , la grandeur et la gloire ; 1l en nêle les desirs ardens à toutes nos passions ; 1l leur

donne ainsi une impulsion sublime ; et, en subjuguant notre raison, il devient lui-même le plus noble et le plus délicieux instinct de la vie humaine.

Le sentiment nous prouve bien mieux que la raie son la spiritualité de notre ame; car celle-ci nous propose souvent pour but la satisfaction de nos passions les plus grossières (1), tandis que celui-là est toujours pur dans ses desirs. D'ailleurs, beaucoup d'effets naturels qui échappent à l’une, ressortissent à l’autre ; telle est, comme nous l'avons dit, lévidence même, qui n’est qu'un sentiment, et sur laquelle notre réflexion n’a point de prise : telle est encore notre existence. La preuve n’en est poiut dans notre raison ; car pourquoi est-ce que j'existe ? où en est la raison? Mais je sens que j'existe, et ce sentiment me suflit.

Ceci posé , nous allons nous convaincre qu'il y a dans l’homme deux puissances (2) , l’une animale,

(1) Ecoutez la raison, disent sans cesse nos philosophes moralistes. Mais comment ne voient-ils pas qu'ils nous livrent à notre plus grande ennemie”? Est-ce que chaque passion n’a pas sa raison ?

(2) C’est faute d’avoir observé ces deux puissances, que tant d'ouvrages vantés, faits sur l’homme, ont un coloris faux. Tantôt leurs auteurs nous le représentent comme un objet métaphysique. Vous croiriez que les besoins physiques qui ébranlent même les saints , ne sont que de foibles accessoires de la vie humaine, Ils la composent uniquement de

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\14 ÉTUDES et l’autre intellectuelle , toutes deux de nature 6pposée, et qui forment la vie humaine par leur

DRE OPA GI PR LOT E COR De LA.

monades , d’abstractions et de moralités. D’autres ne voient dans l’homme qu’un animal, et ne distinguent en lui que les sens les plus grossiers. Ils ne l’étudient que le scalpel à la main et quand il est mort, c’est-à-dire , quand il n’est plus homme. D’autres ne le connoïissent que comme un individu politique : ils ne l’aperçoïivent que par les convenances de l'ambition. Ce n’est point un homme qui les intéresse: c’est un Français, un Anglais, un Prélat, un Gentilhomme. De tous les écrivains, je ne connoïs qu'Homère qui ait peint l’homme en entier; les autres, et Je parle des meilleurs; n’en présentent que des squelettes. L’Iliade d'Homère est, à mon avis, la peinture de tout l’homme, comme elle est celle de toute la nature. Toutes les passions y sont avec Jeurs contrastes , et leurs nuances les plus intellectuelles et les plus grossières. Achille chante les dieux sur sa lyre, et fait cuire un gigot de mouton dans une marmite. Ce dernier trait a fort scandalisé nos écrivains de théâtre, qui se composent des héros artificiels qui se dissimulent leurs premiers besoins, comme leurs auteurs eux-mêmes dissimulent les leurs à la société. On trouve toutes les passions de l’homme dans l’Iliade. La colère furieuse dans Achille ; l'ambition superbe dans Agamemnon; la valeur patriotique dans Eector ; dans Nestor, la froide sagesse; dans Ulysse, la prudence rusée ; la calomnie dans Thersite ; la volupté dans Pâris ; l'amour infidèle dans Hélène ; amour conjugal dans Andromaque ; l'amour paternel dans Priam; l’amitié dans Patrocle , &c..... avec une multitude de nuances intermédiaires de ces passions, tels que le courage téméraire de Diomède et celui d'Ajax, qui osent combattre les dieux

réunion, comme toute harmonie sur la térre est formée de En contraires.

même : puis des oppositions de site et de fortune qui dé: tachent ces caractères ; comme des noces et des fêtes champêtres sur le terrible bouclier d'Achille; les remords dans Hélène et l'inquiétude dans Andromaque ; la fuite d’Hector près de périr au pied des murs de sa ville, à la vue de sou peuple dont il est l’unique défenseur ; et les objets paisibles qu’elle lui présente dans ces terribles moments, téls que cé bosquet d’arbres, et cetio fontaine où les filles de Troie alloiïent laver le:ïrs robes et aimoient à se rassembler dans dés temps plus heureux.

Ce divin génie ayant réparti à chacun de ses héros une passion principale du cœur humain, et l'ayant mise en action dans lés phases les plus reinarquables de la vie, a distribué de même les attributs de Dieu à plusieurs divinités, et leur a assigné les différens règnes de la nature ; à Neptune la mer, à Pluton les enfers, à Junon l'air, à Vulcain le feu , à Diane les forêts, à Pan les troupeaux ; enfin, les Nymphes, les Naïades , et jusqu'aux Heures ont toutes quelques départemens sur la térre. {1 n’y a pas une fleur qui n’y soit dans le gouvernement de quelque divinité. C’est ainsi qu'il a rendu l'habitation de l’homme céleste. Son ouvrage est la plus sublime des Encyclopédies. Tous les caractères en soit si bien dans le cœur humain ct dans la. nature, que les noms dont il les a désignés sont devenus immortels. Joignez à la majesté de ses plans, une vérité d’expression qui ne vient pas uniquement de Ja beauté de sa langue, comme le prétendent les grammairiens,; mais de étendue de ses observations naturelles. C’est ainsi, Par CXeEMple , qu'il appelle la mer pPourprée au moment où le soleil se

Quelques philosophes se sont plu à nous peindre l'homme comme un Dieu. Son attitude, disent-ils, est celle du commandement. Mais pour qu'il ait latütude du commandement , il faut donc que d’autres hommes aient celle de l’obéissance , sans quoi il trouveroit ses ennemis dans tous ses sem blables. L'empire naturel de l’homme ne s'étend qu'aux animaux ; et dans les guerres qu'il leur livre, ou dans les soins qu'il en prend, il est souvent obligé de quiter son attitude d'empereur pour prendre celle d’un esclave. D’autres le représentent comme un objet perpétuel du courroux céleste, et ont accumulé sur son existence toutes les miséres qui pouvoient la lui faire abhorrer. Ce n’est point là l’homme. Il m'est point formé d’une nature simple comme les autres animaux, dont chaque espèce

Re entente couche , parce qu’alors les reflets du soleil à l'horizon la rendent de cette couleur, ainsi que je l’ai moi-même remarqué. Virgile, qui l’a imité en tout , est plein de ces beautés d'observation dont nos commentateurs ne s'occupent guère. Par exemple, dans les Géorgiques, Virgile donne au printemps l’épithète de rougissant ; vere rubenti, dit-il. Comme ses traducteurs et ses commentateurs n’y ont point fait attention , ainsi qu’à bien d’autres, j'ai cru long-temps qu’elle n’étoit là que pour fournir la mesure du vers; mais ayant remarqué au commencement du printemps que les sions et les bourgeons de la plupart des arbres devenoient tout rouges avant de jeter leurs feuilles, j'ai alors compris quel étoit le moment de la saison que Virgile désignoit par vere rubenti.

DE LA NATURP°%. LÉ conserve constamment son caractère, mais de deux natures opposées, dont chacune se subdivise ellemême en plusieurs passions qui se contrastent. Par l’une de ces natures il réunit en lui tous les besoins et toutes les passions des animaux , et par l’autre, les sentimens ineffables de la Divinité. C’est à ce dernier instinct, bien plus qu’à sa réflexion , qu'il doit le témoignage de l’existence de Dieu ; car je suppose qu'ayant par sa raison la faculté d’apercevoir les convenances qui sont entre les objets de la nature , il trouvât les rapports qui existent entre une île et un arbre , un arbre et un fruit, un fruit et ses besoins , il se sentiroit bien déterminé à la vue d’une île à y chercher sa nourriture; maïs sa raison, en lui montrant les chaînons de quatre harmonies naturelles , n’en rapporteroit pas la cause à un auteur invisible, s’il n’en avoit le sentiment au fond du cœur. Elle s’arréteroit là où s’arrêteroient ses perceptions , et où se terminent celles des animaux. Un loup qui passe une rivière à la nage pour aborder dans une île où il aperçoit de l’herbe, dans l'espérance d’y trouver des moutons , conçoit également les chaînons de quatre relations naturelles entre ’île , l'herbe, des moutons , et son appétit; mais il ne se prosterne point devant l'être mtelligent qui les a établis.

En considérant l'homme comme animal , je n'en connois point qui lui soit comparable en misére,

D'abord il est nu, exposé aux insectes, au vent, à la pluie, au froid, au chaud, et obligé par tout pays de se vêur. 81 sa peau acquiert avec le temps assez de dureté pour résister aux injures des élémens , ce n'est qu'après de cruelles épreuves, qui le font quelquefois peler de la tête aux pieds. Il ne sait rien naturellement , comme les autres animaux. S'il veut traverser une rivière , 1l faut qu'il apprenne à nager ; 1l faut même que dans son enfance il apprenne à marcher et à parler (Gi). Il n'ya point de pays si heureusement situé, où il ne soit forcé de préparer sa nourriture avec beaucoup de soins. Le bananier et l'arbre du fruit à pain lui donnent entre les tropiques des vivres toute l’année; mais 1l faut qu'il en plante les arbres , qu'il les enclose de haies épineuses pour les préserver des bêtes, qu'il en fasse sécher les fruits pour la saison des ouragans, et qu'il bâtisse des loges pour les conserver. D'ailleurs , ces végétaux utiles ne sont réservés qu’à quelques îles privilégiées ; car dans le reste de la ierre la culture des grains et des racines alimentaires exige une multitude d’arts et de précautions. Quand 1l a rassemblé autour de lui tous ses biens, l'amour et la volupté , qui naissent de l'abondance, l'avarice , les voleurs , les incursions de lennemi, viennent troubler ses jouissances. Il lui faut des

(1) Ee nom même d’enfant vient du latin infans, c’est a-dire, qui ne parle pas.

loix, des juges , des magasins, des forteresses, des confédérations et des régimens pour défendre audehors et au-dedans son malheureux champ de blé. Enfin, quand il pourroit jouir avec toute la tranquillité d’un sage, l'ennui s'empare de son cœur ; il lui faut des comédies , des bals, des mascarades, et des divertissemens pour l’empêcher de raisonner avec lui-même. |

11 est impossible de concevoir qu'une nation puisse exister avec les simples passions animales. Les sentimens de justice naturelle, qui sont les bases de la législation, ne sont point des résultats de nos besoins mutuels comme on le prétend. Nos passions ne sont point rétrogressives : elles n’ont que nous-mêmes pour centre unique. Une famille de sauvages dans l'abondance ne s’inquiéteroit pas plus du malheur de ses voisins, qui manqueroiïent de vivres, que nous ne nous inquiétons à Paris si notre sucre et notre café coûtent des larmes à l'Afrique,

La raison même, jointe aux passions , n en feront qu’accroître la férocité ; car elle leur fourniroit de nouveaux argumens long-temps aprés que leurs desirs seroient satisfaits. Elle n’est dans la plupart des hommes que la relation des êtres avec leurs besoins, c’est-à-dire leur intérêt personnel. Examinons-en l'effet combiné avec l'amour et F'ambition, qui sont les deux tyrans de la vie.

Supposons d'abord un état entièrement régi par l'amour , tel que celui qui a été imaginé sur les bords du Lignon par l’ingénieux d’'Urfé. Je demande qui est-ce qui auroït soin d’y bâtir des maisons et d'y labourer les terres? Ne faut-il pas y supposer des serviteurs qui subviennent à l’oisiveté de leurs maîtres ? Ces serviteurs ne seront-ils pas obligés de s'abstenir de faire l'amour, afin que leurs maîtres en soient sans cesse occupés? D'ailleurs, à quoi les vieillards des deux sexes passeroient-ils leur temps ? Voilà pour eux une belle perspective de voir leurs enfans toujours amoureux! Ce spectacle ne leur deviendroit-1il pas un sujet perpétuel de regrets, de mauvaise humeur et de jalousie, comme il l’est parmi les nôtres ? En vérité un pareil gouvernement, füt-1l dans une des îles de la mer du Sud, sous des bocages de cocotiers et d’arbres de fruits à pain, où il n’y eût rien à faire qu'à manger et à faire amour , seroit bientôt rempli de discorde et d’ennui. Mais je veux que la raison sociale obligeât les familles à travailler chacune pour soi, et à mettre plus de variété dans leur vie, en y appelant nos arts et nos sciences : elle achèveroit bientôt de les détruire. Il ne faut pas du tout compter qu’on y entendit jamais aucuns de ces discours touchans que d'Urfé met dans la bouche d’Astrée et de Céladon : ils n’appartiennent ni à l’amour animal, ni à la raison savante. Ceux-ci ont une autre logique. Quand un

amant éclairé de notre savoir voudroit y inspirer de l'amour à sa maîtresse , si toutefois il étoit besom de quelque discours pour en venir à bout, il lui parleroit de ressorts, de masses, d’attracuons , de fermentations, de feu électrique, et des autres causes physiques qui déterminent , selon nos modernes, les penchans des deux sexes et les mouvemens des passions. Les raisons politiques viendroient mettre le sceau à leur union, en stipulant, dans la langue triste et mercenaire de nos contrats, des -douaires, des nourritures, des retraits lignagers, des dons entre-vifs, des rapports après décès. Mais la raison personnelle de chaque contractant ne tarderoït pas à les séparer. Dès qu'un homme verroit sa femme malade , il lui diroit : «Mon tempéra- » ment m’oblige de recourir à une femme qui se » porte bien, et à vous abandonner» . Elle lui répondroit sans doute, pour être conséquente : « Vous » faites bien d’obéir à la nature. Je chercheroiïs éga- » lement un autre mari, si vous étiez à ma place ». Un fils diroit à son pére, vieux et caduc : « Vous » m'avez fait pour votre plaisir, 1l est temps que je » vive pour le mien ». Où serotent les citoyens qui voudroient se réunir pour le maintien des loix d’une pareille société, les soldats qui s’exposeroient à la mort pour la défendre , et les magistrats qui VOudroient la gouverner ? Je ne parle pas d’une infinité d’autres désordres où entraîne cette passion fou-

122 AÉMEMT ND Bis gueuse et aveugle, dirigée même par la froide raison.

Si, d’un autre côté, une nation étoit uniquement livrée à l'ambition, elle seroit encore plutôt détruite , ou par les ennemis du dehors , OU par ses propres citoyens. Il est d’abord difficile d'imaginer comment elle se pourroit former sous un législateur ; Car Comment concevoir que des hommes ambitieux voulussent se soumettre à un autre homme ? Ceux qui les ont réunis, comme Romulus ; Mahomet, et. tous les fondateurs des nations, ne s’en sont fait écouter qu’en parlant au nom de la divinité. Mais je suppose qu'on en vint à bout de manière ou d'autre, une pareille société pourroit-elle jamais être heureuse ? Quelque éloge que les historiens donnent à Rome conquérante, croyez-Vous que ses citoyens fussent alors bien fortunés ? Pendant qu’ils répandoient la terreur dans le monde , et qu'ils en faisoient couler les larmes, n'y avoit-il pas à Rome des cœurs effrayés et des yeux qui pleuroient la perte d’un fils, d’un père, d’un époux, d’un amant ? Tant d'esclaves, qui formoient la plus grande partie de ses habitans, étoient-ils heureux ? Étoit-ce le général même de l’armée romaine, couronné de lauriers et monté sur un char de triomphe , autour duquel, par une loi militaire , ses propres soldats chantoient des chansons où ils lui reprochoïient ses défauts, de peur qu'il ne s’enorgueillit ? Et quand

la Providence permit que Paul Emile y triomphât d'un roi de Macédoine et de ses pauvres enfans, qui tendoient leurs petits bras au peuple romain pour émouvoir sa compassion , elle voulut que le vainqueur perdit, dans ce temps-là même, ses propres enfans , afin qu'aucun homme ne pût triompher impunément des larmes des hommes. Cependant ce même peuple, si porté à chercher sa gloire dans les malheurs d'autrui, fut obligé, pour s’en dissimuler l'horreur , de voiler de l’intérêt des dieux les larmes des nations, comme on déguise avec le feu les chairs des animaux qui nous servent de nourriture. Rome, suivant l’ordre des destins, devoit être la capitale du monde. Elle armoit son ambiuon d’une raison céleste, afin de la rendre victorieuse des puissances les plus redoutables, et d’en refréner la férocité dans ses citoyens , en les exerçant à des vertus sublimes. Que seroïient-ils devenus , s'ils s’étoient livrés sans frein à cet insunct furieux ? Ils aurotent &té semblables aux sauvages de l'Amérique, qui brülent leurs ennemis vivans , et dévorent leurs chairs toutes sanglantes. C’est ce que Rome éprouva à la fin, lorsque sa religion ne présenta plus à ses habitans éclairés que de vains simulacres. On vit alors les deux passions naturelles au cœur humain, l'ambition et l'amour , appeler dans ses murs le luxe de Asie , les arts corrupteurs de la Grèce, les proscripuons, les meurtres , les empoisonnemens, les

mcendies, et la livrer enfin aux peuples barbares. Le Theutatés des Gaulois sortit alors des forêts du Nord, et vint faire trembler à son tour le Jupiter du Capitole.

Nos raisons d'Etat sont aujourd’hui moins sublimes, mais elles n’en sont pas moins fatales au repos des hommes, comme on en peut juger par les guerres de l’Europe, qui troublent sans cesse le monde. Une nation livrée uniquement à ses pas- Sions et aux simples raisons d'Etat, réuniroit bientôt sur elle toutes les misères de l'humanité ; mais la Providence à mis dans l’homme un sentiment qui en balance le poids, en dirigeant ses desirs bien au-delà des objets de la terre ; ce sentiment est celui de l'existence de la Divinité. L'homme n’est point homme parce qu’il est animal raisonnable , Mais parce qu’il est animal religieux. |

Cicéron et Plutarque remarquent qu'il n’y avoit pas un seul peuple connu de leur temps, chez lequel on n'eût trouvé quelque religion. Le sentiment de la Divinité est naturel à l’homme. C’est cette lumière que saint Jean appelle la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Je reproche à quelques écrivains modernes, et même à des missionnaires ‘ d’avoir avancé que certains peuples n’avoient aucun senument de la Divinité. C’est, à mon gré, la plus grande des calomnies dont on puisse flétrir une mation , parce qu’elle détruit nécessairement chez

elle l'existence de toute vertu ; et si cette nation en montre quelques apparences , ce ne peut être que par le plus grand des vices , qui est l'hypocrisie ; car il ne peut y avoir de vertu sans religion. Mais il n’y a pas un de ces écrivains inconsidérés qui ne fournisse lui-même de quoi détruire son imputation ; car les uns avouent que ces mêmes peuples athées rendent dans certains jours hommage à la lune , où qu'ils se retirent dans les bois pour y remplir des cérémonies dont ils dérobent la connoissance aux étrangers. Le Père Gobien , entre autres, dans son Histoire des îles Mariannes, après avoir affirmé que leurs insulaires ne reconnoissent aucune Divinité, et qu’ils n’ont pas la moindre idée de religion, nous dit immédiatement après qu'ils invoquent leurs morts , qu'ils appellent anitis, dont ils gardent les crânes dans leurs maisons, et auxquels ils attribuent le pouvoir de commander aux élémens , de changer les saisons, et de rendre la santé ; qu'ils sont persuadés de l’immortalité de l'ame , et qu'ils reconnoissent un paradis et un enfer. Certainement ces opinions prouvent qu'ils ont des idées de la Divinité.

Tous les peuples ont le sentiment de l'existence de Dieu , non pas tous en s’élevant à lui à la maniere des Newton et des Socrate , par l'harmonie générale de ses ouvrages, maïs en s’arrétant à ceux de ses bienfaits qui les intéressent Le plus. L'Indien du

Pérou-adore le Soleil ; celui du Bengale , le Gange, qui ferulise ses campagnes ; le noir Iolof, l'Océan, qui rafraïchit ses rivages ; le Samoïède du Nord ; la renne qui le nourrit, L'Iroquois errant demande aux esprits des lacs et des forêts des pêches et des chasses abondantes. Plusieurs peuples adorent leurs rois. Il n’en est point qui, pour rendre plus chers aux hommes ces dispensateurs augustes de leur bouheur , n'aient fait intervenir quelque divinité pour consacrer leur origine. Tels sont , en général, les dieux des nations ; mais quand les passions viennent obscureir parmi elles cet insünet divin , et y mêler ou les fureurs de l'ambition , ou les é Égaremens de la volupté, on les voit se prosterner devant des serpens , des crocodiles et des dieux qu'on n'ose nommer. On les voit offrir , dans leurs sacrifices , le sang de leurs ennemis et la virgimité de leurs filles. Tel est le caractère d’un peuple , telle est sa rehgion. L'homme est tellement entraîné par cette impulsion céleste , que , lorsqu'il cesse de prendre la Divinité pour son modèle , il ne manque jamais d'en faire une sur sa propre image.

Il y a donc en l’homme deux puissances , l’une animale et l’autre divine. La première lui donne sans cesse le sentiment de sa misère , la seconde celui de son excellence ; et c’est de leurs combats que se forment les variétés et les contradictions de la vie humaine.

DE NB'A MNPASISU R EF, 127

C'est par le sentiment de la misère que nous sommes sensibles à tout ce qui nous offre une idée d'asyle et de protection, d’aisance et de commodité: voilà pourquoi la plupart des hommes aiment les tranquilles retraites , l’abondance et tous les biens que la nature libérale présente sur la terre à nos besoms. C’est ce sentiment qui donna à l'Amour les chaînes de l’'Hymen , afin que l’homme trouvät un jour la compagne de ses peines dans celle de ses plaisirs , et que les enfans fussent assurés des secours de leurs parens. C’est lui qui rend le paisible bour--geois si avide du récit des intrigues des cours , des relations de batailles et des descriptions de tempétes, parce que les dangers du dehors augmentent audedans le bonheur de sa sécurité. Ce sentiment se mêle souvent aux affections morales; il cherche des appuis dans l’amiué et des encouragemens dans l'éloge. C’est lui qui nous rend attentifs aux promesses de l’ambitieux , lorsque nous nous empressons de le suivre comme des esclaves séduits par les idées de protection dont il nous trompe. Ainsi le sentiment de notre misère est un des plus grands liens de nos sociétés politiques, quoiqu'il nous attache à la terre.

Le sentiment de la Divinité nous pousse en sens contraire (1). C’est lui qui conduisit l'amour aux Lu RENTE A EU EUR EE NS PUR EURE

(1) Quand on a perdu cette première des harmonies,

autels , et qui lui inspira les premiers sermens ; il offrit les premiers enfans au ciel lorsqu'il n’y avoit point encore de loix politiques ; il rendit l'amour sublime et l'amitié généreuse ; il secourut d’une main les malheureux , et s’opposa de l’autre aux tyrans ; 1l devint le mobile de la générosité et de toutes les vertus. Content de servir les hommes , 1l dédaigna d’en être applaudi. Quand il se montra dans les arts et dans les sciences, il en devint le charme qui nous y ravit; 1l y fit naître ennui quand il en disparut. C’est lui qui rend immortels les hommes de génie quinous découvrent dans la nature de nouveaux rapports d'intelligence.

Quand ces deux sentimens se croisent, c’est-à-dire lorsque nous attachons l'instinct divin aux choses périssables , et l’insunct animal aux choses divines,

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