‹ Études de linguistique et d'ethnographieChapitre 12 sur 32 · DANS LÀ POÉSIE TÀMOULE · texte numérisé non relu

DANS LÀ POÉSIE TÀMOULE

Au congrès des orientalistes tenu à Londres Tannée dernière, le président de la section dravidienne, M. Walter Elliot, ancien magistrat de l'Inde anglaise, a présenté le manuscrit original ^, aujourd'hui en sa possession, du célèbre poème catholique tamoul composé au milieu du dernier siècle par le jésuite italien C.-P. Beschi. C'est d'après ce manuscrit qu'a été publié, de 1851 à 1853, par la Mission de Pondichéry, le poèçae tout entier avec l'un de ses deux commentaires 3; en même temps parut une brochure de 81 p. due à la plume de M. l'abbé Dupuis, directeur de l'imprimerie de la Mission, et intitulée : Notice sur la poésie

^ Revue de LinguisHqtie^ t. VIII, p. 52-69.

* Ce manuscrit avait été acheté fort cher, au commencement de ce siècle, au fils d*un disciple de Beschi, par M. Ellis, jeune fonctionnaire anglais dans le Décan. Malheuifeusement M. Ellis, qui était déjà devenu le plus fort tamuliste du' temps et qui composait de trôs-bons vers tamouls, mourut en Ï818, sans que personne 8*attendtt à ce cruel événement. Les papiers furent dispersés et le précieux manuscrit fut perdu. C'est M. Walter Elliot qui Ta retrouvé trente-cinq ans plus tard.

» 3 vol. in-8% — L xvj-486-(ij) p., IL xij.376 p., IIL xiv-568 p. ~ U a été fait un tirage à part des chants I à IV (in-S*, (iv)-160 p.) et 25 à 28 (in^% (vj)-271 p.). Les chants I à lY sont accompagnés d'un double commentaire, le premier est la traduction du texte mot à mot en prose vulgaire.

tamoiUe, le Rév, P, Beschi et le Tembâvani, Ce dernier mot est en effet le nom de Tépopée chrétienne, à laquelle son panégyriste prodigue les éloges les plus enthousiastes : forme, fond, détails, plan, épisodes, personnages, tout dans le Tembâvani parait admirable à M. Dupuis qui, notamment, écrase la monotone Enéide sous le poids des 14,460 vers tamouls du jésuite-poète, non sans mêler à ses compliments Véreintement obligé du paganisme.

Les missionnaires anglicans, plus impartiaux, ont, tout en admirant Tœuvre, contesté son utilité pratique. Il est certain que Touvrage est à peu près inaccessible au vulgaire et que, comme livre de propagande, il est assez peu répandu et ne saurait produire que de médiocres effets. Il ne s^adresse qu'à la classe peu nombreuse des lettrés tamouls qui, par parenthèse, ne se convertissent guère. Quelle impression peut faire sur des esprits familiers avec les légendes grandioses du Mahâbhiârata, du Râmâyana et des Purânas ce pastiche minutieux des vieilles épopées tamoules, ces rhapsodies qui ont la prétention d'indianiser les récits et les chants de la Bible? Car il y a de tout dans le Tembâvani, depuis des traductions libres du Magnificat, de V Ave Maria, du Cantique de Sim4on, jusqu'aux exploits de Samson et de sa mâchoire, de Gédéon et de ses cruches. Le sujet du poème est d'ailleurs d'un haut intérêt : il s'agit de la vie de saint Joseph. Ce modèle des époux parle comme le premier venu des munis ou des r^is de l'Inde païenne, puisque païenne il y a; et le lecteur n'y trouve rien qui distingue Marie des Ahalyâ, Arundhatî, Damayantî et autres femmes illustres des récits brahmaniques. J'inclinerais volontiers à croire que Beschi, en sa qualité de jésuite, appartenant à cette large école de missionnaires que la cour de Rome condamna comme eoupables . de trop de condescendance envers les mœurs indoues ; que Beschi, qui, pendant plus de quarante ans, se fit si complét^nent indien, adoptant le

costume classique des pénitents, ne mangeant point de bœuf et ne frayant qu^ayec les gens de caste; voulut simplement s^amuser à pasticher les anciennes épopées tamoules, et en particulier le Sindâmam, la plus vieille et la plus estimée des légendes fâinas. On sait que les livres j'âinas sont les plus importants et les plus remarquables de toute la littérature dravidienne.

Le Têmhâvam est, pour le lecteut européen, l'objet d^étonnements multipliés ; car rien n'est plus singulier que d'y retrouver Adam et Eve, David, Moïse, Josué, les Philistins, sous des déguisements indiens. Pour donner une idée de ces izarreries, je vais reproduire ci-après un passage trèscurieux, renouvelé, non de la Bible, mais du Tasse. L'épisode est facile à reconnaître, c'est celui de la forêt enchantée où Renaud triomphe des démons après sa fuite de chez Armide (ch. XVIII de la Jérusalem délivrée). Voici le passage du poème tamoul ; je traduis aussi exactement que possible la paraphrase du jésuite italien.

Joseph, en route avec Marie et l'enfant Jésus vers l'Egypte, arrive un jour devant un magnifique château où l'on compte jusqu'à mille colonnes superbes, entouré de jardins délicieux,, et comme perdu au milieu d'une forêt profonde où habitent seuls des pénitents qui reçoivent aussi bien que possible les trois fugitifs. On leur fait visiter le château, qui est orné de peintures splendides. Joseph s'en étonne et demande l'origine de ces peintures. « Elles ont été exécutées »,Iui dit l'un des pépitents, « par un grand prince dont je vais vous ra- « conter l'histoire », et il continue en ces termes :

30. « Le roi appelé Nîpaka *, à la belle couronne d'or, à l'arc foudroyant, pareil au croissant de la lune nouvelle,

1 Transcription tamonle, Nibagan (les explosives fortes, simples s'adoucissent dans Tintërieur des mots) ; de même, plus loin, Sdsanei. J'ai adopté l'usage, inauguré par M. Ariel, de rendre aux mots sanscrits leur forme originale.

[le prince] semblable à un lion dans les longs combats où ses chevaux, aux allures variées, s'élançaient plus rapides que le yent, — désira la pénitence dont la gloire augmente sans cesse, et vint dans le bais où naissent les fleurs.

31. « Il résolut de renoncer à la guerre incessante des [femmes] dont les beaux yeux sont sillonnés de longues raies rouges ^ et triompha de Vê/ * (Famour) après un combat pénible. Tel qu'un lion victorieux,^ il vint ici, seul, Tépée au côté, après avoir abandonné et son peuple et sa cité royale.

32. tt En approchant de ce bois aux fleurs mielleuses, dont le large front touche les nuages où la foudre gronde quand réclair a lui, il rencontra un vent très-fort parfumé: on eût dit que Vê/, monté sur la jeune brise du sud, se présentait pour lui faire honte.

33. « Le [prince] à la poitrine ornée de bijoux d'or et de pierres précieuses s'approcha et vit une rivière qui tordait ses ondes douces et courait, en faisant le même bruit que les anneaux de jambes [des guerriers] le long de ses deux rives aux fleurs mielleuses pareilles à deux guirlandes. Elle entourait tout le bois et il ne put la traverser.

34. « Pendant qu'il était là, souffrant d'impatience, il vit un éléphant dont les défenses blanches ressemblaient aux cornes de la lune qui vint à lui et se baissa. Plein de résolution, il monta [sur l'éléphant]. Lorsqu'il en descendit, après avoir traversé [la rivière], le [monarque] aux épaules semblables à des montagnes d'or brillant vit une fourmi dévorer l'éléphant.

1 Les petits traits rouges dans les yeux, les seins extrêmement amples, la taille excessivement fine sont les trois principales conditions de la beauté chez les femmes, suivant les Indiens.

* Vê\ est un mot tamoul ayant le sens de « désir » d*où par métaphore a jeune garçon » ; il se rattache à une racine en v^ a brûler ». Les Tamouls en ont fait un des noms de Çubrahmanya et de Manmatha.

35. « Celui dont la poitrine avait Taspect d'une montagne regardait cela, Pâme pleine de surprise; mais voici que la rivière aux flots ondoyants redoubla de tapage, hurla, se précipita contre le rivage aussi dur que le roc et commença à rinonder. A cette vue, il tira son épée et pénétra dans le bois touffu.

36. « Comme il entrait dans ce bois fleuri où coulait le miel ainsi que dans des vases d'or, il entendit des chants agréables, accompagnés du son des luths ^ et des autres instruments de musique, et si doux qu'ils devaient dissiper toute affliction. « Qui donc », pensa-tril, « est venu, plein d'amour, dans ce bois fleuri et brillant? »

37. « Dans toute la forêt, les fleurs s'épanouissaient ; partout la brise l'éventait doucement ; toutes les fleurs versaient un miel parfumé ; tous les oiseaux l'appelaient par leurs chants. Il suivit un longi^hemin dont la beauté n'aurait rien d'égal sur toute la terre, et arriva à un endroit admirable devant lequel disparaîtraient toutes les splendeurs imaginables.

38. « Au milieu, il vit un jeune arbre qui, sur tous ses rameaux superbes en leur jeunesse, ouvrait les yeux limpides de ses fleurs fraîches pareilles à des pierreries étincelantes ; tout autour étaient rangés des arbres dont les bourgeons versaient un miel abondant ; là dansaient les paons joyeux semblables aux jeunes beautés du pays.

39. « Pendant que les fleurs fraîches épanouies et brillantes c(nnme les étoiles versaient un miel parfumé, il s'approcha pour regarder l'arbre magnifique qui se tenait au milieu, ainsi qu'un roi; comme il se disait: « c'est le bel arbre du sandal tleuri, » il entendit des chants et le son du luth doux comme du lait. Il s» retourna pour voir.

' Pour plus de commodité, je traduis par luth ou lyre les noms d'instrumeats indiens à cordes qui en diffèrent en réalité, mais dont je ne puis donner la description ici.

40. « Il vit venir cent belles jeunes filles épanouies, aux vêtements ornés, à la taille mince comme Téclair, aux yeux pareils aux étoiles du ciel brillant, à la chevelure semblable aux nuages obscurs ; elles sortaient de tous les arbres qui entouraient [celui du milieu], déchirant leur écorce ainsi que fait Tépi naissant ^

41. « Les [belles], dont les yeux lançaient des flammes, enveloppèrent le roi de même que les étoiles du ciel errent brillantes autour de la pleine lune. Toutes les cent prirent le luth et la lyre, firent entendre d'harmonieux accords et se mirent à chanter, avec des voix pareilles à celle de la kuil (cficulitë orientalis) ^ ; elles dansaient en agitant leurs jambes et disaient ceci :

42. « Dans ce bosquet fleuri, vêtu d'arbres nombreux, tu « es venu réjouir Çâsanâ qui te désire, dont la pensée ne « t'oublie point, et que tu aimais si étroitement comme un V joyau précieux ; par la joie de Çâsanâ, toute cette forêt est « aussi réjouie que si elle voyait arriver le maître suprême ! ^ Elles dirent.

43. « Pendant qu'elles chantaient ainsi sur le luth, l'arbre de sandal du milieu s'ouvrit à son tour, et il en sortit une jeune femme dont les longs yeux l'emportaient sur les glaives ; elle le regarda, la figure brillante ; elle ressemblait

' Je ne puis résister au plaisir de citer deux jolies strophes inspirées à des poètes tamouls par la naissance de Tépi (de riz, bien entendu) :

a L*épi ineffable germe doucement ; tel qu^un serpent vert qui sortirait [de terre, il natt, dresse la tête comme les petites gens enrichis, puis mûrit et sUncline comme les hommes qui ont acquis la science des livres quMls ont étudiéi^. » (Sinddmani, I, 53.)

a L'épi naissant croît comme la pensée qui explique les livres, après avoir été renfermé en soi comme Test le sens de ces livres pour les sages qui les étudient ; il est fier comme les travailleurs qui n^ont pas la science entière ; il s^étend comme le commentaire des livres et s'incline comme les jeunes filles chastes. » {Tirtivileiyddalpurdna, I, 24.)

* Le cri de cet oiseau n'a jamais paru agréable aux Européens.

à Çâsanâ quMl avait jadis aimée quand il suivait les chemins de Vê/. Il demeura stupéfait, plein de trouble.

44. « Ses yeux, semblables à des glaives et à des cyprins, brillaient, ses bijoux éclatants s'agitaient, sa longue guirlande embaumait, ses vêtements colorés resplendissaient : pareil au tilada ^ de Vê/, avec de douces paroles capables de dévorer Tâme en Tentraînant au plaisir^ avec des regards plus cruels que le javelot rapide empoisonné, elle lui dit d'une voix aussi harmonieuse que le lulh :

45. « On t'a appelé le lion féroce ; mais tu es devenu plus « cruel que le lion ! Plongeant ta large main dans le meurtre, « tu as tué mon âme faible; tu as oublié la paume de ma « main 1 Voici que^ te cherchant et pensant à toi sans cesse, « je suis venue à toi dans ce bois où croissent les bambous (I et tu n'as pas la pitié de t'approcher de moil » Elle dit,

46. « Et la [femme] à la bouche de lotus se mit à pleurer : elle eût ému un rocher de diamant; elle sanglotait en poussant de longs soupirs et s'affaissait en fatiguant sa taille affaiblie. <« Ce sont ^es prestiges imaginés pour m'éloigner « de la précieuse pénitence, par les démons qui dévorent « avec passion les âmes ! » pensa le prince des hommes, et il s'affermit dans sa résolution.

47. <( Résolu, il dit : (i Je couperai . de mon épée tour- « noyante et j'anéantirai l'arbre qui a poussé pour me faire « fléchir! »> Et la femme à la taille mince lui cria: u Oh 1 <i feras-tu tomber le sandal que j'avais choisi et qui produit « un doux miel? »> et elle embrassa de ses bras réunis l'arbre superbe.

48. « C'est seulement après avoir percé ce cœur blessé « par les fléchas fleuries [de l'amour] que tu couperas ce

* Le tilada ou tiUika, c^dst le signe que les dévots portent au front; pour les çivalstes, c*est ordinairement un cercle de cendre de bouse dé vache. On appelle encore de ce nom un bijou spécial qui pend au milieu du front.

<( bel arbre; avec lui, lu tueras Cette Çâsâna que tu hais, « ô cruel aux flèches méchantes ! » dit^Ue. Le prince, riant» répondit : « J'ai deviné la cruauté que cache ton illusion ! n et il lança son épée.

49. « Celle qui pour produire le découragement s'était montrée avec une figure ornée de guirlandes parfumées parut [alors] avec une tête de la couleur d'Umâ * déchirant la nue ; il lui poussa deux cents bras : cent mains brandîs>saient des épées, cent mains tenaient des boucliers, et elle faisait voir, dans une bouche qui sifflait bruyamment, de longues dents aiguës.

50. <« Les autres femmes, qui avaient chanté harmonieusement en pinçant le luth, devinrent cent Rakchas furieux dont les yeux lançaient du feu d'une manière épouvantable; criant avec autant de bruit que la foudre qui déchire le ciel» de manière à faire trembler la terre tout autour, elles brandissaient des armes terribles teintes de sang.

51. « La lumière du ciel fut cachée comme quand se lèvent les nuages : il fit nuit; la foudre retentit déchirant l'espace qu'elle éclairait : on eût dit qu'un combat se livrait dans les cîeux ; en même temps, ce bois fieuri devint aussi épouvantable que l'enfer. L'homme au cœur de diamant brilla, inaccesible à la crainte en cette heure d'angoisse.

52. « Pour m'attacher à la pénitence que j'ai entreprise, « je ne désire pas les douceurs du mal que j'ai abandonné ; je u ne crains pas les douleurs; ceci est pour moi la çruti* »,

' Umâ ou Parvatt, femme de Çiva, est prise souvent par ies poètes tamouls comme synonyme de «couleur noire ». Il faut remarquer ce mot sous la plume d*un poète chrétien. C*e8t par le même abus que M. Ëllis, dont j*ai d^à parlé, a pu satisfaire les scrupules de sa conscience anglicane et composer un hymne terminé par la célèbre formule çiyddsie: namaçivây a. Cette forpaule n*a véritablement, disent les amis de M.. Ellis, que le sens de « gloire à Dieu! »

* C^est-à^-dire « la sainte écriture, Id saint enseignement, l'épreuve. »

dit-il, et, se fortifiant [encore], il fit tomber, en le coupant avec son épée brillante et tranchante, Tarbre merveilleux^

précipitant [en même temps] dans Penfer les démons chassés par sa ferme résolution.

53. M Après la fuite de Tillusion meurtrière, le bois ap^ parut dans son état naturel. Le glorieux Nîpaka fit pénitence pour détruire le mal ^. Les démons qui haïssent le bien* lui témoignèrent du respect et de la crainte, mais ils ne cessent point encore aujourd'hui leurs prestiges destinés à détruire les fermes résolutions.

54. u Le prince pareil au soleil, œil resplendissant^ de^ meura ici de longs jours à faire pénitence. Pendant ce temps, il fit faire toutes ces peintures; mais, tout en admirant leur beauté, nous ne savons pas [ce qu'elles représen-? tent]. Si tu le sais, parle, à toi dont Tinteljigence est claire comme la blanche lune 1 dit le plus âgé des pénitents. ))

Joseph prend alors la parole pour expliquer à ceux qui Tentourent l'histoire dont ces tableaux figurent les divers épisodes. Il se trouve que c'est justement la vie de $on ancien homonyme, le fils de Jacob et de Rachel, avec la citerne, Phayaon, Putiphar, sa femme, les vaches, etc. Les braves pénitents sont dans l'enthousiasme et comblent de soins et de prévenances un vojjageur si instruit : on ne dit pas (qu'ils

* et * Le « bien » et le a mal » ; les mots employés par Beschi sont nalvin^ei et pulvin'ei, proprement « bonne a;ctivité » et « mauvaise activité ». Dans un article sur la religion des J'âinas, publié il y a cinq ans dans cette Revue (t. III» p. 306), j^ai fait voir que « Tactivité ^' est condamnée par cette religion comme un obr staele à l'indifférence, À la pureté, à Tabsorption de Tâme dans l'être suprême.

Le but de cette note et des deux précédentes est de montrer qu9 •Beschi se sert sans scrupules, non-seulement des tournures, mais «ncore des termes religieux des auteurs « païens ». Comment veuton que les Indiens s'y reconnaissent? Pour des choses nouvelles^ il fallait des mots nouveaux. ;

se convertissent au catholicisme. — Led vingt-cinq strophes qui précèdent sont extraites du chant XX du Tembâvani^ qui en compte trent&-six.

Un mot encore au sujet de la forme et de la valeur littéraire du poème. Gomme versificateur, je n^aurais que des éloges à donner à Beschi, si Ton n'avait vraiment abusé à son égard des épithètes admiratives. La poésie tamoule est en somme facile, et tout bon humaniste européen serait capable d'en faire autant que Thabile jésuite \ si, comme lui, il s'initiait à la connaissanc.e des vieux poèmes et à toutes les ressources de la langue. Pour être accepté par les érudits du pays, tout poème doit en premier lieu se conformer au sûtra suivant du KanWul, une des meilleures grammaires indigènes (liv. II, chap. III, str. 37):

EpporulétcholMévvâr'uyarndô r

séppin'arûppa4itchéppudan'inara bê*

« De quels sujets, de quels mots, de quelle manière ont « parlé les (écrivains) supérieurs ; parler de cette façon, c'est u la convenance du style. »

^ Cela est si vrai qu^au bout dNia an seulement d*ëtudes, j'en -étais arrivé, à Karikal, en 1S61, à composer des strophes c^ume la suivante :

ArâvénatchujalunkâmamavdvénunanJ'eivisi k

karâvénakkoàiyaddgikkanalérittadanmélvait ta

tard\3énaméliyunénfdrtammuyirpuguddx)éndd n

girdvénanir'eindumdyddêgujiyêguman* d*ê

a L'amour, qui rampe autour (de nous) comme le serpent, jette 8on poison qui est le désir ; il devient cruel comme le crocodile et pénètre dans Tâme de ceux dont le cœur est aussi mou que le plomb mis aur un grand feu allumé; là, il brûle, il s'étend comme la nuit et, ne quittant pas la place, entre partout où Ton entre. a>

Cela n'est pas fort, mais c'est tout à fait dans le goût tamoul.

* Les manuscrits tamouls sur dZe« (feuilles de cocotier) ne séparent pas les vers, reliés du reste ^es uns aux autres par les règles grammaticales d'euphonie. C'est pour marquer cette constante

Ce précepte absurde, mais éminemment conservateur^ ne saurait guère faire progresser une littérature déjà secondaire. On conçoit en effet quUl est arrivé aux Dravidiens ce qu'ont éprouvé les races à langues agglutinantes; civilisés et instruits par des peuples déjà historiques, comme dirait ScLleicher, ils en ont adopté les mœurs, les croyances, les procédés littéraires. Tout au plus ont-ils pu broder sur le fond primitif. La littérature tamoule, remarquable surtout par ses productions morales, n'est pour tout le reste qu'un refletde la littérature sanscrite. Ce reflet n'est pas dépourvu d'éclat, mais, en général, les défauts de la poésie aryenne y sont exagérés et les minuties de détail y ont pris une importance démesurée. La plupart des épopées tamoules sont à des degrés divers des productions d'une période de décadence ; la lecture intégrale d'une seule d'entre elles est fort pénible et la traduction en devient fastidieuse, par l'accumulation des épithètes et la limitation forcée de la phrase au cadre tantôt trop étroit, tantôt trop large, de la strophe de quatre vers. Beschi, sous ce rapport, est peut-être encore inférieur à ses devanciers et à ses modèles. Ainsi, en ce qui concerne la forme poétique proprement dite, il s'est imposé la tâche méritoire de rimer ou plus exactement deconsonner richement. Dans le quatrain épique tamoul, la consonne de la seconde syllabe de tous les vers doit être ou identique ou consonnante. Les poètes font consonner ainsi parfois plusieurs syllabes {excepté la première) et la règle s'étend accidentellement à plusieurs pieds ; mais il faut faire usage de mots différents ou des mômes mots pris dans une acception

liaison que, dans les premiers livres tamouls imprimés, on imagina de repéter au bout de la ligne, c'est-à-dire le plus près possible du vers suivant, la lettre finale de chaque vers. Cet usage tend à disparaître dans les nouvelles impressions. — Il est également i^écessaire de bien placer tous les vers directement Tun sous Tautre, pour montrer Texactitude de la consonance dont nous parlerons plus loin.

différente: les nombreuses règles d'orthographe euphonique aident à Tassimilation apparente. Il faut de plus qu'un ou plusieurs pieds de chaque vers assonne par sa première lettre avec la lettre initiale du vers. Beschi a voulu toujours assonner à plus d'un pied et a cherché le plus souvent à identifier les quatre premiers pieds; il y a été aidé parla richesse du vocabulaire "dravidien qui ajoute aux nombreux synonymes originaux la plupart de leurs correspondants sanscrits. Bien des strophes dans le Têmbâvani consonnent par plus d'un pied ; cette richesse est le plus souvent obtenue, comme on doit s'y attendre, aux dépens du sens. Voici l'exemple le plus remarquable que je trouve dans l'épopée catholique :

Manavananguvananga^inâyàga n'

fnanavarïanguvanangilvarundin*d r

manavananguvanangalilâla n'u

ma^iavaïianguvanangumanangu, ..... ,më

(Ch. XIII, strophe 31.)

Avec le commentaire, c'est-à-dire la traduction en prose faite par l'auteur lui-même, sous les yeux, je crois pouvoir expliquer ce rébus de la façon suivante :

Manavu - anangu - vanangu - a^i - nâyagan* pierre précieuse-beauté - adoré - pied - seigneur

mana - anangu - vanangu - ^^ - vai*undin*âr fermement- afQigeant -changement - non - souffrirent

fnana - anangu - vanangal - il - âlan' - um esprit - douleur - plier -par -homme- et

man - a - anangu - vanangum - anangu - um - e beaucoup-(explétif)-beauté- vénérée - femme -et-(explétif)

« Ils souffrirent de l'affliction qui continuait à désoler le Seigneur dont les pieds, beaux comme des pierres précieuses, sont adorables (Jésus), — l'homme qui ne pouvait

changer la douleur de son esprit (Joseph) et la femme vénérée à la beauté superbe (Marie). »

On ne trouve de pareilles fantaisies, des tours de force analogues, que chez les poètes du dernier siècle ou dan» les publications contemporaines, sans parler des pièces à double sens, à retournement, à escalier, etc., ou de celles qu'on peut disposer lettre par lettre en forme de roues, d'étoiles, de serpent, etc. Le plus intéressant spécimen que je connaisse est la strophe suivante. Je la tiens de soil auteur, Sômasundaratambirân, administrateur de la pagode de Tirunajjar, près de Karikal ^ qui me la donna le 20 janvier 1861 ; elle n'a été publiée nulle part. Je divise en deux chaque vers^ à cause de sa longueur :

Varuinariuiavan'attan'angan4u4cLn*kalanda, pâliuiavumvaUal'sémpo w'

maruinarydavan*aUan*angankoyda4iyd r

midiyéjutteimâVVuntâ ru

(yrurnairudavan*aitan'angan*villanan da

mutturukkavôngumpângar ,t

tirurrMrudavan*attan'anganmajavi(fei, . .mê • léjundarulattérisittô '. ,inê

Les deux premiers pieds de chaque vers sont pareils à

* Je dois de précieuses leçons etd^excellents conseils à cepandi^, surtout pendant les trois derniers mois de mon séjour dans Tlnde. Aussi lui avais-je adressé le compliment suivant le jour même de mon départ :

?iar*eibadikanàan^karuneisérsôma . .

sundarakavirlamdmunH.,,,yé fnar^eibaditiruna\\dr*én'unku\anHn*

mânoiivan^asanimalam., . .du sir^eibadiyaUyâmdnHdarsilambi, . . .

tchêrndadan^fér''aldinarH. . vei nir^eibadikaliyinundufnélumbar ....

nigarsugamuffatCavula .»..gê

« grand muni-poête, qui as obtenu la grâce du dieu dont le cou a retenu le poison (Çiva), lorsque le lotus étincelant que tu es a

partir de la seconde lettre. Ce sont des u o u v» - ou des V - V- -. Il faut les décomposer ainsi qu'il suit : 1* varum ce qui vient (aoriste) », aru « rare », tavanattu « en famine », atiam pour an'n'am « nourriture », kan4u « sucre candi »; 2^ marumar «celui qui a la poitrine», udavu «qui aime (aor.), an*n*attan* « celui au cygne », am « belle n^kam « tête »; 3<> oru (( un », maruda « terrain agricole», val ufort», nattu u coquillage », an'angarî* u le dieu in corporel »> ; Â^ tirumarudavarCattarC u le dieu de la station pieuse appelée Tirùmarudavanam », angafC « là ». Il y a dans ces vers •deux licences ou négligences ; l'emploi de marumar ^ forme plurielle, pour le singulier honorifique, le hiatus entre Vu fmal du second vers et Vo initial du troisième. Ces vers âigniOent :

« Le héros généreux qui donna du lait mélangé de sucre candi, pour nourriture, quand il survint une terrible famine *; Tarbre sacré * qui peut changer la lettre cérébrale 3 de ses serviteurs et qui a cueilli ^ une belle tète du dieu au cygne ami de celui dont la poitrine porte Tor sufleuri dans l'étang qui est le pays vénéré de TirunalL&r, les abeilles ailées qui sont les hommes s*en sont approchées en mnr^ murant et en ont bu, dans une ivresse complète, le miel qui est la pure science; alors, le monde a éprouvé une félicité comparable à celle des bienheureux du ciel. »

^ Cette pièce demanderait de longues explications. C^est une sorte de mémento d'un pèlerinage, de tous points comparable à certaines poésies inspirées à des dévots modernes par la vue des sanctuaires de Lourdes ou la Salette. Il s^agit d'un sthala^ c^estinlire d'un endroit où Çiva s'est manifesté sous la forme humaine à telle ou telle époque : il y a beaucoup de sanctuaires pareils dans rinde dravidienne, dont les habitants sont en grande majorité çivaïstes.

* En sanscrit, taru. Voyez les dictionnaires.

3 Suivant les croyances çivalstes, l'homme natt avec une lettre gravée sur le cerveau qui résume et indique d'avance toute sa destinée. Çiva peut à une mauvaise lettre en substituer une bonne .

^ C'est le mot propre. Çiva est censé avoir enlevé à Brahmâ sa cinquième tête d'un coup d'ongle. Il est fait allusion ici à la lé-

perbe ^; le prince de Tirumarudavan'am dont les alentours sont pleins des perles que produisent Tare du dieu de- TAmour et les puissants coquillages dans un terraia agricole ; — nous l'avons vu, là, daigner apparaître monté sur son jeune taureau *. »

Il ne faudrait pas croire que la poésie tamoule n'ait produit que des élucubrations aussi pénibles. On rencontré de fort beaux passages dans les écrits originaux ; j'espère pouvoir en donner prochainement des spécimens; mais il n'y a pas un seul ouvrage dont Tensemble satisfasse complètement le goût moderne des Européens.

En terminant, je veux faire encore une remarque. Parmi les règles prosodiques « fondées sur la superstition païenne », au dire de M. Tabbé Dupuis, il en est deux que Beschi se trouve, par hasard peut-être, avoir fidèlement observées, celle du mot initial de bon augure et celle .des constellations. La première consiste à ne commencer un poème que par un mot choisi sur une liste donnée dans les traités didactiques et censé un mot de bon augure, mangalatchol. La seconde veut qu'entre la constellation correspondant à la première lettre du poème et celle correspondant à la première lettre du nom du héros il y ait un intervalle de deux, quatre, six, huit ou neuf constellations. On sait que le zodiaque indien en comprend vingt-sept; elles doivent être comptées dans un ordre donné et chacune correspond réglementairement à deux ou trois lettres de l'alphabet tamoul. Or, le Têmbâvani commence par le mot sîr qui est un des '^cingalatchols classiques ; le nom du héros chanté étant sûsei (transcription de Joseph), si correspond à la constel-

gende de rhumiliation de Visnu et Brahmâ lorsqu'ils essayèrent vainement de découvrir et de voir le grand Çiva ; je compte traduire prochainement cette légende, d'après un purana tamoul.

' Allégorie ; Tor, c'est Lakchmt, déesse de la fortune, femme de Vi«nu.

* Le taureau Nandi.

lation Rêvatî, et "su à Açvinî, et d^açvinî à rêvatî il y a juste vingt-sept constellations, c'est-à-dire neuf.

Je ne voudrais pas laisser mes lecteurs sous une trop mauvaise impression, relativement à Beschi, qui était malgré tout un homme supérieur. Si Ton fait abstraction de ses œuvres tamoules^ la plupart écrites ou exploitées dans un but de propagande catholique, il restera encore du savant jésuite des livres utiles et remarquables. Il a composé en latin trois grammaires : une du tamoul vulgaire (trois éditions, 1738, 1813, 1843, etdeux traductions anglaises, 1848], une du tamoul littéraire avec prosodie (inédite ^ trad. angl. publiée en 1822), et une autre du tamoul littéraire (inédite^; et, en tamoul, un cours complet de grammaire tonWûlvilakkam u explication des vieux livres didactiques »>, ainsi qu'un dictionnaire alphabétique tchaturagarâdi. Ces ouvrages sont aussi bons qu'on peut le désirer, en tenant compte, bien entendu, de Tépoque à laquelle ils ont été rédigés.

Il me reste à m'excuser d'avoir abusé de la patience des lecteurs en leur citant un trop grand nombre de mots et de phrases empruntés à un idiome peu connu; mais, comme disait à Micromégas l'un des philosophes de la mer Baltique, <( il faut bien citer ce qu'on ne comprend point du tout dans la langue qu'on entend le moins. »

' Voici le titre complet de cet ouvrage, dont la Bibliothèque nationale possède une copie (fonds tamoul, n' 188) provenant de la collection E. Ariel donnée en 1866 par la Société Asiatique : Grammatica latino-tamulica, ubi de elegantiori lingtcae tatnulicae dialecto sentamij dicto tractatur, cui adduntur tatnulicae jpoeseos rudimenta, in-4'.

* J'en possède une copie, exécutée probablement dans Tlnde vers 1810, et assez défectueuse ; elle porte le titre suivant : Clavis humaniorum litterarum sublimioris tamulici idiomatis, 144 fts., gr. in-4".

Bayonne, le 14 juillet 1875.

LES LANGUES AMÉRiCAiNES'

Parmi tous les problèmes que soulève la science positive du langage, Tun des plus intéressants est à coup sûr celui des langues américaines. Cest en même temps Tun des moins étudiés. Les linguistes, en effet, que Ton accuse parfois de hardiesse, sont au contraire le plus souvent d^une timidité excessive dès* qu'il ne s'agit plus d'un idiome pour ainsi dire classique, rentrant dans le cadre de leurs travaux ordinaires. Il en résulte que des savants qui ont émis les idées les plus neuves, les plus fécondes, les plus originales, qui ont puissamment contribué aux progrès de la science linguistique et à qui Ton doit de précieuses découvertes, dans le domaine des langues indo-européennes par exemple, acceptent volontiers, sur les idiomes étrangers, les propositions parfois antiméthodiques des personnes qui ont appris ces idiomes d'ordinaire dans un intérêt pratique ou qui ne sont en aucune façon au courant des données générales de la science contemporaine. Le langage, après tout, n'est cependant chez les divers êtres humains qu'un produit naturel de l'organisme, quant à son but, ses effets et ses causes ; il est impossible que certains principes généraux ne soient pas applicables à tous: il serait bon en tout cas de le vérifier. C'est en partant de cette idée que nous allons jeter un coup d'œil rapide sur les langues du Nouveau-Monde. Aussi bien nous ne pourrions songer à passer même suc-

1 Extrait de la République française du 2 avril 1875.

cinctement en revue, dans cette courte étude, les divers^ idiomes ; et nos lecteurs aimeraient peu des descriptionsminutieuses de langues en somme dépourvues dUntérét pour eux. Nous nous bornerons à quelques considérations générales et à une esquisse très-sommaire du système grammatical des deux groupes phonétiques les plus importants de PAmérique septentrionale.

Il serdt difficile, d'ailleurs, de réunir des éléments suffisants pour une analyse minutieuse de la plupart de ces langues. Ce n'est pas qu'il n'existe un grand nombre de grammaires^ de méthodes, d' « arte », composés en français et en espagnol, à l'usage des étrangers qui veulent « apprendre à parler et à écrire correctement i> tel ou tel dialecte; mais, outre que ces livres ne sont pas communs en Europe, ils sont d'habitude fort mal faits et n'offrent que de très-faibles secours aux linguistes : la peine qu'on se donne à les parcourir, à mettre un peu d'ordre dans ce chaos Systématique, dans ces calques désespérés et décourageants de nos vieux rudiments d'école, n'est certainement pas proportionnée au fruit que l'on en retire. Aussi n'indiquerons-nous, comme livres utiles à consulter, que les ouvrages suivants, écrits uniquement dans un but scientifique : les Remarks on the indian languages of North America^ par John Pickering, traduit en allemand par Talvj, en 1834, et réimprimé en 1836 ; et le remarquable Mémoire de noire compatriote américanisé Duponceau, Sur le système gramm<itical des langues de l'Amérique du Nord (Paris, 1838, in-8, xvi-464 p.). Ce travail, que nous ne saurions trop louer, vu sa date, avait obtenu, le 2 mai 1835, le prix Volney. Il faudrait citer encore les curieuses recherches de divers Américains (Schoolcraft, TrumbuU), la communication faite récemment à l'Académie de Vienne par le professeur Friedrich Mûller (qu'il faut bien se garder de confondre avec son homonyme, le métaphysicien d'Oxford), et d'autres

moDOgraphies ou notices de même nature. On trouvera enfin d'utiles remarques dans divers traités de linguistique générale, et notamment dans les Princvples of comparative philology qui viennent de paraître à Londres et qui sont dus à la plume expérimentée de M. Sayce, jeune et savant assyriologue, professeur au Collège de la Reine à Oxford« Les études de M. Schoolcraft et celles de Duponceau sont violemment prises à partie dans un livre récent que nous avons également consulté, bien quMl soit écrit sans aucune méftode et que la lecture en soit fort pénible, les Études philologiques sur quelques langues sauvages de V Amérique (Monréal, 1866, in-8, 160 p.), par N. 0., ancien missionnaire; il n'y est question que de Talgonquin et de Tiroquois dont nous reparlerons plus loin ; mais, tout en relevant des erreurs plus ou moins graves de détail chez ses prédécesseurs, Fauteur, qui, par parenrCbèse, en veut énormément à M^ Ernest Renan, a complétemefit\ négligé de se renseigner sur les procédés aujourd'hui généralement suivis par les linguistes. Nous tenions à faire cette observation, parce que la plupart des ouvrages didactique^ que Ton pourrait avoir à consulter sur les langues américaines sont l'œuvre de missionnaires, catholiques et protestants, dont le principal mérite est surtout une bonne volonté absolue, mais qui ne savent généralement pas ce que c'est que la science du langage. L'incontestable ignorance générale des missionnaires catholiques rend, du reste, leurs livres encore plus mauvais que ceux de leur collègues hétérodoxes.

'Mais, pour en revenir aux idiomes du Nouveau-Monde, M. Pr. Mtiller fait remarquer, dans son Allgemeine ethnographie, p. 273, qu'aucune partie du monde n'est proportionnellement moins peuplée que l'Amérique et ne présente cependant à l'observateur un nombre plus considérable de langues ou de groupes de langues distincts. Le même auteur

énumère ea effet, du nord au sud des deux continents, vingt-six souches linguistiques distinctes : les idiomes kenaï, athapaches (apaches, navajos, umpqua, etc.), algonquins, iroquois (nous reparlerons de ces deux familles), dakotas, pani, apalaches (natchez, muscodji, chaktas, chéroqui), koloche et autres dialectes de la côte nord-orientale, orégoniens, californiens, yumas, sonoriens et teanens, mexicains^ aztèques, maya (maya et huastèque), gualémci' liens et cmtillaiSy caraïbes, tupis, andéens, araucaniens, guaycuru et abiponique, puelche, tehuel, pechairais, chib- <)ha et quichua-<aymara. Nous avons donné à ces noms une physionomie aussi française que possible, ce qui n^est pas toujours facile lorsqu'on se trouve en présence de transcriptions anglaises. Pour quelques-uns de ces idiomes, comme pour ceux de leurs dialectes sur lesquels nous aurons à revenir, nous avons d'ailleurs Torthographe française de ton nombre, telle que nous Vont transmise les premiers voyageurs; mais nous n'avons pas cru pouvoir aller jusqu'à adopter les appellations tirées de surnoms ou de Sobriquets donnés naguère à certaines peuplades, telles par exemple que le sauteux (chippeway, dialecte algonquin), le courte-oreille, etc.

Il faut tout d'abord, dans les langues que nous venons d'énumérer, metlre de côté celles dont nous avons écrit les noms en italique. Ce sont des idiomes isolants, morphologiquement analogues au chinois, fort différents d'ailleurs les uns des autres, mais ne nous offrant rien de nouveau et n'appartenant pas à ce qu'on appelle proprement le système des langues américaines. Il faut donc voir, en étudiant les autres idiomes, ce que c'est que ce système. M. Fr. Millier, dans l'ouvrage que nous venons de citer, l'indique en ces termes : u Différence radicale dans le matériel linguistique, le vocabulaire ; conformité absolue dans l'aspect général, leprocédé morphologique. » Cette confor—

mité, depuis longtemps signalée, a paru si surprenante en môme temps que le procédé en lui-même paraissait si original, qu'on en, est venu à proposer une parenté originelle commune pour tous les idiomes de T Amérique (ce qui est un renouvellement de Thypothèse touranienne) à l'aide des mêmes arguments, en invoquant notamment la prétendue variabilité extraordinaire et la perpétuelle inconstance des radicaux dans les langues sauvages. Cette allégation ne nous semble pas assez sérieuse pour mériter une discussion. 11 en est tout autrement d'une seconde hypothèse, admise par des linguistes de valeur, et sur laquelle nous allons donner quelques développements. Elle consiste à créer, au profit des langues américaines, un quatrième grand groupe morphologique, dans lequel on a voulu faire entrer le basque dont l'isolement contrarie les faiseurs de systèmes, et qui serait caractérisé par « le polysynthétisme ou incorporation ».

On sait quelles sont les différences essentielles reconnues généralement aujourd'hui entre les divers types morphologiques auxquels peuvent se ramener les idiomes européens et asiatiques, les mieux étudiés de tous. Ces types se réduisent à trois, le monosyllabisme, l'agglutination et la flexion. La base, le principe >de ces catégories, c'est la manière dont sont exprimées les relations. Le but du langage étant,, en effet, d'exprimer la pensée et sa manière d'être, c'est-à-dire la signification et le rapport, une langue sera d'autant plus parfaite qu'elle satisfera mieux et plus vite à cette doublQ condition. Les idiomes monosyllabiques ou isolants n'expriment les relations que par une pure convention, par la sur bordination momentanée de certains radicaux significatifs à d'autres; tous les mots de ces idiomes n'ont qu'une syllabe,, ne sont articulés que d'une seule émission de voix. Les langues agglutinantes, agglomérantes ou composantes, sont remarquables par le rôle purement subordonné, relatif, qu'y

Ont pris certaines syllabes dans lesquelles il n^est pas tonjours difficile de reconnaître des mots originairement significatifs : ces syllabes secondaires, ces éléments formels sont capables de se joindre en grand nombre à un même mot, soit avant, soit après, pour représenter d'abondantes combinaisons ou nuances de rapports. Quant aux langues à flexion, il règne un certain désaccord entre les linguistes : pour beaucoup, la flexion commence dès que les éléments formels sont tellement soudés à la racine significative, qu'on ne les en distingue pas à priori, et que ceux qui parlent n'en ont point conscience ; mais d'autres savants, qui se rattachent à l'école du regretté Scheicher, trouvent qu'en somme il n'y a là qu'un degré d'agglutination, que ce ne serait point un caractère assez tranché pour former une classe spéciale. Pour ces linguistes donc, et nous sommes de leur avis, il faut restreindre le nom de flexion à une série de phénomènes dont les langues sémitiques offrent de perpétuels exemples, aux altérations vocaliques subies par les racines pour exprimer les rapports ; l'hébreu dit pakâd « il a vu ») ; pikked u il a vu souvent » ; iapkod « il verra -», etc., et ces mots ne diffèrent que par leurs voyelles ; la même chose a lieu en sanscrit, où « je donne » se rend par dadâmi, dont la dernière syllabe devient mai, (/oc^dmai, pour prendre le sens de la voix moyenne. Telle est la véritable flexion. Ainsi, les idiomes isolants ne savent pas exprimer la' relation, les agglutinants l'expriment à côté du mot, et les langues à flexion l'expriment dans le mot. En fait, d'ailleurs, la flexion coexiste avec l'agglutination dans les langues indo-européennes, par exemple; dé plus, il est certain que toutes les racines primitives de ces langues sont monosyllabiques. Il est donc probable que les idiomes les plus parfaits ont passé par un état moins avancé, qu'ils ont été successivement monosyllabiques, puis agglutinants. I! nous a semblé nécessaire de rappeler ces données de

la science avant d'examiner de près le polysynthétisme ou incorporation de rAmérique. Estr-ce vraiment un procédé original d'expression de relations et convientr-il d'en faire la base d'une classification nouvelle, le signe distinct d'un quatrième type morphologique ?

Les faits invoqués à l'appui de cette propQsition sont de deux sortes : i^ absence de distinction fondamentale entre le nom et le verbe qui a produit ce qu'on a appelé la conjugaison nominale, et 2^ composition syncopée qui se manifeste par trois ordres de phénomènes : abondance de verbes dérivés, union au verbe des sujets et régimes, fusion étroite de tous les mots d'une phrase avec contractions et syncopes. Examinons successivement ces quatre particularités .

La première ne saurait nous surprendre et ne nous est en aucune façon nouvelle. Quand l'algonquin dit nindawi a mon aviron », l'iroquois onkéneri n notre cœur à nous deux », le chippeway kosiway «c vos pères », en joignant à des substantifs les préfixes verbaux, que font-ils de plus que l'hébreu où l'on a iâmini u ma droite », l'arabe qui rend (« tes deux livres » par ketabâki^ et le magyar qui prononce szemeink « nos yeux ». Il n'y a là qu'un cas d'agglutination.

L'abondance des verbes dérivés n'est également en définitive que de l'agglutination. Le chéroqui sait nuancer ses verbel^ de la façon suivante : kutuwo « je me lave », kulêstûlâ « je me lave la tête », tsestûld « je lave la tête d'un autre », takutêyâ « je lave des plats », tsêyuwa « je lave un enfant », etc. Le tamanacan (Amérique centrale) dit jucurii a manger du pain ï>,jemeri « manger du fruit », etc. Un dialecte chilien a elun « donner », eluguen « donner davantage yt,eludiLamen a désirer donner ». elupen « douter si l'on donnera », elupun « passer en donnant », etc. Dans la plupart des langues américaines, on forme des voix dérivées causatives, négatives.. — Ces phénomènes s'expliquent

aisément : les uns tiennent à la répugnance des idiomes inférieurs pour la généralisation, ce qui amène la production d'autant de radicaux verbaux distincts qu'il y a de modes d'une action ; les autres rentrent dans les phénomènes de composition syncopée que nous examinerons tout à l'heure ; les autres enfin sont fréquents dans les idiomes du second groupe : le turc peut dire sevmek « aimer », sevdirmek « faire aimer y>, sevichmek « s'aimer l'un l'autre », sevmemek « ne pas aimer », sevhememek « ne pas pouvoir aimer », sevdir/iememek « ne pas pouvoir s'ai- 'mer » ; et le tulu (langue dravidienne) a les variations : malpuve « je fais », mcUpêve « je fais fréquemment », maltruve « je fais énergiquemenl », etc. Fautr-il rappeler enfin les nombreuses voix dérivées des langues sémiliques?

L'union au verbe des sujets ou régimes mérite de fixer un peu plus notre attention. Il faut toutefois distinguer, croyons-nous, le cas où c'est un substantif, sujet ou régime, qui est fusionné dans le verbe, et celui où le verbe conjugué exprime seulement le régime pronominal, direct ou indirect. Nous ne parlons pas du pronom sujet qui est joint au verbe dans beaucoup de langues qui nous sont familières. Le premier cas que nous venons d'établir rentre dans la composition contractée dont nous nous occuperons tout à l'heure; le second seul doit donc être examiné pour le moment. 11 ne nous offre encore qu'uiie extension du principe agglutinatif. L'incorporation des pronoms régimes directs^est habituelle aux idiomes sémitiques, aux langues finnoises, au basque. En quoi l'algonquin kisakihin « je t'aime » diffère-t-il à ce point de vue de l'hébreu sabaqtâni « tu m'as abandonné », du magyar latlak « je te vois », ou «du basque gaitu a il nous a » ? C'est une question de plus ou de moins. Le suomi ou finnois proprement dit n'incorpore que la troisième personne, le magyar ou hongrois incorpore la seconde quand la première est sujet, le vogoul exprime dans

son verbe les deux premières personnes régies, le mordvin peut le faire ponr les trois personnes: ce sont pourtant quatre idiomes de la même famille. L'incorporation du régime indirect est à un degré de plus; le basque Va en commun avec les langues améHcaines où même elle paraît moins bien organisée que dans le vieil idiome pyrénéen : il est vrai qu'on a voulu apparenter le basque et les dialectes canadiens. On trouve même dans les langues indo-européennes des faits qui expliquent de semblables formations : quand, par exemple, en italien les pronoms régimes vi et lo deviennent de véritables enclitiques et qu'on peut dire, presque en un seul mot, portendovelo « vous le portant » ; quand en espagnol on dit mandarme « me mander » et qu'on écrivait naguère dexallo pour dexar Ip « le laisser », n'a-t-on pas affaire à un commencement d'incorporation?

Quoi qu'il en soit, les trois caractères que nous venons d'examiner ne sont ni assez originaux, ni assez distincts, ni assez importants pour justifier la création d'un type morphologique propre au Nouveau-Monde. Ce serait donc le quatrième qui pourrait seul donner raison à une classification de cette nature. Aussi est-ce surtout celui que l'on a mis en avant. Il est défini de la manière suivante par M. Fr* Mûller : « Les langues américaines reposent en général sur le principe du polysynthétisme ou de l'incorporation ; c'est-à-dire que, tandis que, dans nos langues, chacune des idées dont l'enchaînement trouve son expression dans la phrase se présente phonétiquement distincte, elles sont le plus souvent, dans les langues américaines, réunies en une indivisible unité. Phrase et mot se confondent donc complètement. Par ce procédé, chacun des mots est abrégé et réduit sommairement à une seule de ses parties. » Duponceau, qui a fort bien remarqué l'analogie des autres caractères avec ceux des idiomes de l'ancien monde, explique également

que, à Taide de l'ellipse^ les Indiens de rAmérique sont parvenus à former des. Langues qui comprennent le plua grand nombre d'idées dans le plus ^ petit nombre de mots possible; et Ton peut ainsi procéder à rinfinl. Voici quelques exemples significatifs empruntés à ca dernier auteur : en groênlandais, aulisariartorasuarpok, qui a le sens de « il s'est hâté d'aller pêcher », se décompose en aulisarpok « il pêche », peartopok « il est à faire quelque chose »» pinnesuarpok « il se hâte »; en chilien, idiuinclolavin tt je ne désire pas manger avec lui » est composé de iai « manger », diuin « désirer », clola a ne paa », vi « lui », n « je » ; en lénâpé (dialecte algonquin), nadholintn « amenez le canot » est pour naten a amener », amochai « canot », nin « à nous » avec i euphonique; dans un dialecte mexicain, on dit à un prêtre, notlojumwhuiztecH pixcatâtzin « ô toi, mon père vénérable et estimable, gardien de Dieu »,de no « mon », llazonili « estimé »,ma/iutJtic tt vénéré », teo-pixqui « gardien de Dieu» et tolZi « père ». Ces exemples suffisent*; ils montrent que le phénomène dont il s'agit n'est, en somme, qu'une application du principe général de facilitation de la diction, de la loi du moindre effort. C'est en vertu de ce principe que les anciennes langues aryennes écrites, le sanscrit entre autres, avaient développé une longue série de règles euphoniques pour la juxtaposition des mots d'une phrase; et que les langues romanes, le français surtout, sont sorties du latin par la négligence de plus en plus généralisée des syllabes inaccentuées. Si l'on remarque d'ailleurs, comme le fait observer Duponceau, que les idiomes américains n'en ont pas moins une grammaire régulière, comme nous allons au surplus le faire voir tout à l'heure, il sera difficile d'accordar à ce procédé de composition une telle importance qu'il puisse constituer un si^e typique; il n'y a rien là de proprement relatif à ^expression de la manière d'être, des relations de

la pensée. Des traces de pareilles contractions se retrouvent du reste dans toutes les langues ; nous ne citerons que l'espagnol hidalgo pour hijo de algo^ usted pour vuestra merced, Tallemand beim ou zur pour bei dem ou zu der^ le basque arkume a agneau » pour ardikume tt brebis-petit » ; on trouverait maints exemples dans la conversation vulgaire française [manizelle pour modemoisellej etc. Cf. idolâtrie pour idololatrie). Le basque n^est donc pas la seule langue européenne qui se rapproche, à ce point de vue, de Talgonquin et du groënlandais; il est vrai qu'on y rencontre plus d'exemples de ces compositions syncopées que dans aucun autre langage de l'ancien monde» mais qu'est-ce que cela prouve?

Il est essentiel de noter que la composition est le seul procédé morphologique à la disposition d'un idiome qui ne se développe plus inconsciemment et qui, suivant l'heureuse expression de Schleicher, est entré dans la vie intellectuelle et historique. C'est grâce à lui notamment que le basque, abandonnant sa vieille conjugaison formelle, a développé cette abondante conjugaison périphrastique, terreur et admiration des analystes. Et ceUe faculté, secondaire en somme et relativement récente, aurait la même importance que l'isolement, l'agglutination, la flexion, qui répondent au but direct du langage ! Évidemment non» et, Schleicher l'avait bien dit, quoique sans s'arrêter à le démontrer, les langues américaines ne sauraient être considérées que comme une branche des idiomes agglutinants. Dans cette grande classe, où fait si piteuse figure la prétendue famille touranienne de M. Max MuUer, on, aurait par exemple la série suivante par ordre de capacité agglomérative croissante : le groupe dravidien trés-pauvre en formes, le groupe finnois déjà incorporant, le groupe basque (nous ne disons pas ibérien, le sens de ce dernier mot est encore indéterminé) pleinement incorporant et tendant au polysynthôtisme, enfin le groupe

améncam tout à fait poljsyiilhâique. Nous estimons, er> effet, avec M. Sayce, qu'il faut soigneusement distinguer rincorporation du polysynthétisme. Le premier de ces mots comprendra particulièrement, si Ton veut, les phénomènes de la conjugaison objective ou attributive pronominale de& langues de la seconde classe ; il distinguera des faits de développement formel préhistorique. Le second sera réservé pour ces compositions à Taide desquelles on cherche, dans les temps historiques de la décadence formelle des langues, soit à précipiter cette décadence pour abréger le discours» soit à suppléer à des formes mal commodes, oubliées dans le cours rapide et inexorable des siècles.

De la chaîne morphologique, suivant laquelle viendraient se ranger les diverses langues agglutinantes du monde, nous n^avons indiqué que quatre anneaux ; nous ne pouvions ni ne voulions donner une nomenclature complète : notre but était seulement de montrer quelle place pouvaient revendiquer le polysynthétisme et les idiomes de TAmérique. Il ne faut pas oublier qu'entre chacun <ie ces anneaux il n^ a aucune parenté naturelle, pas plus, d'ailleurs, qu'il n'y en a une nécessaire entre les dialectes qui se groupent sous chaque anneau. On peut, à ce point de vue, mettre ensemble le japonais et le tamoul, ou le hongrois et le mandchou ; les langues dravidiennes et le japonais, ou le finnois et le turc, n'en formeront pas moins des familles distinctes.

Il en est de même pour les langues américaines, où nous devons reconnaître de nombreuses familles irréductibles l'une à l'autre. Parmi ces familles, il en est deux sur lesquelles nous allons donner quelques! détails et dont nous allons passer très-rapidement en revue le système grammatical : l'algonquin et l'iroquois. Ce sont les idiomes originaux de la plupart des peuples indigènes connus en Europe et dont un grand nombre de romans ont popularisé les noms.

Les dialectes algonquins, ' entre lesquels on a constaté une réelle communauté de vocabulaire et une conformité grammaticale yérîtable-, sont assez nombreux. Ils sont pariés par des tribus diverses, sur un territoire très-étendu embrassant toute Tancienne Acadie française (dialectes souriquois, micmac, etchémin, abénaki, pénobscotien, passamaquoddien), les États de TUnion, Massachusetts, Rhode^ Island (narragansetts), Connecticut (mohican), New-York (trois dialectes), New-Jersey Pensylvanie et Delaware (lénâpé) Maryland, Géorgie, enfin Tancien Canada français (algonquin proprement dit, chippeway, Ottawa, ménoméni, knistémaux ou cri). Nous n'avons pas énuméré tous leâ dialectes. Quant aux tribus iroquoises, elles étaient naguère encore établies autour des grands lacs ; elles étaient au nombre de six et parlaient le mohawk, Tonondaga, le sénéca, Tonéida, le cayuga et le tuscarora. Les Hurons appartenaient à la famille iroquoise.

La phonétique des divers patois algonquins et iroquois n'a pas été encore étudiée ; elle ne paraît pourtant pas offrir de difficultés sérieuses. L'alphabet algonquin paraît ne comprendre que les sons suivants : voyelles, a, e, t, o, u (ou français) ; semi-voyelles, y, w anglais que les anciens missionnaires transcrivaient par un 8, sous prétexte que ce chiffre ressemblait à la ligature grecque ou^; consonnes gutturales /cji g; palatales tch; dentales t, d, labiales p^ 6; continues n guttural, n, m, ch^ j, s, z, et h. Nous ne pouvons entrer dans la description des permutations dialectales, qui n'offrent rien d'extraordinaire ; ainsi le z chippeway correspond à ig;L te lénâpé ; le lénâpé a la forte soufflante appelée jota en espagnol et représentée par le ch allemand dur, etc. Il paraît que le seul son difficile est le w ou ou

1 D^autres disent que c'est simplement pour rappeler le son initial %o du français « huit ».

consonne sifflé ou prononcé de> la gorge qui est spécial au lénâpé et qui est remplacé dans les autres dialectes par un u voyelle franc. Tous les dialectes ont, plus ou moins, les voyelles nasales an, on, L'iroquois est plus pauvre que Talgonquin; il a les cinq voyelles, les deux demi-voyelles, trois voyelles nasales {an, en, on)^ et six consonnes seulement, A;, /, n, r, s, h guttural : Tabsence de labiales est un fait remarquable ; quelques auteurs accordent le fk certains dialectes iroquois. Cette soufflante, qui manque à Talgonquin de môme que le v, est pourtant familière à quelques idiomes de la Floride, le chéroqui et le chactâs, par exemple.

Quant aux formes grammaticales, ces langues, comme nous Pavons déjà dit, en possèdent d'abondantes et de trèsrégutières. Ainsi, les dialectes algonquins ont l'article, qui est proprement mOy me ou m' {de monko « cela » en patois du Massachusetts] ; mais beaucoup d'auteurs l'ont méconnu, parce qu'il s'est souvent tellement confondu avec le nom déterminé, qu'il paraît en faire partie intégrante aujourd'hui ; en lénâpé, on dit hittuk « arbre ii>ym*h%ttuk « l'arbre », n'hittuk n mon arbre y>,k*hittuk a ton arbre»; mais en chippeway, on dit mittig « arbre » ou « l'arbre », et ni mittig « mon arbre »; ki mitiig « ton arbre ». — Il ne semble pas que l'article existe en iroquois ; mais beaucoup de langues américaines le connaissent.

Les pronoms personnels algonquins sont remarquables : celui de la première personne est nt, celui de la seconde kiy et le démonstratif ordinaire de la troisième o ou u. On n'a pas manqué de signaler l'identité de ces pronoms avec ceux du basque d'une part et de l'hébreu de l'autre ; mais nous n'attachons, quant à nous, aucune importance à cette ressemblance. Les pronoms iroquois sont très-différents ; leur forme primitive paraît être quelque chose comme /ca « je », sa « toi » et ra a lui ». Ces pronoms, sous leur forme

pleine on sous une forme abrégée, c'est-à-dire réduits souvent à leur première lettre, se préfixent aux noms et aux verbes, soit pour indiquer la possession substantîve, soit pour marquer les diverses relations verbales de sujet à ré* gime.

Dans tous ces idiomes il n^y a pas, à proprement parler, de genres. Ce fait est d'ailleurs ordinaire aux langues agglutinantes et reçoit son explication naturelle de l'évidente tendance du parler primitif à Findividualisation excessive. Ce n'est, par exemple, qu'à une époque très-récente et sous l'influence des idiomes aryens que le tamoul a développé une triple conjugaison masculine, féminine et neutre à la troisième personne singulière de ses verbes. Toutefois, l'algonquin, l'iroquois, etc., distinguent, si l'on veut, deux genres qu'on a appelés VaniméeiVinaniiné, mais la distinction n'est pas partout la même ; ces deux genres sont caractérisés, dans la déclinaison et la conjugaison, par des affixes différents : ainsi, en algonquin, la marque du pluriel animé est /c, et celle du pluriel inanimé est n. En iroquois, les femmes et les enfants font partie de la classe inanimée, inférieure, ignoble, comme disent certains grammairiens; il en est presque de même dans l'Inde, en télinga, où les femmes ne cessent d'appartenir au genre neutre qu'au pluriel. On retrouve dans les langues africaines et en basque cette distinction entre les êtres qui vivent et les objets inertes ; mais ce dernier idiome possède une particularité de sexualité qui nous aide à comprendre la division des nombres en américain ; il a des formes verbales allocuHves, c'est-à-dire où le sexe de l'auditeur est indiqué par un suffixe spécial. Le principe de pareilles formations est la particularisation, si ce mot peut être employé, de celui qui parle, sa tendance à s'individualiser, à se distinguer de son interlocuteur. C'est en vertu de ce principe que les langues américaines ont développé deux pluriels, dits indusifei exclu-

sif^ Le premier sera par exemple « nous », c'est-à-dire « moi et toi », ou a moi, lui et toi » ; le second sera a nous », c'est-à-dire « moi et lui » ; quelque chose d'analogue se retrouve dans les langues dravidiennes et môme dans les nosotros, noi altri^ nous autres^ des langues romanes. L'iroquois possède de plus le duel inconnu à Talgonquin.

La déclinaison, dans les idiomes agglutinants, n'existe pour ainsi dire pas, ou plutôt elle se réduit à un nombre infini de cas, puisque les particules suffixes sont innombrables. Mais, s'il leur manque souvent des postpositions correspondant à nos cas les plus essentiels, le génitif, le datif, l'accusatif (et cela tient à l'incorporation pronominale dans les noms et les verbes, qui supplée à ces suffixes), ils ont une grande quantité de syllabes dlminutives , âugmentatives, négatives, dédaigneuses, honorables, etc. Tel est le cas des langues finnoises, du basque, surtout des langues américaines.

Le verbe, dans de pareils langages, doit posséder d'abondantes formes. Est-il vrai cependant, comme le prétend le Rév. Ëdwin James, missionnaire anglais, que le chippeway en ait de six à huit mille? Nous l'ignorons; mais, quand il en serait ainsi, quelle importance faudrâit-il attacher à cette richesse? Ce n'est encore là qu'une question de plus ou de «noins, et il ne faudrait point s'étonner de la multiplicité de ces expressions verbales, qui est fort compréhensible. Duponceau énumère diverses voix, substaniive, positive, négative^ oausative, réfléchie, réciproque, continue, fréquentative, habituelle, suppositive, et les formes générique^ pronominale, adjective, prépositionnelle, etc., sans parler des nombreuses formes de relations pronominales. La plupart des grammairiens comptent, en outre, beaucoup jde modes et de temps, distingués par des sufQxes spéciaux ; mais M< Sayce fait remarquer qu'en réalité l'idée de temps .et de modalité est étrangère aux idiomes américains. Iln^

a pas, en effet, que trois modes et trois temps naturels, l'indicatif, le conjonctif, Toptatif ; le passée le présent et le futur; et ce n'est presque que dans les langues aryennes que la série se retrouve au complet, la plupart des idiomes ■agglutinants ne savent rendre tout au plus que le présent et le passé et n'ont nettement conçu que l'indicatif. Il ne faut pas oublier non plus que; dans beaucoup de ces langues, il n'y a pa@ de radicaux originels, ayant le sens de ^( avoir » et « être » ; l'algonquin est, à«ce propos, aussi mal doué que le tamoul et le canara.

Que pourrions-nous dire de la syntaxe? C'est à peine si l'on a commencé à se rendre compte de la nature de ces dialectes si imparfaitement étudiés encore. Le vocabulaire même n'en a été que partiellement recueilli; le peu que nous en connaissons suffit pourtant à démontrer la pénurie des langues américaines en expressions abstraites et générales, en mots indiquant un état de civilisation relativement avancé. Nous y remarquons, en revanche, une grande quantité de termes correspondants à mille nuances minutieuses de parenté : ainsi on distingue la sœur d'un homme de celle d'une femme, comme en basque ; le frère aîné du frère cadet, comme en tamoul, sans oublier la distinction inclusive et exclusive, la réciprocité, etc. M. N. 0., dans ses Études, explique que Tiroquois reconnaît sept catégories de parentés comprenant chacune de quatre à cinq situations différentes. Les noms de nombres algonquins offrent, suivant Duponceàu^ cette particularité, que de six à dix ils sont formés, à la façon des chiffres romains, en ajoutant un, deux, etc., à cinq. Il y a naturellement beaucoup de mots d'emprunt dérivés soit du français, soit de l'anglais, par exemple monchapong « (mon) chapeau » (micmac), soumarkinac (sou marqué) « petite monnaie de cuivre » (abénaki), kaous « bœuf ou vache » (angl. cow). Parmi les mots purement originaux, nous ne citerons que le mot « femme, mu-

lier D lécrit squaw par les Anglais, mais qui est proprement s^tô'(narragansetts) et qui varie en chkwôy eskwâ, oskwawé, ikwé, suivant les dialectes, et le mot wigwam^ wikwam « maison. i»

Nos lecteurs voudront bien excuser Tinsuffisance de ces notes ; mais il n'esf point aisé de se renseigner à distance sur des langues peu étudiées. Aussi nous proposons-nous, quand nous aurons pu réunir des documents plus complets, de revenir sur les importantes questions que nous avons dû nous contenter de résumer aujourd'hui.

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