LES ÉTUDES AMÉRICAINES EN '1875 ET
(Le congrès de Nancy*).
Dans une des revues précédentes, la République française a rendu compte des résultats généraux du congrès des américanistes tenu à Nancy en 1875. Cette étude était d'autant plus nécessaire que l'œuvre ainsi inaugurée promet de so continuer longtemps: une seconde session est convoquée à Luxembourg en 1877, et tout porte à croire qu'elle ne sera pas moins brillante que la première. Nous donnons à celle-ci l'épithète de « brillante » non pas tant à cause de la qualité des travaux qui y ont été produits, bien qu'ils soient tous intéressants et qu'on en compte parmi eux de très-remarquables, mais à cause du nombre considérable de ses adhérents et de la quantité vraiment extraordinaire des mémoires qui y ont été communiqués. On ne se serait pas douté que les questions américaines pussent intéresser tant de personnes en France. Aussi souhaitons-nous de grand cœur la plus complète réussite au congrès de Luxembourg, tout en espérant que les écrits dont on y donnera lecture seront en général rédigés d'une façon plus précise, plus méthodique, plus scientifique en un mot, que ceux du congrès de 1875.
Si nous nous permettons d'émettre ce vœu, e'est que nous
1 Extrait de la République française du 13 avril 1877.
nous proposons de revenir aujourd'hui sur les problèmes que soulève Tétude du Nouveau-Monde et d'examiner, en . reprenant les deux beaux volumes du Compte rendu officiel, la partie linguistique de cette publication qui fait honneur au comité de Nancy; la partie linguistique de cette collection est précisément Tune de celles qui prêtent le plus à la critique ou qui, du moins, par Tinégalité de valeur des mémoires qui la composent, permet le mieux d'apprécier l'état général des études américaines. La linguistique, on le sait, est une science toute récente, mais une science complète qui a son but et sa méthode, qui n'est point accessible à tous et qui demande au contraire une préparation spéciale, sinon, pour ainsi dire, une prédisposition native. C'est pourtant celle que l'on traite en général avec le plus de désinvolture et de sans façon ; toute personne qui a quelque teinture littéraire ne craint point de parler haut et doctrinairement en matière de linguistique et de disserter magistralement sur l'origine, la parenté ou l'histoire d'un idiome. Cela paraît souvent tout naturel à ceux même qui trouveraient singulier qu'un bachelier es lettres osât discuter et prononcer sur des questions de physique, de chimie oud'algèbre,'contrairement. à ravis des spécialistes reconnus.
Cette malechance est échue à la linguistique sur toutes les branches de son domaine. Partout se retrouvent, dans l'étude des dialectes d'un pays, deux périodes successives : les premiers voyageurs ne songent qu'à les apprendre dans un but pratique, au hasard et sans règle ; les suivants, toujours dans un intérêt pratique immédiat, cherchent à coordonner les connaissances acquises en comparant les idiomes nouveaux aux types linguistiques qui leur sont familiers et dont la grammaire leur semble un modèle précieux, un cadre excellent ; puis viennent des travailleurs de bonne volonté, moins enclins aux côtés pratiques, et qui cherchent un peu à Taventtrre les ojE-igines et les affinités naturelles ; arrivent enûn les
linguistes, avec lesquels commence la seconde période. Ceux-ci cherchent seulement à analyser Tidiome en lui-même et par lui-même. A quelle période en sont,- à ce point de vue, les langues américaines?
Ceux de nos lecteurs qui ont eu la bonne fortune de lire la Linguistique de notre ami M^ Hovelacque (dans la « Bibliothèque des sciences contemporaines » de la librairie Reinwald] n'auront pas de peine à répondre à la question que nous venons de poser. (Voyez le chapitre IV, § 16, pages 167 à 184 de la seconde édition ; ce paragraphe avait, dans la première édition,. le numéro 17, et occupait les pages 1()5 à 120; il a été remanié et complété.) Ce sont là les pages les plus claires, les plus simples, les plus méthodiques que nous ayons encore lues et où Tétat actuel de la linguistique américaine nous paraisse le mieux exposé. A Theure présente, la période scientifique esta peine commmencée et les langues du Nouveau-Monde sont encore presque entièrement livrées à Tempirisme et à la fantaisie des docteurs in utroque jure. Parce qu'on aura passé trente ou quarante ans de sa vie au milieu de quelque peuplade du Canada ou du Chili, on prétend, non-seulement savoir Tidiome de cette peuplade, mais encore pouvoir affirmer sans contradiction qu'il revendique telle ou telle place dans la série générale des langues. En d^autres termes, celui dont la compétence est indiscutable en ce qui concerne un fait linguistique particulier se croit autorisé par cela même à émettre une théorie générale. Que dirait-on d'un homme du monde qui, ne connaissant que Virgile, voudrait raisonner sur la poésie et sur tous les poètes de l'antiquité et des temps modernes?
Nous avons dit qu'une telle appréciation se dégage de l'esquisse à grands traits de M. Hovelacque. Elle est de tous points confirmée par la lecture du tome II des Comptes rendus du congrès de Nancy, où l'on a groupé la plupart des mémoires envoyés ou lus et relatifs aux langues améri-
caines. Avant de jeter un coup d'œil rapide sur ces n^émoires, on nous permettra d'en signaler un qui, sans prétendre se classer parmi eux, s'en rapproche assez pour qu'il soit possible d'en xiire quelques mots ici. Nous voulons parler ■ du très-curieux travail de M. Oscar Gomettant Sur la - musique en Amérique avant la découverte de Christophe Colomb.
Ce mémoire se recommande tout d'abord par un ton général de modestie et de simplicité qu'on n'est pas toujours habitué à rencontrer dans des écrits académiques. L'auteur commence par protester contre les exagérations de son titre; il n'a point eu d'autres prétentions que celle de relever, chez des peuplades contemporaines, des traces de l'ancienne vie des tribus autochthones de TAmérique. Or quoi de plus origiùal, qupi de plus spontané que la musique d'un peuple? Ici, nous ne pouvons suivre absolument M. Gomettant, et nous devons faire nos réserves sur certaines de ses affirma- : tiens. La phrase suivante, par exemple, est très-discutable : « La musique est un produit spontané chez l'homme ; il n'en
< est pas de même du langage, qui, chez les peuples arrivés à • la civilisation, est le résultat de nombre de siècles d'efforts
et de laborieux tâtonnements. »
Nous nous bornerons à rappeler ici que le langage, quelque variable qu'il puisse être dans la suite des âges, est un
' produit naturel et spontané des organes; au point de vue de l'expression des sentiments, la musique n'est pas autre chose qu'une forme du langage. Ge qui est vrai, c'est que partout elle a dû se développer de bonne heure et devancer
: pour ainsi dire le langage analytique plus parfait et plus précis.
Pour en revenir au mémoire dont nous nous occupons,
< les seuls monuments authentiques de la musique indigène A^ l'Amérique sont les instruments trouvés dans les couches supérieures du sol par divers voyageurs naturalistes et les
airs traditionnellement conservés chez certaines tribus sauvages. Les instruments se réduisent à une petite trompette : aiguë, ou fifre, qui ne produit que cinq sons, une grande < flûte à bec de roseau et à six trous^ une flûte à quatre trous, et le quena dont nous reparlerons tout à Theure; une sorte de guitare dont les cinq cordes rendaient des sons tristes et graves ; des casales, de grandes castagnettes. Ces instruments offrent un système de tons et de demi-tons qui laisse très-peu à désirer; on a même découvert une sorte d'orgue offrant un rang de sept tuyaux ouverts et un autre de sept • tuyaux fermés, ce qui est Tindice d'une science musicale, relativement avancée. De tous ces instruments, la quena seule a survécu: c'est une sorte de flûte en roseau, longue; de neuf à dix-huit pouces, percée de cinq trous sur la ligne de l'embouchure et d'une petite ouverture sur le côté. L'exécutant n'a à sa disposition qu'une variété très-limitée de sons échelonnés chromatiquement. La quena est jouée habituellement en solo, quelquefois à deux parties réelles, par les Indiens de la Sierra péruvienne. Outre les airs, profondément tristes, exécutés sur la quena, on a conservé un grand nombre deyaravis, mélodies anciennes, caractérisées par l'absence de rhythme et la variabilité de la mesure, et toutes, d'ailleurs, dans le mode mineur. M. Comeltant termine en citant quelques airs péruviensoriginaux, queM,Amb^oise>Thomas^a trouvés d'une élévation de sentiments extrômement reihar^Uable. >
Nos lecteurs voudront bien excuser la place relativement; considérable que nous avons donnée dans cette revue autravail de M. Comettant ; nous en revenons à la partie purement linguistique des Comptes rendus du congrès de Nancy. ,
Il convient de s'arrêter en premier lieu à deux excellente? notes de M. Lucien Adam. La. première est relative à diffé^ rentes assertions de voyageurs ou de journalistes sur les
afûnités des idiomes. On raconte par exemple qu'un Suédois» enrôlé dans Tarmée régulière des États-Unis, s'étant trouvé en rapport avec des indigènes parlant le cheyenne, comprit toutes leurs paroles et fut compris par eux à un point tel qu^on le promut aux hautes fonctions d'interprète. Il convenait de relever de telles assertions, qui ont été souvent répétées pour beaucoup de langues tout à fpiit dissemblables. N'a-t-on pas dit, par exemple, que les Basques et les Celtes de la Grande-Bretagne, Gallois (Irlandais), pouvaient se comprendre?
11 y a longtemps que le caractère celtique du basque a été
affirmé. Dans ses Mémoires sur la langue celtique (Besançon, 1764-1760, 1 vol. in-foL), Bullet rapporte (page 19 du tome I®"^) une anecdote qu'il appuie ensuite (p. 27) d'assimilations fantaisistes de mots. L'anecdote est empruntée en ces termes au Dictionnaire géographique de la Martinière (sub voce Celtes) : « On prétend que la langue celtique s'est conservée dans la Bretagne, province de France; au pays de Galles, en Angleterre, et dans la Biscaye, en Espagne. Leur langue est la même, ou plutôt ce sont trois dialectes d'une même langue ; ce qui le prouve, c'est qu'avec un peu d'attention ces trois peuples se peuvent entendre. Je l'ai éprouvé moi-môme, un jour que j'avais chez moi un gentilhomme bas-breton, un voyageur du pays de Galles, et un Biscayen. Chacun d'eux croyait sa langue inintelligible à tout autre qu'à ses compatriotes ; ils en firent l'essai et furent surpris de pouvoir s'entendre et se parler les uns aux au-; trois. » De pareils récits me rappellent toujours la plaisanterie du Charivari qui représentait un jour un professeur de l'École orientale des langues vivantes s'entretenant couramment en anglais avec un Hindou, devant i^es élèves émerveillés. 11 y a longtemps que l'origine celtique du basque a été niée par les personnes les plus compétentes, no- ' tamment par La Tour d'Auvergne-Corret qui avait habité
et parcouru le pays basque. (Cf. ses Nouvelles recherches sur la Icmgue^ etc., des Bretons, Rayonne, 1792, p. 32-36, note.) Mais rien n^arrête les faiseurs d^étymologies; il s^est trouvé, même en 1870, un amateur anglais pour démontrer la parenté du celte et du basque dans deux fascicules de 8 et 12 p. {The basque problem solved, dans Lilterary leaves for gènerai readers, mars et avril 1870.) Victor Hugo, dans V Homme qui rit^ fait réciter un paler alternativement par une Irlandaise et une Basquaise. (Voyez à ce sujet notre iltte dans la Revue de linguistiqute, t. V, p. 434-436.)
On pourrait citer bien d'autres faits analogues. Un ancien procureur impérial à Constantine, M. de Harambure, n'at-il pas affirmé que, dans la tribu algérienne des Chaouias (au sud de Constantine), des ouvriers basques n'avaient pas eu de peine à se faire comprendre? Il est vrai que M. de Harambure, malgré son nom basque, déclare ne pas connaître la langue de ses ancêtres ; ce qui ôte beaucoup de poids à son affirmation. Il suffit du reste d'un peu de réflexion pour xeconnattre, nonnseulement l'impossibilité, mais l'absurdité de pareilles conversations. Les gens illettrés, dont Toreille est inhabile à saisir les nuances des sons, ne comprennent bien qu^un langage identique au leur propre: un simple changement d'accent suffît pour les dérouter. Un Toulousain parlant français aura souvent de la peine à entendre un paysan de la Touraine ou de la Beauce ; un campagnard bordelais ne saisira pas toujours le sens d'une phrase béarnaise; un Basque de Saint-Jean-de-Luz ne comprendra presque pas un Basque des environs de Bilbao ; et l'on voudrait que des personnes appartenant à deux peuples géographiquemeut très-distincts et très-éloignés l'un de l'autre se comprissent au premier mot 1
M. Torrès Caicedo a signalé à M. Adam la langue des Tunebos, dans l'état colombien de Boyaca, comme renfermant quelques mots assez semblables à de l'anglais : il pa*
raîi que sur cette base insignifiante on n'a pas manqué d'édifier tout un système d'origine et de parenté linguistiques.
M. Adam rappelle à ce propos les aberrations de quelques linguistes d'aventure. L'abbé Brasseur de Bourbourg a découvert, dans les langues de l'Amérique centrale, des afûnités nombreuses avec le groupe germanique des langues indo-européennes. M. Lopez, de Montevideo, voit dans le quichua une langue aryenne agglutinante, dont toutes les racfnes se retrouvent notamment dans le rameau pélasgique. Un missionnaire, M. Robert EUis, fait au contraire de ce même quichua un idiome scythique, proche parent de la famille africaine. Il suffit d'énoncer ces théories pour les juger.
Les observations de M. Adam étaient d'autant plus nécessaires qu'elles sont précédées, dans le volume, d'un long mémoire, d'ailleurs fort intéressant, du Père Petitot, oblat de Marie-Immaculée, sur la tribu peau-rouge des Dénédindjiés, au milieu desquels il a vécu pendant treize ans. Ce mémoire s'ouvre par un rappel de la légende biblique de la tour de Babel et par l'affirmation de la nécessité de retrouver éparses des traces de l'idiome unique primitif, et le pieux missionnaire donne une liste comparative où figurent pôle-môle le déné-dindjié, le chinois, le malais, le coréen , le japonais , l'esquimau , le tamoul , l'allemand, etc. Un seul exemple fera voir avec quelle précision a été dressée cette liste : ihree « trois » est donné comme, allemand-anglais! Au mot « mère », madavé figure comme tamoul ; or, en tamoul vulgaire, mâdâvê est le vocatif de mâdâ, mais mâdâ n'est que la transcription pure et simple du sanscrit mâtr; le vrai mot tamoul est tây. Certes, le travail de M. Petitot est à beaucoup de points de vue fort instructif; mais la partie linguistique en est si faible qu'on éprouve un véritable soulagement à parcourir, quelques pages plus loin,, le résumé lucide de la Grammaire algon-.
quine (dialectes cri et chippeway) due à la plume aussi habile que prudente du savant secrétaire général du congrès de Nancy.
Nous^ aurions à faire les mêmes réserves au sujet d'un autre mémoire de M. Petitot sur les Esquimaux, dont ridiome est rapproché du maori, du malais et du japonais. Nous approuverions beaucoup, en revanche, les objections présentées par le même travailleur contre un manuscrit iroquois, le seul que Ton connaisse, apporté au congrès par M. de Rosny. M. de Rosny en affirme Tauthenticité, assez douteuse cependant. 11 est certain, en effet, qu'aucune des peuplades de TAmérique du Nord, de New-York à la mer Glaciale, ne connaît récriture. Quant à voir dans ce manuscrit des hiéroglyphes, Thypothèse est encore plus hasardée; la voie, en tout cas, est beaucoup trop aventureuse pour qu'un linguiste ose s'y engager. Les mêmes doutes doivent être opposés aux traductions, d'ailleurs très-dissemblables, dont a été l'objet la fameuse inscription soi-disant phénicienne de Grave-Creek, en Virginie, à laquelle M. Lévy Bing a consacré un mémoire.
Ce qui montre combien la linguistique américaine laisse encore à désirer, c'est, par exemple, le travail de M. Gavino Pacheco-Zegarra sur V alphabet de la langue quichua : le quichua est l'idiome national du Pérou. Il ne s'agit, bien entendu, que d'un alphabet phonétique transcriptif. Il résulterait des études de M. Zegarra que la langue des Incas, encore vivante, possède une telle organisation générale de gutturalité, qu'elle serait à peu près imprononçable pour des bouches européennes ; le tableau du consônnantisme de cet idiome, dont la valeur historique serait si grande, offre en effet une série vraiment effrayante d'aspirées et de gutturales auprès desquelles la jota espagnole et les explosives arabes sont très-peu de cltose. N'y aurait-il pas quelque excès dans la notation de toutes ces nuances? Si on la vou-
lait bien, Fensemble des patois français en présenterait utt bien grand nombre ; et le basque, sur le territoire très-restreint où il est parlé, demanderait à lui tout seul un alpha* bet composé au moins d^une soixantaine de signeâ. •
Puisque nous voici revenu au basque^ il faut mentionner^ dans le recueil que nous examinons, notre mémoire sur le Basque et les Langues américaines. Nous avons cherché à démontrer que les affinités complaisamment signalées entre ces deux groupes ne sont point exclusives, qu'elles embrassent plus ou moins d'autres idiomes européens et asiatiques, qu'elles sont enfin purement extérieures, et s'expliquent fort bien par une égalité de développement ou de décadence. Ce b'est pas une mince satisfaction pour nous que de nous être trouvé tout à fait d'accord avec M. Hovelacque sur le caractère général des langues du Nouveau- Monde, accord, d'ailleurs, très-naturel, puisque nous envisageons de la même manière la science dont nous avons fait l'objet de notre activité, comme diraient les Allemands; plus on y réfléchit, plus il semble que cette opinion est la seule soutehable : ou ne connaît pas encore assez les langues de l'Amérique pour avoir le droit de conclure quoi que ce soit sur leurs affinités ou leurs origines.
Nous ne saurions mieux terminer ce paragraphe qu'en rapportant un fait curieux signalé par de Lancre (Tableau de l'inconstance des mauvais anges, Paris, 1613, p. 29) et sur lequel nous appelons l'attention des américanistes : « En l'an 1609, le sieur de Mons, disputant au privé conseil du Roy contre quelques gens de Sainct-Iean-de-Lus... il luy fut maintenu que de tout temps et avant qu'il en eust cognoissance, les Basques trafiquoient au Canada, si bien que les Canadois ne traictoient parmy les François en autre langue qu'en celle des Basques. »
Parmi les sujets intéressants d'étude que peut offrir la linguistique américaine, et dont pourraient s'occuper les
congrès futurs, il faut mentionner les patois nègres (rap-- ^ pellation semble adoptée), ou, si Ton veut, créoles, en usage ; parmi les travailleurs des colonies européennes. Le fond en est toujours une langue d'Europe (français, espagnol, anglais, hollandais), mais, parfois, par suite des changements de possesseurs, le patois s^est enrichi de termes empruntés à des vocabulaires très-divers. Dans certains endroits même, un véritable idiome analogue à. la lingua franca de la Méditerranée, parait avoir été formé ; un savant anglais, M. Clough, s'empare de ce fait pour démontrer la possibilité de Texistence des langues mixtes {On the existence of mixed languagea. Londres, 1876, in-8<» de viii-26 p.). Il expose, d'après le docteur Wilson [Prehistoric man), qu'au fort Vancouver, principal poste du territoire de la Compagnie de la baie d'Hudson, on parle journellement un langage formé de français-canadien, d'anglais, de chinois, d'iroquois, de cri, de sandwichais, et de plusieurs autres idiomes américains. Voici quelques exemples de ce curieux vocabulaire : talla (dollar) « argent monnaie », oluman (old man) « vieillard », paia (fire) « feu », wata (water « eau», ^imo/a (to-morrow) « demain », laklés (la graissé) « graisse », lawié (la vieille) a vieille femme ». Il faut remarquer les modifications euphoniques éprouvées par ces mots, et, pour ceux tirés du français, la fusion de l'article avec le nom. Quant à la grammaire, il parait que les noms et les cas ont disparu, que les temps sont exprimés par des adverbes, que les noms et les verbes sontconstammeut employés comme adjectifs ou préfixes modificatifs : ceci ne prouve point du tout,* à notre avis, qu'il y ait là une langue mixte; il y a tout simplement une ladgue agglutinante indigène dominante (les Américains natifs sont rélément principal de la population) dont le vocabulaire a été envahi par une énorme quantité de mots étrangers. 11 nous resterait encore à parler de quelques publications
imporlantes qui ont été faites depuis le congrès de Nancy. L'espace nous manque pour les énumérer et les citer toutes, mais il suffira de dire qu'il s'agit de réimpressions ou ■de publications d'anciens ouvrages, traités linguistiques dus pour la plupart à des missionnaires catholiques du seizième et du dix-septième siècle. Ce sont ordinairement ^ des grammaires, des catéchismes, des vocabulaires ; quelle qu'en puisse être la valeur intrinsèque, ils n'en sont pas moins précieux soit pour la connaissance d'idiomes aujourd'hui disparus, soit pour l'élude historique d'autres encore en vie. Malheureusement, la plupart de ces publications sont exécutées avec un grand luxe typographique et le prix en est relativement très-élevé. Aussi préférerions-nous moins de solennité. De pareils traités seraient* tout à fait à leur place dans les Revues spéciales. Déjà, dans la Revive de linguistique, M. Paul Gaffarel, professeur à la Faculté des lettres de Dijon, a réédité, sur la langue tupi, un chapitre emprunté à la relation du voyage fait au Brésil par Léry, missionnaire protestant, en 1578.
Dans la même Revue, M. Lucien Adam a donné de remarquables articles sur plusieurs langues des moins connues de l'Amérique ; il prépare une élude d'ensemble qui sera évidemment, si cette expression nous est permise, la pièce de résistance du congrès de Luxembourg. Ce deuxième congrès semble devoir s'ouvrir le 10 septembre prochain sous les plus "heureux auspices. Une réunion préparatoire, tenue le 29 janvier 1876, a permis de constater l'adhésion déjà' connue de beaucoup de savants très-sérieux çt de beaucoup de grands personnages. Le ministre de l'instruction publique a souscrit pour 100 fr.; la librairie Maisonneuve pour cent exemplaires; enfin le bureau de 1875 a versé une somme de 5,732 fr. 25 qui lui était restée en mains toutes dépenses payées, heureux résultat dû à la bonne organisation du congrès et à l'activité des membres de son bureau :
d'autres congrès pourraient se modeler sur celui de Nancy. Quoi qu'il en soit, tout fait prévoir une bonne et intéressante session. Si celle de 1875 n'a guère servi qu'à éveiller Tattention; si elle n'a fait que montrer le désordre, l'incohérence, le manque absolu de méthode, l'esprit d'imagination et d'aventure qui semble jusqu'ici avoir accompagné toutes les études américaines en France, et même en Europe, elle a convié les travailleurs isolés à communiquer les uns avec les autres, à s'éclairer réciproquement, à se concerter en vue d'une action scientifique commune, à se par-, tager la besogne. C'est pourquoi nous avons applaudi au congrès de 1875 ; nous nous félicitons vivement de ses travaux et nous espérons le plein succès de la réunion de Luxembourg. *