‹ Études de langue françaiseChapitre 22 sur 42 · ESSAI SUR LA LANGUE DE LA FONTAINE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LA LANGUE DE LA FONTAINE

aurions voulu que, composant un vocabulaire spécial, il y recueillit ces jolis vers :

EUe eat regret d'être VRélhiÊ D'un si grand nombre de Paris {i).

Plus d'une Hélène^ au l>eaa plumage.

Fut le prix du vainqueur. . . (a)

PhUU^ employé comme nom commun dans le sens de maUresse^ méritait aussi d'être remarqué :

Mari jaloux, non comme d'une femme, Mais comme qui depuis peu îouiroit D'une PAf/is (3)

Notre poète emploie souvent cette expression d^une manière fort comique :

La Toilà donc compagne rtaines Phiiis qui gardent Avec les gardeurs de cochons (4).

De certaines PhUis qui gardent les dindons,

de< '

Dans la relation de voyage que La Fontaine adresse i sa femme, il lui dit : « Non loin de là nous aperçûmes quelques PhyUis^ je veux dire Phiiis d'Egypte (5). »

Quelques jours après, arrivé à Limoges, il s^exprime ainsi au sujet de cette ville et de celles qui l'habitent :

Ce n'est pas un plaisant séjour t Vj trouve aux mystères d'Amour Peu de savants, force profones.

Peu de PhUis^ beaucoup de Jeann€s(^).

Ce mot Jeannes sert ici à désigner les femmes du commun, comme le remarque fort bien M. Walckenaer. Quant aux Jeannetons^ c'est tout autre chose. Après

(i) Uv.nLc. XIV, 611.

(a) Uv. VIL &b. mu o.

t3) Liv. IV» c. XV, aS.

Uv. VII, fàb. iK 2$.

5 septembre i663, tome II, d. 643.

19 septembre, tome n, p. 070.

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et ce:

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a68 BSSAI SUR LA LANOUB on LA PONTAINt

Pour bien apprécier la spirituelle rullerie contenue dans ce passage, il importe de se souvenir que d*Urfé a composé une fable bocagère en vers non rimes, intitulée la S/banire ou la Morte-pipe; quand au grand druide Adanuu, c'est un des principaux personnages de son Astrée.

Ce dernier ouvrage était tellement célèbre, que son titre a été employé par notre auteur comme une sorte de nom commun pour désirer un roman quelconque : « Le vieillard avoit permis i Tatnée de lire certaines fables amoureuses que Ton composoit alors, i peu près comme nos romans, et Tavoit défendu i la cadette, lui trouvant l'esprit trop ouvert et trop éveillé. C'est une conduite que les mères de maintenant suivent aussi : elles défendent à leurs filles cette lecture pour les empêcher de savoir ce que c'est qu'amour : en quoi je tiens qu'elles ont tort ; et cela est même inutile, la nature servant d' Astrée (i). »

Il eût fallu recueillir ce passage des Rieurs du Beau- Richard :

Qui De riroit de ces coquettes

En qui tout est mysténeui,

Et qui font tant les GuUUmêttes ? (2)

M. Walckenaer met en note : « Les impertinentes, les innocentes, » ce qui n'est pas synonyme ; je crois que ce mot s'applique plutôt à une dissimulée, et, comme on dit en plaisantant, à une sainte nitouche.

Oudin, dans ses Recherches italiennes et françaises^ nous indique une chanson dont il ne rapporte que les deux premiers mots : O Guillemette! Au commencement de sa XLV* lettre amoureuse. Voiture en cite le couplet principal en ayant soin toutefois de le modifier de manière à ce qu'il s'applique mieux i son sujet :

(i) Psyché, Hy. n, tome I, p. 425.

(a) Prologue^ Ters 10.

2" SIC *£rxer «rx TrcnSE. Nocre czear

i m annm çâ reaâent

: • Ek-cc Moot-

?» Ces llootle-

irx caun. a Motfiheij quand

TTinnpr ^si Mane sans

3ciit soc ^Tcrujc. Ccoe Aiae qui ne ipeat 3Bie AaM&L jTJTgjn* m. nne Tsâce 2\ et

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IL T-^y*^ Ht Je V3EC. sécfbe sartoot par oaîssîon ; il

*?T i3r: laorcL jae, s'rccxçocc àe iâctëfatnre et fiùsam mËne r**"î i^ âss âi^es tcréâcûess S !£( La Fontaine en j i ^i m i r des icoes. ec ^*il oonsosil ainsî un répertoire â KS isare : màs i aarmz àà se garder de le oommunisuer UL rurufir. Ce ira*al a a caraoère tout prirë, soc msrnàDsu ec ut poc êcre vérkahlea»it otile ou*i scir aœesir: i x'ofre aai^ garantie. nuOe certitude : ôe es ca:^2S ▼ zrasatczt en aot sans intérêt, on ne cônrnrê ca'aM kxatioa carieose, qui ne sy

ESSAI SUR LA LANGUE DE LA FONTAINE ajl

rouve pas, n'ait point été employée par La Fontaine ; n n'a là qu'un choix arbitraire, restreint, si Ton peut ppeler choix un recueil dépourvu de méthode et corn-

jposé sans but déterminé.

Les faits se présentent toujours isolément sans que

Tien les rattache Tun à l'autre : c'est, dira-t-on, la condition nécessaire de tout vocabulaire, certes ; mais il est facile de remédier, dans une certaine mesure, à ce genre d'inconvénient. Dans son Lexique de la langue de Molière^ M. Génin a cherché à y échapper au moyen de nombreux renvois ; on pourrait aussi présenter, dans la Préface d'un semblable travail, l'ensemble des principes littéraires et grammaticaux dont les articles particuliers fourniraient le développement et les preuves. Ici, rien de tout cela n'a été fait m même tenté. L'avertissement ne contient aucune remarque importante ; on y trouve la preuve de l'absence complète de ces études comparées, si indispensables lorsqu'on veut approfondir la langue d'un ^rand écrivain. L'auteur n'a pas assez observé l'étroite parenté littéraire des grands génies du siècle de Louis XIV ; il n'a pas remarqué qu'à chaque instant la tournure qui nous surprend chez La Fontaine, se retrouve non seulement chez Molière, mais chez M°^® de Sévigné, parfois même chez Bossuet ; il se fie sur parole à la réputation de régularité absolue que certains grammairiens ont faite à la littérature du XVII* siècle ; cela l'expose aux plus singulières méprises. Il lui arrive par exemple d'opposer aux vives allures du fabuliste le style compassé de Pascal. L'appréciation a certes de quoi surprendre, et il est vraiment regrettable que M. Lorin n'ait pas même jugé à propos de nous dire si elle s'appliaue à ces Provincial fer, si pleines de hardiesse et d ironie, ou à ces Pensées si profondes, mais si heurtées, qui sont comme le testament littéraire et philosophique du plus audacieux génie des temps modernes.

Molière

et les

Grammairiens

it

176 MOUtltB ET LIS «AiniAIWfglfS

nanie éhmKriogiqoe, poussée même un p^i au-ddi des libertés que la farce a lliabhiide de se permettre ? On avait grand tort : ced est traduit très littéralement d*un de ces ênidits da xn* siècle qai écrivaient en latin sur les origines de notre langue. Charles de Bovelle s*ez-

et arbîtram dicdoy fiirtea màwtamm ciiarriMM et

(Cvoli BovilH Sumrobrm liber de dîfe.iuiiiA TolAriiiai linguram.

^ftrûm, RcSberm Steplanna^ M.D XXXIIi« ÛHr, p. 53.)

On sait de qndle manière amusante Mofière a su mettre an théâtre, dans le Bomrfeois gntilkomme^ le Trmti de la paroU de Cordemoj. Ce Cordemoy n^ètait

ris un sot ; il cherchait patiemment, Fun des premiers, étudier la nature des sons de notre langue, et à établir les fondements de ce que nous appelons aiqourdliui du nom assez ambkieoz de phonétique; mais sa tentative avait des côtés ridicules ou du moins |dttsants, dont notre grand comioue ne fat pas long i s*emptfer. Nous n*msistons pas d*ailleurs sur ce points qui n^a pas échappé aux commentateurs de Molière, car nous ne voulons donner dans cette communication que des observations qui nous soient tout i bit personndles.

En voyant* dans les Femmes lavantet^ Vaugelas nommé cinq fois en deux scènes, Tidée nous est venue que si Molière avait fait des emprunts i quelques grammainens sans importance, il n'avait pas dû liie, sans en faire son profit, celui qui a eu une si grande influence sur le langage de son temps.

En parcourant la PréCu:e des Remarfmes^ fj trouve :

n De bat pes croire, oonaie iMit plvsie«fs« qoe dans le cc m T ef >* et dens les compeicnies il soit peraûs de dire en leilleut un Rtf eiemidf, ûs diwi c n t : JImicf-eaaf id.

MOLiftRB BT LIS GRAMMAIRIIHS 277

mêtUif-vous là^ et le disoient en raillant, sçachant bien que c*estoit mai parler, et ceux mesmes qui l'oyoient, ne doutoient point que ceux qui le disoient ne le sceussent, et avec tout cela ils ne le pouvoient souffrir.

Dans la Critique de PEcole des femmes, Molière emploie presque les mêmes termes en parlant, non des termes familiers qui ne l'effrayaient point, mais des turlupinades qu'il avait en horreur :

Élis€. — .Qu*un homme montre d'esprit lorsqu'il vient vous dire : c Madatee, vous êtes dans la Place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues de Paris, car chacun vous voit de bon œil; k cause que Bonneuil est un village à trois lieues à*ici f » Cela n*est-il pas bien galant et bien spirituel ? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n*ont«ils pas lieu de s'en glorifier r

Uranie -— On ne dit pas cela aussi comme une chose spirituelle, «t la plupart de ceux qui affectent ce langage, savent bien euxmêmes qu'il est ridicule.

Eits€* — Tant pis encore, de prendre peine à dire des sonises, «t d'être mauvais plaisants de dessein formé.

Dans la Préface des Remarques de Vaugelas, nous rencontrons ensuite ce passage :

J*ay oQy dire à un grand homme qu'il est justement des mots comme dcà modes. Les sages ne se hasardent jamais à foire nj l'un ny l'autre ; mais si quelque téméraire, ou quelque bizarre, pour ne Iny pas donner un autre nom, en veut bien prendre le haxard, et qui! soit si heureux qu'un mot ou qu'une mode ^u'il aura inven* tée, luy réussisse, alors, les sages qui sçavent qu il fout parler et Aabilier comme les autre^ suivent non pas, à le bien prendre, ce

pas, que le téméraire a inventé, mais ce que 1 usage a receu.

Voici en quels vers de preste allure Molière a traduit la prose assez languissante de Vaugelas :

Toujours an plus grand nombre on doit s'accommoder

Et jamais il ne fout se foire regarder.

L'on et l'autre excès choque, et tout homme bien sage

Doit foire des habiu ainsi que du langage ,

N*^ rien trop affecter, et sans empressement

Suivre ce que l'usage y foit de changement.

{École du maris^ I, i.)

Nous ne savons pas auel est le ir grand homme » à qui Vaugelas a entendu faire ce rapprochement entre la

378 MOLiftRI 8T LBS GRAMMAÎRIBM^

mode des mots et éelle des vêtements , mais nous l'avons déjà rencontré avant l'impression des Remarques. Nous lisons dans un Discours nouveau sur la mode (Paris, Pierre Ramier„ 161 j, in-8*) :

Il fiiut, quiconque veut cstre misnon de cooit^ Gouverner son langage à la mooe qui oourt... Bref il &ut observer, qui veut paroistre en France» Au parler, aussi bien qu'aux habits, l'inconstance.

Après Vaugelas et Molière, cette comparaison passe à Tetat de lieu commun et se rencontre très souvent ; Caillères dit dans ses Mots à la mode, en parlant de

l'emploi que les habiles font des mots nouveaux :

Ils ne s'en servent qu^après qu'ils ont été universellement approuvés, et qu'ils suivent en cela la même règle que celle q[u'il fiiut observer touchant les modes des habits, qui est de n'être jamais des premiers à prendre les aouvelles, ni des derniers à quitter les anciennes.

Enfin Fénelon, recommandant, dans la Lettre à PAca-démie^ la composition d'une grammaire, remarque qu'elle

diminuerait peut-être les changements capricieux par lesquels U mode règne sur les termes comme sur les habits.

Nous n'avons plus à faire qu'un seul rapprochement entre la Préface des Remarques et les comédies de Molière, mais c'est le plus frappant de tous, et il corrobore ce quelles autres pourraient avoir encore d'incertain. Le savant grammairien^ fait l'éloge des termes techniques employés à propos, et dit :

Les termes de l'art sont toujours fort bons et fort bien reçus dans l'étendue de leur juridiction, où les autres ne vaudroient rien» et le plus habile notaire de Paris se rendroit ridicule, et perdroit toute sa pratique, s'il se mettoit dans Tesprit de changer son stUe et ses phrases, pour prendre ceUes de nos meilleurs auteurs.

C'est ainsi précisément que le notaire des Femmes eopantes répond i ses clientes :

MOUtHB ET LIS GRAICIIAIRIENS 279

Voas ne ttorki danger TOtre styk naTane

Et noos fiûre on contrat qui soit en beau ungage.

LS NOTAIftS

Mon styk est très bon, et {e serais un tôt, Madamfj de Tonlotr y dianger on seol mo

Ah ! quelle barbarie an milien de la France 1 Mab au moins, en âivear^ monsieur, de la sctence. Veuilles, au lieu d'écus, de lirres et de francs. Nous exprimer la dot en mines et ulents Et dater par les mou d'ides et de calendes.

LE MOTAIRB

Moi ? Si j'allais, madame, accorder tos demandes, Je me ferais siffler de tous mes compagnons.

Précieux et Précieuses

Précieux et Précieuses < ■

L'ouvrage intitulé Précieux et Précieuses^ nous platt beaucoup plus que la Grammaire française au sei:{ième siècle. Nous y retrouvons les qualités habituelles de Tauteur, une connaissance complète des moindres anecdotes littéraires, un art heureux de les mettre en lumière, d^en tirer des conséquences inattendues. Ce n*est pas la première fois que M. Livet aborde cette matière ; il a publié dans la Bibliothèque elzévirienne une édition du Dictionnaire des Précieuses de Somaize où il a fort bien prouvé que cet écrit n*émane pas, comme on Tavait cru, d'un de leurs sots partisans, mais plutôt d*un maladroit critique. Dans l'introduction de son nouveau livre, M. Livet insiste sur ce qu'il y a d'un

fîu exagéré dans le langage que Molière prête aux récieuses; ses observations à cp sujet sont fines et nouvelles. Du reste, notre grand comique est revenu sur cette esquisse qui se rapprochait, par certains côtés, de la caricature, et il y a substitué plus tard de vrais portraits, tels que celui de Climène dans la Critiaue (fe t école des femmes et d'Armande dans les Femmet savantes.

Ce n*est pas seulement l'introduction de ce livre qui

(i) Ardeletur c Prédeux et Précieutet » de Ch.-L. Litit (Feuil* Itum de VAmi de la Rtligion^ du m août ilSp).

:ifli4 wnÈawux wr ntiatusn

intéresse I*histoire de notre langue; plusieurs passages des biogr^hies dont fouvrage se compose, sV rapportent aussi. On y assiste aux courageux et stériles efforts de M'^ de Goumay, la fille d*aUiance de Montaigne, en faveur de tant d'anciens mots définitivement proscrits ; on j voit M"* de Rambouillet, très fréquemment consultée dans les doutes sur le langage,* préférer, après quelque hésitation, ser^e^ qui était alors la prononciation populaire, i sur^e. que toute la cour adoptait ; enfin on y mJmire le stoïcisme grammatical de Vaugelas qui, pauvre et obéré, refuse de faire sa fortune i 1 aidé (Tun néologisme. Un Lyonnais, nommé Cbuynes, offrait de rintéresser dans une loterie, imitée de celles qui existaient en Italie ; il ne voulut y consentir qu*i la condition qpe ce jeu prendrait le nom fort connu de blanque, ce qui suffisait pour faire échouer Tentreprise. Cette jolie anecdote est devenue populaire par l'emploi qu'en a fait Frédéric Soulié dans un roman intitulé la Ni^ de VaufdoM^ où le caractère du savant grammairien est d*aillavs complètement altéré.

Qjelques àourderies viennent gflter certains passages de 1 aimable livre de M. Livet. Il dit, par exemple : c La dernière œuvre dramatique de Scudery est Arminûcf , qu*il avait évidemment composé pour avaliser avec le CÛMJ, de Corneille... Nous avons trop longuement parié déji du théâtre de Scudéry pour pouvoir insister sur cette pièce ; nous* nous bornerons i remarquer que lefiuneuxvers :

A iiincfe ans péril on triomphe tans gloife.

est tiré d* Aratinuff, où Ton trouve :

El niaoe sus péril serait viincre sans gloift^ s

Que peut signifier ce passage ? Cmna est de 1640, ArmiMÙis, que, suivant M. Livet, Scudéry avait Tinten-

PltÉCIBUX'BT FRtClBUSBS 185

tion de lui opposer, est de 1632 ; or, personne n^i^nore que le fameux vers se trouve, dès 1630, dans le Ctd.

Une trop grande précipitation peut seule entraîner un homme instruit et plein de goût en de semblables méprises. Les défauts des livres de M. Livet viennent tous de là ; qu'il se modère un peu et ne se pique pas d'enchérir sur les plus actifs. Boileau reprochait i Scudéry, dont nous parlions tout à Theure, d'enfanter un volume chaque mois ; en juin, M. Livet en a publié deux, et bien gros. Déjà il en promet un autre : la Mode dans le langage; qu'il mette seulement une semaine à le bien relire, et il en fera un fort bon ouvrage, car le sujet convient à sa nature d'esprit et comporte ce de^ré d'érudition piquante et légère dont il a tant de fois fait preuve.

Le Dictionnaire des Précieuses^ par le sieur de Somaize, nouvelle édition augmentée de divers opuscules du même auteur relatifs aux Précieuses, et d'une clef historique et anecdotique, par Ch.-L. Livet. Paris, Jannet, 18)6, 2 vol. (1).

Cette publication renferme les ouvrages suivants de Somaize :

Le grand Dictionnaire des prétieuseSj ou la clef de la langue des ruelles. — Le grand Dictionnaire des prétieuses, historique^ poétique^ géographique, cosmographique^

(i) Article de bibliographie paru dans la Bibliothèque de TEcole des Chartes, i8« année, tome ul, 4* série, p* 85| mp

a86 PRÉCIEUX ET prAcibuses

cronologique et armoirique. — Les Véritables Prétieuses^ comédie. — Les préliminaires placés en tète des Prétieuses ridicules mises en vers. — Enfin Le Proce:{ des Prétieuses^ en vers burlesques.

La Préface du nouvel éditeur, bien que venant après tant de dissertations sur les Précieuses^ est encore intéressante et neuve, parce qu'il a eu le bon esprit de préférer les faits curieux aux considérations générales; on y trouve tout le cérémonial des alcôves et des ruelles patiemment restitué à Taide des textes contemporains.

M. Livet sépare la préciosité en deux époques : pendant la première, qui s'étend de 1608 à 165$ environ, M^^ de Rambouillet régna sans partage; mais la mort de Voiture, celle du marquis, le mariage de Julie d'Angennes, éloignèrent successivement de Thôtel la société brillante qui le frécjuentait, et bientôt il ne s*oiivrit plus qu'à des amis intimes. Les réunions littéraires ne furent pas pour cela moins à la mode ; la réputation

aue la marquise s'était faite, avait soulevé une foule 'ambitions subalternes ; des cercles s'étaient formés de toute part; il semblait qu'il n'y avait qu'à recevoir un ou deux poètes crottés et quelques chères bien bégueules, pour avoir sur-le-champ bruit de femmes d'esprit : le temps des Cathos et des Madelon arrivait.

La décadence qui se manifesta bientôt, ne tint pas seulement aux personnes, mais aux principes mêmes cjue les habitués des ruelles avaient adoptés ; il leur était impossible de s'arrêter désormais dans la voie funeste qu ils s'étaient tracée. « Une chose dite par eux obscurément, en attirait une autre plus obscure encore». C'est La Bruyère qui le remarque, et cette seule phrase si vive nous révèle la loi à laquelle ne peuvent se soustraire ceux qui se sont une fois écartés du simple et du vrai. D'ailleurs, cette école bizarre, recherchant encore plus Tétrange que le nouveau, se rapprochait sur divers

a88 pRiciiux it fréciiusb^

tous ceux qui s'occupent d'histoire littéraire, sur la véritable portée du Dictionnaire des prétieuses. Isolé, il a induit en erreur beaucoup de bons critiques; on a presque toujours considéré Somaize comme une sorte ae secrétaire officiel des ruelles et des bureaux d'esprit. Ce qu'il dit dans ce Dictionnaire^ au mot Orthoçraphe^ des changements introduits par les précieuses dans la façon d'écrire les mots, a été cité bien souvent comme une page complètement authentique de Thistoire de notre langue ; on n'a pas même vu que l'auteur est loin de suivre le système qu'on Taccuse de préconiser. Son récit de la docte conférence de Roxalie, de Silénie, de Didamie et de Clarisihène, c'est-à-dire de M°^« Le Roy, de M"® de Saint-Maurice, de M^® de la Durandiére et de Leclerc, toujours pris au sérieux, a été trouvé fort ridicule, et personne ne s'est rencontré pour défendre le pauvre Somaize et faire ressortir la pointe un peu émoussée de ses moqueries, considérées jusqu'ici comme des éloges. Je ne sais, du reste, si cette réhabilitation tardive sera pour lui un véritable avantage ; câr prouver qu*il n'est pas un sot, c'est enlever i ses ouvrages presque toute leur importance.

Au lieu d'un témoin smcère, sur la probité duquel nous pensions pouvoir compter, nous n'entendons plus qu'un contemporain railleur dont la fausse bonhomie a trompé plusieurs générations de savants. Heureusement il nous reste encore deux hommes qu'on n accusera jamais de malice : l'abbé de Pure, auteur de la Prélieuse^ ce roman si ardemment recherché des bibliophiles, et l'historiographe René Barry, dont les Dialogues et la Rhétorique contiennent les exemples les plus exacts et les rèeles les plus certaines pour l'étude du langage des ruelles.

Cahiers de Remarqves

svr

rOrthographe françoise

Cahiers de Remarqves svr rOrthographe françoise ^'^

En 165^9 Pellisson, après avoir rendu compte, dans sa Relation contenant tHistoire de t Académie ficL^" çoise (a), des divers travaux entrepris depuis la fin de 16} 7 pour la composition du Dictionnaire^ termine en disant :

Il n'a esté conduit jusques icy qu'environ la lettre I, et cette lon-

Kéur^ avec l'incertitude de la fortune que l'Académie doit avoir à venir, peut faire douter s'il s'achèvera jamais.

A la mort du chancelier Séguier, protecteur de TAcadémie, la compagnie pria le roi, qui y consentit, de vouloir bien accepter ce titre.

Jusque*là encore incertaine de sa fortune, dit d'Olivet(^) et n'ayant point d'assez puissant motif pour s'opinifttrer à une entreprise aussi triste que l'est celle d'un Dictionnaire, elle n'avoit qu'imparfaitement ébauché le sien. Ainsi la révision de ce grand ouvrage, mais révision bien plus longue et bien plus pénible (qu'une première façon, ne commença qu'en 167a, et il fut achevé d*imprimer en I694,

Lorsque TAcadémie entreprit de classer et de mettre en œuvre les matériaux, de dates et de provenances diverses* qu'elle avait entre les mains, elle se trouva aux prises avec les difficultés les plus sérieuses.

(i) Cahiers de Remarques svr VOrthographe françoise^ pour «stre examines par chacun de Messieurs de l'Académie, avec des observations de Bossuet, Pellisson, etc. (Introduction).

^i) Paris, P. le Petit, i653, d. a5o.

Çk) Histoire de C Académie françoise depuis i65» jusqu'à 1700* jlmMÊerdam^ F. Bernard^ 1730, p. a6 et 27.

li)2 REMARQVBS SVR L^ORTHOGRAPHE FRANÇOISE

A cette époque f qu'on s'est plu i représenter comme offrant le type de la régularité absolue, la prononciation était variable, le genre des mots douteux, la syntaxe fort capricieuse. C'est au plus fort de cette anarchie grammaticale qu'on voit briller Corneille, Molière, Bossuet, Pascal, M"*« de Sévigné, La Fontaine ; c'est assez dire qu'elle n'a exercé aucune influence fâcheuse sur notre littérature.

Dans un temps où il n'existait encore aucun Dictionnaire français (a)« où les grammaires, dépourvues de méthode et d'unité, n'étaient que des résumés sans valeur, rédigés i la hâte, pour les étrangers, par quelques professeurs subalternes, on ne croyait pas encore pouvoir remplacer, à l'aide d'un petit nombre de formules retenues par cœur, l'étude approfondie de notre langue. On se donnait la peine de l'apprendre en la parlant, en l'écrivant, et on s'appliquait plus i en bien connaître les nuances et les finesses qu'à en restreindre le domaine et à en resserrer les limites. Loin de bannir les gallicismes, on les recueillait avec soin, sans se demander s'il serait facile d'en faire l'analyse ; et lorsque par bonheur un mot possédait plusieurs formes, au lieu de les réduire à une seule, on les conservait toutes, afin d'avoir à l'occasion, le moyen d'éviter un hiatus ou une mauvaise consonnance [b). Ce temps n'était pas celui des règles tranchantes, impérieuses, absolues, mais des remarques, des observations, des doutes sur la langue (c).

{a) Le Dictionnaire de Nicot. de 1606, est français-latin ; celui de Cotgrave, de 161 1, est français-angiais ; le premier Dictionnaire purement français est celui de Richelet, en 1680.

(b) Voyez les Remarques de Vaugelas sur avec et auecque, ves* quit et vescuty etc.

(c) Remarques sut la langue française (par Vaugelas). Paris, Courbé, 1647, in-4** Observations de M, Ménage, Paris, Barbier, 1672, in- 12. Doutes sur la langue française... (par Bouhours). Paris, Mabre-Cramoisy, 1674, în-ia, etc.

RBMARQVES SVR L^ORTHOGRAPHB FRANÇOISE 29}

Cette façon de Tétudier valait certes bien la n6tre ; mais tandis que les curieux cherchaient, que les gens d'esprit raffinaient, que les savants discutaient, le public était bien embarrassé et ne savait qui suivre, non seulement dans les questions épineuses, mais dans celles qui, aujourd'hui, nous paraissent élémentaires, et, faut-il le dire ? même pour l'orthographe.

Ce que nous entendons maintenant par ce terme, c'est-i-dire la convention en vertu de laquelle tous les gens instruits écrivent les mêmes mots de la même manière, était alors chose inconnue et impraticable, et le plus grand puriste du monde, écrivant sur la langue, ne pouvait pas être sûr de rester d'accord avec lui-même d'un bout de son volume à l'autre (a).

Cette incertitude de l'orthographe fut le premier et le plus grand obstacle que rencontra l'Académie et celui qu'elle s'efforça d'écarter tout d'abord. Sur la proposition de Mézera^, elle résolut de convenir des règles qu'elle adopterait, et le célèbre historien fut charge de rédiger un petit traité sur ce sujet.

Le manuscrit de son travail, accompagné des réflexions de plusieurs membres des plus illustres de la compagnie, a été conservé au Département des imprimés de la Bibliothèque Impériale jusqu'en i8ôo(^); transféré alors au Département des manuscrits, il y est inscrit actuellement sous le n"* 9187 du fonds français.

On ne peut nulle part se faire une idée aussi juste de ce qu'étaient les conférences philologiques des académiciens du xviP siècle.

Les factums de Furetière, qui renferment d'ailleurs

{à) Voyez l'avis qui suit la Préface de la première édition des Remarques de Vaugelas.

Meligùm.

294 RBMARQVES SVR L^ORTHOGRAPHB FRANÇOISB

de si piquants portraits, sont des satires fort grossières en plus cl*un endroit, et auxquelles on ne doit accorder aucune confiance. Les Renarques et décisions de CAca^ demie française, recueillies par Tabbé Tallemant, et même le Journal de t Académie^ de Tabbé de Choisy, bien auMntéressants par leur contenu, ne peuvent être considérés que comme de simples procès-verbaux. L'individualité de chacun des membres de la compagnie y disparaît, leur nom même n'y est pas indiqué. Ici rien de semblable. Ce n'est pas, je Tavoue, la reproduction d'une discussion orale, avec sa vivacité et son imprévu, mais c'est une discussion écrite dans toute la sincérité de sa première rédaction.

Le volume a passé de main en main, et les académiciens chargés de ce travail y ont tour à tour inscrit leurs observations. Souvent une note répond directement i la précédente et la confirme ou la critique ; chacun apporte dans ces occupations son caractère, sa tournure desprit, et quand Bossuet, Pellisson, Régnier n'auraient pas signé leurs remarques, on n'aurait pas grand mal à distinguer ce qui appartient au penseur profond, i Técrivain spirituel ou au grammairien érudit. Il est vrai que cette tâche ne serait pas aussi facile i remplir i 1 égard de quelques autres qui sont loin d'avoir des qualités aussi réelles et aussi nettement tranchées.

Le feuillet qui précède le titre contient les noms des académiciens appelés à donner leur avis sur le projet de Mézeray et l'indication de l'ordre qu'ils ont suivi dans leur travail. En voici la transcription complète :

M. Perrault. Veu.

M. LABBi Tallbmant le jeune. Veu.

M. BoYER. Veu

iM. Labb^ Tallcmant laisne Veu.

M. Segrais. Veu auec soin. On a marqué en un S (barré) en dis* tinctioQ de quelquautre dont le nom pourroit commencer par un S

M. Doujat. Veu et mes remarques notées ainsi D. Je croy qu'il £iiudra songer à rendre ce traité un peu plus méthodique, et pour

RBMARQVES SVR L^ORTHOGRAPHB FRANÇOISE 29 J

cela, le diviser par chapitres, autrement ce seroit une confusion. Il fiut donc considérer l'orthographe par l'ordre des syllabes et des lettres dans les noms, verbes.

M. CORNIILLK.

M. Rbonikr. Veu avecsoing. Mes remarques sont notées ainsi R, du moins la pluspart et sur fin î'ay dit mon sentiment de tout Tou- ▼rage en seneral.

M. DE CoNooM. Veu J.-B. Renoir, arranger, digérer tout ce qui est ici en confusion, et dans le texte et dans les remarques, sur tout dans les miennes. Tout ceci n'est qu'un premier trait qui est très bon mais qui attend une revision exacte sur le tout.

M. Flicrier.

M. Peusson marqué par P. F. qui souscrit à la remarque de M. de Condom et croid que cecy a encore besoin d'un grand trauail pour en faire un ouurage oui puisse estre donne au public et

Krter avec dignité le nom de TAcademie, d'autant plus ou'apres voir leu on pourra dire en plusieurs questions : muïto sum ineertior quant antea.

M. Cassagnbs.

M. Crafelain.

Ce cahier doit passer par les mains de M** de l'Académie nommes cydessus dans l'ordre qu'ils sont écrits, pour estre veu et examiné par eux. Ils sont pries descrire leur sentiment sur chaoue article dans le feuillet blanc à costé, si ce n'est quiis approuuent rarticle, et d'enuoyer le cahier le plustost au'ils pourront a celuy qui est escrit immédiatement après eux. Chaquun est prie aussy de mettre \êl première lettre de son nom ou quelque autre marque à chaque remarque qu'il fera.

Dans la liste précédente, le nom de Régnier remplace celui de M. Balesdens^ effacé. Au-dessous se trouvait celui de M. de Gomberville^ effacé également.

Corneille, Fléchier, Cassagne et Chapelain n'ont fait aucune note et n'ont sans doute pas eu communication du manuscrit, car, ainsi qu'on a pu le remarquer, ils n'ont point mis, comme leurs collègues, le mot <c veu » en regard de leur nom. Quant à Tépoque où TAcadémie s'est occupée de ce travail, elle est indiquée en ces termes, avec toute la précision possible, en tête du troisième feuillet :

Cet ouvrage a esté commencé un lundy 14 d'aoust et finj un jeudj I a d'octobre 1673.

Le titre primitif de Touvrage était :

296 RBMARQVBS SVR L^ORTHOGRAPHB FRANÇOIS!

ResolMtions de F Académie Françoise Umektmt l'orthographe, yri'^ ses Mur les propositions et recherches de Mons^ de Me^eray.

Mais il donna lieu i ces notes critiques :

Semtimems de l Académie F. sur lortographe et rien autre chose ; 00 bien : Traité de lortographe par lacademie f. ou ot que le croirois encore mieux : Mservatioms (R. [Renier]).

Scauoir s*il ne leroit pas plus modeste de mettre : Sentimeas de F Académie framçoise touchant lortographe (a). Dans un petit avant* propos on renaroit à M. de Mexeray Ihonneur qui luy est deû. P. IPellisson.] J. B. [Jacques Bénigne Bossuet]. [b].

D'après ces remarques/généralement approuvées, le titre fut ainsi modifié :

Obserpoiions de t Académie Françoise touchant tortho^ graphe.

Dans la première rédaction, le manuscrit commençait par cette épigraphe :

Votera noao et faeili modo»

Elle a été supprimée. Ensuite venait Tobservation suivante :

La Compacte déclare qu*elle désire suiure l'ancienne orthographe qui distingue les gents de lenres dauec les ignorants et les simples femmes, et qu'il faut la maintenir par tout hormis dans les mots ou un long et consunt usage en aura introduit une contraire.

Voici les remarques auxquelles cette Obsennxtion a donné lieu : y

Je ne voudrais point (|ue la Compagnie dedarast \ ce n'est pas a elle a faire des déclarations. Je ne voudrois point dire non plus que lancienne ortographe distingue les gens de lettres davec les ignorants et les femmes ; s^ils nestoient distingues que par la ce serott peu de chose. Enfin je voudrois refondre tout cet article. Que si on Yeut cette distinction, il faut : qui distingue les gens de lettres dauec les autres. Cela est plus simple et n'offense personne. (R. [Régnier]). Idem (P. F. [Pellisaon]).

(a) Douiat a fait ici un signe qui renvoie à la note suivante : « Je rayraerois mieux ainsi. »

(h) 1^ remarque est de Pellisson ; Bossuet n'a fait que l'ap* prouver.

RBMARQVBS SVR L^ORTHOGRAPHB FRANÇOISE 297

Ceci se trouve sur le feuillet destiné aux notes et

S lacé en regard du texte ; mais à la marge Pellisson a crit :

Je mettrob la compagnie est d*ayi$ qu'il faut suiure, etc.

Enfin voici la note de Bossuet :

*% termes de déclarer et de maintenir me semblait trop iuridi- . La G>mpaignie désire suiure, etc.^ et s*y attache, etc., ou s'en

Les c|ues

veut seruir, etc.

On n'a fait droit qu^en partie à cette sage critique, comme on peut s'en convamcre en jetant les yeux sur la rédaction amendée.

Voici maintenant le second article :

L*ancienne orthographe ne pèche presqu*en lettres superflues ; il

ne fiittt pas les appeïler ainsy quand elles seruent à marquer Tori-

gine, mais quand elles y sont inutiles et mesftie vitieuses; par

exemple quand dans un mot qui vient du latin, de l'iulien ou de

quelqu'autre langue, on a changé quelque lettre en une autre, si on

y remet cette lettre la auec celle mesme pour laquelle on Ta chan-

gée, on y en met une de trop, et c'est vouloir, pour ainsy dire,

auoir tout ensemble la pièce et la monnoye.

Dans une remarque qu'il applique aux deux premiers articles, mais (jui a principalement pour objet celui qu'on vient de lire, Bossuet s'exprime ainsi :

Ces deux premiers articles ne donnent pas une idée assez etendUe du dessein ne la compaignie. Parmi les lettres qui ne se prononcent pas et qu'elle a dessein de retenir il y en a qui ne seruent guère a fieiire connoistre Torigine ; de plus, il faut marquer de

Îiuelle origine on ueut parler, car l'ancienne orthographe retient des étires <)ui marquent l'origine à l'égard des langues étrangères latine, italienne, alemande; et d'autres qui font connoistre landenne prononciation de la France mesme. Il faut demesler tout cela. Autrement des le premier pas on confondra toutes les idées.

Un peu plus loin, mais sur la même page, Bossuet fait observer que, malgré la déclaration formelle par laquelle il commence^ l'auteur du projet de traité

298 RBMARQVES SUR L^ORTHOGRAPHB PRANÇ018B

n^adopte pas rigoureusement Torthographe ancienne :

On ueut suiure dit on lancienne orthographe (art. I) et cependant on la condamne ici et ailleurs une infinité de fois. Ueut on écrire recehuoir; deuh; nuxcty etc? On les reiette. Ce n'est donc pas lancienne orthographe qu'on ueut suiurei mais on uèut suiure lusage constant et retenir les restes de l'origine et les uestiges de l'antiquité auunt que Tusage le permettra.

Une remarque spéciale des Résolutions de t Académie^ qui, malgré les critiques auxquelles elle a donné lieu, a été conservée presque textuellement dans les Cahiers imprimés, blâme de la sorte une de ces tentatives de réformes orthographiques sans cesse renouvelées depuis le xvi« siècle :

C'est une vilaine et ridicule orthographe d'escrire par un a syllabes qu'on a toujours escrites en et «ra/^par exemple d*orthogr»» pnier antreprandre, commancemant^ an/ont^ sansenumt^ etc. • («)•

Régnier des Marais regrette qu'on s'en soit occupé.

Cette remarque est inutile (dit-il), j'aimerois autant faire des remarques contre la laçon d'écrire que Ram us voulut introduire.

Bossuet, plus grammairien en cette circonstance que Régnier lui-même, est d'avis qu*on s'arrête un instaat sur ce point :

Il y a pourtant ici quelaues règles a donner pour Tinstruction. La règle la plus générale c est de retenir en partout ou il y a en oa in en latin, comme dans in^ intra et leurs composez ; cependant dans les participes qui ont ens en latin on ne laisse pas de dire en françois lisant^ peignant^ oyant, feignant, etc. et de mesme pour les gérondifs legendo, patiendo, en lisant, en pâtissant^ paroissani^ etc. : Les mesmes participes deuenant adiectits reprennent Vê^ comme intelligens, intelligent, patiensy vatienty negligens^ négligent et ainsi des autres; on pourroit donc donner pour règle que tous les participes et gérondifs ont ant, que tous les adverbes et noms en mant s'escriuent ment parce que les noms semblent uenir de quel-

(a) Fol. 37, recto.

RBMARQVSS SVR L^ORTHOGRAPHB FRANÇOISE 299

oues latins terminez en mentum et les adverbes semblent uenîr : fortement dt forti mente. Cela est commun mais instructif et ne doit non plus estre omis que beaucoup d'autres choses qu*on a remarquées.

Au reste, je ne uoudrois pas faire de remarques contre l'orthographe impertinente de Ramus, mais on peut faire uoir par cet «xcex Jëquiié de la règle que la Compaignie propose comme je le dis à la fifn.

A la fin du manuscrit, Bossuet revient effectivement ^ur ce sujet, et surtout sur les Observations générales :

on prononce, parce qu'en uoulant instruire les étrangers et

ur bciliter la prononciation de nostre langue, on la fait mecon-

oistre aui François mesmes. Si on ecrivoit tanM^ chan^ cham^

ais ou éméSn connaissais^ anterreman^ faisaict, qui reconnois-

lit ces mots? On ne lit point lettre a lettre, mais la figure

itiere du mot fait son impression tout ensemble sur l'œil et sur

iprit. de sorte que quand cette figure est considérablement chan-

e tout à coup, les mots ont perdu les traits qui les rendent recon-

oissables à la ueUe et les yeux ne sont point contents. Il y a aussi

ne autre ortographe qui s attache scrupuleusement a toutes leslet-

ret tirées des langues dont la nostre a pris ses mots, et qui ueut

écrire iftficr, ecripture^ etc. Celle la blesse les yeux d'une autre sorte

«n leur remettant en ueUe des lettres dont ils sont desaccoustumez

«I que Toreille n*a amais connus (sic), Cest la ce qui s'appelle

l'ancienne orthographe uicieuse. La compaignie paroistra conduite

par un iugement bien réglé quand après auoir marqué ces deux

extrémités si manifestement uitieuses, elle dira qu'elle ueut tenir

on iuste milieu. Qu'elle se propose :

I* De suture l'usage constant de ceux qui sçauent écrire ;

a* Qu^elle ueut tascher de rendre, autant qu'il se pourra, l'usage

Boiforme ;

3« De la rendre durable ;

Quelle a dessein pour cela de retenir les lettres qui marquent rorigine de nos mots sur tout celles qui se uoyent dans les mots letins, si ce n'est que l'usage constant s'y oppose; que comme la langue latine ne change plus, cela servira à fixer nostre orthographe; que ces lettres ne sont pas superflues parce qu'outre qu'elles naarqueot l'origine, ce qui sert mesme à mieux apprendre la langue latine, elles ont diuers autres usages comme de marquer les longues et les breues, les lettres fermées et ouuertes. la différence de certains mots que la prononciation ne di!»tingue pas. etc. Que la compaignie prétend retenir non seulement les lettres qui marquent Fortgine, mais encore les autres que l'usage a conseruées par ce

ëcQt i !a kke et siec one certaiiie n^i-

m t orctâ m essL ezceileot : clans sa brièveté

îZ friivr r r le pha d'mt fort bon traité, et

possédoos ries de pfazs juste et de plus éloigné

de U3Ct {csre d'ex^éradoa sv les principes de TonSo-

La mriyggîe s^aperçDi bîeo rite qaH était impossible d'arrricr à use uâté orthographique abscriue, et avas jes deax OèunatLjm gém&ala que nous avons r^rodokes phzs haut, e&îe en pîaça ooe autre, qui se tnxive par cooséqnest la pfeaiîëre de tout le recueil et estécnceeaefSÎerdelaiiiaiiideDooîat. Cette O^serm- IÎ0H, que Too troave daas notre édition^, où elle n*a subi qne des changenients inrigaifiants, porte que c Forthograpbe n*est pas teUement fixe et déterminée qu^il n y ayt p h is î eor s mots qui se peuvent escrire de deux diferentes manières. »

ESe n*était pas mutile pour justifier les académiciens c hargés de la rédaction de ce petit traité, car on a dû dé}i remarquer combien la transcription scrupuleusement fidèle que nous faisons de leurs notes présente dlncenitudes et de divergences.

Nous n'avons nullement Fintention d'insister sur Texamen de ce manuscrit dont nous publions une rédaction beaucoup plus nette et mieux airètée, imprimée par ordre de TAcadémie ; mais nous allons parcourir les remarques de Bossuet, dont nous ne voudrions rien perdre. U cherche i étendre le plan qu^on a dessein de suivre et propose i la compagnie un sujet bien délicat : rétude de la quantité de notre langue :

n £iadrtHt expliquer a fond la quantité françoise en quelque endroit du dictionnaire, aussi bien que Torthographe. La principale r«man|ne à laire sur cela c*est que la poeâe Crançoise n'a aucun

RBMARQVBS SVR L^ORTHOGRAPHB FRANÇOISE }0I

égard à la quantité que pour la rime et nullement pour le nombre et pour la mesure ; ce qui fait soupçonner que notre langue ne marque pas tant les longues a beaucoup près que la grecque et la latine (a).

Il cherche d'ailleurs i donner au travail projeté un caractère familier et pratique. A propos du mot chaudecote, (^ui figure dans une liste d'exemples, et qu'un académicien définit <c le premier mouvement de la colère » :

J'osterois (dit-il) tous ces uieux mots qui ne scruent de rien dans ce traite, que lorsqu'on les employé à taire connoistre l'origine et l'ancienne prononciation des mots que nous retenons {b).

Il insiste sans cesse pour que les diflicuhés soient abordées avec franchise et sincérité. En regard d'un passage ainsi conçu :

Sur cela il faut obseruer en passant que les lettres qui se changent en dautres et que neantmoins lancienne orthographe conseruoit, sont principalement celles cy (c).

Il écrit :

Pourquoy obseruer en passant ; on doit s*y arrester et on le fait.

Un peu plus loin, plusieurs opinions contradictoires sont rapportées, et laissent le lecteur dans l'incertitude ; Bossuet met en marge : ce Dire le sentiment de l'Académie. »((/)

Il échappe au rédacteur des Résolutions de dire en parlant du Ph : « Cette lettre double. » Bossuet se garde bien de laisser passer une pareille hérésie grammaticale :

Pk n'est point de ces lettres que les grammairiens appellent doublet; lettre double est celle qui, sous un mesme charactére^ cnfierme deux consonantes comme X et Z selon lancienne prononciation que les Italiens ont retenue : ph est tout au contraire et ces deux characteres n'ont que le son tout simple de TF.

Fol. 26, recto.

Fol. ao, recto.

Fol. 3, recto.

Fol. 4, recto.

3 02 REMARQVBS SVR L*ORTM0CRAPHB FRANÇOISB

A propos dTC que diraton sur Saintes et Saintooge ? Prendraton parti entre l'S et 1*X ou laisseraton la chose dans l'indifférence? (a).

En général, Bossuet n'est pas d^avîs de multiplier les formes orthographiques. Il a écrit, il est vrai, la remarque suivante :

Que dirons-nous d'arrest du parlement ?

Vient-il du grec, oh il n'y a qu'un r, et qui renient si bien à j^eitum ? Et ce chien a £iiit un bel arrest. Ecrira t on Tun et Tautre de nesme ? (b).

Mais, comme on vient de le voir, il soumet un doute à l'Académie plutôt qu'il ne formule une proposition, et il se fonde uniquement sur Topinion, alors généralement adoptée, qui faisait venir d'&pe<rriv le mot arrêt employé dans un sens juridique.

Doujat, au contraire, malgré le mauvais succès de ses tentatives, s^efforce à chaque occasion de créer des différences nouvelles. Voici, par exemple, le singulier dialogue qui s^engage au sujet du mot dauphin :

Je Toudrois dauphin (Pellisson). — Ne pourroit-on pas apporter icy quelque distinction entre dauphin f poisson, et daufin^ homme ? (Doujat). — Non (Kcgnier) (c).

Ailleurs, à propos de Temploi du c, Doujat réclame encore une distinction contre laquelle s'élèvent Régnier et Bossuet.

On pourroit retenir le c pour foire différence entre un lia et il lit (Doujat). — Il faut le c partout où il se prononce^ hors de là, point (Régnier). — J'en suis d'accord. Personne n*écrit plus autrement que saint^ sainte, drott, toit^ ^jfe/, préfet, etc. Pour infect^ il me semble ou'on le sonne un peu comme à res^pect. Ainsi ie le retiendrois (Bossuet) (d).

En marge d'un passage où Ton examine quelles sont

{a) Fol. 4, verso.

{b) Fol. 7, verso, (c) Fol. 4, recto.

{d) Fol. 42, recto.

|04 KDiUftQVES SVR L^ORTHOGRAPHE PRANÇ018B

datent de Im même époque. Comme alors, ainsi ^ue rAcadésiîe Ta remarqué dans la première Observation du manuscrit qui nous occupe, plusieurs mots se pou- Taîent écrire de deux différentes manières, les gram* zciinens de p o'ession s'efforcèrent de n'en laisser perdre aacune. ei crarent avoir (ait une merveilleuse besogne en distinguant par les formes orthographiques les acceptions diverses d'un même mot. C^est de la sorte uj^^JU et Jifpjs devinrent deux termes entièrement îfenes:s, ayant chacun, dans nos Dictionnaires, son anide fortdisdna, tandis qu amorce, qui présente exactement les mêmes accidents de signification, mais qui 3*a iaaais eu qu^une forme orthographique, est demeuré un seul et unique mot. C*est encore en vertu d'une décision analogue que nous sommes aujourd'hui coniTftints par le DîctionrMre de l'Académie i dire, en parlant de toute l'ordonnance d'un tableau : « Le

dif

ta^4eau. v

Les Cii'Vri que nous publions aujourd'hui, nous offrent une distinction chimérique de ce genre, qui, par bonheur, n'a pas prévalu, et nous semble d'autant plus birarre que nos yeux ne s y sont pas accoutumés. Quel- <^ues raffinés voulaient qu'on écrivit phantaisie^ imagination, et fantaisie, caprice (a), et i coup sûr cette double forme orthographique n'aurait rien de plus étrange que celles que l'usage a consacrées. ^

Nous trouvons aussi dans ces cahiers ime délibération assez animée au sujet d'une innovation proposée et pratiquée par Corneille. Dans Y Avertissement placé en tète de rédition de son Théâtre de i66}, qui renferme de fort curieuses remarques sur les réformes i introduire

(44 \ojtM p. 7.

3 06 MMARQVBS SVR L*ORTHOGRAI»HB r RANÇOISB

Ces innovations de Corneille ont donné lieu, dans le travail de Mézeray, à la remarque suivante (a) :

« M' de Coraeille c proposé que pour dire connoistre quand Vs est muette dans les mots ou quelle siffle, il seroit bon de mettre une s ronde aux endroits où elle siffle, comme à chaste^ triste^ reste^ et une /longue aux endroits ou elle est muette, soit quVlle fiuse longue la voyelle qui la précède, comme tempefte, /efte^ '^Af^ etc. ; soit qu'elle ne la fiisse pas, comme en efeu, e/ptne, défaire^ efpurer(b), »

« L'usage en seroit bon, ajoute Segrals, mais l'innoTation en est dangereuse. »

« Je n'y trouve point d'inconvénient, sur tout dans l'impression, réplique uoujat, et ce n'est plus une nouveauté, puisque M. de Corneille Pa pratiqué depuis plus de dix ou douce ans. >

« Où est l'inconuenient ? dit Bossuet ; ie le suiurois ainsi dans U dictionnaire et i'en ferois une remarque expresse ou i'alleguerois rexemple de M' Corneille. Les Hollandais ont bien introduit ai et y pour u vovelle et u consone, et de mesme i sans quelle ou avec quette (c) Personne ne s'en est formalisé ; peu à peu les yeux s'y accoustume (sic) et la main les suit. »

Dans rédition définitive, l'innovation de Corneille est signalée sans que la compagnie en dise son avis; mais elle ne paratt pas l'approuver, car elle ne Tadopte ni dans l'impression des Cahiers ni dans celle du Diotionnaire en 169^.

Les passages du manuscrit des Observations que nous avons reproduits sont les mieux liés et les plus clairs, mais on rencontre en certains endroits un véritable chaos de remarques insuffisantes et contradictoires. Bossuet,

(tf) Fol. 45, verso.

ib) Ici Méseray se «rompe. Lorsque Vs ne se prononce pas et qu'elle n'allonge point la syllabe, Corneille, comme on vient de le voir, est d'avis de la ^upp^imer et de mettre sur 1> un accent aiga.

(c) Dans V Avertissement cité plus haut, Corneille s'appuie sur leur exemple : c Les Hollandais, dit-il, m'ont frayé le chemin.*. Ils ont sépare les i et les u consones d'auec les i et les u voyelles, en se servant tousiours de 1'/ et l'v pour les premières, et laissant l'i et Vu pour les autres, qui jusqu'à ces derniers temps auoient esté confon* dus. M — On voit, du reste, qu*en i663 Corneille ne pratiquait pu encore cette distinction.

|0Ô RBMARQVBS SVR L*ORTH00RAPHB FRANÇOISE

Il est probable que ce parti ne fut pas immédiatement suivi et qu'on chargea d'abord Mézeray de revoir seul son manuscrit et de le faire imprimer à un nombre . d'exemplaires suffisant pour qu'il pût être communiqué à chacun des membres de l'Académie (a).

Ce qui semble l'indiquer, c'est que le rédacteur de la première édition des Cahiers parle souvent encore en son nom personnel, qu'il pose des ^questions directes, et qu'il termine son volume en disant que « chacun marquera, s'il luy plaist, ce qu'il voudroit changer, corriger, retrancher et adjouster à tout ce Traitté, tant

f>our le gros et pour l'ordre, que pour le détail, et pour es exemples. »

Régnier dit qu'il ne voudroit qu'une m à flamme. Bossue ajoute : < Ny moy non plus. » (Fol. xo, recto).

Une note relative à un mauvais classement d'exemples est ainsi conçue :

c Tous ces mots regardent une autre regleret ne sont point de celle cy. » (Ibidem.)

Ailleurs vient une approbation sous'réserve :

c Je croy la remarque bonne sauf à rechercher'Jes exceptions, i (Fol. la, verso).

Au-dessus de bonne^ Bossuet a écrit 'indubitable, sans toutefois effacer le premier de ces deux mots.

On se demande si Ton doit mettre colombe ou coulombe; la* plupart des académiciens sont d'avis d'écrire ce .mot sans u. — c Sans doute, » écrit Bossuet. > (Fol. 26, recto).

Dans un endroit où il est question de savoir si l'on doit prononcer psautier ou sautier^ psaumes ou saumes, Bossuet place l'observation suivante : « Psautier constamment. Si on entendoit un prédicateur citer \c seaume 117 ou 117 (sicJ, on le trouueroic bien affecté. A la uerité, on prononce les sept seaumes/ mais on dit letpseaumes de Dauid. > (Fol. 38, recto).

c Les yeux ne sont point encore accoutumez à économe^ eco^ nomie. Les secrétaires d'Etat, etc., ecriuent œconomat, »^(Fol. 44, verso).

{a) Nous n'avons pas la date précise de ces révisions imprimées du travail primitif; mais les exemplaires qui nous ont servi pour la présente édition, proviennent; des i>apiers de Huet et portent des notes de sa main ; entré à l'Académie le i3 août 1674, il ne tarda guère sans doute à recevoir la première édition du travail qui nous occupe.

RIMARQVBS SVR l'ORTHOGRAPHB FRANÇOISB jaç

Ce fut alors probablement que la Commission revit son travail, le soumit à la compagnie et rédigea la deuxième édition de ce Traité, que nous avons suivie dans le texte que nous publions.

Cet opuscule contient un ^and nombre de faits intéressants. Nous en avons signalé quelaues-uns ; mais tracer, même sommairement, Thistoire ae la formation de nos règles orthographiques, est une tâche qui outrepasse trop les limites de l'introduction d'un si petit livret, pour que nous osions Taborder maintenant. Peutêtre Tentreprendrons-nous quelque jour ; en attendant, comme le hasard nous a fait connaître les diverses rédactions de ce Traité, nous avons jugé utile de ne pas le laisser plus longtemps dans l'oubli.

Études

de

Philologie comparée

sur Targot

Etudes de Philologie comparée

sur Targot ^"^

Charles Nodier a indiqué, il y a plus de vingt ans, dans ses Notions de linguistique^ les nombreux travaux relatifs à notre langue qui restaient encore i faire, et cet excellent programme est tracé avec tant d'exactitude et de prévoyance, que, si Ton songeait jamais à réunir en un seul corps les ouvrages composés sur ce sujet par la génération présente, il en serait, à coup sûr, Tintroduction la plus naturelle.

Le spirituel philologue insiste à plusieurs reprises dans ce livre sur rimportance de l'étude scientifique de Targot, effleurant chaque fois la question en quelques lignes, de ce ton tour à tour léger, profond et paradoxal, si ridicule dans les écrits de ses imitateurs, mais si attrayant dans les siens, parce qu'il répond exactement à la tournure de son esprit.

Tout en reconnaissant aux malfaiteurs beaucoup d'imagination et une intelligence des plus inventives, il proclame en ces termes leur impuissance à se créer un idiome entièrement original : ce Aucune société particulière ne peut se former, dans le langage de la société commune, un langage qui échappe à sa forme et qui se passe de ses éléments. »

(i) Article sur les Etudes de philologie comparée sur Fargot et sur Iês idiomes analogues parlés en Europe et en Asie^ par Frandsqae Michel, développement d'un Mémoire couronne par l'Institut de France, i vol. in-8*. Paris. Didot, i856.

)I4 PHILOLOCIB COMPARAb SUR lVrGOT

A mesure qu'on vérifie mieux cette loi, qui paratt d]abord trop absolue, on s'étonne de la trouver en toute circonstance de la plus rigoureuse exactitude. L'argot ne possède pas une tournure de phrase, pas une coastruction qui lui soit propre ; il est soumis dans chaque contrée aux lois de la syntaxe générale ; quant à son vocabulaire, qui semble s'éloigner beaucoup du nôtre, il repose tout entier sur un très petit nombre de conventions, et il serait impossible d'en imaginer d'autres.

Faire des mots n'est pas aussi facile qu'on le suppose ; on peut tronquer ceux de la langue ordinaire, y ajouter des terminaisons bizarres, les employer dans des sens figurés, en emprunter des langues étrangères, mais on ne crée rien, on n'invente rien.

Dans toutes les langues, on abrège les termes dont on se sert souvent. En Angleterre et dans beaucoup d'autres pays, les mots ainsi altérés, admis d'abord dans la conversation, arrivent bientôt à être écrits; chez nous, au contraire, ils ne sont en usage que parmi les dernières classes du peuple, et il faut des circonstances exceptionnelles pour qu'ils soient généralement connus.

Aux époques de troubles civils, certaines expressions de ce genre, après avoir été employées par quelques factieux, retentissent au milieu des clameurs de la foule et passent de là dans les brochures et dans les livres. Les pamphlétaires delà Fronde disent Ma^a pour Mazarin, et les mécontents employaient sans doute ce nom bien avant le commencement des hostilités ; aristo n'e eu qu'en 1848 les honneurs de la tribune, mais, s'il faut en croire Fauteur de l'ouvrage intitulé les Conspirateurs^ il était en usage dans les sociétés secrètes dès les premières années du règne de Louis-Philippe.

Les orientalistes, c^est ainsi qu'on nomme les puristes en fait d'argot, ont eu un double motif pour adopter et généraliser ce genre de mutilation : il défigure les mots et permet en même temps de les prononcer avec une

PHILOLOGIE COMPARiB SUR L*ARGOT }l$

rapidité bien précieuse lorsqu'il s'agit de donner à la dérobée un avis important.

Parmi eux, rédemption, dans le sens de grâce, devient rédam; bénéfice, bénef; acharnement, achat; escroc, et; rendez-vous, rendèpe; voiture, voite. Souvent ils ajoutent à ces débris de mots des terminaisons de fantdsie qui en changent complètement la nature ; pour briseur, bourreau, ils disent brimar; pour guichetier, guichemar; pour perruquier, perruquemar; pour boutique, boutanche; pour préfecture, préfectanche ; oour Versailles, Versigo. C'est sans doute par suite aune modification de ce genre qu'ils emploient orphelin pour orfèvre. Ce dernier mot fut probablement réduit d^bord à une seule syllabe, et quelque voleur en belle humeur l'aura complété par une sorte de calembourg. Quand les termes qu'il s^git d'altérer sont trop courts pour pouvoir être abrégés, ils reçoivent seulement une terminaison qui en change la physionomie ; là devient lago; là-bas, labago; ici, icigo ou icicaille^ etc.

Ces procédés, et tous les autres du même genre, constituent la partie matérielle et technique de l'argot, mais il a aussi son côté spirituel, parfois même son côté poétique. Dans ce langage, les peintres sont appelés créateurs; les chiens de garde, alarmistes; la terre, produisante. Les substantifs tirés comme celui-ci d'un participe présent sont extrêmement nombreux : luisant signifie jour; tournante, clef; soutenante, canne; insinuant, apothicaire ; relevante^ moutarde, etc.

Pour bien expliquer ces expressions figurées, il suffit de saisir la première idée qui se présente et de s'y tenir, en se gardant de trop raffiner. M. Francisque Michel, qui a souvent fait preuve, dans ce livre et ailleurs, d'une véritable science de philolo^e, en donnant l'histoire complète de certains mots difficiles, cherche parfois à ceux-ci des origines tirées de trop loin. Il cite ces jolis ▼ers d'une élégie de Marot :

y^lé PNILOLOOIB COMPARÉS SUR L^ARGOT

En est-il une, en cette terre basse, Qui en tourment de tristesse me passe?

Et il en conclut que si en argot la terre s'appelle la basse, « cette expression est dérivée de la locution proverbiale ici-bas ». Cela est vrai relativement au langage du poète, mais non pour celui des voleurs. Ils ne s'amusent point à penser aux rapports qui unissent la terre et les astres, ils ne songent guère non plus à opposer ce bas monde à celui où le juste jouira d'une éternité bienheureuse, et, si par hasard cette idée leur vient, ils la repoussent comme fort désagréable. Ils rapportent tout à eux-mêmes, et s^ils trouvent la terre basse, c'est quand ils sont forcés de prendre une position pénible.

Je ne croirai jamais non plus que, dans cette phrase : m Vous avez effarouché mon portefeuille, » effaroucher soit une altération du vieux mot frouchier^ jrogiefy frouger^ signiCiani fructifier ^ profiter, gagner^ et que cette locution soit tout simplement îéquivalent de: vous avez gagné mon portefeuille. En s'en tenant au sens le plus naturel, on croit voir le voleur faisant disparaître le portefeuille, le faisant fuir avec autant de promptitude qu'un animal effrayé, et l'expression a ainsi une toute autre énergie.

Dans tous les pays, Targot se compose principalement de ces locutions figurées qui nous font connaître, bien mieux que tous les gros livres publiés sur ce sujet, le caractère, les préjugés et les vices des malfaiteurs.

En argot italien, ou fourbesque^ piacer^ plaisir, signifie des ducats; [en argot espagnol, ou germania^ les féaux s'appellent amigos^ des amis, et le mot alegria^ allégresse, désigne le cabaret. Dans le premier (te ces langages 1 œil se dit lanterna^ dans le second, il a le même nom et de iplus^celui de fanal^ termes qui rappellent aussitôt ce vers de V Etourdi :

Oui, je devais au dos avoir mon luminmre^

PHILOLOGIE COMPARÉE SUR L*ARGOT ^ly

Ije /ourbesque est on jtrgon plus spirituel ^ surtout ien moins grossier que tous les autres du même genre : l*audace y disparaît sous la ruse, Tobscénitè s*y voile sous rëlégante finesse de Texpression. Le mot veUxe^ xapide, y sert à désigner Theure ; Tamant, cet amant italien tou)Ours prêt à étourdir ses amis de ses plaintes et de ses soupirs qu'il convertit au besoin en sonnets, y prend le nom significatif de bramoso; quant i Tignorant, il y reçoit la noble épithète de gentiluomo.

L'argot anglais, moins délicat, se rapproche davantage, par son énergie pittoresque et cynique, de celui de notre pays ; la montre, la toquante, comme dit ici le peuple, s'appelle de Tautre côté du détroit iattler^ babillarde. A Paris, un nègre est un mal blanchi; les malfaiteurs de Londres le désignent par les termes ironiques de snow-ball^ boule de neige, ou de lUy-white, blanc de lys ; quant aux soldats, ils les nomment lobsters^ homards, à cause de la couleur des uniformes du pays. Les voleurs russes appellent une barre de fer ou un gros bâton vin de Champagne^ tandis qu'en vertu de la même métaphore appliquée au sens mverse, les plus hideux cabarets des barrières de Paris ont souvent pour enseigne : A [Assommoir.

Ces fréquentes analogies entre des jargons si divers parlés dans des régions fort éloignées les unes des autres, ont conduit M. Barrow, auteur d'un savant ouvrage intitulé The Zincali^ à les considérer tous comme d'une origine commune, et c'est Tltalie qu*il leur assigne pour berceau.

M. Francisque Michel fait à ce sujet une; distinction fort juste en ce qui touche Targot français ; il remarque Tabsence complète de toute influence italienne dans les textes anciens, particulièrement chez Villon, et signale au contraire les fréquents emprunts faits par les voleurs de notre pays à leurs voisins, aussitôt après les guerres d'Italie ; à cette époque, en eflfet, ils durent italianiser

;i8 PHILOLOGIE COMPAREE SUR L*ARGOT

comme tout le monde, et bien plus encore, car ce n'est pas seulement par engouement, mais pour leur sécurité, qu'ils recherchent les néologismes.

Les jargons employés dans les autres langues de TEurope, renferment aussi des traces dltalien, mais beaucoup moins nombreuses, et s'ils se ressemblent entre eux, c'est uniquement parce qu'ils tendent au même but, et que les moyens de l'atteindre sont fort bornés.

Personne n'accusera les précieuses d'intelligences avec les voleurs, et cepenaant elles se rapprochent d'eux par plus d*une locution. Les dents sont appelées mobilier par les malfaiteurs, et par elles ameublement de la bouche ; elles nomment les deux sœurs ce qu'ils désignent par le mot de jumelles; enfin, en argot, le trancheardent ce sont les mouchettes, et dans le style des ruelles, « inutile^ ôtez le superflu de cet ardent^ » signifie : laquais, mouchez la chandelle.

Voici un exemple bien plus décisif encore. Il y a eu à Toulouse, à une époque longtemps incertaine, mais que les savantes recnerches de M. Ozanam semblent avoir déHnitivement fixée à la fin du vi* siècle, une école composée de grammairiens qui s'appliquaient, uniquement à rendre la langue latine incompréhensible. Plusieurs motifs les y engageaient ; ils voulaient, comme ils nous l'apprennent eux-mêmes, augmenter l'élégance du discours, éprouver la sagacité de leurs disciples, à qui, certes, il en fallait beaucoup pour les comprendre ; enfin dérober la science au vulgaire.

Ils avaient pris les noms des plus illustres personnages de l'antiquité, et les portaient avec aisance ; celui qui nous donne tous ces détails s'appelle Virgile ; ses collègues sont Caton, Cicéron, Horace, Lucain, Térence, etc. Chaque jour, ces savants hommes imaginaient quelque nouvelle complication de langage. A leurs yeux, leurs vers étaient des soleils, soles; ils appelaient

PHILOLOGIE COMPAREE SUR l'aRGOT 319

la connaissance des plantes géométrie^ et les médecins géomètres à cause de leurs études en ce ^enre. Le feu recevait onze noms différents outre celui gue nous lui connaissons en latin. Chacun d^eux était tiré d'une de ses propriétés; on l'appelait coquevihabis parce qu'il sert à cuire les aliments, ardon parce qu'il est ardent, calax à cause de sa chaleur, etc.

Le nombre dix, considéré par eux comme complet en lui-même, se disait /^/e de plenus; parfois, au contraire, ils ne laissaient subsister que les terminaisons comme dans ur pour nomlnatur.

Si le vocabulaire des précieuses et celui des grammairiens de Toulouse présentent souvent avec l'argot de telles analogies, rien n'est plus naturel que de voir les divers jargons des voleurs se ressembler sur beaucoup de points ; cette ressemblance n'indique pas une communauté d'origine ; elle prouve l'identité des principes sur lesquels reposent ces langages de convention.

Cette rigoureuse unité de méthode permet à l'argot de se tenir chaque jour au courant des découvertes scientifiques et industrielles, et, tandis que les langues réelles, régulières, sont forcées d'admettre des mots étrangers ou de forger des composés grecs, souvent en désaccord avec l'ensemble de leur vocabulaire, le jargon des voleurs s'étend facilement, simplement, en vertu des principes qui ont présidé à sa formation.

« La pomme de terre, créée et mise au jour par Louis XVI et Parmentier, est aussitôt saluée par l'argot d^orange à cochons. On invente les billets de banque : le bagne les appelle des fafois garâtes j du nom de Carat, le caissier qui les signe.

« Fajiot! n'entendez-vous pas le bruissement du papier de soie ? le billet de mille francs est un fafiot mâlCj le billet de cinq cents francs un fajiot femelle. »

Ces exemples nous sont fournis par un curieux chapitre de la Dernière incarnation de Vautrin^ intitulé Essai

po PHILOLOGIE COMPARÉS SUR l' ARGOT

philosophique^ linguistique et littéraire sur C Argot ^ où Ton trouve à chaque instant des locutions qui n'ont pas encore été recueillies ; du reste, de nos jours, les documents de ce genre abondent.

Peu de temps après Tincroyable succès du roman

Çublié par M. Eugène Sue dans le Journal des Débats^ idocq (it paraître un livre intitulé Les vrais M/stères de Paris. Cet ouvrage, bien que fort médiocre, méritait peut-être quelque attention, car il a été annoncé comme écrit dans le jargon alors en usage, tandis qu^on a reproché au romancier d'avoir puisé dans les Lexiques connus un langage déjà vieilli. Nous nous contenterons de relever en passant un seul terme fort caractéristique, qui manque dans le recueil de M. Francisque Mictiel. Tout le monde connaît cette triste maxime : a La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. » On l'attribuait à Talleyrand, avant que M. Edouard Fournier Teût restituée à M. Harel, qui, lui-même, en avait trouvé le çerme dans Voltaire ; i argot, avec son énergique concision, la renferme en un seul mot, il appelle la langue : la menteuse.

Je rencontre encore cette expression dans un affreux livret in-i8, signé Halbert d'Angers, dont voici le titre quelque peu redondant : Le Nouveau Dictionnaire com^ plet du jargon de targot^ ou k langage des voleurs dévoilé ; contenant tous les mots usités ^ reconnus et adoptés^ suivi des nouveaux genres de vols et escroqueries nouveUement employés par eux, et terminé par des chansons en français et en argot. Cet ouvrage renferme beaucoup de termes curieux, mais pour la plupart fort libres, qu'un lexicographe doit admettre dans son ouvrage à cause de la triste nécessité où il se trouve de le rendre complet, mais qui ne sauraient être supportés ailleurs ; nous ne citerons donc que les locutions suivantes, les seules qui puissent trouver place ici : nourrir le poupart^ pour préparer le vol ; repoussant, pour fusil ; nombril^ pour

7f WJtPM>ÇJ» Q9MÇ4(I|M^ WtR rH'AftÇfW ^1

"Wdif le milieu du jour, par ime métaphpre tput à fait

ijMÎaJo^è à celle qu'employaient les Latiqs lorsqu^'ils

appelaient le centre d'une ville, umbiltcus urbis^ enfin

Muç^ pour part d*un larcin. Ce mot date au moins jd!u

xviip siècle, car nous avons rencontré un arrêt de ^

. Cour de parlement, du 22 juillet 1722, « portant con-

:4anination d'être rompu vif... contre Cyr Cochois...

convaincu de retirer chez lui nombre de voleurs, laroiî-

..(^sses et meurtriers de Paris; d^avoir recelé les vols

. 4ont le partage se faisait dans sa cave, d^avoir le stiw^

..c'est-à-dire la part, et d'&voir acheté celle ides autres. !d

Rien q'est plus ordinaire à cette époque que de spé-

..çifier ainsi^ dans les titres des arrêts, la nature des déCts,

. f n . employant pour les désigner les mots ^ en usage

F parmi les malfaiteurs ; les documents de ce genre méri-

. teraient d'être fort soigneusement recherchés, car ils

. .Qat l'immense avantage d'être datés de la manière la

pjlus {)récise. M. Francisque Michel n'a pas attaché aux

renseignements chronologiques toute l'importance qu^ils

méritent ; il explique, en général, avec exactitude, le

..sens et l'origine des expressions, mais il indique trop

cTfU'ement où il les trouve pour la première fois.

Xixx censeur rigoureux lui reprocherait encore de

•n'avoir pas tracé, son plan d'une ^ main assez ferme.

^^vent il emploie, pour se faire §a part, des proc^clés

qui ne sont point à l'abri de . la critique. Il dit, par

exemple, à la page 191, a ce mot aypt été rejeté par

^ rj^cadémie, nous sommes bien en çlrqit de le considérer

i:pQmiçe appartenant à l'argot ^.^Voflà un droit qu^il est

::penn}$ de contester, et un pareil raisonnement pourrait

«jfrPÇ^RÛr^ à d'étranges coosèquences. Toutefois, nqus

;9e blâmons pas l'auteur d'avoir cherché à agrandir le

sujet qu'il a choisi ; .mais si pour lui Targot n^est plus

:^eulenif^pt le vocabulaire secret des voleurs, s'il apphque

ce terme à cet assembli^e d'expressions moqueuseSi

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