ESSAI SUR
nairement le mot lice, qui est le terme propre(i). S il introduit des courriers dans l'une de ses labiés, ce sont des /t^]^r/t'rs( 2), c'est-à-dire les plus légers des chiens, ceux qui chassent de vitesse. Si un cerf est mis en fuite,
Un /im/er le- fait partir (3;. , ,
Mais s'il est question d'un renard,
La fumée y pourvut, aihsi que les bassets (4).
,Les hasscts sont fort propres à ce genre de chasse, parce que seuls ils peuvent entrer dans les terriers, ce qui les a fait nçmmer autrement chiens, de terre. Ces chiens sont originaires de Flandre ou d'Artois ; toutefois,'ils diiïèrent de ceux qu'on appelle proprement chiens d'Artois ou chiens de Boulogne ; ceux-ci sont, comme les turquets {'^\, des chiens d'appartement ; ils forment une variété dixdoguin, de môme que les carlms, ainsi nommés dans'.le dernier siècle parce que leur tête ressemble à la figure d'Arlequin, dont l'acteur Carlin jouait le rôle avec le plus grand succès.- Comme ces chiens ont le nez très écrasé, on disak proverbialement de quelqu'un qui est fort interdit de se voir trompé •dans son attente : Il est camus en chien d'Artois (h), camus comme un chien de Boulogne [j). Ces expressions 6ui n'ont été recueillies dans aucun Dictionnaire, ne se trouvent du reste que dans les ouvrages que La Fontaine n'a pas c6mposé>^seuK et doivent peut-être être •attribuées à Champmeslé.
Au premier abord, on est surpris de voir souvent,
(1) A ion., 379. .
;-:) Llv. ] , îa:j,. \v, 20.
'jj L;v \'(. îaD IX, 12.* . ;
(4)' Liv. IX, tab.-xiv, >o.
p) Lettres a Matxnie -V L-i Forjjin?, 3 se^-tembre lObJ, t. Il,
{0) Je vous prends sa'i< vert, se. xiv, 8.v (,7j Ragotin, acte IV, se. m, 6.
dans les fables, les bergers accompagnés de tio^a^s (i) ou de mâtins ; m^is ces chiens, qui seraient fort inhabiles à conduira lés troupq^aux, sont excellents -pour les défendre contre le loup. La Fontaine, après nous avoir raconté qu'un berger s'est décide à changer contre deux mâtineaux un valeureux dogiie^ termine en disant :
Le troupeau s'en sentit, ei tu te sentiras Du choix de semblable ca/i<ii7/« (2).
Et dans la fable intitulée : le chien qui porte à son cou le dîner de son maître, il s'exprime ainsi :
Et chacun de tirer le rqaàn, la canaille (y.
<( Ciinadle, dit M. Lorin à Toccasion de ce dernier passage, désigné ici le commun des chiens, ceux de plus petite eÉjièce, que" l'on peut considérer en quelque sorte comme la populace des chiens, sur lesquels le mâtin a, p'ar sa taille et sa force, une supériorité marq^uée. Le mot canaille est ici d'autant plus heureusement employé, qu'il 5, comme on lii sait, pour racine je latin canis, cliien. » \ .
On' Croirait, d'après cette, explication, que La Fontaine attribue au m&i. canaille un\ sens de fantaisie fort éloigné de sa signification primitive, tandis qu'il l'emploi^ daps son sens propre, suiva^nt l'usage habituel du siècle précédent. D'Aubigné a ^it.dans §es Trafiques (^^} :
Les rois aux chiens Hatteurs donnent le premier lieu, Et de cette ca/iaiV/^^ endormis au itiilieu, Chassent les chiens'de garde, et nourrissent le vice.
Il est souvent question, dans La Fontaine, de la chasse ai^ piège ou aJlfilet et de la pèche, qui lui four-
(1) Liv. VHI, fab. xvm, 39.
(2)Jbid.,5l.
(3) Liv. VllI, fab. VII, 37.
(4) Liv. H, p. 57.
Dissent aussi un grand nombre d'expressions figurées. '
Le mot appât s'applique à la pâture qu on emploie pour attirer les animaux et en particulier les oiseaux ou les poissons. « Son plus grand plaisir était de presener un appasièi ces animaux, et après les avoir pris de les ^ rendre à leur élément (i). » •. -
. quand à quelques-uns raf>;?as/ serait fatal, " . . Mourir des mains d'Annctte est un sort que ) envie (2).
,Le mot appât est pris parfois dans un sens figuré,-^inguli^rement rapproché du sens propre :
AmUser.les rois par des songes, Flatiez-les, nayt2-lcs d'agréables mensonges,
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli, Ils goberont la;»;7a5/, vous serez leur ami (3).
Dans les vers suivants, qui peut-être ne sont point de La Fontaine, la métaphore,- moins matérielle pour ainsi dire, est toutefois encore fort sensible :
Examine-le bieji. ce plaisir prétendu Dont Vappastl^^i^e à te séduire (4).
Boileau donne un conseil analogue en ces. termes :
Craignez d'un vain plaisir les trompeuses amorces (3).
Enfin, dans le poème sur \q, .Captivité de saint Maie, on trouve les passages suivants :
Funeste anoas de i'or, moteur Je nos desseins.
Que ne pcux-tu sur .nous, si tu plais même aux saints ?
Fuvez, fuvcz mon fi:s, le monde et ses amorces; II" est pfein de 'dangers qui surpassent vos forces^ Fuyez l'or, maii tuv^z cncor d'autres avpaSy On ne sort qu'en tuyant vjinqueur de tels combats.
fi^ Psyché, liv. I, tome I, p (2) Liv. X. tab. XI, i3.
(3j Liv. V,II, fab. XIX,
(4) OJ.y VII, 00.
(i) Artpoet, I, 17.
Ces exemples établissent la synonymie des mots appât et amorce: Ils ont au propre uh sens presque identiqu^e, et s'emploient fort bien l'un pour l'autre -au figuré.
Toutefois, dans le langage de la galanterie, appas n'est plus qu'une fadeur sans conséquence ;rt/7ïc>rc^s, au contraire, conserve une énergie qui lui donne quelque chose d'insultant.
• Du temps de Malherbe, appas retenait encore une partie de sa signification première. . ^
A l'occasion du vers suivant :
Viéyx\t\xvi appas ont un charrm si Fort (y).
Ménage observe que ce poète fait toujours quelque ditfërence entre ces deux mois, et qu appas se dit des bcaufds qui .attirent, et charme de celles qui agissent par une vertu occulte et* magique ; mais ces auances disparurent de plus en plus.
Nous trouvons, dans un des premier^ ouvrages de La Fontaine, une métaphore vicieuse qui prouve que ce mot avait déjà perdu sa valeur étymologique :
Les sévères appas dont vous êtes pourvue, , Désespèrent les cœurs qu'ils viennent d'enflammer (4).
Il faut avouer que l'image n'est guère plus juste que dans cette phrase critiquée par Bouhours : Prêter l'oreille aux amorces (i).
La Fontaine sentait, du. reste, mieux que personne, le ridicule de ces banalités galantes alors si fort à ia mode.
Dans une de ses plus jolies pièces, il plaisante fort agréablement à ce sujet les poètes de son temps : ,
Mais n'est-ce point assez célébrer notre belle? Quand j'aurai dit les jeux, les ris et la séquelle,
(i) Entretifns d'Anste et d'iJu'^i'ne ; Paris, 1671 ; in-^^- p. 142.
ft
Les grâces, les amours, voHàfait à p^u près.
— Vous pourrez dire encore les charmes, les attratis,
l.cs appas. — Et puis auoi> — Cent et cent mille choses. .
Je'nc vous ai conté hLIcs lis. ni les roses;
On n'a qu'à retourner seulement ces mbts-là (1).
"€€8 passages précédents, scrupuleusement collationnés sur les éditions originales par un de nos amis, dotit r&s, (connaissances bibliographiques viennent en aide à bien des travaux (2), établissent qu'au singulier La Fontaine écrivait appast, quand ce mol était employé au propre, et appas lorsqu^l avait un sens figuré. Notreàyteur, il est vrai, n'observe point cet usage quand il écrit ^ Ils goberont X'appast »; mais ici l'expression est si vivê^et mçt si bien la. chose sous les yeux, qu'elle • -lÉ^esse en quelque, sorte d'être métaphorique. ^;'#L'habitude^'écrire appas au singulier, lorsque ce mot\^ est employé figurément, n'est point» particulière à La Fontaine. M. Génin, dans son Lexique de Molière, en a cité des exemples. Cette coutume établie, il était tout naturel qu'il en fût de même au pluriel.
Dans ce pass-age : \
Les spectacles, les dons, invincibles appas.
Vous aitiroicni les cϝtrs du peuple et des soldats (3).
i Racine a mieux aimé se conformer à l'usage général que de rimer pour les yeux en même temps que pour
l'oreille. ' .
Enfin, on écrivait souvent appas, au pluriel, même lorsque ce mot était çmployé au propre,; et cela s^ns doute afin d'éviter appasis qui avait quelque chose d'un peu choquant pour l'œil. ^
... Ce blé couvroit d'un las, Les menteurs et traîtres appas Ç4).
0) Clymèhe, 461. . , .
(2) Voyez : Catalogue de M. Walckenaer, n* 13^3.
h) iîri/a«n.,actelV, se. 11, 55. -, ,
(4) Ut: IX, ttb. Il, 39.
ro
■pp
Quelquefois aux appas d'un hameçon perfide^ J'amorce en badinant le poisson trop avide (i).
On trouve dans le Dictionnaire de Furetière, qiii a paru en 1690, l'article suivant, beaucoup plus juste et pli/s clair que tous ceux qu'on a faits depuis sur le n^me sujet :
/ « Âppast, ce qu'on met à un hameçon pour y attirer /le poisson. Nicod dérive, ce mot de faslus..\ é^fpast se / dit figurément des choses morales, de ce qui sert à attraper les hommes, à les inviter à faire quelque chose. lui gloire est un grand appast peur les braves. La beauté est un grand appast pour engager le cœur des hommes. Cette femnie est pleine de charmes et dappasts. La vie solitaire a ses appasis et ses charmes. En ce sens on a accourci le mot, et dit appas au lieu d'appas/s.
L'Académie de 1604 n aborde ce terfne qu'avec une certaine hésitation. Après l'avoir renvoyé à la racine paître^ elle le rejette dans le supplément du premier volume de son Dictionnaire. La définition diffère peu decelle de Furetière, mais appas a déjà son paragraphe spécial. En en faisant un mol à part, il a fallu lui trouver un sens propre ; par rnalheur, on a choisi, pour en tenir lieu, l'acception la plus éloignée de sa signification étymologique.
« Appas^ s. m. pi. II se dit principalement des attraits, des charmes^ des agréments extérieurs d'une femme. Cette femme a des appas. Etre séduit par les, appas d'une femme. 11 se dit figurément de certaines cnoses qui attirent, qui séduisent, qui excitent le désir. . Les appas de la volupté. »
Quelques lignes plus bas, dans l'article appâta bn' trouve l'explication suivante : « Il se dit figurément de tout ce qui attire, qui engage à faixe quelque chose. VappAt du gain... » A coup sûr, le lecteur peu lettré
(1) ^É;>frr#v VI, 39.
doit être fort surpris de l'étrange rapport que présentent deux mots donnés comme si différents.
Tandis qu'il s'étonne, les grammairiens de profession, que rien n'arrête, acceptent tout comme paroles d'Evan-r gilje ; bien loin de chercher à démêler l'erreur, ils l'augmentent de leurs inventions, et se ■ servent du témoignage de l'Académie pour dresser l'acte d'accusation de nos meilleurs écpvains. Napoléon Landais, par exemple; ajoute au sens propre indiqué par l'Académie au mot Appas, une nouvelle acception qu^un lexicographe plus hardi donnera sans doute quelque jour pour la Signification primitive. « Ce mot, di(-il, signifie particulièrement : la beauté des formes, et familièrement, plus spécialement encore le sein ». Cette définition -placée au commencement de l'article, le conduit à critiquer ces vers de la V* cantate dfe J.-B. Rousseau :
Tous les amants savent feindre :
Nymphes, craignez leurs appas.
Il pose d'un ton magistral le dilemme suivant : « Ou l'auteur a entendu, par appas, beauté : or, appas n'admet aucun sens relatif aiix hommes; ou ii a entendu moyens de séduction, et, dans ce cas, c'est appâts qui eût été le mot propre. » 1
Nous n'avons que trop longuement établi qu^appas s'est écrit pour appâts surtout au figuré, et qu'avant 1694 il n'était pas même permis de l'écrire ..autrement. Quand â employer appas en parlant de la, beauté, de la grâce, de la bonnejournure d'un homme, rien ne paraissait aussi légitime, lorsque ce mot n'avait pas encore subi, dans les Dictionnaires, toutes les altérations de sens que nous avons signalées.
Ce n'est pas, toutefois, sans une certaine appréhension que nous rapportons le passage suivant, bien per- .suadé que nous sommes de le voir reprocher à La rontaine par nos ^ammairiens, comme une preuve de plus
/il
de son peu de connaissance de la langue française :
... si Totrc maiesté
&t curieuse de beauté,
Qu'elle fisse Tenir mon frère :
Aux plus çharinantt il n'en doit guère.
Lâ^essus son interlocuteur répond :
Voyons si nos beautés en seront amoureuses. Si it» appas le mettront en crédit (i). , •
^ La fauconnerie a fourni un grand nombre d'expressions à la langue ordinaire. Le père Bouhours et, de nos jours, M. Ampère en ont fait, d'après Henri Estienne, une énumération que certains passages de La Fontaine pourraient compléter utilement.
Notre poète dit en parlant d'un milan •
Son maître le rappelle, et crie, et se tourmente, Lui présente le leurre^ et le poing, mais en vain (2).
Leurre tsi ici employjé au propre, et s'applique au morceau de cuir façonné en forme d'oiseau dont op se servait pour rappeler l'animal. On conçoit que nos pères aient donné à ce mot le sens de tromperie, qu'il a conservé jusqu'à nous ;
L'exemple est un dangereux /eurre (3).
On trouve aussi dans La Fontaine se laisser leurrer U), pour se laisser tromper.
Enfin, ie passage suivant présente une acception très naturelle du mot Leurrer^ qui D*a été recueillie par aucun lexicographe :
(i) Liv^ I, c. L ij.
<y Lir. XIL feb. xii, 54.
c III, p. 3o.
<a) Lir. XII
(3) Uv. !1, I
(4) Ut. m,
le
... un jeuûc homme, tprèf treirltn France
Etudie', «'en revint à Florence, .
Auui leurré qu'aucun de par delà(i).
L^urr^ veut dire, ici, bien dressé, bien instruit, rusé, par allusion au faucon dont l'éducation est faite lorsqu'il est accoutumé au leurre,
Ufaut se garder de croire que le mol entregent, qui n'est appuyé dahs le Dictionnaire néologique de Mercier que par un exemple tiré du V1I1« livre'' des Confessions de J.-J. Rousseau, ait été créé par cet écrivain.
Non seulement La Fontaine l'a employé (2), mais on le trouve dans les Tragiques de d'Aubigné(j). C'est, suivant toute apparence, une expression métaphorique empruntée à la fauconnerie ; en effet, nous Usons dans un passage du Ménagier de Paris, où il est question du jeune oiseau qu'on dresse : « 11 vous convient continuer â le tenir Xouvent sur le poing et entre gent tant et si longuement que vous pourrez (4), » et un peu plus loin : a En cest endroit d espreveterie, le convient plus que devant tenir sur le poing et le porter aux plais et entre les gens aux églises et es autres assemblées ( j). »
Nous avc^is vu que res termes de chasse sont souvent employés au figuré dans le langage de la galanterie ; les expressions empruntées à l'art militaire n'y sont pas ■oins fréquentes. Noire poète nous en prévient lui- BièMe dans ces jolis vers : .
(i) Ut. III, c. I, 22.
(•) Ut. II c. XV, 3o.
(S) Uv. 11; p. 73.
(4) Tome II, p. 290.
'. . fc
Je ne connois rhéteur ni mattre è» arts
Tel que TAjnour ; il excelle en bien dire :
Set arguments, ce sont de doux regards,
De tendres pleurs, un gracieux sourire.
La guerre auui s'exerce en" son empire ^x / *
Tantôt il met aux champs ses étencfards ; \ •
Tantôt, couvrant la marche et ses finesses.
Il prend des cœurs entourés de remparts (1).
Ces termes sont fort bien placéâ^ans le récit des Amours de M an et de Vénus^ qui forhie le neuvième (ngmQni Au Songe de Vaux u^
'Vous devez avoir lu qu'autrefois le dieu Mars,
Blessé par Cupidon d'une flèche dorcef ^ Après avoir dompté les plus fermes remparts,
Mit /tfcamv devant Cythérée.
Le it^^e ne tut pas de fort longue durée.
A peine Mars se présenta,
Que la belle parlementa.
En peu de temps, Mars emporta la dame. Il la gMjj^na peut-être en lui contant sa flamme :. Peut-être cbnta-t-il ses sièges^ ses combats, ^
Parla de contrescarpe, et cent autres merveilles Que les femmes n'entendent pas, , Et dont pourtant les mots sont doux à leurs oreilles.
La Fontaine donne ici au dieu Mans les habitudes des officiers du xyii« siècle. Semblables aux marins de nos comédies de second ordre, ils avaient sans cesse à la bouche les termes de leur profession. Le commandeur que Callièires introduit dans son livre intitulé : Des mois à la modey insiste sur ce travers. « Il y eh a plusieurs qui, voulant exprimer leur attachement pour une dame ou quelques autres desseins particuliers, ne^ parlent que à' attaquer la place dans les formes ^ défaire les approches^ de ruiner les défenses^, de prendre p(Sir capiiulalion ou dC emporter d assaut, »
(1) Lit. V, c. m, i.
rit; <i
ifasM
mmm
244 ESSAI SUR LA LANGUI DE LA FONTAiNB
Notre poète, qui sait profiter de tout pour donner du mouvement à son style, se sert très volontiers de ces locutions. Il lui arrive de comparer une jeune fille à une place àQ guerre (i), de nommer l'amant V assiégeant (1)^ de nous le représenter changeant de bat/erie(^) ; il parle de V artillerie à^ Cupidon(4), de Caliste V inexpugnable, dont la chasteté /?//a (5), et de l'enfant qui fait desbrèches dans les coeurs (6). Dans un de ses contes, il nous peint deux soupirants , ravis d'être introduits dans la maison de leur belle eti
. . i croyant ville gagnée (fj.
' Enfin il écrit à M°*<î d'Hervart : i
Je pourrois bien quelque jour Laisser mon cœur en çtage (8).
Il considère leè grandes» réunions comme de véritables champs de batailles pour les dames. «'Je dirai- en passant que l'offense la plus irrémissible parmi ce sexe, c'est quand l'une d'elles en dé/ait une autre en pleine assemblée (9)' ». D'après cela, on doit trouver tout naturel qu'il dise d'une femme qu'elle va en conquête {16)^ et qu'il emploie, dans un sens analogue, conifuéranteÇu)^ que l'Académie n'indicjue pas avec cette signification.
Dans le passage suivant, les disputes des amants
(i) Liv.III,c. II, a83»
(2) Liv. IV, c. XV, 56.
(3) LÏv. UI^ c. IV, 297.
4) Liv. II. 0. V, 170.
5) Liv. III, c. ÏV. 3o5.
6) Daphnéf acte I^ se. m, 21.
■) Liv. III, c. III. 67.
) 1691J tome II, p 75).
9) Psyché, liv. I, tome I, p. 359.
(10) Liv. rv, fab. m, 18.
(11) P.tychi, Uy. I, tome I, p. 385.
IQK^
y.'ti
sont comparées tout i la fois à des cgi^bats et à des discussions judiciaires : |
Ce ne vint ane procès, que querelles d'u/ài,|our,
Que trêves a'ua moment, ou quelque ^aÏjr/oMrr^e (i).
Il arrive assez souvent à notre poète de mêler les termes du Palais à ceux de la galanterie.
Dans une relation de la fête dé Vaux adressée à M. de Maucroix, il dit en parlant de la pièce des Fâcheux : « Tout cela fait place à la comédie, dont le sujet est un homme arrêté par toutes sortes de gens sur le point d'aller à une assignation amoureuse (2). » Ici encore La Fontaine a suivi l'usage général de son tejnps,- et Furetière rapporte, dans son Dictionnaire, plusieurs exemples analogues à celui que nous venons de citer. Il serait plus difficile de trouver à celle époque le moi semonce employé dans le sens que lui donne notre auteur dans les vers suivants :
De tous côtés se trouvant assaillie, Elle se rend .aux 5&moncef d'Amour (3).
Ce mot revient plusieurs fois dans les œuvres de notre poète. Lorsqu'il nous raconte les efforts du roi d'Ithaque pour rendre à ses compagnons leur forme première, il nous dit :
Ulysse fît à tous une même semonce (4).
On voit déjà par ces passages que le meilleur équivalent de semonce est avertissement.
Toutes les significations particulières peuvent être rapportées à c% sens. Que le mot exprime l'invitation à
(i)^ L'eunuque, acte, I, se. i, 5a.
(a| aa aojdt ib6i. Tomç 11, p. 691.
-3) Liy. II, c V,aa8.
14) Uv. XII, fiii). I, 33.
vJJ, , ./
tttmtÊÈm
une cérémonie, la citation à une audience, la* réprimande faite par un supérieur,, l'idée générale reste tou-, jours la même.
Anciennement semondre avait tous les sens qui correspondent à ceux de semonce. En 1694, l'Académie donnait l'exemple suivant, d'une acpception fort clake et fort énergique qui, par malheur, a complètement disparu : « On dit : Semondre quelqu^un dé sa parole^ de sa promesse, pour dire : le faire souvenir de sa parole, de sa promesse. » j '
Semondre possédait, dans l'ancien langage, un grand nombre de formcks diverses, qui ont été soigneusemen| recueillies par du Gange et par Raynouard ; au xvii' siècle, deux seulement subsistaient encore : semondre ei semoncer. Jei;ie trouve celle-ci que dans les Recherches italiennes d'Ouditï, publiées en 1643. Elle est précédée de Tastérisque qui désigne les mots hors d'usage, et n'est nullement distinguée, quant au sens, du verbe semondre. L'article est ainsi conçu :
*^. Semoncer, et Semondre y inuitare, conuitare.
pans les Dictionnaires français publiés vers la fin du xvnt siècle, on chercherait vainement semoncer; il reparaît plus • tard, mais avec le sens particulier Ae réprimander; et à partir de ce moment, chacune des deux fprmes conserve une signification différente.
Quant à l'étymologie, ëîîë dbi^naturellenient rappeler le sens le plus çompréhensif, et non pas une acception accidentelle. Suivant nous, semondrewieni de submontre; l'exemple que voici, tiré du roman de Gérard de Rouè- $illon(i), et rapporté dans le Lexique de. Raynouard, devrait suflfire ppur établir cette origine :
A Rossilho vai K ab çen privadV ^ -^
Que non ac sostmoniaa ni lonh mandaaa.
M Charles va à Roussillon avec gent privée qu'il n*eut requise ni mandée de loin. »
Mais comme depuis quelque temps cette étymologie est oubliée ou révoquée en doute, il n'est peut-être pas inutile d'examiner sur quels motifs se fondent les philologues qui la combattent.
M. Génin s'exprime ainsi à ce sujet dans son Lexique de la langue ae Molière : , * .
« M. Auger dérive semondre de mbpionere^ à tort; ^^ selon moi. Il a pris cette étyrpologie dans* Nicot, oij il aurait fallu la laisser cachée. ^ ,
« La racine de 5e/7ïo/ïûfr^ m'e paraît sermc ; semondre serait alors une forqie primitive de sermonner. Vr s'éteignait dans la prononciation, pour éviter deux consonnes consécutives : sermonner, somcncr, scmonré, e.ifin semondre, avec un d euphonique ^comme dans pondre tiré de ponere, dans moudre, de molere (niouldre). Si l'on veut que semondre vienne de monere, il faudra expliquer d'où vient la syllabe initiale se. On ne peut admettre qu'elle représente le latin sub ; il n'y en aurait pas d'autre exemple.
« On trouve dans Nicot semonneur, vocator, monitor ; n'est-ce pas le même mot que sermonneur^ Celui qui fait des sermom et celui qui donne des semonces, n'est- ce pas tout un ? î)
Ces objections ne sont pas aussi fortes qu'elles le paraissent à première vye; il est facile d'y répondre.
D'abord, l'étymologie dont il s'afifit, n'a jamais été cachée ; elle a pour elle, non seulement Nicot, mais dii Cange, Ménage, Furetière et PaynouMçl ; ensuite, quand il ne serait pas. impossible" de considérer semonare comme une forme primitive de/ sermonner, le sens même ne s'y prêterait pas. Jamajs sermonner ja^a pu vouloir dire avertir, inviter, et c'est, cpm^me nous ravons.vu, la sfgnificatibn primitive, et même aujourd'hui la seule, du
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248 ISSAI SUk LA LANGUE DE LA FONTAINl
vefbe semondre; sermonner n'aurait cjuelgue analogie qu'avec semoncer^ qui^^de nos jours, "sig'nine seulement faire une réprimande.
La prétendue identité de semonneur etje sermonneur ne repose de môme que sur une équivoque ; il n'y a nul rapport entre un faiseur dé sermons et un sergent ou un distributeur de billets d! enterrement, d invitations , et ces sens sont pourtant les seuls que semonneur paraisse avoir eus ; rien n'indique qu'il ait jamais signifié celui qui fait des réprimandes. ■ '
. Enfin, nous n'essayerons pas d^expliquer le changement à^sub en se; mais il suffit de rapprocher swccw/gr^ et secouer, succurrere et secourir, subjornare, sejornare et séjourner, pour se convaincre que c'est là un fait^ssez
ordinaire.
M. Géruzez propose une autre étymologie, il tire semondre de seorsum monere. Par ce moyen, on à les mêmes lettres initiales ; il ne s'agit plus que de supprimer orsum, M. Lorin a également choisi ce parti, mais il ne nous a pas expliqué comment la suppression s'opère ; il s'est contenté de copier presque textuellement la note de M. Géruzez, sans en indiquer ToVigine.
Non seulement La Fontaine emploie, comme nous venons de le voir, les termes de droit danl? le langage de la galanterie, mais il s'en sert parfois d'iiae manière fort heureuse dans les sujets les plus graves\.. .
L'ange rassemblera les débris de nos corps ;\ Il les ira citer au fond de leur l^sile (i). \
Ma prière parvint aux temples étoiles, \
Parut devant sa tace^ et fut entémnée (a).
On chercherait vainement' ces acceptions figurées dans les Dictionnaires ^ d\i reste, il serait injuste de se
(1) Ode VI, 8.
•m'^ir
plaindre de n'y point trouver d'exenaplesde ces hardiesses qu'on admire précisément parce 'Qu'elles conservent tout le charme de la nouveauté, et ne sont point devenues d'un usage général. Charles Nodier a eu pleinement raison de reprocher à Boiste. de n'aMr admis pariant que comme terme de pratique, bien ^e La Fontame ait dit ;
Plus d'amour, partant plus de joie (i).
Mais le spirituel philologue s'est peut-être montré trop sévère en blâmant Gattel, qui a rangé chemline dans la même classe. Ce mot n'est point employé d'ordinaire par nos poètes, et il serait sans doute bien difficile d'en citer un autre exemple que le suivant :
J'ai, dit la bw>|e cWa/mtf, »
Un aposrume ^ousle pied (a).
La Fontaine a dit dans ses Considérai ions sur les dialogues de Platon : « Les circonstances du dialogue, les caractères des personnages, les inierlocutions et les bienséances, le style élégant et noble, et qui tient en > quelque façon de la poésie, toutes ces choses s'y rencontrent en un tel degré d'excellence que la manière de raisonner Ti'a plus rien qui choque ; on se laisse amuser insensiblement comme par une espèce de charme (3). »
Il en est de ce mot comme aes précédents ; il ne^ figure dans les Dictionnaires qu'à titre de terme de pratique. f
Ces expressions hasardées par notre poète onl|été en général fort mal accueillies, lorsque d'autres écriviûns se sont avisés de les employer à leur tour.
On trouve^ dans une des fabl^ de la Motte, le passage suivant :
(ilLiv. yil, rab. I, i3. . '^.
(a) Liv; V, fab. yiii, aa.
(3j Tomell, p. 617.
Tous les cerveaux sont-ils troublés?
Dit Mercure. Du moins les enfants et les pères. . .
Autre erreur et nouveaux débats ;
\\\es \vo\Ji\c appointés contraite s.
Ou les pères sont dursi ou les eufants ingrats (i).
L'abbé -Desfontaines s'écrie à oe sujet : « Voilà du beau français propre à la poésie! (2) » La Motte aurait pu répondre que, contre sa coutume, il^ imitait ici 1 éternel modèle de tous les fabulistes ; La Tontaine a dit :
r% Commençons par les élénicnts :
Vous serez étonnés de voir qu'à tous moments Ils seront appointés contraires (î).
Les expressions proverbiales empruntées au langage judiciaire abondent dans les œuvres de La Fontaine :
Ce point tout seul dirait me donner gain de cause (4).
' Le loup l'emporte, et puis le mange.
Sans autre /orme ie frocè^ (5).
Cette sœur fut beaucoup plus mal/o/ie (6).
Molière a employé cette dernière locution. Lorsqu'il est question de faire épouser Tartufe à Marianne, Dorine s'écrie :
La voilà bien lotie (7).
Si ce terme, qui fait partie de notre langue populaire, avait besoin de commentaire, on n'en pourrait trouver un meilleur que la fable intitulée : le Testament expliqué par Esope. Elle roule uniquement sur la façon dont on partage une succession, et dont on forme les lets qui doivent revenir à chaque héritière.
(1) Liv. IV, fab. xvi, 62.
(2) Dictionn. néolog.
(3) Liv. XII. fab. viii, 4.
( ); LIV. A.M, idu. yiii, ^. X
(4) Songe de Vaux, II, tome II, p. icg.
(5) Liv. I, fab. X, a8.
6) Liv. II, c. XVI, 1 59.
^7) Acte II, se. II, 123.
Ces termes, que nous venons de rencontrer de loin entoin, au figuré, dans lesœuvres de notre poète, y sont employés au propre dans une foule de passages beaucoup trop nombreux et trop étendus pour que nous puissions songer à les rapporter ici ; nous nous bornerons au suivant :
Voilà l'exploit qui trotte incontinent, Aux fins de voir le troc et changement Déclaré nul, et cassé nettement.
Gille oj^tg^n^ de son mieux se défend.
Un promoteur intervient pour le siège Episcopal, et vendique le cas.
^ Grand bruit partout ainsi qu6 d'ordinaire :
Le parlement évoque à soi l'affaire (i).
Il est 'difficile de trouver de la procédure plus amusante. La narration est vive, le style excellent, et toutefois un procureur de l'époque ne relèverait ici aucun défaut de forme. Introduites subitement au milieu d'une discussion entre les frelons et les mouches à miel, ou dans quelque autre sujet semblable, ces^, expressions techniques ramènent tout à coup le lecteur au train journalier des affaires humaines.
On pourrait s'étonner que La Fontaine, qui administrait sa fortune avec tant de négligence, ait eu une connaissance si complète du droit. C'est qu'à l'époque oii il vivait, on n'avait pas imaginé de se livrer exclusivement à une spéciaiué, et, quoique chacun eût une profession différente, on se comprenait encore ; les langues techniques n'étaient devenues ni assez abondantes ni assez barbares pour se séparer forcément du vocabulaire général ; les poètes né songeaient pas à se créer un langage particulier, mais à exprimer leurs pensées les plus sublimes dans le langage ae tous ; et quoique le purisme fit déjà de grands progrès, \)n osait appeler les
(1) Lit. IV, c. III, 140.
choses par leur nom. C'est afin de le mieux faire sentir que nous avions tant insisté sur ces termes d'économie rurale, de vénerie, d'art militaire et de droit, qui animent si naturellement le récit. Leur emploi demande un goût et une habileté extrêmes ; mais ils ont une vivacité, une énergie qui disparaît dès qu'on cherche à les rem- , placer {5ar des équivalents.
Les mots quews commentateurs regardent com Je créés par La Fontaine, auraient mérité une attention toute. particulière. M. Génin^a fait voir que moutonnier a été attribué à tort au fabuliste (i). ^1 en est de même pour beaucoup d'autres termes.
Dans sa description du château de Richelieu, notre auteur écrit à safemme : « Je passerai sous silence les raretés de ces deux çhaielles, et m'arrêterai seulement à un saint Jérôme tout de pièces rapportées, la plupart grandes comme des têtes d'épingles, quelques-unes
comme des cirons J'admirai non seulement l'artifice,
mai* la^patience de l'ouvrier. De<iuelque façon que l'on considère son entreprise, elle ne peut être que singulière.
Et dans l'art de niveler^ L'auteur de ce saint Jérôrot Devoit sans doute exceller Sur tous les gens du royaume.
« Ce n'est pas que je sache son pays, pour en parler . ftanchemeni, ni même son nom ; mais il est bon de dire que c'est un François, afin de faire paraître cet^ merveille d'autant plus grande. Je voudrois, pour^ comble
(i) Problèmes philologiques ; Illustration, 4 juin i853.
de nivelerie, qu'un autre entreprit de compter les pièces qui la composent. * .
« Mais ne passerois-je pas moi-même pour un nivelier de tant m arrêter à ce satat Jérôme?... (i) »
M. Walckenaer prétend quô nivelerie est un mot forgé par La Fontaine. Il n'en est rien ; on trouve dans les Recherches italiennes d'Oudin nivelleriey^nivetterie et même nivellement^ dans lé sens que notre auteur donne au premier de ces substantifs ; on y trouve niveler, niveter ei niveleur avec des significations analogues, mais on y chercherait vainement nivelier. Aujourd hui, niveler a, bien changé d'acception au figuré. Les révolutionnaires qui voulaient niveler les fortunes,^ ne se doutaient guère que ce mot pût signifier s'a/Tzwser à des véiillcs ; du r^este, ils ont si bien su (aire prévaloir le nouveau sens qu'ils lui ont, donné, eue l'ancieff est tombé dans un oubli complet; M^orin aurait dû ne pas laisser échapper. l'occasion de le rappeler à ses lecteurs.
Nous lisons -dans la fable intitulée le Fermier, le Chien et le Renard ; . ' .*
Le rustre, en paix chez soi, Vous fait argent de tout, convertit en moijnoie Ses chapons, sa poulaillt ; il en'a mèrne aq croc (2).
Toys ceux qui se sont occupés de ce substantifront cru nouveau. Féraud,^ le seul lexicographe qui l'ait recueilli, du moins à ma connaissance, le marque d'un astérisque et dit : C'est un mot de Rousseau le poète. M. Walckenaer déclare qu'il ne connaît pas d'autorité plus ancienne que La Fontaine, relativement à l'emploi de ce terme, et enfin, une note de la petite édition des Fables, publiée par M. Dézobry, l'indique formellement comme ayant été forgé par notre auteur. Quant à. .M. Lorin, il ne se prononce point. ^
(ij Tome II, jp. 656.
(a) Liv. XI, fab. m, 11.
'essai sur la langue de la foNtaikb
. On comprend que le motjdkmt il s'agit, soit assez rare chez nos. bons écrivains, ,qui ont eu fort rareînenc ocçar sionile l'employer. Nous le rencontrons toutefois dans lé glossaire de l'édition cjes Œuifres de Rabelais pMiée, chez Ledenfu en .183 ^, et dans V Histoire universelle de d'Aubigné(i)» Si l'on veut en trouver de nombreux exemples, c'est à nos vieux ouvrages d'économie ru'rale et de médecine qu'il faut les demander ;• ils en fournis-
^ sent à chaque instant. • . , v
On lit dans un passage du Ménagier^de Pjiris, où il
est question de la manière de dresser l'épervier:
--^ « Tenez-le adonc en place si paisiblement qu'il n'ait cause de soy débatre sur sa gorgée, Cbî il seroit, en aventure de la gecter, ou se vous n'ayez loisir de le* tenir sur le poing en place convenable et paisible, si le perchiez en lieu paisible où il voie gens, chiens et chevaulx, etcj et ne voie point pigpns ne autlre pou-
. laille{2).. )> \
Le chemin de povreté et^ de richesse^ poème composé ^ par Jean Bruyant et reproduit intégralement dans l'ouvrage que nous venons de citer, renferjne les vers qui
suivent : • '
Aussi bien me sentis-je ^eu :
Comme s'a feste eusse été Ou j'eusse eu à granï" planté ^ Mouton, buef", poM/fli7/e efç paons (3X.
Le plus difficile est de bien ^étermifter l'étendue de la signification de ce terme. Nous venons de voir les ' pigeons compris paf le Ménagier âahé la" poulaille ; Ambroise P^rè les en sépare dans le passage suivant : « Lè^pigeons, tourterelles et poulailles^ pour se purger, mangent de la paritoire (4). » Souvent, il restreint beaucoup le -sens de ce mot :
(i) V. II, tome II, p. 3x2 ,• 1616-1620, in-fol. - . (2) Distinct. III, art. Il, tome II, p- 3o4. (§} Dw/inc/. II, art. I, tome II, p. 38. v •
(4) II, I, p. 46.
'Iwlç
ESSAI SUR LA LANCpB DP LA FONtaINE 255
« La graiàse d*oyé, ou de cajiard, ou de poufailUy est propre pour lenir et addoucir^asp^rité du cuir(i). » Quelquefoifc^ il ['étend à des animaù^ç qui ne font point ordinai renient partie de la basse-cour : « Lés canards, escicôignésy les Ivèrons, les paons, les ooqs d'Inde et àuites poulàilles mangent et vivent de crapaux^ vipères, aspics, couleuvres, scorpions, araignes, cfesnilles et autres bestes venimeuses (2).
Ce qu'i^y a de certain d'après ces ejtenjpies, c'est que M. Lorin, en expliquant ainsi ce terme : « Poules réunies dans une basse-Cour », > donné ^ine, définition des plus incomplètes.
La, Fontairi> a dit en parlant.de l'araignée :
et ailleurs
Le pauvre bestion tous les jotfrs déménage (3i.
La soeur de Philomèle, attentive à sa proie, Malgré le ^j/w«,*happoit m'ouches -dans l'air (4)'.
A l'occasion de ce dernier^ passage, M,. Walckenaer fait la remarque suivante : a Ce mot n'appartient pas, comme oh- l'a dit, à notr^ vieux langage ; il est dérivé de l'italien r-mai^ au. lieu d'être, comme dans cette langue, un augmentatif, notre"^ poète en fait un diminutif. // bestiorie signifie, en italien, une bête grosse ou grande. Dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française, on trouve cependant le mot testions ^ mais au pluriel seulement;; il est dit que ce mot signifie particulièrement des bètes sauvages, et qu'il ne s'emploie guère qu'en parlant des tapisseries -qui représentent ces sortes de bétes, tapisseries de bestions. » '^ \ * Cette. remarque n'est pas exacte. Ce n'est point La
(1) XlX, III, p. 55o.
(2) XXI, IV, p. 566.
"^ Liv. III, fab. VHi, 26.
Uv. X, fab. VII, i5.
Fontaine qui a fait de besiion un diminutif; il tvtit ce sens au xvi« siècle, et Ton n*appelait tapisseries de bestionsc{ue celles où figuraient ces animaux de médiocre grosseur qui caractérisaient la plupart ;des omements.de la Renaissance. ^ ' .
Philibert de l'Orme s'exprime ainsi dans sôii Architecture : « Les ouvriers ne font pas seulement une clef suspendue au droict de la croisée d^ogiues, mais aussi plusieurs, quand \ls veulent fendre plus riches leurs voûtes, comme aux clefs où s'assemblent les tiercerons et liernes, et lieux où ils- ont mis queiqûesfois des ram-»^^ pants qui vont d'une branche à autre, et tomBent sur les \^ clefs suspendues, les unes estatis circulaires, les autres :en façon oe soufflet auec dés guimberges, mouchettes, claires-vQ^es, feuillages, crestês de choux, et plusieurs testions et>nimaux('i;. »
Il revient plus lom sur ce genre d'ornements, en termes fort propres À expliquer ce qu'il entend par bestion ; « Vous noterez qu'il ne faut pas seulement apprendre à portraire les fueiUes et fueillages pour les frizes, mais aussi il les faut accompagner qîielquesfois de fruicts, de petits animaux, oyseaux et choses semblables (2). »
Ennn, dans le passage suivant des Serées de Bouçhet, le mot qui nous occupe est employé précisément comme il Ta été depuis par La Fontaine : « Tôrquemad, Espagiiol,|i escrît, comme l'ayant veuj les femmes de Naples estre en si grand danger en leurs accouchements, que si un petit animal qui sort avant que l'enfant vienne au monde touche la terre incontinent qu'il en sera sorty, la femme meurt à l'instant. Et pource, dit Torquemad, quand une femme v^ut accoucher en ce
(1) Liv. IV, ch. X, fol. 110 Verso; édit. de Rouen, Dtvid Ferrand, 1648, in-fol. ,,
f (a) Liv. Vn,"ch. X, fol. ii5,recto. . »
II9AI tUR LA. LANGUI DB LA FONTAINE aJ7
pals-lâ on tend les draps par toute la chambre de peiir que ce te/ion ne tombe (i). » *
M. Lorin ne s'est pas plus expliqué sur ce mot qu^ tutpoidaiUe; il remarque seulement que ^tfj//o/i-sigmfie petite bète, et qu'on dit maintenant bestiole. On croirait, d après cela/ qqe ce dernier mot est tout nouveau; il n'en est rien : il se trouve aussi dans les œuvres de La Fontaine (a).
On lit le vers suivant dans une fable dont l'authenticité est contestée par d'excellents critiques :
Quelques r«/M, dit-on, répandirent des larmes ()).
Ce passage a donné lieu aux observations les plus CMitradictoires.
«Ily a certains traits, dit M. Solvet, celui-ci entre autres, oii Ton ne saurait méconnaître le cachet de Son auteur; »
^ Charles Nodier est d'un avis tout opposé : '« Le vers n'est point mauvais; mais la fable n'est pas de La Fontaine, qui n'a employé ce mot dans aucune autre occasion, et il n'en faut pas d'autre preuve (4). »
On voit que les considérations purement littéraires ne serviront guère à éclaircir la question.
Du reste, les commentateurs attribuent pour la plupart à La Fontaine, non seulement la: fable, mais le mot.
C'est, suivant M. Génizez, un barbarisme comique ; suivant MM. Walckenaer et Dézobry, un terme ima- .
S 'né par notre poète. Tel paraît être aus^i l'avis de [. Lorin : a Le français rat, dit-il,' n'a point de fémi-. nin ; toutefois le mot rate me paratt ici très heureux. Ce
(1) Ut. Il, aj^ftiérie, p. 3a8; édit. de Rouen^ Loudet, i635,
(a) Liy. IV, c. I, i5. , # • ^ '
mXiv. Xll, Éib. Mv. 3o.
{Ai Bxemênerit,à^DicL^ WMi moi Rattf. ^ ■
a*i;ê \\%k\ SUR *LA. LANGUE DB. LA FONTAINE
• mot est cjncore quelquefois en usage dans le style très famitier. On appelle, en braiinant, une petite fille : Ma petite rate,. » ^
Quand on est en veine de rapprochementsi, on ne devrait pas s'arrêter en si. Beau chçnfiih. Charles Nodier avait déjà remarqué que ce mot est commun en province, et 1/on trouve dans NLcot ratepenadè pour chauvesouris. Tout cela était de nature à éveiller ^attention^ Quelques recherches dans nos 'anciens ouvrages d'histoire naturelle auraient suffi pour résoudre la. difficuhé. . On lit dans la traduction, de Pline, par du Pinet, le passage suivant : , . ,
« Pour éclaircir la veuô à ceux qui Tauroient troublée, dn* dit que la cendré des testes et queues de souris y est fort bonne, et plus encore quand cette cendre est faite de testes et queues de râttes rousses ou de ri^ts vélus(i). »
. Il n'était même pas nécessaire de chercher si loin, et l'on pouvait^^rfns quitter le recueil de; fables publié par M. Dézobry, rencontrer une autorité bien autrement importante.. En effet, après y avoir lu, ;à la pagfiL4i,3, que rate est un mot imaginé par Xâ Fontame, on. y trouve, à la page 444, la charmante fable adressée pat Marot à son ami Lyon, au milieu d'une de ses épttres, dans laquelle on rencontre les vers suivants :
Adonc le-^at, sans serpe, ne coustetù,
Y arriva. joyeux et csbaudy, / Et du lyon (pour vrayi ne s'est gaudjr :
Mais despita chat;, rates et Ratons.
Un peu plus lois le rat dit au lion i '
Secouru m'as fort lyonneusement,
Or secouru sera» rateufemcnt. y -
Voilà, sans aucun doute, l'origine de çeiit rateusetei^ ^ (I) Ut. XXDC, çh. VI, L H, p. 38S.
I8SAI SUR LA LANGUE D« LA FONTÀtMl a J9
g'neurie qu'on t égjilcment signalée dans la Ligue des rais^ comme un barbarisme forgé par La Fomaitie.
On ne comprend guère comment des rapprochements si faciles n'ont pas été déjà faits par les commen- . tateurs; mais on s'aperçpit bientôt que fe tort de là plu- '^ pari d entre eux est d'avoir voulu faire preuve de trop ^ d érudition, il^ ont sôuveftt. feuilleté d^ ouvrages que ^e tobuliste n avait sans doute jamais vus, dans l'espoir dV découvnr les origines de son langage et de son style, Uodis qu ils dédaignaient de comparer patiemment le poète à lui-méffie et aux prédécesseurriiull nous désigne. Il écrit à Saint-Evremont :
J'aijrofité dans Voiture, Et Marot par «a lecture . M'a fort aidé, j en conviens.
Je ne sais qurfui son maître :
,. ^ Que ce soit qui ce peut être, i
V<>ua êtes tous trois les mieas.
« J'oubliais maître François, dont je me dis encore le disciple, aussi bien que celui de m^tre Vincent et celui de ipattre Clément. Voilà bien des maîtres pour unécolieMe monâge(i). » ^ > v.
II est iropossibîe, on l'avouera, de se mieux conduire avec ses comhnentateurs. S'ils avaient profité du conseil et qu ils se fussent mis i étudier sérieusement; d'abord les écrivains de prédijébiion du poète, puis les auteurs de son temps et les Lexiques, ils se seraient bieït vite -eoxmincui que les mots forgés sont beaucoup moîits ^ nomBheux oii-'on ne le suppose da;i$ lès œuvres de La. ^ Fontaine. En fait de langage, il inventait peu ; seulement il cherchait â ne rien laisser perdre; dans ses ouvrages le style tire bîen plu$ souvent son originalité de lanou- velle acception d un mot que delà création d'un tertoe. '
A 1 occasion de/ce passage :
wc
(ihil déc.%«87. t»mt n, p. 7»ir.
''tm,
' fi^
if.
Notre e^ramina/eMrsoupiroit dans »t peau (1).
, M. Lorin a fait la rembarque suivante, qui e^t pleine de
justcs$se : « Examinateur signifie ordinaiiièment celui qui
d commission (TèxamineK n e$V pus ici dans un serts
absolu et plus général.' » ■ "" *
Molière adit de même : :
O fftcheux examen d'ua injrstère fiital, "X^ ,pù r#jrammAieur soufflé seul tout Icî mal (a).
Il va u^jgrand nombre de substantifs de la inême ter-.
,; minaison quiWennent ainsi chez La Fontaine une signification ^lus étendue que celle qui leur est donnée par
i^/fesiDicHônnaires. En voici plusieurs que M. Lorin n*a p^çint recueillis î ^
, . • . • A'acicl . . . '• • . t* *
. . . , . souvent se divertisfoiit
Aux menus ouvrages dès filles
Qui la scrvoient, toutes ^ssez aentilles.
Elle en aîmoit fort une à q^ui 1 on en contoit.
Et le conteur étoit un gentilhomme
De ce logis, bien fiait et galant homme (3).
Ce cousin entreprend de changer une femme ! . • '. ..1 • • • » • • • * ••••, Et quel est donc ce sot entrepreneur ? (4) ^ • ,
S'il li'avoit entendu son compteur k la fin
MèttreJaclef dans la serrurci j,«
Les ducats aurofent tous pris le même chemin (5).
Son coucheur cette nuit se retourna cent fois (6).
Le jeûneur maudit son sort (7).'
1} CivnV, c. VIII, 5o.
%) Ecole des femmes y acte II, se. vi, 6. > '
(3) Llv. Il, c. xiy, 543. ^ .. y
(4) L^ Florentin, se. \n, 94. '^
(5) Liv. XII, fab. m, 33.
(6) Liv. II, c. XIII, 73.
(7) Liv. II, c. XIX
; ifii,
BSSAI. SUR LA LAJtGUK DE LA FONTAINE 261
Jadis, certain Mo^ol rit en songe un rixir Aux champs élysiens possesseur d'un plaisir Aussi pur qu'inani, unt en prix qu'en durée 1 Le mèoM tongtur vit en une autre contrée
Un ermite entouré de feux (i). «
Le /a^rico/Mr soureraiii Noua créa betaciert tous dt même manière (a).
Stratagème inour ^tti des /a^rtca/#iir« Paya la constance et la peine (3).
,..'... On croiroit, au nombre des ouvrages , Et des compositeurs (car chacun fiiit des vers),
Ôu'il nous faudroit chercher un mont dans^l'unircrs -^ Non pas double, mais triple et de plus d'ëtcriduc ' ' Que l'Atlas : cependant ma cour est morfondue (4).
■ « Une musique de luths et de voix se fit entendre à j'up des coins du plafond, sans qu'on vit ni chantres ni instruments; musique aussi dpuce et aussi charmante que si Orphée et Amphion en eussent été les conducteurs (^). »
Taf/wer signifie seulement, suivant \e% Dictionnaires, garnir-, or rier de tapisserie ; La Fontaine le dit ^ouv faire de. la tapisserie :
.... Elle n'avoit au monde sa pareille
A manier un canevas, Filoit mieux que Cloton, brodoit mieux que Pallas, TapissoUmïtMX qu'Arachne (6j.
Parfois La Fontaine, remontaht'à la source étymolo-^ gique, rend au mot des acceptions qui ne sont point consacrées par l'usagé. Le chat dit au rat dans une de ses fables : .
(1) Liv. XL fab. iv,, i.
(a) Liv. I, fab. VII, 3i.
(3) Liv. II, fab. I, 3o.
' ù) Cljrtfiène, 506.
(5) Psychéy liv. L tome I, p. 365.
• (6) Uy. III, c. IV, ««39.
Ce résetu me retient : mt vie est en tes mtint j ' Vieùs dissoudre ces noruds (1).
La rech|prche persévérante du terme propre à , laquelle se livre notre poète produit souvent une locution toute neuve/aussi vive que naturelle. Dévorer des ^ /eux est une expression fort énergique pour désigner la convoitise d'un gournjand; elle a dû se présenter sur-lechamp à l'esprit de La Fontaine lorsqu'il cherchait à nous peindre ses pèlerins découvrait une huître; mais le mot dévorer x\è convenait pas ici ; un autre écrivain se fût contenté d'une périphrase ; La Fontaine fond habilement le mot propre et l'expression populaire, et nous donne ce vers cnarmant :
Ils Savaient des yeux, du doigt ils sf la montrent (a).
Dans le poème sur la Captivité de S. MalCy notre auteur, après avoir dépeint l'antre de la lionne, nous dit :-
Mère nouvellerHifnt, on l'eût vue allaiter ' Celui qu'elle venoit en ces lieux d'entanter. Mais comment l'eût-on vue? A peine la lumière •i- -Osoit franchir du seuil la i^marcAe première (3).
- ■ér ..."
Furetière explique ainsi ce mot : /
« Démarche. Le pas qu'on commence à faire quand on veut aller en quelque lieu, ou en sortir // a fait une cheute dès sa première démarche. »>
Dans le passage de La Fontaine, il's'agit de l'espace dé lerraia conienu Jans le premier, pas, dans la première ertiambée qui touche à l'enirée de la caverne. • L'AcaJénie n"a ja-niis admis^ucunede ces acceptions; elle expUqae.dénarche par allure et par manière d-a^ir^ et elle observée, dans la première édition de son Die-
(i) Liv. VlII^fab. xxu, 24.
(a) Liv.iX^ tab. u, 3.
(3;^Vers445.
M||^» >A LANGUI, Dl LA FONTAINr a6j
iionnairê, que ce defnier sens est le plus usité ; cependant, suivant Riphelet, il é^it nouveau en 1680.
M.^Lorin ne s'est guère attaché qu'aux fables et aux contes ; il a presque complètement négligé les autres oeuvres, d'autant plus impoaantes à étudier, 1 que les exemples qu'on y trouve sont bien moins connus et ne viennent pas s'offrir d'eux-mêmes à la mémoire de tous les amis de La Fontaine. Non seulement il négligé les acceptions particulières et les termes rares, mais il dédaigne les anecdotes philologiques. La Fontaine, racontant à sa femme son séjour à Bellac, lui dit : « Quoique nous eussions? choisi la meilleure hôtellerie, nous y bûmes du vin à teindre les nappés ''et qu'on ajxpelle communément la tromperie de Bellac. Ce proverbe a cela de boq, que Louis XIII en est l'auteur (i). » Quand les rois font des proverbes, c'est bien le moins que.les grammairiens les recueillent.
Tandiç que M. Lorin omet un si , grand nombre de mots importants, il consacre une fort notable partie de soii petit volume à des récits mythologiques ou à des notions de statistique et de géographie, il nous raconte en détail l'histoire d^Adonis, de Céphale, du fleuve Scamandre, et nous apprend que Quimper-Corentin est une ville de Basse- Bretagne qui compte environ huit mille quatre cents habitants!
\ S'il voulait admettre les noms propres, il n'aurait dû s'en occuper que lorsqu'ils prennent dans la phrase un sens général qui les transforme en expressions de la langue ordinaire. Ces acceptions abondent dans les œuvres de La Fontaine, £p voici quelques exemples :
264 ESSAr SUJl LA LANGUI Ol LA F«NTAIN«
le '{«une homme ^
Se ctmpe en une églUe où venoit tou» le* jourt
La fleur el l'élite de Rome, /Des GrâctSf dci Vénui^ «vec un grand concoMn .^ D'amours, y »
C'ett-ii-dire, en chrétien j .beaucoup d'ànget femelles (i).
' Ce dieu, se repottnt tous ces voûtes huinides, ■■" . Est assis au milieu d'un choiur de néréides. " Toutes sont des K^itki, de qui Tair gracieux
N'entre point dans son coeur et s'arréu à ses ytux (1),
L'Académie admet ce sens, mais eUè ne donne aucun exemple de l'acception suivante : « Son esprit, sa beauté, sa taille, sa personne, ne touchoient points faute de venus qui donnât le sel à ces choses.
Myrtisy au contraire, excelloit en ce point-là...... i^
il n'y avoit si petit endroit sur elle qui n*eût sa venus, et plutôt deux qu'une, outre celle qui animoit tout le corps en général (3). »»
« L'architecte s'étoit servi de l'ordre *ionique à cause de son élégance. De tout cela il résultoit une venus que je ne saurois vous dépeindre (4). »
« Là quelques auteurs avoient envoyé des offrandes pour reconnaissance de la V/ius que leur avoit départie le ciel (5). »
Une excellente note de M. ,Walckenaer nous apBrend qije Gilles Boileau s'était déjà servi de ce mot à l'Académie, en lôjçf dans sa réponse à Cpstar, et nous renvoie à la dispute de Ménage et de Bouhours sur venusté, qui avait le même sens et était employé un peu plus fréquemment.
Nous ne reprocherons point à M. Lorin de ne pas nous avoir raconté la guerre de Troie; mais nous
(1) Liv. IV, c. VIIV194.
^1) Piyché. liv. I, tome I, p. 355.
(3) Ibid.y liv. II, tome I, p- 44'i.
(5) Ibid.y p. 445.
BSSAl SU« LA LANGUE DE LA FONTAINE 26^
lirions voulu que, composant un vocabalaire spécial, il yTCcueillit ces jolis vers : *»
Elle eut regret d'être VHélènê D'un si grand nombre de Paris (i).
Plus d'une Hélène, eu betu plumage, Fut le prix du Tainqueur. . . (a)
Philts^ employé comme nom commun dans le sens de
mattresse^ méritait aussi d'être remarqué :
Mari jaloux, non comme d'unf femme, w,^ Mais comme qui depuis peu joUiroit
D'uneP/j*/«;....(3) ^
^fot^e poète emploie souvent cette expression d'une manière fort comique :
La voilà donc compagne rXAine% Philis qui gardent Avec lesgardeurs de cochons (4).
De 'cerXAint%P hilis qui gardent les dindons,
Dans la relation de voyage que La Fontaine adresse à sa femme, il lui flit : « Non loin de là nous aperçûmes quelques PAjr///s, je veux dire Philis d'Egypte (5). »
Quelques jours après, arrivé à Umoges, il s'exprime ainsi au sujet de cette ville et de celles qui l'habitent :
Ce n'est pas un plaisant séjour :
J'y trouve aux mystères d'Amour Peu de savants, force, profanes, Peu de PniliSf beaucoup de Jeannes{6).
Ce mot Jeannes sert ici à désigner les femmes du commun, comme le remarque fort bien M. Walckenaer. Quant aux Jeanneions^ c'est tout autre chose. Après
(1) Liv. II, c. XIV, 611.
(a) Liv. VII, fab. xiii, 0. v *
<3) Liv, IV, c. XV, aè.
(4) Uv. VII, fiib..ii, a5.
is) 5 septembre i(63, tome II, p. 643.
(6) 19 septembre, tome II, p. 670.
266 ^SSAI SUR LA LANGUI OS LA FONfAINE
^^ûjr^arj^ au prince de Cdnti de la mauvaise santé du pape/La Fontaine ajouté :
.ff. les gens de deîk les monts . Auront bientôt pleuré cet homme, Car i\ détend iki JeannrtOHt, • '
^ , Chose très nécessaire à Rome.
« Comme il ne coûte rien d'appeler les choses par noms honorables, et que lés nynnjphes de delà les monts, ies bergers {\) même pourraient s'offenser de celui^i, je leur dirai que j'ai d'abord voulu les qualifier de Chloris; nwiis ma rime^m'a fait choisir l'autre noni, que j'avais déjàcconsacré à ces sujets-là (2). »
Ce terme ne peut être'toléré que dans les ouvrages comiques; il est tout à fait déplacé au théâtre. Nous l'avons pourtant trouvé dans uhe piè.ce sérieuse qui se passe en Espagne et dont les persotinages doivent èire nécessairement considérés comme parlant la langue du pays, ce qui rend encoje plus choquant l'emploi des expressions si particuli^es à la nôtre. Dans Rur-Blas) don Sallustre faisantyà don César de. vifs reprocnes sur sa conduite.déréglée, s'éçrte : ' ;
Partout on vous rencontre avee des Jtannetom ! (3)
L'auteur, emporté ici par son goût pour le trivial, s'est beaucoup éloigné de cette exactitude rigourey^ dans les détails dont il se pique, et qui constitue, selon lui, un des mérites principaux d'une œuvre dramatique.
Nous avons vu La Fontaine opposer les Ph'Uis aux Jeànnes, -ailleurs ce tont les Cl/mènes qu'il oppose aux Jeanneions V ^. -
(0 II y a berger dans toutes les éditions; mais le sens exigerait ' qu'on lÛ! b'r ère. «■
(a) Juillet 16S9, tome II, p. 743, '
(3) Acte I,"sc. II, 34.
Le reste in, ne vous déplaise.
En xin^ ta ')oit Et cetera. ^ *
Ce mot-ci t'interprétera
Des yéannefovi, car les Ûlymines
^ Aux vieilles gens sont inhutnaines (1).
Enfin, notre auteur dit dans une de ses ipttres :
Mignon a la taille mignonne, Toute sa petite personne Plaît aux Iris des petits chiens, Ainsi qu'à celles des chrétiens (a). .
On voit que La Fontaine n'emploie presque jamais ces beaux noms "sans une nuance d ironie. Il était certes bien loin de partager l'indignation de son ami Boileau contre ceux qui s'avisent de '
..... changer sans respect de l'orcilk et du son ^
Lycidas en Pierrot et Hhilis en loinon.
Son opinion à ce sujet ne saurait être un instant dou^' teuse. Il ra'exprimée,avecsafinasse habituelle, au commencement d'un de ses. contes :
Les Rcns du pays des fables ^ Donnent ordinairenveht Noms et titres agréables Assez libéralement; Cela ne leur coûte guère :
Tout leur est nymphe ou bergère Et déesse bien souvent.
De ce privilège insigne Moi, faiseur, de vers indigne^ Je pourrois user dussi Dmi les contes que voici ; Et 5'il me plaisoit de dire Au lieu d\\nne Sylvanire, Et pour messire ihonfids, Le grand druide AJamis.
Me mettroit-on a llamende f Non, mais, tout bot\sidéré.
Le présent conte demande.
Qu'on dise Anne et le curé (3).
(t) Levrt au duc dt r«»itf>it«^ septembre 1689; lome II, fj^a. (J) Ut. IV, «. IV. - ^ .
Pour bien apprécier la spirituelle raillerie contenue dans ce passage, il importe de se souvenir que d'Urfé a composé une jfable bocagère en vçrs non rimes, intitulée la Sylvanire ou la Morte-vive; quand aii grand druide Adamas, c'est ijn des principaux personnages dé son Asirée.
C^ dernier ouvrage était tellement célèbre, qUe son titre a été employé par notre auteur comme une sorte de nom commun pour^ésigner un roman quelconque : « Le vieillard avoit permis à Taînée de lire certaines fables amoureuses que Ton composoit alors, à peu près comme nos romans, et Tavoit défendu à la cadette, lui trouvant, l'esprit trop ouvert et trop éveillé. C'est une conduite que les mères de maintenant suivent aussi : elles défendent à leurs filles cette lecture pour les empêcher de «savoir ce que c'est qu'amour : en quoi je tiens qu'elles ont tort; et cela est même inutile, la nature servant d'As/r^(?(i). »
-Il eût fallu recueillir ce passage des Rieurs du Beau- Richard :
Qui ne riroit de ces coquettes
En qui tout est mystérieux,
Et qui font tant ies Guillemettes } (2)
M. Walckenaer met/en note : « Les impertinentes, les innocentes, » ce qui n'est pas synonyme ; je crois que ce mot s'applique plutôt à une dissimulée, et, cbmme on dit en plaisantant, à une sainte n^itouche.
Oudin, dans ses Recherches italiennes et françaises, rious indique une chanson dont il ne rapporte que les deux premiers mots : O Guillemelte ! Au commencement desaXLV* lettre amoureuse, Voiture en cite le couplet principal en ayant soin toutefois de le" modifier de manière à^Ce qu'il s'applique mieux à son sujet :
(i) Psyché, liv. II, tome I, p. 425.
(2) Prologue, ytt% 10.
Il vous sied fort bien" de rire, Vous estes en belle humeur, MaisyBuoy que vous puissîer dire, Voiwc a bien du bonheur
?u'il ne sçait pas ous vos esbas GMi//emtf«e, la, la, la !
Qu'il en auroit de mal!
. C'est probablement à la même origine qu'il faut ràfyporter le nom sous lequel très-honnête ei très-divertissante chienne dame Guillemette, petite levrette de la sœur de Scarron, a passé à la postérité. On s'explique ains'i ce vocatif majestueux : O Guiliemette, qu'on rencontre dans la dédicace quel le poète burlesque Jui adresse ; ce n'est plus seulement une marque de respect, mais une allusion alors plaisante, au premier vers ^é la chanson.
C'est peut-être ici le lieu de dire un mot des chiens célébrés par La Fontaine. Les commentateurs, imités en cela par M. Lorin, ont indiqué soigneusement-rêtymologie probable des noms de ces^ animaux, maïs de façon à laisser supposer que La Fontaine en. pouvait être l'inventeur; il n'en est rien. De Laporte nous dit : « J'ai accompagné les épithètes du chien de .plusieurs noms propres, comme Souillard, M iraud, Greffier ei autres, que j'ay apprins dans les livres .de vénerie avoir esté chiens de bonne race(i). » Ailleurs, à cette énu- ^i^ration il ajoute Briffautii).
Il eût été bon aussi d'indiquer les formes particulières que La Fontaine donne à certains noms. Dans sa correspondance, il dit toujours Chaury pour Château- Thierry, excepté lorsqu'il écrit à des' personnes fort considérables; ilne faisait^ du reste, en cela, que. se conformer à un usage encore pratiqué a-ujourd'huî par les habitants de cette ville. En écrivant Virville au lieu de Viriville, il suit aussi- une coutume assez générale :
(i) Lts EpithètêSy avertisscYuent.
(2) Ihid.f au' mot chien.
270 ESSAI SUR LA LANGUE DE. LA ^QNTAINlT
Je veux chanter haut et net 4
' i Virville, Hervart, Gouvernet(iJ.
M.'Walckehaer observe que la suscription porte également A Mesdames dHervariy de yirviUe et dé Gouvernei^ et que VeTgiex écrit Vireville. Notre auteur aimait forf'fces noms propres à variantes qui' rendent plus d'une fois service au poète, et il en convient avec sa gré^ce et sort enjouement habituels : <« Est-ce Mont- Ihéry qu'il faut dire, ou Montlehéry ?... C'est Montlehéfy quand le vers est trop court, et Montlhéry quand il est trop long. » . ^
C'est en vertu de ce principe qu'il d^sigtie sans scrupule un même personnage par toutes les formes que son nom peut recevoir.r.Cette 4nne qu'il ne veut point transformer en Sylvanîre, il l'appelle sans scrupule Annetie^ lorsque la rime l'exige (2), et dans son conte^ intitulé le Cupiet^ il nomme en pareil cas Mjàdsîme AntiQ Ndndn(}).
' M. Lorin, on Te voit, pêche surtout far omission ; îl était fort naturel que, s'occupant"d\Htiérature et faisant même jpàrfois des fables agréables, il lût La Fontaine en prenant des notes, et qu'il cctmposàt ainsi un répertoire i son usage ; itiais il aurait dû se garder de le communiquer au public. Ce travail a un' caractère tout privé', tout individuel, et ne peut' être véritablement utile qu'à* jSon auteur; il. n'offre oulle garantie, nulle certitude : de ce.^qu'on y fencontre un mot sans^ intérêt, on ne peut conclure qu'une locution curieuse/' qui ne s'y
(i) 1691, tome II, p. 756.
'%)' Ur/. IV, c. lY, 5a.
l) Uf. IV.e. xiiys.
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trouve pas, n'ait point été employée par. La Fontaine ; fo^ n'a là qu'un choix arbitraire, restreint, si l'on peut appeler chçix un recueil dépourvu de méthode et composé sans but déterminé.
Les faits se présentent toujours isolément sans que rien les rattache l!un à l'autre : c'est, dira-t-on, la condition nécessaire de tout vocabulaire, certes ; mais il est facile de remédier, d^sl..une certaine mesure, à ce genre d'inconvénient. Dans son Lexique de la langue de Molière, M. Génin a cherché ày échapper au moyen de nombreux renvois ; on pourrait aussi présenter, dans la Préface d'un semblable travail, l'ensemble des principes littéraires et grammaticaux. dont les articles particulrets fourniraient le développement et les preuves. Ici, rien de tout cela n'a été fait m même tenté. L'avertissement ne contient aucune remarque importante ; on y trouve la preuve de l'absence complète, de ces études comparées, si indispensables lorsqu'on veut approfondrr;laiangue d'ujn grand écrivain. L'auteur n'a pas assez observé, l'étroite parenté littéraire des grands génies du siècle de Lours XIY*:; il n'a pas remarqué qu'^â chaque instant la tournlire qui -nous surprend chez lia Fontaine, se retrouve nonseulement chez Molière, mais chez M Oie de Sévigné, parfois même chez Bossuet ; il se fie sur parole à la .réputation 4e régularité absolue que certains grammairiens ont faite à la littérature du x vu', siècle; cela l'expose aux plus singulières njéprises. Il lui arrive par exemple d'opposer aux vives allures du fabuliste le style 'compassé de Pascal. L'ap>r préciàtion a certes de quoi surprendre, et il est vraiment regrettable que M. Lorin n'ait pas même jugé à- Dropos de nous dire si elle- s'applique à ces Provinciales, %\ pleines de hardiesse et d ironie, ou à ces Pensées sJCprofondes, mais si heurtées, q-ui sont comme le testament littéraire et philosophique du plus atidacieux génie des temps modernes. . ;
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Molière et: des Gfarnmairietis ^'^
Tout semble dit su^r les emprunts de Molière : aucune source ne paraît avoir été négligée par ses qpmfnentateurs ; ils nous ont fait connaître par le menu les çomédiçs ou. les récits romanesques qui lui ont fourni le fond ou les. détails de certaines de se^ pièces. Mais ce n'est pas là', à tout prendre, ce qui nous révèle le mieux les secrets de sa composition. Qu'il ait su faire un choix habile dans des ouvrages d'un genre analogue au sien, cela n'a rien de fort "extraordinaire, mais que^ transportant sur la scène des passages tirés d'ouvr.ages purenierit techniques, de traites grammaticaux par, exen^e,. il ait su leur communiquer ce mouvèrhehl, cett^^Jrivacite qui contribuent si fort au succè% des ouvra^^ comiques,' n'est-ce pas l'iadication la^plus significative de ses procédés de travail, la marque Ta plus caractéristique de son génie ? *
Il a le don de^trouver, ei) toujours ses trouvailles l'emportent erî gaieté sur les inventions de 1^ fantaisie la pjus folié. * X
' V6ici, par exemple, une étymologie du docteur de la Jalousie de BarbaUill^ (se. vi).
— Savcz-vous d'où vient h mot bonnet?
— Nenni.
— Cela vien< de bonum'est, bon est, voilà qui est bon, parce qu'il garantit xle& catarrhes et fluxions.
Qui ne serait tenté de croire à une parodie de la
(i> i8^. Conférence faite à la Société scientifique ^t littéraire Heslaimuteurs de -France.