‹ Etudes de langue francaise [microforme]Chapitre 12 sur 46 · LA FONTAINE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE

Nodier. A l'occasion de ce passage de la fable intitulée : l'Oiseleur y r Autour et fAîouette.

Ll!c avoil évite -la perfide machine Lorsque, it rencontrant sous la main de l'oiseau, / Elle sent son ongle maline(i).

il remarque qifxDn qe dit pas la main de l'oiseau ('2).

n est bien étrange que de si bons critiques ne se soient pas doutés que main esi précisément le terme propre. Entre tous llîs commentateurs de» Là l-ontalne, M. L'orin est le seul qui s'en soit aperçu. Du reste, Audry de Boisregafd avait fort bienObservé que ce mot se dit de i'cpervicr, et l'Académie remarque qu'il est en usage dans la fauconnerie pour désigner le pied des oiseaux de proie,, que dans ie larVgage ordinrire on appelle serre. ■ *

• La Fontaine /imploic celte d4ernière expression en parlant du vaufour(|), du miian (4) et de ràutour(5) ; dans le passagd suivant, il rapplique même à ToÉrs, par une analogie assurément fort juste, mais que l'usage habiiuel ne justifie pas : ' . •

... que l'a-tril dit à l'oreille? * ,

Car il l'approchoit Je bien près,

le retournant avec sa serre 16). *

Ailleurs, iT nous présente un autre ours qui. \ous empoigne un pi\c4j).

Cette expression singulière est encore justifiée par Bufîqn ; il dit, en parlant du môme animal : »<- 11 a les

( i) Liv. \'f, fub. XV. ic.

(2) tlxamcn critique des Dictionnaires.

(3i Liv. IX, lab. ii, 44. -

(4) Liv. XII, lab. xii, 57.

(b) Liv. V, lab. xvii, zb.

(6) Liv. V. fab xx, 36.

(7) Liv. VIIL fab. x, 53. y

*yf

jambes et les bras charnus Il frappe avec ses

poings [i), »

La Fontaine, non content d'appliquer aux animaux les expressions ordinairement réservées pour les personnes, s'en sert aussi en parlant des arbres; ainsi, il dit :

... Tel arijre géant , , Qui déclare au sOvleil la guerre, Ne vous vaut pas, Bien qu'il couvre un arpent de terre » ^ Avec SCS brus {2).

Dans la fable intitulée le Chêne et le Roseau] qui est tout entière écrite avec une audace si continuellement naturelle qu'on ne l'aperçoit qu'à force de réflexion, le chêne parie de son front et même de ses pieds.

Pariois, par une métaphore encore plus audacieuse, notre poète personnifie les autres obje|s inanimés et s'élève tout à coup au style le plus sublime. Tantôt il nous dépeint un mont :

(|>ui rpenacc Us cieux de son superbe /ron((3)«

Tantôt parlant, de DieUy ftsjécrie :

Auroit-il iftiprimé sur le /ronf des étoiles

Ce que Ja nuit des temps eifferme dans ses voiles? (4) ->

, Il a si bien le secret de prendre tous les tons, qu'il se sert fort à propos de la même tournure pour répandre dans ses' lettres damilières cette espèce d'enjouement recherché dont Voitur-e a^donnélemodèle^ et qui éclate à chaque instant dans la correspondance de M™« de Sévigné. '

Il écrit à sa femme : « Ce n'eét point une petite gloire que d'être pont sur la Loire ; on ^oit 4 ses pieds

-II) Tome Xni, p. 347.

(2) Psyché, liv. I, tome I, p. 35i.

(3) Lir. X, fab. xiv, 16.

(4) Liv. II, fab. XIII, ai.

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rouler la plus belie des'rivièces (i). '» A quelques jours de là, il s'exprime ainsi dans sa description du château de Richelieu :' ♦« La retenue des terres est couverte d'une palissade de philyréa apparemment ancienne, car elle Qsijchauve en beaucoup d'endroits (2). »

Cette dernière expression nous semble fort étrange ; elle ne l'était pas pour les contemporains de La Fontaine. VAstrée de d'Urfé, qu'ils lisaient fréquemment, les avait accoutumés à des hardiesses analogues, mais beaucoup plus grandes ; on en juçera par ce passage : « Sur le penchant du vallon voisin... il s'esleve un boccage espaissi, branche sur bra/iche^ de diverses fueilles, dont les cheveux n'ayant jamais esté tondus par le fer, à cause que le bois est dédié à Diane, s'entreombrageoient, espandus l'un sur% l'antre, de sorte que mal-aisément pouvoient-ils estre percez du soleil ny à son lever, ny à son coucher (3). »

On a déjà remarqué souvent combien notre fabuliste est sévère sur le cérémonial ; c'est toujours sire hup{^), monscig^neur lcUon{^) ou même avec la particule, monseigneur du lion {6). La hiérarchie ainsi établie, La Fontaine ne manque presque jamais de s'y conformer. Une lois le rat est appelé sire rat; mais c'est dans la fable où il siiuve le lion des rets du chasseur; et l'on doit supposer que c'est ce qui lui vaut ses titres de noblesse. ,Le rang du cheval n'est pas aussi rigoureusement assigné ; il est vrai^ que lé renard s'exprime ainsi :

J'ai l'honneur de servir nosseignenrs les chevaux (7).

mais il est bien capable de leur supposer, par^flatterie,

(i) 3o août iC63. Tome II, p. 634.

(2) 12 septembre i663. Tome II, p. 660.

(3) 1" part., l'iv, V, p. 200. édit. de 1612, in-4«.

(4) Liv. I, fab. V, 6, i3 ; tâb.i, 10. (3) Liv. IV, fab xii, 35.

(6) Liv. VII, fab. vu, 26.

(7) Liv. V, fab. viii, 26.

un titre imaginaire ; quant au poète, il dit : Dom coursier (i) ; il donne apssi ce titre de dom au pourceau (2) ; et, quelque bonne volonté qu'on y mette, il est difficile de voir là, de sa part, une simple distraction. Toutefois, bien que chez La Fontaine les dignités des animaux soient marquées avec un soin scrupuleux, les commentateurs ont peut-être été parfois trop ingénieux à cet égard, et semblent lui avoir prêté des idées qu'il n'a jamais eues. MM. Walckenaer et Geruzez pensent avoir découvert une dynastie de Rodilards. Ils se fondent sur ce passage :

J'ai lu, chez vin conteur de fables.

Qu'M^t second I<oJ\ilard, l'Alexandre des chats. L'Attila, le flëau des rats, Rendou ces derniers misérables 3 .

Làrdessus on nous dit : « La Fontaine n'oublie pas ses héros : il se rappelle ici le chai nommé Rodilardus de ja fable II du second livre, qui appartient à une époque antérieure. Voilà de la chronologie pour plus d'authenticité. » Nous ne\saurions souscrire. à une semblable explication. Si le poète eût voulu indiquer l'ordre de succession monarchiqd\e,' il eût dit RodUard second, et non un second Rodilârd. pe mot, placé ainsi avant le substantif, a souvent le %eni d'autre, de nouveau. L'Académie ne l'indique pas nettement, mais les exemples abondent ; nous nous contenterons de rappeler ces vers de Racine : \ -

Qu'ils cherchent dans l'Épire une seconde Troie (4). \ Qu'on fasse de l'Épire un second Illiop{b}.

Il n'y a point là de chronologie; il n'y en/ a pas

(i) Liv. V. fab. viii, 16,

(2) Liv. Vlil, fab. xii, 7. , "

\3) Liv. III, fab. xviii. 'i. \

(4) Andromaque, acte I. se. 11, 88. ^

(5) /i., acte II, se. II, S«.

davantage dans le passage de La Fontaine. Le fabuliste veut seulement dire que lé chat dont il parle égalait Rodilard en courage. Si d'ailleurs il pouvait rester un doute à ce sujet, il Serait >evé sur-le-champ par les expressions qui complètent sa pensée : t Alexandre des chats, t Attila, le fléau des rats.

Il entre n-écessairement dans le plan de La Fontame de profiter de tous les termes c^ui contribuant à amener une assimilation aussi complète que possible entre l'homme et les animaux. Dans une de ses fables la mouche dit à Jupiter :

Je hante les palais, je m'assieds à ta table (i).

Une fois ce langage adopté, il est tout simple que le cerf dise au lion : <« Votre digne moitié^!) » ; niais on est un peu choqué lorsque le poète, parlant en son oropre nom, appelle la lionne dans la Captivité de S. Mak (}) :

La cruelle mo/nV du monstre de Libye.

La gravité du sujet ne permet pas de? penser qu'il y ait ici une intention plaisante; il faut donc supposer que dans ce passage, comme, dans quelques. autres de ses çeuvres^diverses, notre"poète s'est laissé ei^raîner par. des l^abitudes de style q<il avait contractées en composaiit ses fables, et qui- ne se trouvent pas aussi heureusemenbappropriées à^ d'autres sujets.

'les récits relaUfs à la chasse et àia pèche occupent nécessairement une grande, place dans les. œuvres d'un

fO Liv .IV: f.-.b. 1:1.7. ■ (2) I.iv. V.II, iab. TLLVy 4t.

fabuliste. Plus érudit sur ce point que Molière, qui," pour mettre en scène M. de Soyecourt dans les Fâcheux, était obligé de demander des renseignements àsa victime (i),; notre poète emploie f9rt à propos les termes de l'art. Presque tous ces mots du vocabulaire de la vénerie et de la fauconnerie ont passe dans le langage familier, et il est assez piquant de^ les trouver choz La Fontaine dans leurs deux sens. iTnous dit; en" parlant des chasseurs qui traitent de la peau de Toprs :

lU conviennent du prix et se mettent en quête (2).

Cette 'expression est aussi appliquée aux souns chërcbant leur pitance (3), puis elle est employée figuré ment dans d'^autres endroits en parlant" d'une femme qui veut retrouver son mart(4)et À\n mari qui court après i>a femme (5). Ailleurs, notre poète nous peint le clyen qui vient sur l'herbe éventer la trace des p*as de la gazelle (6).- Dans son poème à' Adonis, parlant de TalTreux sanglier qui doit causer la mort de son héros, il dit :

Dryope, la première, évente sa demeure (7).

Ces expressions sont employées figurément dans les pa^ssages qui ^suivent : ^ •

Amour est mort : le pauvre compagnon Fut enterre sur les bords du Lignon ; Nous n'en avons ici ni vtfnr «I voi> (8).

Il en vint au curé quelque vent (9).

Certaines de ces locutions ne se trouvent pas au pro-

(i) Taschereau, Kie ieMo/ièrtf, 3» édit., p. 40.

(a) Liv. y, fab. xx, la.

(?) Liv. III, fab. xviii, 27. ' , •

(4) Psxché^ II, tome II, p. 429.

(5) La Couve, se. vu, p. 7G4. *

(6) Liv. XII, fab. xv, 65. ,,

(8) Liv'.Jll, c. III, 5o.

(^ Liv. IV, c. III, 86.

250 ESSAJ SÛR LA LANGUE DE LA FONTAINfi

• pre chez La Fontaine, mais s'y rencontrât au figuré ; on y chercherait vainement le mot ^m6'(^5,'*'appliqué aux branches que le veneur, rompt lux arbres pour reconnaître Tendroit où est la bête, mais danS'Une lettre à M. de Sillery, après une courte excursion hors de son domaine ordinaire', notre poète dit : . "

Il fau< reprendre nos bridées {i).

A'près nous avoir fait assister à la quête et nous avoir montré les chiens éventant les tracés de l'animal, il nous les fait bientôt voir lançant la"bête(2) ; et les détails de la chasse, et sunout de la chasse au cerf, sont décrits avec la plus grande exactitude. Les plus attachantes peut-être de toutes ces descriptions sont celles qu'on rencontre dans le discours en ^vers qui commence le dixième livre. Notre auteur, cherchant à plaire à M™* de la Sablière, expose les principes de Descartes, et paraît considérer, avec ce philosophe, ies animaux comme de pures machines, jusqu'au moment où, entraîné à donner des «xemples^de leur intelligence, il termine en s'écriant : , •

Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit, .Que les bètes n'ont point d'esprit (3).

Voici un d.e ces admirables passages :

î. 'animal chargé d'ans, vieux cerf et de dix corSy En supcose un plus jeune, et l'oblige par force A présenter aux chiens une nouvelle amorce. Que- de raisonnements pour conserver ses jours ! Le retour sur ses pas, les- malices, l&s tours,

Et le change^ et cent stratagèmes Dignes cles-plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort !

■ Oh le déchire après sa mort :

Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

(1) Tome II, p. 75g.

(2) Liv. IV, fab. iv, 48 ; Adon., 340. (3j Liv. X, fab. i.

Le cerf dix cors est le cerf de sept ans, le plus recîîerché dans Us chasses; aussi Dorante dit-il dans les Fâcheux (i) :

:.. nous conclûmes tous d'attacher nos efforts Sur un cerf» que chacun nous disoit cerf dix cors ; Mais moi, mon jugement, sans qu'aux marques j'arrête, Fut qu'il n'était que cerf à sa seconde tête.

C'est-à-dire qu il n'avait que trois fns, qu'il avait deux fois renouvelé sa ramure. Les cors sont les cornes qui sortent des perches ou bois du cerf, ll^est surprenant que l'Académie, au mot cerf, ait mis dans ses exemples cerf dix cors^ et qu'au mot cor elle n'ait point, expliqué cette acception.

Quant au mot supposer, il a dans les vers que nous venons de citer le sens de substituer.

Lorsqu'un animal fait seulement perdre sa trace aux chiens, on dit en vénerie qu'il les met en dcjjulii), qu'ils sont en-fautetV- Lorsqu'il parvient à sç faire remplacer par un autre, c'est ce qu'on appelle \c change, comme on le voit dans l'exemple cité plus haut. Ces deux expressions techniques se trouvent dans ces jolis vers où il est question d'un renard :

Je crois voir Annibal,qui, pressé des Romains,

Met leur chet çn défaut^ ou leur donne le change (4). \

C'est lorsqu'on pense que les chiens ont perdu la véritable trace par un de ces motifs, qu'il importe de les rompre, corflme dit encore La Fontaine :

. . . leur maître les rompit (3).

Ce qu'on -fait en les rappelant, ou en passant au milieu d'eux pendant qinls courent. Ce terme employé

(i| Se. VII, V, i3.

(3) 1-iv. IX, fab. XIV, 26.

(3) Liv. V, fab.^ xv, 4.

(4) Liv. X[f, fab. xxiii, 3a.

♦.232 ESSAI SUR LA LANGUE DE iIa FONTAINE

figurément dans la langue populaire, signifie traverser un dessein ou, interrompre une conversation ; npus le trouvons chez La Fontaine dans le premier de ces deux sen$(i). Quant au dernier vers de la description de la chasse au cerf citée plus haut :

On le déchire après Sa mort.

il s'applique à lâcur^et, que La Fontaine appelle ailleurs par son nom : *

Il tombe en ce moment,

La meute en fait curée: il lui fut inutile

De pleurer aux^veneurs à sa mort arrivés (3).

Ce mot ne s'applique au^ propre qu'aux entrailles de l'animal; dans les vers suivants il a le sens général de

proie ; ..

Eh] qu'importe quel animal ? (3) Dit l'un de ces matins ? Voilà toujours curée ?

11 a la même signification dans un autre passage oij il s'agit d'une grenouille qui, emportant un rat^ .

Préten.d qu'elle en (en gorge chaude et curée (4).

Ce mot gOro^c chaude^ qui ne s'emploie plus qu'au figuré,- a en fauconnerie un sens analogue a celui de curJc en vénerie ; il se dit de la viande chaude qu'on sépare duvcorps de l'animal que l'oiseau de proie vient de prendre, pour la lui donner à manger. •

La Fontaine nous peint, dans une de ces fables, lin

renard aux abois(^). Cette locution si. expressive s'ap-

' plique à la bét-e qui, accablée de lassitude, s'arrête tout

à coup devant les chiens. Son emploi figuré ne manque

(1 Liv. IV, c. \'l, y2.

(i) i.iv. V, tùb. x\ . 10.

(3) Liv. \'[il, tab. xw, 20.

(4) Liv. l\\ :ab. xj, 28.

;3j Liv. XIî, lab. xxiii, 3i.

ni de noblesse ni d'énergie. Lespritiques les plus scrupuleux ne pourraient blâmer La Fontaine d'avoir, dans son Discours à l'Académie, représenté Louis XIV réduisant l'hérésie aux derniers abois.

., Cette image sied bien aussi dans le style familier ; nous comprenons donc parfaitement que notre poète ait dit :

Ij scmbloit à me voir que je fusse aux abois (i).

Mais nous ne saurions admettre -

. . . re'4uire un esprit aux abois (a). ""

Cette tournure, que nous ne trouvons du reste que dans une pièce à laquelle Champmesié a travaillé^nous semble appartenir à cette phraséologie des précieuses dont La Fontaine ne dédaignait pas toujours de se servir. -

Est-il question de chiens en défaut, notre poète dit :

Voilai maint bassci clabaudant (3).

C'est précisément lé terme propre- en parlant des chiens qui aboient sans être sur les voies de la bête. 11 ne manque pas non plus d'appeler cie/s de meule {^) les chiens les mieux dressés, destinés à conduire les autres. Il se sert du moi. coupler] qui signifié attacher deux chiens avec un lien appelé couple, pour les conduire à la chasse :

„ . . . je vois qulils se soucient D'avoir chevaux à leur char attelés, ""

- De même laiiie, et mêmes chiens co-jplés (5).

En parlant d'une chienne de chasse, il emploie ordi-

(\) Èvit. XXII. 19.

(3) Je vous prends sans vert, se. xiii, 4.

(3) Liv. XI, fjb. XXIII, 44.

(4) Liv. XII, tab xxiii, 35.

(5) Liv. Il, c. VIII, ».

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