BSSAI SUR LA LANGUE DB LA FONTAINE 2^J
Ces exemples établissent la synonymie des mots â|Md/ et amorce. Ils ont au propre un sens presque identique, et s'emploient fort bien Tun pour Tautre au figuré.
Toutefois, dans le langage de la galanterie, (zppas n'est plus qu'une Yadeur sans consécjuence ; amorces^ au contraire, conserve une énergie qui lui donne quelque chose d'insultant.
Du temps de Malherbe, appas retenait encore une partie de sa signification première.
A l'occasion du vers suivant :
Déjà leun éqppéu ont un charme si fort()).
Ménage observe que ce poète fait toujours quelaue différence entre ces deux mots, et qu* appas se dit des beautés qui attirent, et charme de celles qui agissent par une vertu occuke et magique ; mais ces nuances disparurent de plus en plus.
Nous trouvons, dans un des premiers ouvrages de La Fontaine, une métaphore vicieuse qui prouve que ce mot avait déjà perdu sa valeur étymologique :
Les sérèrcs «pptff dont vous êtes pourvue.
Désespèrent les G9ars qu'ils vieanent d'eaflainfner(4).
Il faut avouer que l'image n'est guère plus juste que dans cette phrase critiquée par Bouhours : Prêter l'oreille aux amorces ^i).
La Fontaine sentait, du reste, mieux que personne, le ridicule de ces banalités galantes alors si fort à la mode.
Dans une de ses plus jolies pièces, il plaisante fort agréablement à ce sujet les poètes de son temps :
Mak n'est-ce point assex célébrer notre belle? Quand j'aurai dit les jeux, les ris et la séquelle,
(i) EnireHens £Ârisu #f d^ Eugène ; Paris, 1671 ; in-4S p. 14a.
2^8 VftUi suit LA i4NCUE JD9 PA rOHTAlH^
Les crâcct, les amottrt, voilà fait à peu près.
— Vous pourrez dire encore les charmes^ leêàttrMti, '
Les appas. — Et puis ouoi > — Cent et cent mille choses.
Je ne vous ai conté ni les lis* ni les roses;
On n'a qu'à retourner seulement ces mots-là (s).
Les passages précédents, scrupuleusement collationnés sur les éditions originales par un de nos amis, dont les connaissances bibliographiques viennent en aide à bien des travaux (2), établissent qu'au sin^lier La Fontaine écrivait appast^ quand ce mot était employé au propre, et appas lorsqu'il avait un sens figure. Notre auteur, il est vrai, n'ooserve point cet usage quand il écrit : « Ils goberont Vappast »; mais ici l'expression est si vive et met si bien la chose sous les yeux, qu'elle cesse en quelaue sorte d'être métaphorioue.
L'habitude d'écrire appas au singulier, lorsc^ue ce mot est employé figurément, n'est point particulière à La Fontaine. M. Génin, dans son Lexique de Molière^ en a cité des exemples. Cette coutume établie, il était tout naturel qu'il en fût de même au pluriel.
Dans ce passage :
Les spectacles, les dons, invincibles appas^
Vous attiroient les cœurs du. peuple et des soldats (3).
Racine a mieux aimé se conformer i l'usage général
?ue de rimer pour les yeux en même temps que pour oreille.
Enfin, on écrivait souvent appas^ au pluriel, même lorsque ce mot était employé au propre, et cela sans doute afin d'éviter appasts qui avait quelque chose d'un jpeu choquant pour l'oeil.
Ce blé couvroit d'un las, Les menteurs et traîtres i^fpas (4).
fi) Cljrmènê. 462.
[2) Voyex : Catalogua de M. Walckenaar^ tf i343.
/3l Bri/ann., acte iV, se, u, 35.
[4] Liv. IXy Cib. n, 3^.
«S8AI SUR LA LANGUB DE LA FONTAINB ajÇ
Qoclqaefeis aux appti» d*iin hameçon perfide, J amorce en badinant le poisson trop avide (i).
On trouve dans le Dictionnaire de Furetière, qui a paru en 1690, Tarticle suivant, beaucoup plus juste et plus clair que tous ceux qu'on a faits depuis sur le même sujet :
« Appast^ ce au on met i un hameçon pour y attirer le poisson. Nicoa dérive ce mot depastus... Af^pastse dit figurément des choses morales, de ce qui sert à aitraper.les hommes, à les inviter à faire quelque chose. La gloire est un grand appast pour les braves. La beauté est un grand appast pour engager le cœur des hommes. Çé^ femme est pleine de charmes et dappasts. La vie solitaire a ses appasts et ses charmes. En ce sens on a accourci le mot, et dit appas au lieu d'appasts. »
L^ Académie de 1694 " aborde ce terme au'avec une certaine hésitation. Après Ta voir renvoyé a la racine pattre^ elle le rejette dans le supplément du premier volume de son Dictionnaire. La dénnition diffère peu de celle de Furetière, mais appas a déjà son paragraphe spécial. En en faisant un mot à part, il a fallu lui trouver un sens propre ; par malheur, on a choisi, pour en tenir lieu, Tacception la plus éloignée de sa signification étymologique.
« Appas^ s. m. pi. 11 se dit principalement des attraits, des charmes, des agréments extérieurs d'une femme. Cette femme a des appas. Etre séduit par les appas dune femme. Il se dit ngurément de certaines cnoses qui attirent, qui séduisent, qui excitent le désir. Les appas de la volupté. »
Quelques lignes plus bas, dans l'article appâty on trouve 1 explication suivante : « Il se dit fi&;urément de tout ce oui attire, qui engage à faire quelque chose. Vappât du gain... » A coup sûr, le lecteur peu lettré
(1) tfUre, VI, ag.