‹ Etudes de langue francaise [microforme]Chapitre 3 sur 46 · LANGUE · texte numérisé non relu

LANGUE

retranchant de la liste des pronoms, on le plaça dans le cKfpitre des adjectifs.

11 faut opérera l'égard de t article un cH^gément du môme genre. . - ; -

V article à été longtemps défini : « Un petit mot qui se place devant les substantifs dont il sert à déterminer le genrç et le aombre. » «

Cette définition prêtait beaucoup a la critique. ' ' ■ • Dire que \ article est un « petit mot », ce n'est pas le distinguer, le. séparer, c'est au contraire le confondre avec une foule d'autres termes oui «>nt aussi de petits mots, et'dont on n'a jamais eu, à cause décela, l'idée de faire upe partie du discours. D'ailleurs, rendons-leur cette justice, les grammairiens n'eurent pas le courage de se. montrer fidèles à leur principe, et de classer, ce qui eût été logique, tous les mots de notre langue d'après Jeur longueur.

En examinant attentivement la seconde partie de la définition, on ne la trouve pas plus juste que la première. L'article ne sert pas à déterminer le genre et le nombre des mots qu'il accompagne. Le singulier le^ la, pourrait'*' à la rigueur faire illusion, mais ii en est tout autrement du pluriel. Comment croire que lorsqu'on dit les hommes, les femmes, ce mot les, qui ne change pas, sert pourtant à indiquer le genre? Et si l'on accepte un instant une pareille définition de l'article, comment l'appliquer à l'anglais ihe^ qui né prend auciin signe de nombre ni de genre î^ L'anicle'a donc nécessairement unje autre fonction que de faire connaître le genre des noms qu'il accompagne : ce qu'il détermine, c'est l'étendue de leur signification ; par conséquent, il est, comme ce, un véritable &d']ech( déterminatij. Clest chose reconnue depuis longtemps ;„ mais,, à l'exception^de M. Lucien Leclair(i),

(i) Grammaire de la langue française ramenée aux principes les plus simples. -- Paris, Belin, i86é, in- 12, p. 3 et i5.

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DE L ENSBIGNBMBNT DB NOTRB LANGUE

les aiij^^uFs de grammaires élémentaires ont eu le tort de ne le point classer parmi les autres adjectifs déterminatifsy et de continuer à en faire une partie du discours.

Le participe mérite moins encore peut-être que l'article d être considéré comme une des parties du discours.

Tous les grammairiens^ sans exception, le reconnaissent comme mode impersonnel du verbe et lui donnent placèf à ce titre, dans la conjugaison. Sous quel prétexte peuvent-ils ensuite en faire un chapitre à. part au lieii d en parler simplement dans celui du verbe)

Le pronom exigera, au contraire, un .peu plus dje développements qu'il n'en reçoit d'ordinaire, ^

Le chapitre (jui lui est consacré est enseigné aux enfants avant qu'ils sachent à aucun degré ce que c'est qu'un sujet ouoin complémeint : //, le^ «i/, leur dit-on, sont des pronoms de la troisième personne ; mais on se garde de leur faire comprendre 1 usage $i différent de ces trois mots.

Qui ne voit que dans cette phrase : ^ U le lui a dit » le pronom de la troisième personne est employé successivement d'abord comme sujet, ensuite comme complément direct, enfin comirie complément indirect, et qu'il importe de faire connaître ces divers emplois?

Le latin a trois genres : le masculin^ le féminin et le neutre; le français n'a conservé que les deux prefniers^, dans lesnoms et dans les adjectifs, mais dans les pronoms * il les a gardé tous les trois : (W(if-ci, cd//!$^f, ceci ; celui-là, celle-là, cela. Celui-ci^ celui-là remplacent les noms masculins, celle-cj, celle-là les noms féminins; il n'en est pas de môme de ceci, cela, qui ne peuvent remplacer ni le mot homme ni le tuoi femme, mais qui s'appliquent à un objet dont on ignore la nature : qu'est-ce que cela^ ou k^ (juelque chose qu'on vèul rappeler : je lui ai dit cela, ceci prouve que...

Ceci, cela, ne sont, par conséquent, ni masculins, ni

34 DE L ENSEIGNEMENT DE NOTRE LANGUE

féjninins, chacun de ces deux mois n'est m Cun ni l'autre, il est neutre (neuter) c&r tel est précisément le sens ^ de, cette expression en latin.

Parfois la forme neutre du pronom français se confond avec la forme masculine ; mais:les sens particuliers aux deux genres n'en restent pas mcîîns distincts. Ainsi,

Jpns cette phrase : a Je ie vois m, 'si l'on vient dedemaner : « Voyez-vous Charles } » le tient lieu du prononi masculin y//am ; si au contraire « je//^ vois » répOTid'à une (Question générale comme : « Voyez-vous ce qu'a- . mènera cette démarche ?' » le remplace toute une proposition et équivaut, par conséquent, au pronom neutre illud.

Cçtte remarqiie a déjà été faite par M. Phîlarète Chasies, qui a formellemèïit proposé d'admettre le neutre daiAles pronoms français (i). \

C'esilà line nouvea^ité légitime tirée de la constitution même de notre langue, indiquée dans lagrammaire élémentaire^ et développée dans la grammaire hislortquey . elle fera dispafattre plusieurs singularités apparentes. >

Avec un tel point de départ on*lP?t5lit sans peine ia question si longtemps controversée : une femme, à qui 1 on demande si elle est malade, doit-elle répondre : Je .'la suis ^ ou je le suis ^ - ^

Il est évident qu'il faut dire je le suis, mais ce pronom le, bien que sa forme se confonde avec celle- du pronohi mas\ilin, est en réalité neutre et tignifie cela y ce aue vous ai>e^ dit, c'esi-k-d'ire malade, 'i

&i le chapitre du pronom se trouve un peu plus étendu dans notre Grammaire élémentaire que dans les autres ouvrages du même genre, d'autres chapitres son! par contre, assez 'lîotablemeçit abrégés et, en particulier.

(i) De Ha grammaire en France, en téie de la Grammaire natio" nale^ par MM. Béscherelle cp Liuis de Gaux, 4» édition. — Paris, Simon, i847^gr. ia-8*, p. 6. *

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DB l'eNSEIGNBMENT DE NOTRE LANGUE

f un- des plus longs et des plus difficiles, celui du verbe.

Dans les verbes latins les divers changements de personne, de temps et de mode de fe conjugaiso^ active et de là conjugaison passive, sont exprimés(par un nriôme mot dont les terminaisons seules varient : amo (j'aime), a/wflr^ram (j'avais aimé), amorÇ)e suisaimé);etc.

Cependant trois te/nps du passif, le par/a i f, ]e pJùsque-par/ait et \e futur passé, manquent tant à l'indicatif qu'au subjonctif de formes particulières ; on y supplée? à râîde du participe passé et des temps du verbe esse (être) : amatus sum (je fus aimé), amaius sim (que. j'aie. été aimé), amafus eram (j'avais été airté), amatus essem (que j'eusse été aimé), û/na/i/s ero (j'aurai été aimé).

Cet expédient, tout exceptionnel en latin, s pris une grande place dans notre langue; ce qui es^la conséquence de son caractère profondément analytique, que nous faisions remarquer il y a un instant en parlant du substantif(i). ^ *',

Le verbe passif n'exisie pas en français; l'idée qu'il exprime ne peut être rendue que par des locutions formées d'un participe passé accompagné des divers temps du verbe être : je suis aimé, fêtais aimé, etc.

Quant au ^perbe actif bien qu'n renferme un plus grand nombre de temps que le verbe latin dont il ÇLSt dérivé, il ne possède de formes particulières que, pour les principaux d'entre eux ; il y suppléé, pour les autres, à l'aide de locutions dans lesquelles le verbe avoir joue le même rôle que le verbe ^/re à l'égard du passif': fai aimé, j'avais aimé, f aurais aimé, etc.

Les temps qui ont une forme qui leur est propre, Qomn^ faime, j aimerai, sont appelés. par les grammairiens /tf/w^5 s/m^^/^s ; ceux qui ne peuvent être exprimés Iju'à l'aide du verbe ai'io/r,x:omme/"'a/ aimé, j* aurai dimé^ sont appelés temps composés. Je ne vois aucun inconvé-

(i) Voyexci-<Je»uiptge,i8. " ^ ,

j6 DE l'enseignement de notre langue

nient â adopter ces dénominations, pourvu toutefois qu'il reste bien entendu que ces temps composés ne doivent pas être considérés comme une partie intégrante du verbe, mais seulement comme un ensemble de locutions verbales complémentaires.

Nous devons faire ressortir dans l'étude de la grammaire, et surtout de la grammaire élémentaire, le petit nombre de formes synthétiques particulières à riotre langue; quant aux diverses locutions par lesquelles on a remplacé les temps du verbe latin qui n'ont pomt passé en français, elles ne méritent qu'une mention des

plus sommaires.

Après avoir perdu l'habitude de décliner les noms français et de- déclarer que de la muse est un génitif et à la muse un datif, on ne peut continuer à affirmer sérieusement que fai aimé est une forme active et /a* été aimé une forme passive. .

Pour le passif nos gt'ammairiens se sont montrés accommodants ; ils ont eu la discrétion de n'en donner qu'un modèle : être aimé, et de ne point nous indiquer ceux des autres conjugaisons : être averti, être reçu, être rendu; ce qui ne serait cependant pas plus absurde que de conjuguer les verbes actifs comme ils le font.

En effet, les temps composés n'ont été répétés dans tous les modèles des diverses conjugaisons, bien qu|ils n'offrent jamars ni le plus petit changement m h moindre irrégularité, que pour conserver mtact le paradigme

du verbe latin. * ' ' . j *

Ayons le courage de ne pas^ous astreindre éternellement à cette routine, et de faire quelque chose de plus court, de olus -clair et de plus. scientifique à la fois. Bornons la coh)uçaisotn française aux temps simples, les seuls qui la constituent réellement; donçons^ies verbes avoir et être k leur rang, parmi les irréguliers de la troisième et de la quatrième conjugaison ; enfin ayons grand soin d'indiquer que ces deux verbes, se dépouillant de

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DB L'BNSEIGNBMBNT DB NOTRE LANGUB

leur sens propre et particulier, qui consiste pour avoir \ ■' ' ■ à exprimer la possession « fat une terre », pour être, à exprimer l'existence « je pense, donc je suis », prennent souvent une signification beaucoup plus générale et affaiblie, e| qu'employés alors dans les temps composés des autres verbes à titre de simples auxiliaires, ils ' servent l'un, avoir, à compléter l'actif : fai aimé, fautai aiméyV&uiTtyJiret à composer le passif tout entier : je suis aimé, €tc%.

Si l'on veut ensuite être un peu plus complet et plus exact dans l'examen des temps composés de la langue française, il faut remarquer qu'avoir et être ne sont pas les seuls auxiliaires Qu'elle emploie.

Alier^ suivi de l'innnitif, sert d'auxiljaice pour former le futur ; je vais partir, 11 est évident aue dans cette phrase a//^rn'apas plus sa signification ordinaire qu avoir eiêtre dans, f ai aimé ou je suis ùiirié. Enfin, venir de, suivi d'un autre verbe, sert à indiquer un temps passé qui ne s'est écoulé que depuis péuT^Ce sont là des locutions verbales, indispensables à signaler et dont l'explication, donnée dans la Grammaire de Condillac (r^, n'a point passé dans celles qui lui ont succédé.

Un seul motrf a fait négliger ces tournures si dignes d'attention ; elles ne se trouvent point dans le latin classique, elles ne figurent pas dans sa grammaire.

Il faut employer avec circonspection les expressions sif.ouvent répétées dans nos grammaires, de temps primiiifs, temps dérivés, formation des temps, qui donnent aux enfants des idées fausses. . /

Un. temps n'est pas plus ancien qu'un autre et ne saurait en être ni le patron ni le modèle: ils ont tous été créés à la fois et parallèlement. Les meilleurs et les plus instruits des grammairiens modernes le siàvent et même le disent ; mais ils n'en continuent pas moins à

(i) Œuvres de Condillac, Pari|| Houel^ 1798, t. IV, p. ai 1.

DE l'enseignement DE NO^RE LANGUE

se servir des termes que nous voudrions voir disparattrç.

L'un d'eux, M. GuéràrcJ, dont les ouvrages sont fort ' supérieurs^ à ceux qui 4es ont précédés, après avoir employé ces dénominations dans sa Grammaire élémentaire Qi les avoir répétées dans sa grammaire complète, est pris d'uh fort iégitime scrupule et fait en note la déclaration suivante : i ^

« Lés règles de dérivation que nous indiquons ici sont purement artificielles ; c'est un moyen mécanique d'aider l'élève à former les temps (i). »

Nous sonjmes tout disposé à savoir beaucoup de , gré 4 M. Gpérard de 'cet aveu ; mais -n'est-il pas dé natyre à surprendre les élèves, qui apprennent ainsi, tout à coup, que la. théorie étudiée par eux depuis plusieurs années ne repose sur rien, et que tous leurs efforts n'ont abouti qu'à se surcharger la mémofre de notions arbitraires, JHgées telles par celui qui les leur a enseignées? " ».

Puisque tout le monde tombe d'accord de l'inexactitude de ces régies, il est inutile de les considérer dans leur principe; mais il n'est peut-être pas sansjntérêt , d'examiner, en, prenant pour guide ^ l'ouvrage de M. Guérard, si elles ont dumoins de l'efficacité comme . moyen mécanique -et si elles apportent en réalité quelque aide .aux élèves.

La grammaire que nous venons de citer nous signale, comme la plupart des traités analogues, cinq temps primitifs « qui servent à former les autres dans les quatre conjugaisons. » - .

De ces cinq temps primitifs, nous n'en reconnaissons que deux :

" r Lq participe passé, qui forme avec avoir les temps cûaipû;>6s du verbe actifs et avec être le verbe passif tout entier. •

(i J Cours complet de langue française , par M. Guérard, deuxième parue. Grammaire et compléments, i5» édition, 1867, p. 41, note i.

■•■IMMIIHIII

DE L*EI^SE1GNEMENT DE NOTRE LANGUE

1* V injinifif q\i\ sert à former le futur et le conditionnel; mais à l'aide d'un procédé tout particulier, exclusivement propre aux hkpgues néo-latines et qui n'a rien de commun avec ceut qi^ 'indiquent les grammaires élémentaires (i). •

Ces réserves faites, il nous reste trois temps primitifs destinés à former quatre temps déj'ivés, ce qui est, pour un moyen mécanique, un résultat assez médiocre ;. encore le fonctionnement en est-il imparfait et compliqué : ainsi, le présent de rindicatif,\ mis cependant au nombre des t^mps primitifs, ne peut former ses trois personnes plurielles qu'à l'aide du participe présent ; et, malgré cette intervention inattendue, on ne peut rendre compte de la formation de la troisième personne plurielle du type même de la troisième confugaison : ils reçoivent^ considérée, en désespoir de cause, comme irrégulière.

Enfin la règle suivante nous paraît plus extraordinaire encore que tout le reste :

« Du présent de t indicatif , on forme pmpératif en 6tant les pronoms, />, nous, vous.

Indicatif

J'aime . .

Nous aimoris Vous aimez

Impératif

aime aimons aimez. »

Comme on nous prévient d'autre part, à l'impératif, dans la conjugaison même, que ce mode n'a point de première personne, c'est faire croire à l'élève que par la suppression du pronom je on peut métamorphoser une première personne en seconde personne, transformation grammaticale à coupsùr assez curieuse. -

Telles sont les merveilles de la mécanique !

C'est là encore un des résultats de l'application incon-

(i) Voyex, ci-aprè$, pages 76 et 77.

DE L ENSEIGNEMENT DE NOTRE LANGUE

sidérée' des procédés de la grammaire latine au (rançais.

Fausse relativement aux deux langues, la théorie de ' la formation des temps a, pour le latin, l'avantage d'aider la mémoire, puisque quatre temps primitifs y servent à former huit temps dérivés ; mais, pour le français, cet amas de règles de fantaisie ne présente que des inconvénients et peut être remplacé par deux ou trois observations exactes et courtes sur les rapports et les différences des terminaisons des temps.

Sans donner lieu à des changements aussi importants, les chapitres consacrés aux mots invariables contiendront toutefois un bon nombre de modifications de détails sur lesquelles il est inutile d'insister ici. ^ .

,Nv4..

Quant à la grammaire du degré supérieur, qui doit, suivant nous, être une véritable grammaire historique^ il ne suffit pas qu'ainsi qu'il arrive aujourd'hui dans la plupart des ouvrages de ce genre, elle contienne plus de règles particulières et d'exceptions que la. grammaire élémentaire, qu'elle soit en un mot, suivant la naïve expression de^rertaines gens, qui considèrent ce terme comme un éloge, plus compliquée.

Son but principal doit être de faire comprendre, aussi bien que le permet l'état de la science, les principes

DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE 4I

des règles d6n^née§ dans le premier ouvrage, d'en faire conna^e avec plot d'étendue et de détails les diverses ^ applications d'indilper \m vraies causes d^ exceptions et de irrégularités apparentes:

Mais il importe de ne point confondre M grammatr^

' hiUorique de notre langue avec l'histoire de la formation de notre vocabulaire ou avec la grammaire de l^ancien français, ainsi qu'on l'a fait dans quelques ouvrages récents, fort rem^rq^uables d'ailleurs.

Une ^mnfmaire historiqu/ pratique doit prendre notre grammaire actuelle telle qu'elfe est, indiauer l'origine et

^ pariois^a date précisedes règles aujourd'hui reconnues et observées, enfih, expjiquer et rèsoudrp les anon^alies et les exceptions en lés signalant comme des vestiges et des débris de divers états de la lafigue.

Ainsi entendue, elle (^viènt le complément naturel et nécessaire de l'excellent dictionnaire de M . Littréf^ qui n'est pas non plus le vocabulaire complet de notre Jangue à toutes les époques, mais seulement celui du français die notre temps, éclairci par le fapprochemeijt dès-formes et des sens actuels avec ceux qui ont été employés jadis.

. La nécessité, indispensable même pour l'enseijjnement primaire, de ne plus avancer de faits sans en mdiquer la cause, commence à frapper tous les bons esprits ; et nous :ne saunons mieux faire, pour donner plus de

^oids et d'autorité aux idées que nous défendons, que ae citer celte page excellente, et parfaitenrient appropriée à notre sujet, d'un livre tout récent, où M. Bréaî. l'éminérit professeur du Collège de France, réclame avec autant d'ardeur que^de logiq\)e une réforme générale de l'enseignement. ^ i ,

« Il est certain qu'une règle ainsi formulée : G^n^est féminin quand l'adjectif précède, masculin quand l'adjectif suit, n'a rien qui stimule l'esprit. C'est un cas de

^tératologie grammaticale devant lequel l'intelligence est

42 DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE

invitée à s'incliner. Mais si, lisark La Fontaine avec un de mes élèves, je trouve ces vers);

V Je suis Oyseau : voyez mç^ aisles

^ Vive la Gcnt^fend lesjiirs! (i)*

et que, expliquant ce mot, j'y rattache le pluriel gens et les expressions : les vieilles gens, lès bonnes gens, voie/ ■que l'élève commencera à réfléchir. Je lui dirai al^rs ^ue le sens du mot gens étant devenu de^plus en plus semblable à celui du mot homme, il a été fait masculin, ' excepté dans ces quelques locutions qui étaient trop bien établies par Tusage pour qu'on pût les modifier. L'élève aura une vue sur le passé de la langue et il n'en retiendra que mieux la règle (2). »

Ajoutons Que, par suite d'une assimilation du même . genre entre homme et personne, ce dernier mot a luimême été suivi assez fréquemment chez les auteurs du dix-septiéme siècle d'un pronom masculin :

« On rend une personne insensible quand on le reprend trop ( 3 ). »

« C'est de ces sortes de personnes que le Seigneur a crédit qui/s seroient sauvés difficilement (4). »

Un seul fait incontestable allégué à propos, résoudra souvent d'uhe manière définitive plusieurs questions, depuis longtemps controversées :

J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux.

dit Chicaneau dans Les Plaideurs (5), ea racontant & la comtesse les diverses phases de son procès. Là-dessus

(») Livre II, fable 5.

(2) Quelques-mots sur i Instruction publique en France, par Michel Breal.*— . Hari< Hachette. 1873, p. 46.

(3) Racine. Li\^res annotés, tome VI, p. 307, édition de M Mes- ' nard.

(4) Racine Des saints Martyrs d'Alexandrie, tonac V, n. 5oo.

(5) Acte I, se. vu. .

DE l'enseignement DE NOTRE LANpUE 43

les commentateurs sont fort empêchés et les grammairiens très perplexes : ils font à ce sujet les plus sing\ilières suppositions du monde ; et Charles Nodier luimême, assçz versé cependant p6ur l'époque oij il écrivait, dans la connaissance de notre ancienne langue,' ne sachant comment se tirer de c^tte difficulté, avance que lettres « est... masculin ali pluriel dans ce solécisme de "^ chancellerie : /(^//r^s r(jçj^aw;i:(i). »

Les expressions grand messe, grand ville, grand place, g^mnd mère, n'ont guère paru Wioins embarrassantes.

A bout dé conjectures, les grammairiens se sont imaginé qu'il y avait dans ces adjectifs un e élidé qu'ils ont remplacé par une apostrophe, dont toutefois ils n'ont osé affubler la mère grand du Peiit-Chaperon rouge.

L'explication de ces prétendues bizarreries est des plus simples.

En latm les adjectifs^ de la première et de la seconde déclinaison ont une termrnaison particulière ' poufMe masculin et une *utre pour le féminin : bonus, bon^ei ces deux terminaisons ont persisté eh français : bori, bonne. •». .

Généralement au contraire ceux de la troisièrtie déclinaison n'ont qu'une seule terminaison pour le masèul^n et pour le féminin : regAlis, regglis; grandis, grandis.

L'ancien français, calqh^sur le latine n'avait aussi qu'une seule terminaison pour ces adjectifs : on disait le palais royal, la maison royal; le grand p^r&f la grand mère, etc.

-Lorsque par analogie, on a ajouté dans ces adjectifs, ainsi que dans tous les autres, un^ muet au féminin, les^ locutions populaires et celles qui, comme lettres royaux, appartenaient à une langue technique, ne furent poinL modifiées et conservèrent la trace de l'ancien usa^.

!^(i) Examen critique des Dictionnaires de la langue française. -^ Paris, Dclangle frères, 1839, ir»-8», p. 248. \

4 DE l'enseignement de notre langue

Cette curieuse observation n'est point du reste aussi nouvelle qu'on le croit et nos grammairiens auraient pu en Drofiter depuis longtemps, car Patru, ce connaisseur si délicat de notre langue, l'avait déjà faite, mais sans y insister, xians ses notes sur las Remarques de Vaugelas(i).

En lisant avec soin les ouvrages de ces observateur^ attentifs et minutieux, on s'aperçoit qu'ils avaient assez 'profondément étudié l'histoire de notre langue; mais, comme ils ne s'y étaient pas appliqués particulièrement, on n'a pas employé d'abord le petit nombre de matéria-.jx utiles qu'ils auraient pu fournir, et qui ne nous frappelt que depuis qu'o^ les a retrouvés par une autre voie, et mis- en lumière dans leur ensemble. ^

Vaugelas a, beaucoup ^us fréquemment qu'on- ne serait disposé à le croire, de ces aperçus heureux, au .milieu desquels, indifféjpant en app'arence, ou plutôt intimidé pai- la crainte de paraître pédant, il s'arrête tout à coup, mais qui, vérifiés parTérudilion moderne, ont leur place nécessaire dans une grammaire historique.

Cette tendance curieuse de notre langue qui a fait succéder j<^ lendemain à fen demain et qui pousse encore invinciblement les cuisinières à dire le levier au lieu de l'épier, a été rlinsi indiquée par lui avec beaucoup de, justesse dans sa remarque intitulée :

<«^'///afi/ dire landy ou landit. »

(^<^1 est'certain qu'hedera, cette feuille tousjours verte

s'est longtemps appellée en Frairç^ois hierre, il ne faut

que lire les vieux Autheurs pour- en estre asseuré, et

mesmes ÏAhbaye d^Hierre, s'appelle en latin hedgra; on

(i) « Nos ancêtres disoient' frratiJ a^c un f, tant au féminin qu'au masculin... ils dirent grand avec un d aussi bien que grant avec un / et les joignoicnt ensemble avec les substantifs lémjnins sans apostrophe. )-

(Kuvres diverses de M^ Pairu. 4» édition. — Faris,N.-P. Arma/îd, M pCC X;iII. in-'4-, tome II, p. 5f'4.

DE L ENSEIGNEMENT DE NOTRE LANGUE

a donc esté long-temps, que Ton disoit thierre^, pour la hierre, à cause que Yc et. l'a de l'article masculin et du féminin se mangent, comme chacun sçait, deuant la voyelle du mot suiuant ; mais depuis on en a fait vn seul mot lierre; et alors il afalluluy donner vn nouvel article et dire le lierre.

« le sçay qu'ily enad'autres exemples indubitablesen nostre langue, qui ne se présentent f>as à point nommé, quapd on en a besoin, mais ie suis asseuré qu'il y en a. Et delà est si familier à la langue Esipagnole, que ce n'e/t pas vne merueille si la nostre en fait autant, car en tous les mots que les Espagnols ont pris, de l'Arabe, qui commencent par al, comme alcoua^ algua:(il, almohada, alcalde, alcayde, et une infinité d^autres, quoy que cet a/, soit l'article Arabe, on n'a pas laissé d'y adjouster l'article Espagnol et de dire, elalcoua^ elalgua:{ii^ el almohada, etc. » (i).

A cette Jiste de mots arabes introduits dans l'espagnol et dont quelques-uns sont entrés dans notre langu^, on peut ajouter alcoran, dont on s'est avisé, seulement à partir du dix-huitième siècle, de supprimer l'article arabe pour en faire/^ Cora/z, ce qui faisait dire avec raison à Charles Nodier, fort opposé à toute innovation dansée langage : « Doit-on reléguer l'ancien nom de Vaicoran, au nombre des niots passés de mode } pui, si l'on étend ce principe aux mots alambic , algèbre, aimanach, €t à leurs codérivés,^ autrement ce sera là une réformeinutile, comme toutes les réformes partieiles(2)*)>

Parfoi%|d'Jailleurs l'addition de a/ ajoute au mot primitif une nuance toute particulière : ainsi Vaïchimie et la chimie sont dcu^C scieiices fort différentes.

Nous avons déjà vu que les pronoms français ont en réalité trois genres, comme en latin, et qu'ils conservent

(i) Edition de 1647, P^H^s 517 et 5i8.

(2) Examen critique des dictionnaires de la langue françoise. — Pans, Delangle frères, 1829, iu-8«, p. 39.

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4^ DE l'enseignement de notre langue

des traces de décHnaison. Il importera d'insister dans làUramnaire historique sur toutes ces particularités et d expliquer par là beaucoup de faits importants qu'on ne remarque pas, ou dont on ne peut se rendre compte. Auifc peut s'employer, soit comme sujet, soit comme complément; mais autrui Qsi toujour-s complément d'un verbe ou d une préposition, et n'est jamais sujet d'une pnrase. Cette forme indique un cas régime de notre anc.enne angue ; et, malgré les révolutions que celle-ci a subies, la persistance de son génie est telle que l'emploi du mot n'a pas sensiblement varié, et que le plus Ignorant n oserait dire : « Autrui m'&iiaque, autrui we blâme. » " • ^ *

^ Le pronom indéfini on n'est point tiré d'un pronom appartenant à la langue latine On dit y était exprimé, soit par la troisième personne du singulier de l'indicatif passif : dicîtur (li est dit) ; soit par la troisième personne plurielle de j indicatif actif, en sous-entendant homines : dicunt<i\s disent ou les hommes disent).

L'alfemând rend cette Jocution en plaçant 'avant le verbe le mot homme employé au singulier, mais d'une façon complètement indéterminée : man sagt, mot à mot homme du ou on dit, ce qui est exactement la même Chose, car on ou^^m est une des plus anciennes formes de notrç mot homme.

^M.^T ^"^^^i^f^^^ étynïologie a été fort judicieusement défendue par Vaugelas, qui combat ceux de sescontemporams qu, tiraient on de omnis (i). EUe explique très bien le /qui précède souvent le mot on;\es grammairiens se sont longtemps obstinés à considérer cett^lettrecomme purement euphonique : il est plus ^paturel d'y vo. ladiectif 4étermu^tif ou article, qui Cédait le mot 0/2 lorsqu il gardait encore quelque choseNde sa natufe de substantif, i i

(0 Édition de 1647, p. 12. r "*■ " \

DE l'enseignement DE NOTRE LANCUE 47

L'étude historique de la grammaire facilitera singulièrement la connaissance approfondie du vèrbe français.

Après l'avoir comparé au verbe latin, d'où il est presque partout tiré, elle rro^s fera connaître le petit nombre ae points par lesquels il en diffère.

Le futur n'a aucun rapport avec le futur latin. Nul ne songerait à tirer à'amabo\ j'aimerai, ou de levant, je lirai. Jl a été créé avec beaucoup de régularité, mais par un procédé différent et tdîîrpîïTÎÇïïtref^Nous avons dit (i) qu'il se forme de l'infinitit français. C'est Jà un fait réel et lion une invention grammaticale. Quand nous disons : fat à marcher^ j'ai à lire, fai à recevoir^ fai à rendre, i| . y a dans ces phrases une idée de futur ; elles sont la transcription aans un ordre inverse du futur français qui se compose tout simplement du présent 'du verbe avoir ajouté a un infinitif :

Je marcher ai^ je lir(e)ai, je recev(oi)rai^ je rendr(e)ai.

Le conditionnel^ qui n'est point tiré non plus des langues classiques, s'est vformé par un procédé analogue.

La connaissance de l'origine et de l'histoire des autres .parties du discours, notamment des prépositwns et des adverbes, en précisera le sens, et guidera dans l'emploi * qu'on en doit^faire. ^

Sans multiplier ici outre mesure les exemples des applications de détail, contèntons-nous d'indiquer la théorie de la négation, si obscure dans nos grammaires françaises, mais complètement élucidée par un excellent traité de M, Si^hweighaeuser (2) ; mis à profit dans une large mçsur^ar M. A. de ChevalletXj)/

(i) Voyez p. 39.

(2) Be la négation dans les langues romanes du niidi et du nord de la France. — Paris, Didot. i85a, in-8».

(3) Origine et formation de la langue française. — Paris, i853- 1857, 3 vol. in-8% t. III, p. 3a4 cl suivantes.

DB L ENSEIGNEMENT DE NOTRE LANGUE

Il en résulte cju'il n'y a en français qu^ deux mots réellement négatiîs de leur nature : ae et non.

Tous ceux qgi s'y trouvent ordinairement joints et auxquels on est porté à donner aussi une signification négative, ne la renferment pas en réalité en eux-mêmes.

Pas ^ point y dont nous nous servons tous les jours, goutte, qui s'emploie dans la locution familière ne voir goutte^ micy aue Lf Fontaine nous a conservé dans le dicton picard qui termine Le Loup^ la Mère, ei t Enfant (i) :

Biaux chires leups n'écoutez mie Mcre tencheot cKen fieux qui crie.

sont de purs substantifs qui désignent un espace fort restreint, une très petite quantité de substance, et qui, à cause de cela, ont été choisis comme compléments de la négation. '

Personne signifie originairement ^ae/^tt'(//i, tout le monde le sait ; mais ce qu'on sait moins généralement, Wen que dès le xvi« siècle Robert Eîstienne Tait fait remarquer dans' son Traicté de la Grammaire franco t se (2) c'est que rien ne signifie pas nulle chose ^ mais tout au contraire, quelque chose. Il est dérivé de l'accusatif latin r^m, chose, et l'on disait fort bien dan» l'ancien français une rien pour une chose {}).

Ces notions et d'autres du même genre, dont nous ne donnons que quelaues rapides échantillons, seront présentées avec des développements suffisants, et accompagnées de preuves, qui en démontreront, la complète exactitude et permettront d'en profiter en toute sûreté de conscience.

(0 Liv. IV, Fable XVI. • .

(a) A rOliuier de Robert Estjenne (iSSy), in-80. (^) ^ Par loi, fet-il, ce croi-geo bien, ■

Car nus estuet fèrevne rien.

V(PoësJes de Marie de France, publiées par Bi de Roquefort. — Paris, Chasscriau, i8ao, ^ vol. in-««, t. I, p. 190.)

DB l'bnsbignimbnt DB NOTRB LANGUB 49

VoHhograthe aura son traité à part.

Elle a d'ailleurs dans nôtre, pays une importance capitale, et elle est, aux yeux de bien des cens, le seulsigrie certain d'une b6nne éducation. Faciles et indulgents pour tout le reste, ils se montrent intraitables sur ce point. Ils ne se contentent pas de voir un mot écrit suivant Tusage habituel.; Ils tiennent i ce que cet usage soit sanctionné par le Dictionnaire de t Académie fran-^ fflûf^ encore ne font-ils cas cfue de la dernière édition de 'ce livre.

Ne craignez pas d'ailleurs qu'ils poussent la chose plus loin et entreprennent de discuter cette orthor graphe si chaleureusement imposée; ils net connaissent même pas les principes sur lesquels elle repose ; tout ce qui touche 1 la philosophie du langage, à son histoire, levr est étranger ; leur pédaatisme est, comme presque tons les pécfantismes, celui de l'ignorance.

Ce n'es^ que depuis ûeu que c<|tte singulière intolé-

nce trouve occasion d'éclater.

rance

Au xviî* siècle on pouïirait, sans crime, écrire et même faire imprimer un mot de plusieurs manières ; et l'orthographe était encore tellement flottante, entre plusieurs systèmes divers ' et parfois opposés, que beaucoup a écrivains avaient soin d'indiquer en tête de leur ouvrage celui qu'ils désiraient suivre. --.

50 DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE

Quelques-uns des plus illustres prirent même l'initiative de certaines réformes importantes. ' •

En 1065, Corneille, dan5 la belle édition in-folio qu'il donne de son théâtre, distingue Tu du i), et l'f du y; il accentue tous lés ^ fermés, qui ne l'étaient jusqu'alors qu'àia fin dé's nxots ; et ce n'e^t pas safis quelques précautions préliminaires qu'il annonce ces Aitiles innovations, que nous serions portés à croire plus anciennes, et qui ne furent cependant généralement adoptées que beaucoup plus tardai).

Vers le dernier quart du xvii* siècle, en 1674, l'Académie française, résolue à travailler, sérieusement au Dictionnaire qu'elle avait entrepris depuis si longtemps et qui ne parut pour la première fois que vingt ans après, désigna plusieurs de ses mennibres afin dfe déterminer l'orthographe qu'on adopterait dans cet ouvrage. Corneille, dont le nom figure sur la liste de cette commission, n'en partagea point les travaux ; BossUet et Pellisson, au contraire, y prirent une part active et présentèrent de judicieuses observations; mais, moins influents en ces ^natières que ne l'était alors le grammairien Doujat, lîis virent adopter, contre leur avis, beaucoup de règles absolues «t^mal fondées dont plusieurs, encore en usage aujourd'hui, jouissent par malheur V ! bénéfice de la prescription (2).

On le voit, l'orthographe illogique et capricieuse que nous subissons (et que nous i^|^ns bie;i, après tout, de conserver, par le seul motif qu'elle e$t en vigueur), n'a commencé à se constituer d'ûiiç façon quelque peu uniforme qu'après l'apparition ^e nos plus grands chefsd'œuvre, et malgré l'opposition de nos meilleurs écrivains ; tronquée encore pendant tout le xviii' siècle,

Ch. Mariy-Lavcaux. — Paris, Gay/i863, in-18, pages XIV-XXIII.

t os l'enseignement de notre langue 51

^elle ne mérite à aucun point de vue l'importance quasi superstitieuse qu'on lui accorde, et n'indiqu'fe point ainsi qu on le croit, chez celui cjui la pratique avec exactitude, une connaissance satisfaisante de notre' langue.

Dans nos écoles primaires, il est impossible aux élèves et mémcj aux maîtres, de remonter, à l'aide des* livres actuels d'enseignement élémentaire, aux véritables principes des règles ; ce qui en rend l'application aussi difficile Qu'incertaine,

Dans les collèges, l'étude des langues anciennes est i^^ censée conduire à la connaissance de la nôtre. Cela

. serait vrai si ces langues étaient étudiées historiquement ; mais, avec l'état actuel des choses, on peut avancer, sans exagération ni paradoxe, que nos bacheliers èf-lettres ne sont pas tous parvenus à cette correction orthographique inconsciente et routinière, apanage asstiré dés bons élèves de nos écoles.

Pour remédier ^ de tels inconvénients et rendre ces

études plus faciles, chaque grammairien a proposé à son

tour sa réforme orthographicjué ; et, . actuellement

encore, des tentatives fort érudites et consciencieuses

^^ ont lieu en ce sens (i)-

Quant à nous, nous contentant d'expliquer de notre * . mieux les irrégularités de notre orthographe, nous en ferons connaître les origines, nous en indiquerons les courants contraires ; mais, tout en montrant qu'elle est également insuffisante pour peindre la^anuionetation et pour rappeler l'étymoloçie, nous l'accepterons comme un fait, et nous nous garderons d'y rien changer, de peur d'augmenter encore la confusion que nous avorfs pour tâche de dissiper. ' ^

(i) Observations sur l'orthographe française, suivies d'un exposé historique des opinions et des systèmes sur ce sujet depuis tSayjuS'

Îu'à nos Jours, par Ambroifc-Firmin bidot. — Paris, Ambroiseirmin Didot, 1867, in-8». -

mmmmmHm

DE L ENSEIGNEMENT DE NÔTRE LANGUE

L'enseignement de la prononciation jette, beaucoup de jour sur l'orthographe.

Ces deux éludes sont si intimement liées qu'il est parfois difficile de savoir où Tune finit et où l'autre corn- „ mence. ?

Savoir comment on doit prononcer ce qu'on écrit, savoir comment on doit écrire ce qu'on prononce : ce sont jiu fond deux faces différentes d'un même probième.

La prononciation, du reste, tend à se rapprocher.de ^ plus en plus de l'écriture, parfois de la manière la plus fâcheuse.

Ce même scrupule, qui, de notre temps, a fait regarder comme une faute indigne de pardon l'oubli, OAns l'écriture, de là moindre lettré parasite, s'est étendu peu à peu à la langue parlée, par une conséquence fatalq mais logique ; et Ton a cru faire pfeuv€J%l'instruction en prononçant toutes les lettres de chaq^ mot, etv en faisant sonner, sans aucune exception, toutes les consonnes finales, devant toutes les voyelles initiales.

Respect se prononçait d'abord respè {i);L& Fontaine

(i) Le vil iroup^ujie ce grossier vulgaire

Qui à Ihonneiîr Àvnjaux respetfait scorte.

(Ponius de Tyard, terreurs amoureuses, livre III, i. pièce XXI, p. 3i7 de notre édition.) f II lui a pieu auoir resfet non sulemant a mon eage mais a -mon désir. » (Montaigne, Lettre du i H janvier i5go à Henry lY.)

DE L'BNSBIGNBMENT DE NOTRE LANGUE

Sî

l'a fait rimer avec hec(i), ce qui prouve que dans son temps on commençait à dire respec; aujourd'hui il ne manque pas de beaux parleurs pour prononcer r«/>^c/ comme \ impératif de respecter : respecte.

Jusqu'à ces derniers temps on ne faisait sonner la lettre n qu'à la fin des adjectifs immédiatemer\t suivis d'un nom commençant par une voyelle ou par un h non aspiré : ancien ami, vilain homme; aujourd'hui l'on prononce de même les finales des substantifs, au risque de tomber dans l'obscurité : on dit la nation narmée, la population nest grande; et, dans ce dernier'cas, il faut que la fin de la phrase vienne rectifier le sens auquel notre oreille nous «vait d'abord préparés, car en entendant la nation (l'est, nous pensions tout naturellement que la phrase était négative. Il serait grand temps de s'arrêter «ur cette pente, et môme de rebrousser quelque peu chemin; s'il était possible. -

Comme les habitudes dont il s'agit, bornées jusqu'à présent à une seule classe de personnes, n'ont point pénétré dans le peuple, et ne sont pas encore traShsformées en règles écrites, le mal n'est peut-être pas irréparable ; si par bonheur il en est ainsi, un coup d'œil historique sur les principes de notre prononciation, peut devenir le remède le plus sérieux «Me plus efficace. M. Littré a indiqué dans la préface o^îon excellent Dictionnaire (2) ie programme à suivre à cet égard ; sans songera le remplir dans toute son étendue^ nous chercherons du moins à éclaircir la prononciation de notre temps par celle des époques antérieures, et à en bien préciser le caractère et la véritable tradition.

(i) Ce peuple cependant, fort souvent en furie

Pour la Dame étrangère ayant peu de resptCy Luy donnoit fort souvent d'horribles coups de bec (La Perdrix et les Coçs— Livre X, fable vu.)

(a) PageXII-XV. ^ * ^

DE L ENSEIGNEMENT DE NOTRE LANGUE

Lsi ponctuation est peut-être de toutes les parties de, la grammaire celle sur laquelle on est le moins d'accord.

Si nous lisons la même page de Bossuet, de Pascal ou de Fénelon, dans plusieurs de ces belles éditions publiées, sous le premier Empire ou pendant la Restauration, chez nos meilleurs imprimeurs, nous sommes frappés des différences considérables que présente la manière dont elle est ponctuée.

Si maintenant nous comparons Tune de ces éditions aux éditions originales, les différences, encore plus nombreuses, ne portent plus seulement sur de menus détails, mais sur l'ensemble tout entier et sur le principe même qui a servi de. point de départ. \

Ce qui frappe4out d'abord, c'est qu'au xVii» s'ècle on répétait les signes beaucoup moins souvent que de nos jours ; et, bien qu'autrefois, comme aujourd'hui, l'arbitraire et la fantaisie de chacun jouent en cette matière un rôle considérable, on ne se trompera guère en disant qu'en thèse générale l'ancienne ponctuation est plus faite pour la voix et le débit, la nouvelle pour l'œil et pour la lecture silencieuse et personnelle.

La première marquait largement les divisions principales, la seconde fait ressortir jusqu'aux moindres incidentes.

Enfantée par les grammairiens du xviii* siècle, elle peut, sans inconvénient, s'appliquer aux petites phrases mcisives et morcelées de cette époque, et convient pour

DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE 55 .

le langage à courte haleine du pamphlet et du journal ; mais c'est un véritable- contre-sens de la transporter aux orateurs du xviii* siècle et surtout aux chroniqueurs et aux historiens des époques antérieures. En effet, elle découpe et détaille trop, et donne indiscrètement, comme en une photographie, un relief exagéré à des portions secondaires, tandis que les grandes lignes s'atténuent et s'effacent, et que, par suite, l'ensemble s'obscurcit.

Nous avons donc à rechercher ce qu'il y a de mieux à faire pour le jpfésent ; à guider le lecteui* ati nsilieu des divers systèmes proposés, et en même temps à insister vivement sur la nécessité de conserver à notre ancienne littérature, en cela comme en tout le reste, sa véritable physionomie.

Tout cela n'a trait qu'à l'enseignement grammatical.

Le plus important, le plus difficile, et surtout le plus neuf, seraii de CTéer ï étude pratique du vocabulaire.

Pour y parvenir par la bonne et véritable route, .il faudrait se livrer à un examen général et rapide de l'histoire de la formation de notre langue depuis son origine jusqu'à la fm du xvi* siècle.

Au commencement de ses Comm^n/a/m, César signale en Gaule, dans la vaste étendue de pays qui n'était pas encore soumise aux Romains, trois peuples également

DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE

divers^ par leur langue, leurs institutions et leurs lois : les Belges, les Aquitains, et les Celtes appelés Gaulois par les Romains.

Il nous fait connaître avec précision la position respective de chacun d'eux ; les Gaulois étaient séparés des Aquitains par la Garonne, des Belges par la Seiqe et la Marne.

Bientôt la langue d^ vainqueur pénètre profondément ces divers idiomes, qui se modifient et se confondent sous l'action puissante de Télément latin et se développept ensuite dans ce sens nouveau.

Plus tard viennent les Francs ; ils soumettent à leiir tour une portion du pays auquel ils auront la.^gloire de donner un nom définitif, et pourtant ils introduisent dans la langue quelques mots isolés, sans rien changer à son ensemble. v, • ..

' Il est intéressant et vraiment philosophique d'examiner la nature des mots celtes ou germaniques qui ont persisté jusque dans nôtre français moderne : /

Les mots Celtes sont, en général, des noms ^'animaux, dç plantes, de productions naturelles, des termes d'agriculture ;

Le§ mots germaniques sont des noms d'armes, des termes de guerre.

Tout cela ne va pas bien loin : c'est toujours le latin qui est la vraie et principale source. . .

On a cherché à établir d'une façon mathématique la part de chaque élément dans la formation de notre langue. M. A. de Chevallet, qui a tenté de dresser cette curieuse' statistique, a soigneusement examiné l'origine de chacun des termes contenus dans nos plus anciens textes français ; voici le résultat auquel il est* arrivé :

« Si l'on juge d'après ces textes, les mots dérivés "du germanique ne formaient qu'environ un quinzième de

DE L ENSEIGNEMENT DE NOTRE LANGUE

notre langue dans la première période de son développement, et Içs dérivés du celtique n'y fiçuraient que pour à peu près un quatre-vingt'-deuxième ; Te reste était de provenance latine. Il est bien entendu que je ne donne ces calculs que sous toute réserve, et comme une simple approximation (i). »

En tenant compte de quelques erreurs de détail qu'une Critique plus rigoureuse a constafees dams ce travail, le résultat général ne se trouve pas sensiblement modifié, rinfluence latine est seulement un peu accrue.

Lorsqu'on accorde au latin' une part si étendue dans le développement de notre longue, il iniporte de bien caracîfériser cet élément. Au-dessous du latin classique, de celui qu'on nous a enseigné au collège et qu^dn nous y a conseillé de reprodiiire et d'imiter, il y en avait un autre, qui se devine dans les plus anciens textes, se trahit plus fréquemment chez les auteurs comiques, et .se montre à découvert dans la plupart des inscriptions : c'est le latin familier en usage parmi. le peuple et dans les armées. * ' ' \

Ce parler courant des légions romaines est dev^enu la matière principale de notre vocabulaire.

Lorsque les Gaulois répétaient les mots latins, ils en .altéraient profondément la prononciation, eu créaietit ainsi une langue nouvelle, en croyant adopter celle du vainqueur. ^

M. A. de Chevallet a fait â ce sujet une observation curieuse. 11 a recueilli, dans ces liâtes toutes modernes de mauvais langafe corrigé (\ue des gramrfiairiens pratiques destinent à rectiner les altérations populaires, l'indication des syllabes qui sont le plus souvent estro- ' piées, et il a établi qu'en faisant subir à certains mot'S latins ces mêmes altérations on obtient nos mots français Correspondants (2).

(i) Origine et formation de la langue française, tome I, p. 214. (a) Origine et formation 4e la langue française iiomt II, p. 33.^

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58 ^DE t'ENSEICr^EMENT DE NOTRE LANGUE

Ainsi le peuple, aveuglément attaché à ses habitudes, garde encore les traditions de la prononciation gauloise; et s'il ne parvient plus à modifier le français dans le sens oij il a jadis modifié le latin, c'est seulement à cause de la résistance opiniâtre que lui opposent l'enseignement ^ public, le- langage des gens instruits et surtoux les livres imprimes. ^

• Si le fond de Rotre langue s^est formé de la sorte par un travail inconscient, il en est tout autrement de la partie érudite de notre vocabulaire : elle ne^ire pas son

>rigine du langage du peuple, mais des œuvres d'ima- ^*^ation et des livres /de^ savants. Lorsque ceux-ci. fraKçisaient un mot latin, au lieu de lui faire subir une altération semblable à celle qu'avaient éprouvée les termes de création populaire, ils se contentaient de le transcrire en modifiant sa terminaison aussi peu qu'il était possible, et seulement dans |^ mesure indispensable pbnr lui donner, en quelque sorte, le costume de la langue dans laquelle ils l'introduisaient.

Ces deux procédé* de formation, l'un populaire et . tout spontané, ne s'exerçant qu'à l'origine ae la langue, l'autre artificiel et érudit, relaiivement récent mais commençant à se manifester bien plus tôt. qu'on ne serait tenté dé le croire, ont eu fréquemment des résultats irès^ bizarre s. '\ ^ X-.

Parfois ils sç, sont exercés tous deux sur^un môme mot latin qui a fourni deux mots français, également différents par la forme et par le sens, bien qu'ayant une même origine.

Potio, par exemple, a d'abord produii poizon, forme populaire, puh potion, fopne -savante.

Souvent, au contraire, deux mots français intimement liés par leur sens, tels qu'un substantif jet un adjectif de signification analogue, dérivés du latin,- chacun par un procédé particulier, présentent dans leur forme Une

DE L ENSEIGNEMENT DE NOTRE. LANQUE

notable différence. C'est ainsi aue schda a fait eschole, école^ dont l'adjectif corresponaant est scolaire^ formé plus tard dans les poA^ges et transcrit directement du primitif latin. ' ' -

" Cette double formation des mots, dont la constatation a passé d^abord pour une découverte. toute moderne, était déjà connue au xviî* siècle.

Un érudit protestant qui a eu quelque part à Téducation du Qaiipnin, Jean'Rou, parle^ en passant, de ce fait curieux dans ses Mémoires (i): et Nicolas Catherinbt, oonseiller au présidi^l de Bourges, compose dès 1685 un petit traité spécial, longtemps oublié, sur ce qu'il appelle d'un nom bien français et fort digif^e d'être définitivement adopté l'ies doublet^ de la langue frén- Çoise.(2). , , , . .

.^Les mots à forme savante ont été^d'abord regardés corftnîe des créations 'de la Renaissance,, et c'est en effet à cette époque qu'il s'en est le plus introduit : fnais pee à peu une étude plus attentive a permis ^e préciser davantage les f^aits. Deux thèses intéressantes, l'Une sur Nicole Oresme (3), i^autre sur Pierre Bersuire (4),nous ont. indiqué 4artrés large part que Jes traducteurs ont prise, au xiv' sTèclej à la formation du langage ora- )oétique ; il importe toutefois de remarquer que la plupart des*^môts qu'ils créaient, ou pliitôt qu ils

(i) Mémoires inédits et opuscules de Jean Rou, publie'ipar Francis Watldington. — Paris, 1837, torne II, page ioo.

(2) Voyez Dictionnaire des doublets qu doubles fat mes de la laneue française, par Auguste Brachet. — Paris, Franck^. 1H68, in-8% pages 7 et 49. , \

(3) Essai sur la vie et les ouvrages de Nicole Oresme, par Francis Meunier. .— Paris, Durand, J1857, 8*. — Thèse soutenue devant la Faculté des lettres de Paris.

(4.) Pierre Bersuire et sa traduction de Tite-Live considérée corr.me monument de la formation savante de la langue française au XIV* siècle, par Lëopold Pannier {dans les positions des thèses soutenues par les élèyes .de l'Ecole des Chartes^ de la promotion 1667-1808). — Paris, s', kaçon, 1868, in-8'.

DE l'enseignement PK NOTRE LANQUB

V transcrivaient du latin, sont demeurés fort longHemps en, dehors del^ langue et quejDlusieurs d'entre eux ne sont entrés dans nos dictionnaires qu'à, la fin du xvm*

^;;;;;^iècie (i). ^ - . • ,

""^ Du r§ste» bien que les érudits an xiv* siècle méritent d'être étudiés de très près par qui veut bien coj>^ naître rorijgine de la pluparf^des mots "à forme savante, il faut rechercher les premières traces^ de?^ ces expressions à une date beaucovip plus requlée : elles apparaissent déjà, en petit flombre il est vrai, dans4a4raauçtion , des Quatre Libres des Rois^ et même jdans la Cantilène^ de^saintè' Eulalie^ c'est-à-dire à l'origine de la langue.

Toutefois, malgré l^ancienneté des premiers termes transcrits du latin, les deux courants de langage, qui résultent de la formation populaire et de t^ formation savante, sont restés distincts à certains égards, cohime les eaux de deux rivières qui se réunissent sans se (Confondre, t * ^

Le peuple continue, même de nos jours, à n'employer que les mots^iqu'il a faits ; à peine comprend-il les autres, et jamais il ne s'en sert. Les beautés les plus délicates de nos grands écrivains, demeurent par là lettres closes pour la majeure partie de la population, qui ne sayrait saisir les raffinements et les allusions savantes d'une - langue un peu artificielle.

On commence à entrevoir ces faits ; mais, en général, on n'en aperçoit point ja cause première, ou du moins, l'on ne s en préoccupe pa"s. Bien au contraire, nos divers gouvernements, si opposés pourtant dans leurs principes et dans le^r^^lûctrines, poussés par je ne sais Quel besoin de rp^érieux prestig.€t, semblent s'entendre de la façon la plus singulière pour parler à tdus, précisément dans les circonstances décisives et solennelleSf un

(1) Je l'ai prouvé par quelques exemples dans un compté rendu

3UC j'ai fait 'de, l'ouvrage de M. MeAjer. {Bibliothèque de l'Ecole es CharteSf ig* année^ p. ^y.) ''\ v .

DE L ENSEIGNEMENT DE NOTRE LANGUE ÔI

langage qui ne peut être compris que de queJque^-uns. . Croit- on que ce ne soit pas sans étbnnement, ni. même parfois sans une sorte .d'âppréhensioil]rf|ptt|k les habitants de queloue petit hameau perdu lisenl^Taj^te /de laic4ïauraière cie Monsieur le maire qu'ils vont être convoqués dans leurs comices / et l'administration n'au^ rait-elle point tout avantage â parler une langue plus simple et plus généralement compréhensible }

On s'étonne qu'à intelligence à peu pr|s égale, un ■<^omme igtiorant ait plus d'action sur les masses qu'un autre qui lui est sùpériel^t en instruction:

Cela provient de causes très complexes. Mais une des principales est a^ssurémerit que ce harangueur improvisé parle avec d'autant plus d'aisance la langue du peuple qu'il n*en connaît pomt d'autre," tandis qu'un orateur de profession ne.se doute même pas de l'immense distance qui sépare ce langage" du dialecte propre aux gens lettrés, et n essaye point, par <:onséquent, de faire la difficile séparation, Me laborieux triage, qui rendrait sa parole claire pour tous, et empêcherait seul que le discours le plus populaire, quant à l'intention, fût, en fin de compte, un mo4Mu fort aristocratique.

L'étude historiqie de notre' langue, la détermination rigoureuse du Inoment où chaaue forme nouvelle se produit, la constatation précise des lois de permutation des lettre^ font aujourd'nui de ïétymologie une science

mmmmimmmKm

DB L ENSBIGNBMENT DE NOTRE LANGUE

exacte^ Comme toute autre, elle peut, sur un point particulier, \se trouver entachée d'erreur; mais du moins elle ne donne plus rien â l'imagination, à la conjecture, et ne repose que sur des principes certains.

Ce sont ces principes que nous tâcherons d'exposer dans un traité de courte étendue.

Nous ferons voir que les simples rapports de sons ne peuvent plus être des prétextes suffisants pour établir entre deux termes une prétendue parenté, tandis qu'au contraire des mots très différents doivent être considérés comme venant l'un de l'autre lorsque la série des formes intermédiaires peut être établie sans incertitude ni lacune^ - T ' ..

Nous essayerons de faire bien comprendre aussi que la linguistique procède à l'analyse de chaque partie 4es mots avec autant dé rigueur que la chimie â celle des corps. /

11 n'y a dans les mots rien d'inutile : leurs moindres

f)artie^ sorit profondément significatives; chacun de eurs tronçons, réduit à une syllabe; parfois même à une lettre, fournit son contingent au sens total; et ^analyse de ces divers éléments- est si naturelle, si instinctive, qu'il n'est personne qui ne la fasse, mais souvent, il faut en convenir, à la façon dont 'M. Jourdain disait de la prose : sans le savoir.

Le verbe raffermir, par exemple, contient dans les trois syllabes dont il se compose quatre éléments bien distincts : d'abord, la portion qui donne au mot sa signification principale, le- radical FERM qui, suivant la terminaison qu'on y joint peut former ;

Un adjectif .

Un 'adverbe. .

Un substantif .

Ferm e

— ement,

— été.

Ensuite, la désinence ir^ qui communique ici à ce

■ift

DE l'enseignement DE NOTRE LfT^GUE 6}

radical la valeur d'un verbe ; enfin, deux préfixes R et AF : A F, qui donne au radical le sens de rendre ferme ^ et R, qui indique la répétition de l'action.

Du moment qu'on donne aux mots leur véritable sens, on a e^ soi-mtoe une sorte d'intuition vague de ce que nous Venons de dire ; mais il y,a loin de là à une analyse complète et raisonnée.

Après avoir étudié rapidement la formation de notre langue, après avoir établi les principes essentiels de rétymologie, il ne sera peut-être pas sans intérêt d'observer, siècle par siècle, depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, les changements principaux survenus dans le vocabulaire.

Chaque événement det^iotre histoire, chaque évolution de notre littérature, chaque fantaisie nouvelle de la nation, a laissé dans notre langue deë traces ineffaçables. ^

Le xvi« siècle est l'époque où çlle prend hardiment la parole sur toutes choses, discuie la religion, prononce dés arrêts judiciaires, traite de toutes les sciences et se substitue au latin, oui jusque-là était demeuré consacré à la théologie, au droit' et à l'érudition ; mais, en le renversant, elle s'en pénètre, et ne se trouve digne de le remplacer qu'en l imitaint d'un peu trop près.

Dans le dialogue de l'écolier limousm avec Panta-^

DE L ENSEIGNEMENT DE NOTRE LANGUE

' gruel (i), ce travers nous est plaisamment sigiialé par Rabelais, qui, lui-même, ne s'en est pas toujours montré e;cempt.

Ce courant d'imitation n'est pas le seul auquel ait céd^ cette époque. On vit succéder aux guerres d'Italie l'emploi abusif d'une telle quantité de termes empruntés à ce pays qu'Henri Éstienne crut devoir critiquer cet engoûment dans ses Deux dialogues du nouveau- langage français^ italiani:{é^ et autrement des guiié, bien propres à . nous garantir, si nous avions pu l'être^ contre les entrai nements de la mode. ' .

Au xvii* siècle, à partir de i6i ^, date du mariage de Louir XI II avec Anne d'Autriche, commencent les '^ influences espagnoles, à qui notre littérature doit le QW. 'C'est à Ce moment que la langue jouissant encore de toutes les franchises du xvi« siècle, mais plus sage et mieux pondérée, atteint son point de perfection.

Il faut toutefois savoir se garantir contre un enthousiasme irréfléchi, et prendre soin d'examiner de près tous les styles divers, et de valeur fort inégale, qui ont cours pendant cette belle époque.

Nos orateurs religieux et nos poètes tragiques, qui s'expri^mem d'un ton si noble', et savent se montrer si profondément créateurs en imitant les livrés saints et l'antiquité çrecque et latine ; nos admirables comiques, qui s'abandonnent sans scrupule à la veine populaire et gauloise; les écrivain^ burlesques, dépourvus de toute valeur littéraire, mais qui ont un mérite, le seul, celui de , nous conserver une portibn du vocabulaire que tous les autres dédaignent; les Jansénistes, qui inventent une terminologie mystique, pour subtiliser sur le libre arbitre et sur la grâce ; les protestants, qui conservent le plus fidèlement qu'ils peuvent, par esprit de secte, le style du

{\) Œuvres de Rahel^aiSy publiées par CH. Marly-LaVeaux. PtrU| Lcmçrrc.tomS; I, page 241.

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DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE 6$

XVI* siècle; les Précieuses enfin, dont le jargon, si ridiculiser est encore imparfaitement connu et .léritè un examen sérieux et sincère ; tels sont les aî;tisans divers, architectes ou manœuvres, qui ont contribué, chacun pour sa part, et dans une mesure bien différente» à élever cet impérissable monument : la langue française du XVII» siècle.

Le XVIII* siècle éclaircit la phrase et la dégage de ses moindres obscurités, de ses plus petites incertitudes, non sans l'énerver et l'appauvrir; il introduit dans le langage la philosophie, qui en enlève la poésie. Les sciences enrichissent le vocabulaire de quelques termes nouveaux, dlfe certaines expressions heureuses; mais le rvéologisme érigé en système et la phraséologie -politique et révolutionnaire achèvetit de le corrompre.

Comment parler du xix" siècle, qui, par bonheur, n'a pas dit encore son dernier mot? *

Sous le premier Empire, la lah]gue timide et appauvrie se borne pendant quelques années à l'imitation mesquine de nos claâèîques du xvii* siècle compris d'une façon étroite et fausse.

La Restauration voit surj^ir toute une génération d'écrivains et de poètes qui répudient l'époque classique de notre littérature, croient ressusciter le Moyen- Age en imitant la Renaissance et copient les Anglais et les Allemands sous prétexte d'art national.

11 y avait là toute une armée vaillante et résolue. Elle n'avait qu'un tort : celui de ne savoir où elle allait ; aussi n'est-elle arrivée nulle part, mais elle a parfois semé des chefs-d'œuvre sur son chemin. On ne saurait nier, sans inju|tice, que notre hangué' se soit alors singulièrement ennchie et renouvelée : on forgeait des mots, on en reprenait dans les siècles passés, on en importait du dehors, tout n'était pas or dans ces rîchesses,^ il y avait

DE l'eNSSIGNEMENT DE NOTRE LANGUE

de l'argent, du billbn, voire même de la fausse monnaie, mais le moule de convention était rompu, et les écrivains, rentrés en possession de leur liberté, sentaient <)u' il fallait renquer ia^radition française et étudier le passé. • .

Mentionnons les vocabulaires bizarres des Saint- Simoniens et des Fourriéristes, les importations anglaise» des amateurs du /ar/, la terminologie barbare du régime parle,mentaire, les termes arabes que nos trou-^ piers ont rapportés d'Afrique/ et nqus aurons indiqué [«s points principaux ^ue nous aurons plus tard A développer. * "^

Cette histoire chronologique de notre langue ne clôt pas . encore le programme que doft s'imposer toute personne oui se propose de la bien connaître. .Les érudits, qui se sont appliqués avec tant d*ardeur à son étude, ne se sont pas contentés de la considérer historiquement dans ses phases successives et i ses époques diverses : ils en ont suivi le& branches éparses, et quelquefois jusqu'aux moindres ramifications, sur toutes les parties du territoire français.

Prenant alors pour base, non plus le temps, mais le lieu, ils ont abordé tour à tour nos patois et dialectes (i)*

(i) Woy et Recueil de roffports sur l'état des lettres et ies progrès des sciences en France. Sciences historiques et vhilologiaues. Progrès des études classiques et du moyen-âge (par M. Guigniaut)

arii^ ii6l, 8», pagta 118-111. '

DI l'iNSBIGNEMBNT DE NOTRB LANGUE 67

Nous indiquerons leur classement géographique; nous montrerons cjùel degré d'évidence ils donnent à diverses étymologies, inceruin^s sains ce précieux secours; enfin, examinant dans àuelle mesure ils peuvent, ainsi que le voèJait Rons|rd, venir en aide à récrivainetaupoète, nous recherjcherons q\jel parti en ont parfois tir^é nos meilleurs auteurs et principalement nos comiques. i ' '

Dans l'immense exploration de notre langue, entreprise depuis le commencement de -ce siècle, et dont, nous venons de tracer la trop rapide esquisse, il y a eu bien des tâtonnements, des défaillances et des erreurs; encore aujourd'hui l^eaucoud de portions de cette tâche importante restent à accomplir ; une observation plus attentive et plus délicate mettra en lunjière des filons inconnus ou A peine soupçonnés. Néanmoins l'essentiel est fait ; et il est grand temps d'introduire dans l'enseignement pratique et journalier les notions incontestables qui, exposées dans des ouvrages volumineux, ou mêlées à de longues polémiques, sont diiffîciles à étudier pour la plupart des lecteurs et surtout pour les jeunes gens. ^ Nous tâcherons de remédier à ces inconvénients à Taide d'une suite de petits traités, rédigés sur un plan commun. Ils contiendront pour chaque sujet particulier :

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DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE

le résuma xîe Téial actuel de la science, les principes essentiels, les çonséauences qu'on en peut tirer, et ils^ feront connaître, par des exemples bien caractéristiques, sinon tous les faits de détail, du moins leurs séries diverses et leurs catégories principales.

Nous aurons *soin d'ailleurs de donner à la fiA de chaque ouvrage à partir de t Histoire de t origine et de la formation de la langue française y une bibliographie étendue du sujet traité, afin que les esprits curieux, mis en goût plutôt que rassasiés par ces études encore nouvelles, puissent facilement vérifier nos^ssertîons, contrôler notre travail, et pousser leurs recherches au delà des limites relativement restreintes que nous serons forcés de nous imposer.

Si on allègue qu'un enseignement de ce genre n'est pas absolument nécessaire dans toutes ses parties pour la simple intelligence de la langue actuelle, on ne saurait nier du moins qu'il aupa l'avantage considérable de la rattacher plus étroitement à celle de nos grandes époques littéraires, et au'il contribuera peut-être en quelque chose à discréditer les phrasés banales, les métaphores inexactes et les expressions exagérées. Il sera surtout de nature à rendre plus intelligibles les étrangetés apparentes de langage et de style des grands écrivains du xyi« et du xvii- si;6cle, il en expliquera le3 ^ motifs ; et l'on ne sera plus exposé à croire, sur la foi des grammairiens, que nos plus illustres auteurs classiques ne savaient pas le français.

S'il en est ainsi, qui trouyera là de la superfétation et du luxe? Qui sera tenté de 'soutenir que savoir bien parler sa langue, être capable de l'écrire .suivant la portée de son intelligence, enfin entrer en communication directe et absolue avec les plus beaux génies de son pays, ne devrait pas être le but principal d'une éducation vraiment nationale?

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La Langue de la Pléiade

La Langue de là Pléiade

Les novateurs littéraires ont deux façons de procéder différentes :

Les uns, agissant avec une malice quelque peu sournoise, se gardent de nous laisser entrevoir le chemin où ils nous engagent et les hardiesses qu'ils veulent nous faire accepter. Les^ autres proclament bien tiaut des réformes qui ne sont encore qu'en projet ; leur premier écrit est le programme détaillé de leurs tentatives, plusieurs d'entre elles demeurent en chemin, mais la fastueuse annonce qui en a été faite reste célébré, et suffît pour transformer aux yeux de b^iaucoup de lecteurs les projets en actes, et les aspirations en réalité.

Telle fut l'heureuse fortune d'une brochure de quarante-huit feuillets, publiée en i Ç49. '

Ce livret, intitulé : La Deffence et illustration de la langue françoise^ portait sur le titre ces quatre initiales d'apparence mystérieuse : LD.Ô.A. faciles d'ailleurs à expliquer par : « loachim Du Bellay, Angevin, m k l'aide d'une pièce grecque de Jean Dorât, qui, placée en tète de l'ouvrage, en nommait l'auteur en toutes lettres et indiquait suffisamment  quel cénacle il se rattachait. Du Verdier a su nous peindre en quelques mots la vivacité de l'attaque et ses conséquences par cette comparaison, tout à fait dans le goût du temps : « On

LA LANGUE DE LA PLÉIADR

vit vne troupe de poètes s'él^cer de l'Ecole de lean Dorât comme du cheual Troyen. »

Le manifeste de Du Bellay ne lui appartient pas çn propre. « Joachim parla pour un autre, » dit Michelet(i), faisant allusion à l'évidente collaboration de Ronsard, qui peut-être n'a pas été la seule^ car cet opuscule, assez incohérent, semble le résumé des disctissions fiévreuses d'un groupe de jeunes gens, avides de se précipiter à corps perdu dans une mêlée qu'ils considéraient d'avancé cqmme une victoire.

Il ne s'agissait point xi''introduire chez nous des idées . réellement nouvelles, mais de transporter dans « notre vulgaire », c'est-à-dire dans notre langue maternelle, celles d^ l'Antiquité, de s'en emparer, de le$ conquérir de vive force. « Françoys, s'écrie Du Bellay (1, 62), marchez couraigeusement vers cette superbe Cité Romaine : et des serues Dépouilles d'elle (comme vous auez fait plus d'vne fois) ornez vos Temples et Autelz... Donnez eh cete Grèce Menipresse... Pillez moy sans conscience les sacrez Thesors de ce Temple Delphigue... »

/ Il y a tant de hardiesse dans ce langage, tant de con- /fiance juvénile dans ces ambitieuses promesses, que le retentissement s'en est proloogé jusqu'à nous ; de tous les écrits de la Pléiade, La Deffence est demeuré le mieux connu et surtout le plus fréquemment cité. Nos meilleurs critiques l'ont considéré comme le manifeste inattendu d'une révolution littéraire éeiatant tout à coup, comme un cri de défi que rien n'avait fait pressentir.

C'est une erreur que nous allons tâcher d'éviter, en examinant dans quelles circonstances l'ouvrage s'est produit, à quels écrits il répond, et quelles répliques il a suscitées. , ^

Sous François I" la poésie française, sorte de dis-

(i) Histoire, xri* tiède, c. 8, t. IX, p. 100. Édit. de 1874.

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LA LANGUE DE LA PLEIADE

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traction élégante, comme la musique et la danse, tenait f parmi les plaisirs de la Cour un rang un peu inférieur à ta chasse, â Tescrime, à Téquitation et au jeu.

Il en était encore de même au commencement du règne d'Henri II ; et lorsqu'en^ K48 Thomas Sibilet publie son Art poétique François^ Pour t instructiott des leunes studieux ^ et encor peu avance^ en la Poésie Françoise, son but est suaout d'être utile à ceux qui riment par simple passe-temps. IKÎeur désiene d'abord des modèles : « Liralenouice desMusesirancoisesMarot, Sain^elaiSf Salel, Heroet, Scène, et telz autres bons espns, qui tous les iours se donnent et euertuent a l'exaltation de cete françoise poésie. »

Quant aux genres que Sibilet conseille â son adepte de cultiver, ce sont les plus habituels, et l'idée (Len proposer de nouveaux ne se présente même pas à son esprit ; voici les titres des treize chapitres où il en fait l'énuihération : « De l'Epigramme ; du Sonnet; du Ronrl deau; d^ la Balade; du Chant Royal; du Cantique, Chant lyrique ou Ode, et Chanson ; de tEpistre, et de tElérie; du Dialogue, et ses espèces, comme sont tEclogué, Ta Moralité, la Farce; du Coq à fasne; du Blason et de la définition et description ; de P Enigme; de la Deploration, , et Complainte; du Lay et Virelay. »

Xa ueffénce de la langue françoise est» sur tous le^ points une réfutation de 1 ouvrage de Sibilet. Les écrivains dont celui-ci fiait l'éloge, et les genres surannés qu'ils cultivent, sont attaqués par Du Bellay avec la plus grande violence (I, 38) : « Ly donques, s'écrie-t-il, et reTy prefhierement (O Poète futur), fueillettè de Main nocturne et ioumelle, les Exemplaires Grecz et Latins, puis me laisse toutes ces vieilles Poésies Francoyses aux leuz Floraux de Toulouze, et^au puy de Rouan : comme Rondeaux, Ballades, Vyrelaiz, Chantz Royaulx, Chansons, et autres telles episseries, qui corrumpent le

WÊmmmmmimm^mm

LA LANGUE DE LA PLÉIADE

goust de nostre LangT||. et ne seruent si non à porter témoignaige de notrewhorance. »

Dans son sixième chapitre, Sibilet avait qualifié du nom d'Odes divers** pièces de Saint-Gelais, entre autres celles qui commencent par : -

O combien est heureuse...

Laissez la verde couleur...

Du -Bellay, loin d'en tenir compte, nous signale ce genre de poème, comme n'ayant pas été essayé jusque^ là (1, 39) :

« Chante moy ces Odes, incongnues encor* de la Muse Francoyse... Sur toutes choses, prens garde que ce genre de Poème soit éloingné du vulgaire... varié de toutes manières de couleurs, et ornementz Poétiques : non comme vn. Laisse:^ la verde couleur^ Amour aueaf rsyches^ O combien est heureuse : et autres telz Ouuraiges, mieux dignes d'estre nommez chansons vulgaires, qu'Odes, ou vers Lyriques. »

La nouvelle école se réservait l'emploi exclusif de ces expressions. Ronsard, qui en 15^0 se proclame le « premier auteur Lirique François » dans l'avis Au Lecteur àiQS Odes [XX,^-]^), a grand soin de revendiquer le nom même de ce nouveau genre de poésie. Il prend date avec l'âpreté d'un inventeur menacé dans son brevet : «> l'allaiuoirles étrangers, etme rendi familier d'Horace, contrefaisant sa naiue douceur, des le-^ même tens que Clément Marot (seulle lumière en ses ans de lauulgaire poésie) se irauailloit à la poursuite de son Psautier, et osai le premier des nostres, enrichir ma langue de ce nom Ode, comme l'on peut ueoir par le titre d'une imprimée sous mon nom dedans' le liure de laques Peletier du Mans, J'un des plus excelens Poètes de nostre âge, affinl^que nul ne s'atribue ce que la uerité commande estre à moi. »

LA LANCtiE DE LA PLÉIADE

La pièce en question, publfée dès 1 547, est intitulée : Ode de Pierre de Ronsard à Jacques Pelletier. Des beauté^ qu'il iH)udroit en s'kmye.

En 1 5 50,. dans la seccndé édition à^VOuve, Du Bellay adresse A Pierre de Ronsard Une invective Contre les envieux poètes^ dans laquelle il célèbre ainsi son innovation (I» 164) :

Peletier mt fist premier

Voir l'Ode, dont tu es prince,

Ouurage non coutumicr - .

Aux mains de nottre prouince.

En 1555, Pelletier, dans son Art Poétique (p. 64), intervient à son tour du ton d'un homme qui y a- été invité. Voici sa curieuse déposition : « Ce nom d'Ode a été introduit de notre 4ans, par Pierre de Ronsard : auquel ne falhirè de témoignage, que lui étant ancor an grand' jeunece, m'an montra quelques unes de sa façon, an notre vile du Mans : e me ditaelors, qu'ibse proposoèt ce ganre d'eci-ire, a l'imitation d'Horace : comme depuis il à montré a tous les Françoes : e ancor plus par sus sa première intancion, a l'imitation du premier des Liriques, Pindare. Combien toutefoes, que de ce tans la, il ne les fit pas mesurées à la Lire : comme il à bien su fere depuis... cete nouueauté se trouua rude au premier : e quasi n'i auoèt que le nom inuanté. Mes quant a la chose, si nous regardons les Seaumes de Clemant Marot : ce sont vrees Odes, sinon qu^il leur defalhoèt le nom, comme aus autres la chose^,,»

On voit que Pelletier insiste sur l'importance lyrique des psaumes de Marot, avec quelque dureté pour Ronsard, c^ui avait affecté d'en parler assez légèrement et, pour amsi dire, par manière d'acquit.

. Le programme des principaux changements à introduire dans la langue est résumé dans un chapitre du manifeste de Du Bellay intitulé : D'inuenter des Mot^, et quelquei^^autres choses ^ que doitobseruer le Polie Franco/s

LA ^-ANGUE DE LA PLEIADE

(^ï, 44V En voici le passage principal : « le veux bien aueriir celuy qui entreprerîâra pn grand œuure, qu'il rté craigne point d'inuenter, adopter, e( composer à i'irnmitation des Grecz, quelques mots Francoys, tomme Ciceron se vante d'auoir fait en sa Langue... Vouloir oter la liberté à vn scauant Hcfmme, qui voudra'e?irichir sa Langue d'vsurper quelquefois des Vocablei nOn>uU gairés, ce seroit retraindre notre Langaiçe, non encor' - assez riche soub^ vne trop plus rigorëuse Loy, que celje que les Grecz et Romains se sont donnée. Les cjuejz combien qu'ils (eussent sans comparaison, plus que nous copieux et riches, neantmoins ont concédé aux Doctes Hommes vser souuent de motz non acoutumé$ es choses non acoutumées. Ne crains donques, Poôte futur^ d'innouer quelques termes en vn long PoêmcT principalement, auecques modestie tou^esfois, Analogie, et lugement de l'Oreille, et néte soucie qui le treuue bon ou mauuais : espérant que U' Postérité Tapprou^ uera. »

La nouvelle école poétique, si arrogante pour ses prédécesseurs, devait compter de leur part sur de cruelles représailles; elles ne se firent pas- attendre. L'étrangeté du nouveau vocabulaire fut vivement blâmée. Le retour fréquent des mêmes épithéte^, des mêmes hémistiches, à l'imitation des anciens, prélait fort aussi à la raillerie des poètes de cour, qui faisaient consister l'élégance à éviter les répétitions de ce genre. Ronsard, qui le s^tait, va au-devant de leurs objections (II, 481) : « Tu ne seras emerueuillé si ie rédi souuent mêmes mots, mêmes sentences, et même trais de uers, en cela imitateur des poètes Grecs, et principalement d'Homère^ qui iamais, ou bien peu ne change un bon mot, ou quelque traç de bons uers, quand Une fois il se l'est fait familier. le parle à ceus qui misérablement épient le moien pour olasonner les écris d'au- ' trui, courroussés pcut-estre, pour m'ouir souuent redire.

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le miel de mes uers^ les ailés de mes uers, lare de ma muse^ mes uers sucrés^ un trail ailé, empaner la mémoire, C honneur altéré des cieus. »

Ronsard avait déclaré, dès son avis Au Lecteur (II, 47^5)1 qii'Jl PC^n*'^ « stile apart» sens apart, euure apart », il le répète beaucoup plus vivement dans une ode où il apostrophe ainsi sa muse (VI, 1 14) :

Ne suy ny le sens, ny la rime,

Ny Ta

yny ; rt du

moderne ignorant

Bien Que le vulgaire i^éstime ' . Et en Dèant raille adorant.

Le premier livre des Amours, consiicré à Cassandrô, n^abonde pas moins en nouveautés que les Odes. Ronsard nous le dit lui-même (V, 425) :

A vingt ans ie fu pris dVne belle mâistre^se, Et voulant par escrit tesmoigner ma destresse, le yy que des François le langage trop ^as A terre se trainoit sins ordre ny compus : ^ Adonques poiir hausser ma langue maternelle, Infdonté du labeur, ic trauaillay pour elle, le fis des mots nouueaux, ie r'appéllay les vi<^u»r Si bien que son renom ie poussay iusqu'aux Cieux. Ic fis d'i^tre façon que n'auoycnt les antiques VQcablct coinposez et phrases poétiques, f*t mis la Poésie en tel ordre qu'après Le François fut.egal^ aux Rojnaihs et aux Grecs/

Ne pouvant nier les obscurités résultant d'un pareil système, les poètes de la Pléiade prenaient le parti de s en glorifief . ' j

Dans un ouvrage publié^ en 1552, Tannée même où parurent les Amours, Pontus de T^ard, après s'être étendu assez longuerhent sur les diverses attributions des Muses, dit,à sa Pasilhée(i) : « Ne vous ennuirois de ce discours, si ie ne sçauois que le souuenir de telles choses vous seruira de quelqiie lumière à la lecture des

(1) Solitaire premier, Voyci p. aiy de notte édition d« Tytrd.

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auures de tant de doctes Poètes de ce temps, qui decorejit.si richement leurs vers des ornemens de Taritiquiié, que malaisément y pourront les ig^orans et grossiers rien comprendre. »

Pasithée, qui n est pas tout à fait convairicue, fait quelques objections : « Que respondrez vous à ce qu'ils dient, que si par estrahges façons de parler vous taschez d'obscurcir et enseuelir dans voz vers voz conceptions tellement, que les simples et les vulgaires, qui sont (iurent-ils) hommes «é^ ce monde comme vous, n'y peùuent recognoistrè leur langue, pour^e qu*elleest masquée et desgui&ée de certains accoustremensestrangèrs, vous eussiez encor mieux fait, pour atteindre à ce but de non estre entendus, de rien n'escrire du tout? »

Cette réflexion, qui ne manque pas de justesse,

n'arrête pas un moment Pontus de Tyard : « le leur

,respondray, réplique -t-il, que l'intention du bon Poète

n'est de non estre entendu, ny aussi de se baisser et

accommoder à la vilté du vufgaire. »

Les courtisans françois, dit Du Perron dans son Oraison funèbre de Ronsard (p. lôji), rejetoient « la nouueauté des mots lesquels il se voyoit contraint d'inuenter. pour tirer nostre langue de la pauureté et de iJEianecessité »». Noos avons raconté (I, xxx-xxxv) sa Querelle avec Mellin de Saint Gelais, l'intervention de là duchesse de Savoie et la réconciliation qui en résulta. Le Discours contre Fortune, adressé à Odet (V, , 148), pourrait faire supposer, si on le prenait à la lettre, quêtant de critiques; n'émurent point Ronsard et ne le firent point changer de voie :

Premier les fis parler (les Muscs) le langage François, Toui hurdy tfi'opposani à la tourbe ignorante. Tant plus elle crioit, plus elle esio.it ardante De deschirer mon nom; et plus me ^iffamoit. Plus d'un courage ardent ma vertu s'allumoit Contre ce populaire, en desro.bant Jes choses Qui sont es liures Grecs antiquement encloses.

LA LANGUE Dfe LA PLÉIADE 79

le fit des ^ots noûueauz, ie resta uray les vieux , ' Ben p«u me souciant Uu vulgaire enuieus, Médrsant, ignéfa^t^ qui depuis a fait cpnte De mes vers, qu'au premier il me tournoit k hopte.

Non seulement les œuvres du ppète prouvent qu'il n'a pas été à ce point intransigeant, mais ses amjs en conviennent^ et lui-même^ comme nous Talions voir, finit par avouer les concessions qu'il avait été obligé de faire à ce public si méprisé. j

Lorsque les Amours reparaissent en i$^y<, augmentés d'un commentaire d'Antoine Muret, celui-ci entreprend dans- la préface l'apologie de l'auteur. Il se plaint d'abord en général de l'injustice et de l'ingratitude des lecteurs^ et allègue ensuite Ronsard eomme exemple (I ; 3 74), « lequel, dit-il, pour auoir premier enrichy nostre langue des Grecques et LjUines aespouilles, quel autre grand loyer en a-il encores rapporté ? N'auons-nousveu Findocte arrogance de quelques acrestez mignons s'esmouuoir tellement au premiersondeses escrits, qu^iisembioit que sa gloire encores naissante, deust eslre ésteinte par leurs efforts i^ L'vn le reprenoit de se trop loQer, l'autre d'escrire trop obscurément, l'autre d'estre trop audacieux à faire nouueaux mots : ne sçachans pas, que ceste coustume de se loQer luy est commune auecques tous les plus excellens Poètes qui iamais furent : que TobS^ cunté qu'ils prétendent, n'est qu'vne confession de leur ignorance : et que sans l'inuention d4s nouueaux mots, les autres langues sentissent encores vne toute telle pauureté, que nous la sentons en la nostre. » L'apologie du poète se termine par cette déclaration très conforme aux doctrines de Pontus de Tyard : « Il d'y a point de doute, qu'vn chacun autheur ne mette quelques choses en ses escrits, lesquelles luy seul entend parfaitement : Comme, ie puis bien dire, qu'il y auoit quelques Sonetsdansce liure, qui d'homme n'eussent iamais esté bien entendus, si l'autheur ne les.eui^,

LA LANGUE DB LA PLÉIADE

ou à moy, ou à quelque autre familièrement déclarez.., en ceux-là ie confesse auoir vsé de son aide. »

Le second \i\re des Amours, comme le remarque Remy Belleau, son commentateur (dédicace, éd. de 1 584), est écrit « en style vulgaire, et du tout différent de la maiesté, et docte industrie de ses premiers Sonnets. Ce qu'il n*a voulu Caire en ceste seconde- partie/ propre et particulière pour T Amour, tant pour satis-faire à ceux qui se plaignoyent.de la graue obscurité de son style premier, que pour monstrer la gentillesse de s^ esprit, la fertilité «t diuersité de ses inuemions, et qu^il sçait bien escrimer à toutes mains des armes qu'il manie. »

Voici la preuve d'une certaine docilité de Ronsard à l'égard de la critique ; nous en trouvons une autre dans • un passage où, à propos de termes créés par ^e poète (t. I, p. 418, note j 21), Belleau dit ^que notre langue fi ne manqueroit auiourd'huy d'une infinité de -becux motis bien inuentee et bien recherchez, si du commencement les enuieux de là venu de l'Autheur ne l'eurent destoùmé 4'vne si louable entreprise. »

Ge n'est pas tout, Ronsard lui-même convient qu'il a modifié ses projets d'innovation de la langue, à cause de l'accueil qu'ils ortc reçu ; il écrit à Simon Nicolas, en lui donnant des conseils de style (VI, 23 J-2J4) : -

• Fi^nouueaux tnots, r'appcllt les «otiques... l'«y fait aiiist, toateatoift ce vul^airt, A qui ta mais ie n'ay peu safistaire, -Ny n'ay voulu, me fascba teiiemeat De son japper ep mon aduenement.

Quand ic hantay les eaux de Casulie, Que nostre langue en est moins embellie. Car elle est manque, et taut de l'action rour,la conduire à sa perfection.

Ailleurs {I, i p), ^n remarquant qu'on lui reproche la trop grande èimpli^ité du second livre des Amours^ il avoue qu'oa s'est plfirtt de l'obscurité de ses premiers vers : . 1

LA LANGUE DE LA PLEIADE 8l

Tyard, 01^ me bl^smoit à mon commencement, Dcquoy i csTois obscur au simple popu aire : MiU on dit uuiourd huiv Que ie suis au cojitraire, ht que ie me démens parlant trop basicfncni.

Ronsard cherche, à là vérité, à colorer son changement de minière par des nnotifs purement littéraires (1, 130; :

Or, si quelqu vn i'j>res me vient hlasmer, dcqury ^ le ne suis plui s; gnue en me» vers que l'ciioy

A mon commencement, quand l'humeur inJarique tlnfioit empoulemeni ma bouche mui^nffique:

Dy luy que les amours ne se soùspirent pas . DWn vers hautement gruue, ains d'vn beau stilc bas, Populaire et nlaisant« ainsi qu'a fait (ibullc, L'iqgenieUx Ouide, et le docte -Catulle.

li n'en reste pas moins acquis que, dans les Odes et dans le premier livre des Amours, il a employé un style pompeux, obscur, et fort surchargé de mots empruntes dii grec et du latin. ^

Au moment où Ronsard avait ainsi à se défendre contre les plus vives critiques, une réfutation en règle était dirigée contre ,1e manifeste de Du Bellay. 11 avait eu ^imprudence de dire (I, 55) : « le voudroys bien que... tous Roys et Princes amateurs de leur Langue dépendissent, par edict exprès, à leurs subiectz, de non mettre en lumière œuure aucun... si premièrement il n'auoit enduré la Lyme de quelque scauant Homme, aussi peu adulateur qu'etoit ce Quintilie, dont parle Horace en son Art Poétique^ » et il avait vu surgir le Quinhl Horatiariy sur la Defence et illustration delà langue françoise, publié à Lyon e^f i çci, et souvent réimprimé à la suite de Vt\n poUiqué/de Thomas Sibilet.

Le critique dît à Du Bellay (sur le I V« chapitre) : « Tu ne fattz autre chose par tout Tœuure... que nous induire à Greciser et Latiniser, en Francoys. » Et répondante un pasçage de la préface des Odes où Ronsard s'était

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Il f

82 LA LANGUE DE LA PLÉIADE

exprimé ainsi (II, 47$) • « ^^ "^ ^^ dirai point à présent que signifie Strophe, Antistrophe, Epode... » le censeur s écrie : « Ton Ronsard trop, et très arrogamment se glorifie auoir amené la lyre çrecque et latine en France, pour ce qu'il nous a fatt .bien ébahir de ces Kfos et estranges mois strophe et antisirophe, car lamais par auenture. nous n'en ouimes parler. «Et il ajoute avec un certain sentiment d'orgueil satisfait : • lamais

nous n'auons lu Pindare. » . ,^ •

Quelques années plus tard, en i t^t^j M Discours non ùlui méLncoliques que. divers renchérissent encore sur ces iojpéctives : « Non possum ferre, Quintes, vn tas de rimeurs de ce temps qui amènent en nostre tant chère France toutes les bougreries des anciens Gregeois^t Latins, remplissant leurs liure$ d'Odes... de Strophe, Antistrophe, Epode et d'autres tels noms de diables, autant a propos en nostre François que Manificat a matines, mais pour dire qu'en auons ouy parler du Pin-

cê furent probablement ces protestations répétées qui empêchèrent Léon Trippaultet Nicot d'admettre le mot Ode dans leurs lexiques.

Les témoignages des amis et des ennemis du poète, et ses propres aveux, qui seront /ailleurs confirmés plus loin par l'examen des mots doat il s'est servi, prçOvent surabondamment que, dans ses premiers ouvrages, Ronsard faisait à l'imitation des lenpes grecs et latins une fort large part, qu'il n'a restreimc que soft corps

défendant. ■ \ . ...

Le souvenir de ce travers si marqfié, contre lequel il a fini par protester lui-même lorsqi^'il en a vu 1 abus chez ses successeurs, est demeuré longtemps comme attaché à son nom, et Boileau a fort bien caractérisé l'éclat audacieux de son début, lorsqu il a raillé

.. Sa Muse'en François parlant Grec et Latin (Art poétique, I). '

LA LANGUE DE LA PLÉIADE 8j

Le seul tort de cette appréciation est d'être trop générale : l'étude des poètes du xvi« siècle est très complexe ; elle demande une attention soutenue. II faut s'attacher scruj^uleusement à la chronologie de leurs œuvres, et distinguer entre leurs souhaits, leiurs aspirations, et la mise en pratique de leurs doctrines.

Egger, qui a cherché â infirmer le jugement de Boileau, en a porté à son tour un autre non moins inexact, q^ii ne pourrait s'appliquer. avec justesse qu'à la fin de ia carrière du poète. ^ / Il s'exprime ainsi en parlant de Ronsard dans son Hellénisme en France (I, 252) : « Une fois, il est vrai, 4ans son très médiocre opuscule sur l'Art poétique, il lui^ échappe de dire : « Tu composeras hardiment des « mots à l'imitation des Grecs et des Latins, ci tu <• n'auras souci de ce que le vulgaire dira de toi. » Mais c'est là une boutade orgueilleux. » Puis, à cette déclaration qui, loin d'échapter à Ronsard, confirme au contraire les doctrines et la pratique littéraire de sa jeunesse, le critique oppose des procédés préconisés plus tard par le poète, et que nous aurons bientôt à examiner ici même ; après quoi il conclut en ces termes (I, 237) : « Ainsi le chef et le héros de notre école poétique au XVI* siècle a combattu sur tous les tons pour l'originalité de sa langue maternelle. Il n'est point le pédant grécaniseut dont Boileau s'esismoqjijé sans l'avoir lu. » L'autorité si grande, et si légitime d'Egger a promptement fèj^du cette opinion-, de sorte qu'aujourd hui, dans renseignement officiel, on considère Ronsard, à son début, comme un déifenseur fervent et acharné de la pure langue française, ce qu'jl n'a été qu'à son déclin, et en haine <le ses maladroits imitateurs. ^ f

II faut remarquer du reste qu'à l'époque de la jeunesse de Ronsard, la création d'un grand nombre de

mots tirés du grec et du laiin rte résultait pas seulement d'un paru pris, mais d'une nécessité.

La théologie, les ans et les sciences, la poésie élevée, commençant tout d'un coup à parler ^n français, . ne trouvaient point un vocabulaire propre à l expression d'un grand nombre^ d'icées, ou eniièrement nouvelles, ou subitement renouvelées de l'antiquité. Du Bellay"^it Ton jusicmcni I, 44' : « Nul, s'il n'est vrayment du lout ignare, voire priué de Sens commun, ne doute point que les cho es naye^i premièrement été :

. puis après, les motz auoir été inuentez pour les signifier : et par conséquent aux nouvt fies choses esire nécessaires imposer nouueaux moiz, principalement es Ars, dont l'vsaige n'est point encores commun et vulgaire, ce qui peut arriuer souuent à notre Poëte, auquel sera nécessaire emprunter beaucoup de choses non encor' traitées en nostre Langue. »

Ailleufs il engage les traducteurs à ne point se faire faute de transcrire en français les termes de sciences, d'arts et métiers, qui d'ailleurs ne sauraient être considérés comme faisant réellement partie de la langue

' (1, 22) : « Ne Ips doit retarder s'ilz rencontrent quelquefois des motz qui ne peuuent estre receuz en la famille Francoyse, veu que les Latins ne se sont point eforcez de traduyre tous les vocables Qrecz, comme Rhétorique, Musique, Arihmetique, Géométrie, Phylosothie, et quasi tous les noms des Sciences, les noms des Figures, des Herbes, des Maladies, là Sphère et ses parties, et generallement la plus grand' part d^s termes vsiiez aux sciences naturelles et Mathématiques. Ces motz la donques seront en nostre Lançu^ comme étrangers en vne Cité : aux quelz toutesfois les Periphr^zes seruiront de Trucheniemz. »

Quelques-uns paraissent d'abord sous une forme purement grecque ou latine, ce n'est que peu à peu qu ils s'acclimatent et prennent une terminaison fran-

çaise. Encyclopédie figure dans ['Institution du Prince deBudé(i$47, ch XXI, fol. 88). sous la forme encycBpedia : « Perfection des arts Jiberaulx et sciences politiques, qu'on appelle en Grec, Encyclopedia^ qui veult autant à dire (pour leUeclalrer briefuement) comme érudition circulaire. » Jodelle la désigne par une périphrase analogue (11^ 210) :

refondre

Des sciences vn Htfnd nouueau.

Rabelais avait cependant francisé ce mot, dès 15 jj» dans Pantagruel (c. XX) : c II m'a oiiuert le vrays puys et abisme de Jincyclopédie. »» Tout hardi qu il était, il n'osait en 1546, dans son tiers livre, se servir du mot misanthrope : ayant dit {c. i.ii) : « Les homes seront loups es homes, » il ajoute : «comme Timon Athénien, qui pour çç^j^ause feUt surnommé jiWv^pwxoc. » Ce ne fut qu'en rfljlfcftns l'ancien prologue du quart lirre, qu'il ne craignitpas de dire en français : « Timon le Misanthrope. »> Ce mot figure ensuite en 1552 dans l'épitre au cardinal de Chastillon, et est expliqué dans la Briesue déclaration d'aucunes dictions pins obscures contenues on quatriesme liure..,

Scève, dans sa Délie (dixain ccccxxii;, dit :

Mon dictamnuoBt'. . .

Ronsard emploie lexicon^ pour lexique, vocabulaire (V, 425) : ■ V

Tu as en Testomac vn Lextcon farci De mots iniurieuk..v

Il a introduit, en lettres grecques, dans sa prose MvoTttçw et umaiix^-^c : « des tombeaux vuides, appeliez x»vo-i^» »» (III, 0 « la troisième (partie; de la Philosophie Pythagorique, dii |ut«^>,Jx.. <n< » ^11 1 , b;.

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LA LANGUE DE LA PLÉIADE

Ambroise Paré, embarrassé pour rendre l'idée d'épiderme, dont le nom n'existait pas encore dans notre langue, cile dans son texte le mot spus sa forme grecque : « Le (cuir) non vray est appelé des Grecs Epidermis, parce qu'il s'estend et couche sur le vray : nous l'appelions en nostre langage cuticule, ou petite peau. » {Œuvres, III, m, p. 73, C). C'est aussi à'epidermis que se sert Rabelais (liv. IV, c. xxxi) : « Quaresme;^ prenant... àuoit l'Epidennis comme vn beluteau. »

Du Bellay, dans son chapitre De ne traduxre les Polîtes (1, 15), n'osant user du mot Génie encore peu employé, se sert du te^me latin : « ceste Energie, et ne sçayquel Esprit, qui est en leurs Ecriz, que les Latins appelleroieni Genius. »

Ce procédé, tout exceptionnel, n'avait rien de pratique, et l'on se trouvait forcément entraîné à donner une forme française aux mots grecs et latins dont on avait besoin. Ce n'était pas une élégance, un caprice, une fantaisie littéraire, mais la nécessité absolue de se faire comprendre, qui introduisait dans la langue des termes indispensables auxquels on n'aurait pu suppléer que par de longues et obscures périphrases.

C'est ce que dit, avec beaucoup de bon sens, un médecin de ce temps, Ervé Fayard : « Quant a pluàteurs mots francisez... comme apoplexie, epilepsie, et semblables, suis esté contreinct lez employer pour euiter on presque infinis endroects prolixes oraysons (i). »

Maurice Scève avait appelé sa maîtresse : « doulce antiperistase » {Délie, ccxciin.) Du Bartas, qui l'ignorait, croit forger ce mot et s'en excuse, non dans une préface ou en note, mais en vers, au beau milieu de son poème qu'il interrompt par sa remarque (Le second iour delà Sepmaine, p. 142, éd. 1601) :

(1) (Gulctï. Sur la faculté dez simples medicamans auec Vaddiction de Fucse en son herbier, de Stlvius,... Le tout mis en langage Irancoyspar A... Ervé Fayard natif de Perigueux. — A Limoges...

x548. lo-S-) . ■

LA LANGUE DE LA PLÉIADE

Cette antiperistase (il n'y a point danger

De naturaliser quelque mot estranger

Et mesmTe en ces discours, où la Gauloise phrase

N'en a point de son cru qui soit de telle emphase).

Ce n'est pas de nos jours, comme on pourrait le croire, qu'est née la psychologie amoureuse. Elle a fleuri de bonne heure en Italie. Nos voisins avaient fait à la langue de Platon de nombreux emprunts pour répondre aux exigences de ces analyses subtiles, mais ce curieux vocabulaire spécial n'avait pas encore pénétré chez rtous.

En 143 5 avait paru un volujne, intitulé : Dialoghi di amore^ compostiper Leone medico Hebreo, souvent réimprimé.

Ronsard, qui offre pour étrennes à Charles IX un Lco.n Hebrieu (11,412), est cependant fort irrité contre cet auteur (VI, 28) ;

t ... qui donne aux Dames cognoissance D'vn amour fabuleux, la mesme fiction.

Faux, trompeur, mensonger, plein de fraude et d'astuce.

Tyard, apjrès de longues hésitations, se décide en I ) 5 1 à traduire ces dialogues, déclare (p. 225) que :

... cest œuure est tiré

De» poincttprolonds.de la Philosophie.

et ajoute dans k dédicace (250, note 8) : « S'esttrouué le François (non encore orné de maints vocables de la Philosophie) en cest endroit si poure, que i'ay esté contraint, luy donnant du mien, emprunter de Tautruy. »»

Denis Sauvage^ traduisant aussi ce livre, dans le cours de la même année, sous le titre de Philosophie d'amour, s'excuse également « d'vser de mots nouueaux en matière nouuelle », et joint à l'ouvrage un petit Dictionnaire « pour Texposition de tels mots ».

Rien ne serait plus faux néanmoins que d% se repré-

LA LANGUE DE LA PLÉIADE

sentir le langage de la galanterie italienne confiné dans les abstractions philosophiques. Pétrarque et ses succe\eurs s'étaient répandus en violentes invectives. contre leurs dames et les Poètes de la Pléiade- les avaient suivis sur ce terrain. Ronsard appelle sa Cassandre /^r^; c'est-à-dire bête féroce, et guerrière, au sens d'ennemie. Jodelle seul dans une assez agréable chanson, blâme ce, procédé des poètes à l'égard de leurs belles (II, 5?) : •

' Leurs boùrrelles ils en font,

Basilics, ty|iresses, Mots qui doux et fâcheux sont Aux vrayes maisircsses.

• •(••****'* Si l'amour simple estoit d'eux ^ Bien cogneu ces mots hideux h, lU fuiroyent, desquels l'horreur

Nuit beaucoup, et monitrc Que des plumes non du cceui^

Le mal Se rencontre.

Au lieu de franciser des termes erecs on a quelquefois essayé d'y substituer des mots français équivalents. C'est ce qu'avait tenté Guillaume des Autelz, qui s*exprime ainsi dans l'avis Au Lecteur de ses Façons lyriquts (éd. 1553): « Quant à ïtpoçA» que i'ay appelé tovr, AyTi«rr??^RÊTOvR,etfin^«Sç(non si heureusement) ENCHANT,

ce a esté pour faire entendre à noz purs françois la raison de telles appellations. »

Vauquelin de la Fre^naye s'est servi également en ce sens de tour et de retour, puis il a substitué repos à enchant {Art poétique, I, p. 24, éd. 1O05).

... depuis que Ronsard eut amené les modes Du Tour et du Retour et du lUfOS dcî» Odes...

En somme, il y avait trois procédés pour rendre les idées expnoiées par des termes grecs ou latins :

10, Laisser suos.ster ces mois avec leur forme propre,

LA LANGUE DR lA PLÉIADE

leur orthographe, leur terminaison, ce qui donnait au discours un aspect barbare ;

2'» Y substituer, coonme Ta tenté Des Autels, des mots déjà français, auxquels on est porté à conserver la valeur, souvent toute différente, qui leur est habituelle ;

5* Enfin, ce qui est l'expédient le plus commode, et, après tout, le plus clair, modifier légèrement la terminaison des mots grecs ou latins, et c'est ce qu'après diversies tentatives avortées on s'est déterminé à faire.

L'instinct secret qui préside au développement des langues et met à profit les efforts des diverses écoles littéraires sans jamais consacrer leurs excès, sut discerner ce qu'il y avait de légitime dans ces innovations, et rejeta impitoyablement le reste. Les mots vraiment nécessaires s'incorporèrent si vite à notre idiome qu'ils semblèrent en avoir toujours fait partie ; lés autres tombèrent lourdement. Tels sont ceux, si .souvent cités, qui composent à eux tout seuls le troisième vers de ce passage tiré de VBpitaphe de Marguerite de France (V, 248) : ' '

Ah ! que ie suis marry que la Muse Françoise Ne peut dire ces mois comme fuit la Grégeoise, Ocymore, dispotmc, oligochbrooien :

Certes, ie le dirois du sang Valesien.

Dans son Hellénisme en France (I, 237), Egger se refuse à prendre cette tentative au sérieux:» Que prouve, dit-il, cette fameuse plainte, sinon que le poète désespérait de pouvoir parler grec en français, comme il l'aurait voulu, et qu'il n'essayait qu'en passant, par manière de tour de force, une imitation vraiment inconciliable avec le génie de notre langue ?»

La note si précise et si confiante dont Ronsard ^ccompaçne ces vers dans l'édition de iS7 5t ne permet pas d'admettre une pareille interprétation (V, 472): tt Ces mots grecs seront trouuez fort nouueaux ; mais

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LA LANGUE DE LA PLÉIADE

d^autant que nostre langue ne pouuoit exprimer ma conception, i'ây esté forcé d'en, vser qui signifient vne vie de petite durée. Filosofic^ mathématique ont esté aussy estranges au commencSSent; mais l'vsage les a partraict de temps adoulcis et rendus nostres. »> -

Quant au latin, il s'introduisait pour ainsi dire de luimême dafls le français. On en était imprégné. Ceux qui en blâmaient le plus l'abus ne laissaient pas de s'en permettre très largement l'usage : Rabelais, dont la verve s'est si vivement égayée contre l'écolier limousin, latinise autant qu'aucun écrivain de son temps. Du Bèliaj, faisant l'éloge de l'EJoquencc, dit (1, U) qu'elle « gist aux motz propres, vsitez, et non aliènes du commun vsaige de parler ». A, quoi l'auteur du Quintil Horatian '^répond fort à propos : « En cet endroict mesme contreuenant à ton enseignement, tu dis aliènes pour estranges ; es.corchant là et pariout ce pauure Latin sans aucune pitié. »> Le plus piquant est que, comme Egger le remarque avec raison (L'He//^nisme en France, I, 255), le critique est loin d'être exempt pour sa part du travers qu'il vient d'attaquer.

Maintenant au milieu de l'éclosion, pour ainsi dire spontanée, de tant de termes tirés du grec et du latin, qu'elle est exactement la «p art de chac^ue écrivain? C'est ce qu'il serait bien difficile d'établir avec certitude.^ . j

Il est fort. rare que nous possédions à ce sujet des témoignages précis ; on ne peut guère avoir recours qu'aux indications vagues que donnent les poètes dans leurs préfaces, les commentateurs contemporains dans leurs notes, les adversaires dans leurs critiques ; la manière dont . un mot est prés^ilè, les précautions qu'on prend pour le faire accepter du public, semblent parfois un indice de sa nouveauté ; mais, sans négliger de semblables présomptions, il faut se garder d en exagérer la valeur, d'autant f)rus que les lénioins que

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LA CAI^GUE DE LA PLé'ADE

nous invoquons sout souvent, de très; bonne foi,„dans Terreur. Nourris des mômes étucjes, écrivant dans les mêmes circonstanciés, sous l'empire des mêmes idées, les auteurs d'alors emploient souvent^ presque simultanément, des expressions qu'ils croient avoir inventées. . Il est impossible de contester à Ronsard la paternité du. mot Ode^ qu'il a tenu/ nous l'avons vu, à établir fort nettement ;. mais c'est là une exception, et la plupart .du temps on ne peut alléguer que des probabilités, dont un examen approfondi vient souvent démontrer le peu de fondement.

L'auteur du Quinttl Horatlan (i) reproche à Du Bellay l'emploi du mot Patrie... qui, dit-il, « est obliquement entré et venu en France nouuellement. » On en avait conclu un peu trop vite que Du Bellay en était l'auteur, et on lui avait fait honneur de cette, belle expression, mais elle a été trouvée un siècle plus tôt (2). .

Ayant lu dans l'épître de « Henri Estiene a vn sien ami » placée en tête de V Apologie pour Hérodote : « l'analogie (si les oreilles Françoises peuuent porter ce mot) », j'avais envoyé le passage à M. Littré, qui .s'exprime ainsi à ce sujet dans là Préface de son Supplément (p. Il) : « C'est H. Estienne qui a introduit dans notre langue le mot analogie; et en l'introduisant il s'excusa d'offenser l'oreille si gravemçnt. » Cette excuse avait paru au sava:nt lexicographe, comme à moi, une marque à peu prés certaine du premier emploi de cefte expression. Nous nous étions trompés tous deux, car elle figure, en 1549, dix-sept ans avant la publication de V Apologie, dans un passage de La Deffence de la langue françoyse, que j'ai déjà pu occasion de citer (1,45) • " ^^ crains donques, Poëte futur.

(1) Voyei Du Bellay, ï, 477, note 3.

(a) Voyet Littré, Dictionnairt, Patrie.

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LA LANGUE. DE LA PtfflADB

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d'innouer quelques termes... auecques modestie toutesfois, Analogie, et lugement de rOreille. » ' Ces vers de Ronsard (II, 126) :

Si dcz mon enfance Le premier de France l'arpindari^é De icllc entreprise Heureusement prise lê nie voy prisé.

avaient fait croire que pindarisant le premier, il avait inventé ce verbe et créé, comme pour Ode, le mot et la chose: Gandar, après avoir, dans sa thèsQ (1), adopté celte opinion, eûcore assez générarement répandue .aujourd'hui, introSuit, d^ai^son errata, cet;e sage rectification : « L'auteur jpégrette d'avoir attribue a Ronsard un mot que Rabelais a mis dans là bouche de 1 écolier limousin une vingtaine d'années avant que Ronsard ne pindarisât. » Vorci le passagede Pantaeruel qui date de I u; (l, 242) i « Ce gallant veulfContrefairelaJangue des Parisians, mais^l ne iaict que escorcher le îatin et cuide ainsi P/Wam^r (2). » .^ .

Srmpa//i/> est-il. de Ronsard? Le poète s. est exprimé, ainsi dans-le premier livre des 'Amours, publié en 1552

Les Cicux .. - ;

Changeans de teint de grâce ef de couleur. Par Sympathie en deuind^-ent malades ;

(0 Ronsari consiiéré comme imtt.itiur d'Homère et,de Pinlve

'Z'I^k roS^m'^n'aiTu^r iroUe,'pantaléoa Thevcn.n quise^ert de ce verbe, ta rapp-rochc horaùser, d<Snn\ e^i probablcmeni le c'c"car n ditea parlant de Ronsard (/.'//>'m-v H la hthso >hte ib%l Tv P .19) : « L«* Oies où il a s. Ii.rrd.m.nt p.nd^n.i cr s !au,V.mi%rl?r; Horac.sc. •> Quant àB:tra^:iut^er , li euu lort employé. En o53, Du Bellay du (II, 333) : l'.iy oublié I art de Petraqutjer En û>5., K..n^ (riTe m )q jc dé cc> a nani. (VI, 368) * ... 4ui moriondus fe/'<irj*^»*«"''

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LA LANGU|e De LA PLÉIADE ÇJ

et Muret fait à ce suj.et la remarqué suivante : « Sympathie est un mot grec : mais il est force d'en vser, veu ' que nous n'en auons point d'autre. »>

li faut remarquer toutefois que Rabelais a dit dans le ^wflr/ //i»r^ publié pour la première fois en 1548 (II, '493) : « par naturelle Sympathie excita tousses compaignons à pareillement baisler n\ et que dans la Briesiie âeciaratmn cf aucunes did ions plus obscures contenues en quaîriesme.liute,... il a iu^é utile d'expliquer ce mot, dont il bO considérait probablement comme le créateur, et qu'il aVaît du reste dé\k employé dès 1 54(> dans son tiers ^ livre (c. iv) : « Quelle Sympathie ùnire fes elemens. » " *

En 1 572, on lit dans La Franciade (liv. II) :

Incontinent aue la soif fut csteinte Et de li» tin Vauiiité restreinte,'

et ces vers sbnt accompagnés de la remarque suivante : « Auidité, l'ardeur de manger. le ne sçache point de mot Irançois plus propre, encore qu'il soit mendié du latin. » On s.'est cru fondé, probablement d'après celte note, à regarder Ronsard comme l'auteur de cette expression, qu'on trouve déjà cependant en 1544 dans la Délie de Maurice Scève (Dixain, cxvi) :-

Ne peult saoulcr.si gran^d' auidité.

Le plus curieux c'èst'que Ronsard a ainsi modifié les deux vers (III, 67) :

Incontinent que la soif fut osre'e

Et de là taim la fureur surmontée. -

Il est probable qu'il a voulu faire disparaître ce mot dont on lui avait reproché l'éirangeté. Malgré son intransigeance affectée, il fit plus d'une fois au goût du public des concessions de ce genre.

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LA LANGUE QE LÀ PLÉIADE

L'échec momentané d'avidité est une exception. En généfal les mots utiles s'introduisent vite dans la langue, s'y maintiennent et n'en bougent plus, ^ien est tout autrement des termes qui appartiennent eièiusivement au lan- «gage littéraire et poétique. Certaines épithètes, et précisément les plus brillantes; font des apparitions subites, suivies de longues défaillances. On pourrait les comparer à des comètes dont l'ellipse n'a pas encor^ été détermio^e. Bien différents des mots aventurier^, dont parle La Bruyère (ch. V), « qui paroissent un temès et que bientoSt on ne revoit plus », ceux-ci ont au contraire de fréquents retour?, et se remontrent, à de tfés longs intervalles, dans les écrits à la mode ; et dans notre pays ou l'on oublie Vite, on salue chaque fais à titre^d'innovation leur nouveauté intermittente qu'on regarde comme une audace, et dont on fait généreusement honneur à l'école littéraire alors en vogue. ■

En 1831^ quand on lisait dans Les Feuilles et Automne:

bans la vallée ow^reufe ■ Reste où ion Dieu te creuse ' Un lit plus abrité...

il pouvait paraître fort légitime de considérer ombreux comme un de ces adjectifs qui, d'après Alfred de ^Musset, dans ïes.Letfres de Dupuis et Côtonct, constituent l'essence même du romantisme. Notez qu'on l'aurait vainement cherché dans \e Dictionnaire de fAcadémfe de cette époque, et que, lorsqu'il y paraît, en 1835, il est indiqué Comme « usité surtout en poésie », ce qui semble au premier abord une concesston à la nouvelle école. Il n'en est rien ; ce prétendu néologisme e'st un archaïsme rajeuni, ainsi qu'il^ arrive souvent ; il existait, ^ en 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie, dont il n'avait disparu qu'à' partir de 1762. Si ce mot n'a pas été créé par l'école romantique, l'at-il été du moins par la Pléiade? Il est certain que

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LA tAiNGUE DE LA VlÊIADE

Ronsard l'emploie souvent : Fosses ombreuses (1, 206), Ombreux cimetaire (IV, «367), chesnes ombreux (V,,54), taillis ombreux (V, io8), tombe ombreuse (V, ) 1 5), etc. ; mais le chef de l'Ecole rivale, Clément Marot, n'a pas hésité à dire :ia nuict ombreuse (Ero et l^andre); et quand à Maurice Scève, \\ affectionné cette expresôion : .poulsiere Vmbreuse{DèX\e, dix. lxxxii), Boys vmm^ux (dix. cxxi). Ck)it-on. la. lui attribuer? Nullement. On lit déjà dans le ro'man de Perceval le Gallois : « forest ombreuse » (p. 174); dans un Dictionnaire latin-français du xni« siècle (Bibl. nation., mss.^n» 7.692), « fnvbrosus, vmbreux; enfin dans les S^rmon^ d© saint Berijfard (Bibl; .nation., n» 24.708, f* 42, r«) : « Mont p/w^r/oos et èspas. »

Nous retrouverons également chez les auteurs de la piéfade, ^meux,(\uQ Vaugelas attribuait à Desmarets; offenseur, invaincu^ dont oh regardait Corneille comnje Je créateur; et nous verrons qu un certain nombre de ces expressions, qu'on croyait nouvelles au xvii* siècle, remontent à travers le xvi«,^ai>erceau nème de nQtre idiome.. , ^— ,

Quelquefois c'est un terme que nous croirions d'hier, que nous lisons dans Ronsard. Est-il une expression en apparence plus moderne que àelle d'écriture i^i sens de composition littéraire ? La voici dans une élégie de notre poète adressée à Desportes (VI, 3 1 2-315) :

... Ainsi nostre eseriiure Ne nous profite rien : c'est 1& race future Qui seule en ioUit toute, et qui iuge à loisir ~ Les buurages d'autruy, et s'en donne plaisir.

N'est-il pas curieux de voir ainsi ces mots <£ auteurs, comme les appelait spirituellement Henri Monnier (i), demeurer pendant des siècles dans la langue, sans

(i) Scènes populaires ; Lé romaii chez la portière.

LA LANGUE EE LA PLÉIADE

jamais s'y incorpocer tout ^ fait, et conserver presque indéfiniment leur apparence de nouveaux venus }

.Si les emprunts faits au grec et au latin étaient un des principaux iVioyens employés par les pqetes de la Pléiade pour enrichir notre langue, ce n éiaii certes pas le seul. La littérature italienne leur o^çm des ressour ces auxquelles on n'avaii alors que trop souvent recours, comme nous le voyons par les Dialogues du langage italianisé d'Henri Esiienne. Ils ne se laissèrent pas aller aux excès que signale ce dernier. Nous aurons seulement à relever quelques termes locaux ^employés par Du Bellay pendant son séjour en liaiie, et un petit nombre d expressions poétiques puisées par Ronsard dans le vocabulaire de Pétrarque. -

Beaucour}) plus Jiombreux sont les termes tirés du langage des diverses provinces de Fraoce. Dans là première édition dp ses Odes, en 1 5 50* Ronsard s'était servi en plusieurs endroits des nmts familiers, à son enfance, ce qui av$it soulevé de noîniafeuses critiques. Dans un Suraueriià^ement ajouté au volume (l, cxyi), il y répond en ces termes : « Depuis l'acheuement de mon iiure, Lecteur, i'ai entendu que nos consciencieus poètes ont trouuéi mauuais de quoi ie parle (comme ils disent) mon Vand^mois. . Tant s'en faut que ie refuzé les vocables Picôrds, Angeuins, Tourangeaus, Mansseaus, lors qu'ils expriment vn niot qui delant en nostre François, que si i'auoi parlé le naïf dialecte de Vandomois, ie ne m'estimeroi bani pour cela d'èloquence^es Muses, imitateur' de tous les poètes Grecs, qui^bni ordinairement édrit en leurs liures le propre langage de leurs nations, mais par sur tous*^heocrit qui se vante n'auoir iamais attiré vne Muse étrangère en son pals. »

Ronsard a toujours défendu la même opinion ; il dit dans son Abrégé de [Art j^êti^ue françoys (VI, 451) : « Tu sçauras dextrement choisir et approprier à ton œuure les vocables plus significatifs des dialectes de

LA LANGUE DE LA PLÂIADE

nostre France, quand ceux de ta nation ne seront ûs^ez propres ne signifians, ne se faut soucier s'ils sont Gascons^ Potieuins, Normans^ Manceaux^ Lionnois ou d'autre pays, pourueu qu'ils soyent bons, et que proprement ils expriment ce que tu veux dire, h • Il revient encore sur la même idée dans la Pre/ace sur la Franciade (III, 5^3) : « Outre ie t'adverti de ne faire conscience de remettre en vsage les antiques vocables, et principalement ceux du langage Vvallon et Picard, lequel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la langue Françoise, j'enten de celle qui eut cours a{ires que la Latine n'eut plus d\sage en np^re Gaule, et choisir les mots les plus pregnants et significatifs, non seulement dudit langage, mais de toutes les Prouinces de France, pour seruir a la Poésie lors qUe tu en auras besoin. >

Nous le verrons même, sur la Rn de sa vie, pré(:oniser presque exclusivement ce procédé d'enrichissenient de notre langue, qui n'était au début qu'un des nombreux expédients auxquels il avait recours. ^

Quant à l'emploi des termes de notre vieux langage, il est déjà conseillé par Du Bellay dans sa Dejffence de la langue francoyse (I, 45); il recommande di usurper « et quasi comme enchâsser ainsi qu'vne Pierre précieuse et rare, quelques motz antiques », assurant qu'ils donneront « une grande maiesté tant au vers, comme à la Prose : ainsi que font les Reliques des Sainctz aux Croix, et auires sacrez loyaux Cédiez aux Temples. Pour ce faire te faudroit voir tous^ces vieux Romans et Poètes Françpys. v

Un des mérites des poètes de la Pléiade est de ne s'être point confinés dans un vocabulaire de convention, maisd*y avoir introduit un reflet de la vie réelle : « Encores te veux-ie aduertir, dit Du Bellay (I, 54), de hanter quelquesfois^ non seulemjeiQt le» Scauants, mais aussi

LA LANGUE DE LA PL4|AD1

toutes sortes d'Ouuriers \i gens Mécaniques, comme Mariniers, Fomieurs, Peibtres, Engraueurs et autres, sçavoir leurs inuentions, \\s noms des maueres dés outili, et les termes vsitezven leurs Ars et MesUcrs, pour tyrer de là ces belles comparaisons, et yiues descriptions de toutes choses. » C'est ce que répète presque textuellement Ronsard (VI. ^5 1) : « Tu pratiqueras \les artisans de tous mestiers, de Manne, Venn&^ie, %uconnerie, et principallemenl ceux qui doiuenl la perfection de leurs ouurages aux fourneaux, Or/eures, Fondeurs, Maresckaux, Minerailliers, et de làaireras maintes belles et viues comparaisons, auecques les noms propres des outils, pour enrichir ton œuure et le

rendre plus aggreable. » . • ^,

La nouvelle école étendait encore le vocabulaire par d'autres artifices; Du Bellay avait dit (1, 5O : « Vses donques hardiment de l'infinilif pour le rtom... De l'Adiectif substantiué... Des Noms pour les Aduerbes. n En I < ço, rauteur de la Breue expp^Uwn de ^ueùjues passades du premier hure des Odes, qui signe des initiales \ M P. et paraît être, comme le remaraue M. 1 abbé. Froger, Jean Martin, Parisien, expose l^ .^•^^'^J.'^ former une famille de mots nouveaux, à «^e de quelques débris survivants de notre ancienne langue (f ibi,. |i) • « Bien est vrai quand un vocable a long tens régné, faisant à imitation des vieus arbres, reuerdir un petit regeton du pié de- son tronc, pour deuemP comme lui grand et parfait, on ne ledoit pl««^reçretter ni appeller séché, ne pen : aiant laissé en s« P»*ce un nouueau fils, pour lui donner la mesmc verdeur, force et pouuoir, qu'il auoit auparauant, comme la nouuelle moîmoie succède à la vieille, en pareU honneur et cre-

* 'Y*expUcation est donnée d'une façon vive, qui sent bien l'inspiration directe de Ronsard, mais elle est assez obscure. Jacques Pelletier du Mans, qui, en i$55i

LA LANGUE DB LA PLélADB

. revient sur ce sujet dans le chapitre de son Art poétique, intitulé : Des Mo;^ e de teleccion e innouacio^ (ficeus, est encore moins clair, et parle obscurément à dessein « creignant de trop decouurir TArt» (p^ 37). Dans son Art poétique (VI ^ 462) Ronsard nous en dit un peu plus : « Tu ne desdaigneras les vieux mots François, d'autant que ie les estime tousiours en vigueur, quoy qu'on die, iusques à ce qu'ils ayent fait renaistre en leur place, comme yne vieille souche, vn reiettpn, et lors tu te scruiras du feietton et non de la souche laquelle fait allertouté sa substance à son petit enfant, pour le faire croistre et finalement l'èstablir en son lieu. De tous vocables quels qu'ails soyent en vsage ou hors d'vsage, s'il reste encores quelque partie deux, soit en nom, verbe, aduerbe, ou participe, tu le pourras par bonne et certaine Analogie faire croistre et multiplier, df autant que nostre langue est encores pauure, et qu'il faut mettre peine quoy que murmure le peuple, aueq toute modestie, cfe l'enrichir et cultiuer. 9 Plus tard, dans la Préface de la Franciade (IJI;53 j), il revient sur ce procédé auQuel il donne le nom pittoresque de prouigne-»» ment: « ai les vieux mots abolis par l' vsage ont laissé quelque reiet ton, comme les branches des arbres couppez se raieunissent de nouueaux drageons tu le pourras prouigner, amender et cultiuer, afin qu'il se repeuple de nouueau^ i^

Enfin Du Bartas, qui approuve cette pratique, la présente, par une autre métaphore, ^non comme un provignement mais comme une greffe (2* Sepmaine^ BabryS) p. 477) 2

Va bel ts(>rit, cooduit d'heur et de iugement, Peut donner Msse-port aux mots qui treschcraent Sortent de sa Doutique, adbpter les^estranges, £«ier les taauageons...

Dans une pièce enjouée des /é(iji: rustiq,ues, adressée

LÀ LANGUE DE LA PLÉIADE

lÔO ,

à Berfran Berper, poêie dithyrambique, Du Bellay s'ex prime ainsi (II, 305) :

Apres en rimes héroïques Tu teis de gros vers bedonniques, Puis en d'autres vers plus petis Tu feîs des hachi gigotis.

Ain'i notfs oyons dans Virgile, .

Galoper le coursier agile

Et les vers d'Homère exprimer,

Le flo floiemcni de la mer (i).

Flo-flolement semble employé ici avec une nuance de moquerie ; il faut remarquer pourtant que, dans ses • ouvrages de jeunesse, Ronsard n'a pas hèsitô à pratiquer ce redoublement de la première syllabe de certains

mots»

lia dit (II, 429):

. . . U belle onde CaquetHnt sur ton grauol»

D'\at j/lo'/totante vois.

et (VI, 205):

... la bien-heureuse Seine En/o/îolan/ vne joye dcmeine.

Il a écrit aussi dans l'Ode àMicheldelHospital:

... leur sein qui babatoit ;

mais dans ses dernières éditions il a substitué haleloit à babatoit (ÏI,» 22).

Du Bartas, moins scrupuleux, se vante de s être servi de mots ainsi forgés : « pour augmenter la signification, dit-il, et représenter plus ai^ vif la, chose, lay

(I) Voyet Iliade, XXII, aai, le mot «^^^w^ivMfu^* , »

LA LANGUE DE LA PLÉIADE

lOI

répété la première syllabe du mot : comme pe-petiller, ba-battre (i). » En effet il a dit : / ^

. . pri«z Tastre du iour

Qu'il quitte vistcment \t flo-fîotant sciour.

{5* iour de la Sepmaine, p. 49S.)

Là le subtil esprit, sans cesse ba-batanty Tesmoigne la santé d'vn pouls toMt-iour constant.

(6* iour de la Sep mai ne, p. 6S0.)

... leur chaleur encor pe- pétillante allume Vn froid barreau de ter ..

(/•' iour dé la Seconde Sepmaine^ Eden, p. 104.)

C'est à lui qu'est revenu le triste honneur de ces inventions grotesques, qui remontent en réalité jusqu'à Ronsard.

Etendre indéfiniment le vocabulaire était le but constant de celji-ci. Il en fait en ces termes la déclaration formeile (VI, 460) : « Plus nous aurons de. mots en nôstre lan^:ue plus elle sera parfaitte. 9

Vauquelin de la Fr^naye, dai>s son Art poétique, imprimé pour la première fois en 160$, mais composé beaucoup pbis tôt, énumère (I, v, 51 j 564) la plupart, des expédients employés par la Pléiade, et en expose ainsi les résultats (1, 11, p. ôi) :

ha France aussi depuis son laniça^e haussa, Et d Europe bien tOit Ici vultjHires pai^ta, Prenant de son Ko njn la lati^^ae délaissée, Et dénouant le neud, qui la tenoit pres-tee, S'esiargit tellement qu elle peut à son chois, Exprimer toute chose en son naïf François. >

Brantôme, qui n'est pas mains formai quant aux progrès de la poésie contemporaine, littribue sans hési-

♦ (i) Brief aiuertissement de G. de Saluste^ Seigneur de Bar tas Sur quelques points de sa crémière et Secon te Semaine. -— A P^ris A rOiiuier de P. L'HailUer... M. O, LXXXlill. Ia*4«.

LA LANGUE DE LA PLAiADB

ter la richesse de son vocabulaire aux efforts de Ronsard : « U la para, dit-il (éd. Lalanne, t. III, 287), de graves et hautes sentences, luy donnant des motz nouveaux ; et la rabilla des vieux bien réparez 0t reriouvel- \ei, comme f^ict un fripier d'une vieille robe. »

Si nombreuses que soient les assertions des poètes de la Pléiade à Tégar-d des procédés, nous pourrions dire des recettes, employées par eux pour reno\iveler la langue, si laudatifs que puissent nous paraître les ji^gemenis contemporains, nous ne devons point les admettre sans contrôle, comme on l'a fait trop longtemps, et considérer ces écrivains, d'après leur dire, comme ayant un b€^iî matin créé le français moderne.

D'abord, un grand nombre de mots attribués aux

poètes de la Pléiade, leur ont été fournis, comme nous

l'avons vu, par des écrivains antérieurs, et quelques-

' uns, malgré leur apparente nouveauté, remontent aux

origines mêmes de notre langue. . *

Ensuite en lisant avec attention La Deffence et illustration de la langue françoyse de Du Bellay, certaines préfaces de Ronsard, son Ar//?o2//^w^ et quelques écrits de ses admirateurs, on constate, non sans surprise, que les poètes de la nouvelle école, tout en cherchant à établir l'originalité de leur tentative, ne laissent pas de nous signaler, fort discrètement il est vrai, un nombre .inattendu de précurseurs.

« De tous les anciens Poètes Françoys, dit Du Bellay (I, 35), quasi vn seul, Guy^autne du Lauris, et lan dé Meun, sont dignes d'estre leuz, non tant pour ce qu'il y ait en eux beaucoupde choses, <jui se doyuent immiter des Modernes, comme pour y voir quazi comme vne première Imaige de la Langue Françoyse, vénérable pour son antiquité. »

A cet hommage de pure forme, en succède ua autr^

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LA LANGUE DB LA PLéUDB

lOJ

tout rempli d'une incontestable reconnaissance (I, 34) : « lan le Maire de Belges, me semble auoir premier illustré et les Gaules, et la Langue Françoy^e : luy donnant beaucoup de motz et manières de parler poétiques, qui ont bien seruy n^smes aux plus excellens de notre Tens. » Le jugement paraît si juste à Pasquier qu'il le reproduit presque dans les mêmes termes {Recherché^i, VII, 5, col. 699, éd. i/ij) ; « Le premier qui à bonnc'j enseignes donna vogue à nostre Poésie, fut Maistre lean le Maire de Belges, auquel nous somn^es i.nfiniment redevables, non seulement pour 'son livre de T Illustration des Gaules, mais aussi pour avoir grandement enrichy nostre langue d*une infjnité de beaux jlraicts, tant Prose, tant que Poésie, dont les mieux escrivans de nostre temps se font sceu quelquesfois fort bien aider. » (i).

Quand, dans Tavis Au Lecteur des Odes^ Ronsard nous confie, avec toute l'outrecuidance de la jeunesse, « Tardant désir » formé par Du Bellay et lui a de reueii- 1er la Poésie Françoyse auant lious, dit-il, faible, et languissante », il fait cependant cette réserve : le excepte tousiours Heroet, Sceue, et Saint Gelais » (II, 475). Il aurait eu mauvaise grâce, en effet, à méconnaître Maurice Scève, qui, avant lui et plus que lui, se montra un hardi novateur, et dont un peu plus tard Vauquelinjde la Fresnaye, dans son Art poUique, invoquait Tautorité pour légitingt^r les hardiesses de la nouvelle école (1. I, p. 12) :

. . . serait ce raison qu'à Thiard fust permis. Comme k Seue d'auoir tant de mots nouueaux mis

(1) « Un Projet d'enrichir ^ maguifier et publier la Langue françatse en iSoo » (par Claude Seysséf). Article de M. Brunot, Revue d'Histoire Uttératre de la France (I, p. 27).

Yoy. Thibaut, Marguerite d'Autriche et Je^n L,emciire dç 3f/fgs. Paris, Leroux, 1888, 9'.

104 LA LANGUE DE LA PLÉIADE

En F'rance, dont il a nostre langue embellie '

Far les vers clcucz de sa haute Délie,

F-( que Bellay, Ronsard et Bail inucntant

Mile propres beaus mots, n'en peussent taire autant?

Dans son chapitre intitulé : Exhortations aux Françoys décrire en leur Langue, Du Bellay, après s'être plaint de ne pouvoir citer qu'un petit nombre d'auteurs français, ajoute (l, 61) : « Toutesfoys ie te veux bien auertir, que tous les scauans hommes de France n'ont point méprisé leur vulgaire. Celuy qui fait renaître Aristophane, et faint si bien le Nez-de Lucian, en porte bon témoignage. » L'auteur qu'il désigne ici d'une façon si transparente n'est autre que - .

L'vtiledoux Rabelais

auquel, dans sa Musa^nœomachie (I, 14O1 il assigne un rang des plus honorables parmi les poètes dfe son temps, en dépit de -l'animosiié qu'on a supposée entre Ronsard et le grand satirique (1).

C'était justice de lui donner place parmi les précurseurs des poètes de la Pléiade, car il a travaillé à étendre notre langue, ^précisément par les mêmes moyens : création de mots tirés du grec, du latin, de l'italien, des dialehes français, de la marine, de la chasse, des arts et métiers, expressions forgées de toutes pièces. Mais ce qui le différencie complètement des novateurs qui lui ont succédé, c'est qu'il ne s'attarde pas à écrire des manifestes, à lancer des programmes, à conférencier. Il se contente de parler, ou plutôt de faire parier ses personnages ; et comme il en est dans son liyre de tout rang, de toute profession et de tout pays, les termes nobles, familiers, populaires, grossiers, techniques, patois, sont employés, sans recherche, sans -effort, à

(i) Voyez Biographie de Ronsard, I, XX.

LANGUE DE LA PLÉIADE

leur place ; lé naturel en sauve la hardiesse. Cette langue n'est pas le résultat cl*une série de calculs, de conventions, de compromis, longuement débattus entre initiés dans le silence du cabiiiet, mais l'expression naïve et sincère de la pensée de chacun dans les diverses conditions de la vie. ^ - On peut dire la langue de Pindare, d'Horace, de Virgile, de Ronsard, de Racine ; on ne peut pas dire aussi justement la langue d'Aristophane, de Plaute, de Rabelais, de Molière^ car ceux-ci, en peignant les mœurs de ceux qu'ils mettent en scène, leur font parler du même coup le langage qui leur est propre, ils n'en ont pas pour ainsi dire la responsabilité, le comble du génie est précisément pour eux de s'effacer et de disparaître. ^

Les aveux de du Bellay et de Ronsard, et les rapprochements qui précèdent, suffisent à faire pressentir que la plupart des prétendues innovations des poètes de la Pléiade avaient été pratiquées antérieurement, et la comparaison que nous allons faire, dans les listes suivantes, de leur vocabulaire avec celui de leurs prédécesseurs, en fournira fréquemment la preuve. On en vient alors à se demander ce qu'il y a de vraiment nouveau dans le programme si arrogamment proclamé, et accepté sans conteste par tous les historiens de notre liuéraiure.

C'est une question que se p'osait déjà l'auteur du Qmtil Horatian. Il dit dans ses notes sur le quatrième chapitre de du Belïay : « Tu... monstres la pauureté de nostn^ langue, sans y remédier nullement et sans l'enrichir d'vn seul mot, d'vne seule venu, ne bref de rien, sinon que de promesse et d'espoir, disant qu'elle pourra estre, qu'elle viendra, qu'elle sera, etc. Mais quoy ? quand, et comment ?» ; il

Si l'on y regarde de près, on dégage des d^cfer^s et des œuvres des poètes de la Pléiade deux idées pnncipalîs : d'abord ils proclament l'avènement du français à

io6

LA LANGUE DE LA PLÉIADE

la dignité de langue poétique capable de traiter les sujets les plus éHsvés et d'aborder tous les styles; ensuite, pour l'approprier à* de si hautes destinées, ils s'efforcent de le perfectionner et d'en étendre considé-rablement les limites. '

La première entreprise était vraiment grande, et la Pléiade s'en est tirée à. son honneur. Si elle n'a pas atteint cette terre promise de la haute poésie sérieuse, elle a eu du moins le niérite de l'entrevoir et de frayer largement la voie aux poètes du siècle suivant.

A l'égard de la langue, la nouvelle école s*est montrée moins neuve et moins audacieuse qu'elle ne la dit et qu'elle ne Ta cru. Elle a réuni, groupe, systématisé les hardiesses des autres, plutôt qu elle n'en a imaginé de très personnelles, elle a transporté dans' ses vers toutes les libertés de la pi^ose de Rabelais, elle a fait dé curieuses recherches dé mots plutôt que des rencontres et des trouvailles, elle a possédé au plus haut degré la science du langage, elle n'en a pas toujours eu l'instinct.

Dans la pratique, les divers membres de la Pléïade ont suivi fort inégalement le programme qu'ils, s'étaient

tracé.

Du Bellay fait d'assez nombreux emprunts au grec et au latin ; son séjour à Ropne le porte tout naturellement à introduire un certain nombre d'italianismes dans ses ouvrages ; en tout ié reste il n'innove guère ; point de patois, peu de mots forgés; c'est le classique de la Pléïade.

Baïf, au contraire, pousse à l'extrême lés doctrines du cénacle ; non seulement il imite avec excès les Grecs et les Latins, recherjphe les archaïsmes et dit, à l'exemple 'du maître (V, i2z) :

Je reine vieus roots en vsag«,

mai$ allant résolument jusqu'au bout de ses idées, et ne

LA LANGUE DE XA PLÉIADE

se préoccupant nullement du qu'en dira-t-on, il arrive '^o^ir l'orthogr^he au phonétisme, et pour la prosodie aux vers mesurés.

Quant à Ronsard, il a eu au cours de sa carrière poétique bien des hésitations et des doutes. Plein d'enthousiasme au début, il aspirait surtout au genre héroïque. C'est son portrait que trace Du Bellay dans le chapitre Du long Poème Françoys (I, 41), lorsqu'il évoque ce poète idéal « doué d'vne excellente félicité de Nature, instruict de tous bons Ars et Sciences,... versé en tous genres^e bons Aucteurs Grecz et Latins, non ignorant des parties et offices de la vie humaine, non de trop haulte condition, ou appelle au régime publiq', non aussi abiect et pauure, non troublé d'afaires doidestiques :'mais en repoz et tranquilité d'esprit ». Pasquier a constaté en ces termes son éclatant succès dans le curieux. chapitre des Recherches (Vil, 6, col. 765) intitulé : De la grande Jloik de Poètes que broduisit le Règne du Roy Henry deuxiesme, et de la nouvelle forme de^oësie par eux introduite : « Quand aux Hymnes, et Poèmes Héroïques, tel qu'est la Franciade, nous les devons séujs et pour lé tout à Ronsard. »

Au moment où il allait réaliser ses projets, la mort inopinée de Charles IX vint les mettre à néant. Il nous l'apprend lui-même dans le quatrain mélancolique placé à la fin du quatrième livre (III, 176) :

' Si le Ro/ Charles eust vescu, J'eusse acheué ce Içrhg ouurage :

si lost que la Mort l'eut veincu, ^ Sa mort me veinquit le courage.

En outre, d'autres poètes s'étaient formés à son école et il n'était plus investi de la souveraineté de la poésie épiaue. LaBaronie le lui déclarait en ces termes dans $a Seconde response ;

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■Io8 LA LANGUE DE LA PLÉIADE

Penses tu cstre seul en la France sçauant

Pour torger de grands mois, et les enfler, de vent,

Larges de demï-pieds ?..v

Colletet fils avait ajouté à la Vie de Du Barias^ de Guillaume Colletet, détruite dans, l'incendie de la Bibliothèque du Louvre, une note curieuse heureusement transcrite par Sainte-Beuve (Tableau de la poésie française^ éd. Troubat, II, 218). Elle nous montre Ronsard, au jeu de paume de l'Aigle, dans le faubourg Sain^Marçel, « bien qu'engagé dans un jeu d'importailee », quittant tout pour parcourir \& Semaine de Du Banas, et s'ècriani,* après en avoir lu quelques vers : « Oh ! que n'ai-je fait ce poème! il est temps que Ronsard descende du Parnasse et cède la place à Dû Bartas, que le Ciel a fait naître un si grand poète. »

Bien que Du Barlas n'ait pas manqué de célébrer, comme il le devait^ dans sa Seconde Sepmaine {Babyioney p. 485) : '

- ». Ce grand Ronsan^lbi, pour orner la Frartcc, Le Gcec et le l^tin despouille d éloquence, Et d vn esprit hardi manie heureusement Toute sorte de vers, de style et d argument,

l'enthousiasme du maître dura peu, comme le prouve le sonnet A Jean D' Aurai son Précepteur, qui commence ainsi (Vl, 264) :

Ils oni menty, D'Aurat, ceux qui le veulent dire. Que Ronsard, dont la Musc a contente les Koi^, Soit moins que le Hartas et qu'il ait par sa voix Rendu ce tesmoigna^c cnnemy de sa Lyre (1).

A la suite de ce sonnet, dont Colletet possédait l'autographe, vient le sixain suivant :

(i) Voyes aussi VI, 413.

L\ LANGUE DE LA PtÉlADE

le n'»ime point ces vers qui rampent sur la terre, Ny ctfs vers anipoullcz, dont le rude tonnerre S'enuole outre les airs : lés vns font mal au' cœur Des liseurs dégoustez. les autres leur font peur : ' Ny trop haut, ny trop bas, c'est le souuerain style ; Tel fut celuy d'Homerc et celuy de Virgile.

Ainsi placé, il a le caractère d'une attaque personnelle, ce qui a fait dire spirituellement à Sainte- Beuve (i) : « Que vous en semble? Voilà du bon goût exemplaire. Rien n'est capable d'en donner aux poètes novateurs déjà sur le retour, comme de voir des rivaux survenants outrer leurs défauts et réussir. » La remarque est jolie, elle est môme juste, car c'est bien Du Bartas que Ronsard a en vue dans les vers qui précèdent; mais il avait, depuis un certain temps déjà, professé les doctrines quMs expriment. En ,1,57 j, cinq ou six ansavant la publication de la Semaine de Du Bartas, il disait dans un passage de la Préjace sur la Franciade, qui semble l'argument de son sixain (III, 524-52^);: « La plus grande partie de ceux qui escriuent de nostre temps, se trainent eneruez à fleur de terre, comm« foibles chenilles... Les autres sont trop empoulez... Les autres plus rusez tiennent le milieu des deux, ny riimpans trop bas, ny s'esleuans trop haut au trauers des nues... comme a faict Virgile en sa divine JEnéide. » Dans toute cett^ préface on sent déjà les premiers symptômes d'un assagissement que les succès de Du Bartas hâtèrent, et qui s'accentue de plus en plus dans les derniers temps de la vie de Ronsard.

Son Discours eu lean Morel confirme les mômes principes (V, 210-21 1) : ^

Or ce petit labeur que ic consacre tien,

Est de petite monstre, et ie le sçay tresbien :

Mais certes il n'est pas si petit que l'on pense ;

(i) Tableau de la poésie française^ II, 220. /

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Peut estre qu'il >uuit mieux que la grosse apparence ^ De ces tomes enflex de gloire conuoiteux^ "

'^'^ (^ui sont fardez dé mots sourcilleux et vanteux, "# ' LmpouWez et masquez, où rien ne se descoeuure

Que l'arrogant jargon d'vn ambicieux ceuure.

Ses doctrines^ étaient devenues peu à peu moins exclusives. Lui, qui dans son Art Poétique (VI, 451) , recommandait de ne pas « aflecter par trop le parler de fia court, lequel est Cjuelques-fois tres-mauuais pour estre te langage de Dariioyselles et ieunes Gentilshommes; »)^ avait poussé au dernier degré, dans les sonnets k Hélène, les gentilles recherches de ce style àfleclé. ^;/è Les rangs de îa Pléiade s'étaient éclaircis : Du Bellay, Jodelle, Belleau, avaient successivement disparu. Aux épanchements entre contemporains, compagnons de lutte et de travail, succédaient de eraves enseignements donnés avec s^olennité à des discrples.

Ronsard en fivait u^ grand nombre. Conime de nos jours à Victor Hugo, tout poète lui envoyait ses premiers vers. En ouvrant les Poésies dii^erses d'Agnppa d'Aubigrié (111, 207), nous trouvons une pièce intitulée : ^ 'Vers faits à sei^' ans à M. de Ronsard.

a il incitoit fort cei^x qui ralloiént voir, dit Binet (Vie de Ronsard, éd. de 1623, p. lôô^, et principale- ' lement les ieunes gens qu'il iugeoit par vn gentil naturel promettre quelque frujct en la Poésie, à bien escrire, et plustost â moins et mieux faire... »

« le marqueray tousiours ce jour d'vn crayon bienheureux, quand ietine d'ans et d^xperience, n'ayant encore l'aage de quinze ou seize ans, après auoir sauouré tant soit peu dti miel de ses escrits, rayant esté voir, il ne Veçeut pas seulement les prémices de ma M use,, mais m'incita courageusement à continuer. »

Il confiait à ses jeupes amis les craintes qu'il ressentait pour l'avenir de la poésie fr;ançfiise. Il faut lire dans •,»a V/e, par Binet (édit. de i62j; p. ,165^, ces plaintes

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LA LANGUE OS LA PLélADE

mélancoliques^ qui parfois s^exhalaient en vers (VI, 294). .

Par Cin retour singulier, lui, qui' en ^550, dans une ode A la MusCy se propose pour modèle uii torrent

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